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Full text of "Trente ans de vie française"

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ALBERT    THIBAUDET 
TRENTE  ANS   DE  VIE  FRANÇAISE 

LES  IDÉES  DE 
CHARLES  MAURRAS 


S^  édition 

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PARIS 
Librairie   Gallimarci 

BD1TI0IN8    DE    LA    NOUVELLE    REVUE    FRANÇAISE 

43,   rue  de  Beaune  (vu**) 


LES    IDÉES    DE 
CHARLES   MAURRAS 


^^1 . 


ÉDITIONS  DE  LA  NOUVELLE  REVUE  FRANÇAISE 

ŒUVRES  DE  ALBERT  THIBAUDET 

TRENTE  ANS  DE  VIE  FRANÇAISE 
4  VOLUMES 

LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS    ..     ..     ..     ..  I 

LA  VIE  DE  MAURIŒ  BARILS II 

LE  BERGSONISME III 

UNE  GÉNÉRATION IV 


ALBERT   THIBAUDET 

TRENTE  ANS  DE  VIE  FRANÇAISE 
\/o\.\ 

LES  IDEES  DE 
CHARLES  MAURRAS 


ht*itiè*nc  étUMon 


PARIS 

Librairie  Gallimard 
EDITIONS  DK  LA.  NOUVELLE  REVUE  PRANÇAISK 

43,  rue  de  Beaune  (vu*) 


IL  A  ETE  TIRE  DE  CET  OUVRAGE,  APRES  IMPOSITIONS  SPECIALES,  CENT 
VINGT  EXEMPLAIRES  IN-QUARTO  TELLIÈRE  SUR  PAPIER  VERGE  PUR  FIL 
LAFUMA  DE  VOIRON,  AU  FILIGRANE  DE  LA  NOUVELLE  REVUE  FRANÇAISE, 
DONT  HUIT  HORS  COMMERCE,  MARQUES  DE  A  A  H,  CENT  EXEMPLAIRES 
RÉSERVÉS  AUX  BIBLIOPHILES  DE  LA  NOUVELLE  REVUE  FRANÇAISE  NUMÉ- 
ROTÉS DE  I  A  C,  DOUZE  EXEMPLAIRES  NUMÉROTÉS  DE  CI  A  CXII,  ET  NEUF 
CENT  CINQUANTE  EXEMPLAIRES  IN-HUIT  GRAND  jÉSUS,  SUR  PAPIER  VÉLIN 

pur  fil  lafuma  de  voiron,  dont  dix  exemplaires-  hors  commerce 
marqués  de  a  a  j,  huit  cents  exemplaires  réservés  aux  amis  de 
l'Édition  originale,  numérotés  de  1  a  800,  trente  exemplaires 

d'auteur   hors   commerce,   numérotés   de  801    A  830,   ET   CENT   DIX 
EXEMPLAIRES  NUMÉROTÉS  DE  831   A  940,  CE  TIRAGE  CONSTITUANT  PRO- 
PREMENT   ET    AUTHENTIQUEMENT    l'ÉDITION    ORIGINALE. 


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TOUS    DROITS    DE    TRADUCTION    ET    DE    REPRODUCTION    RESERVES    POUR 
TOUS  LES  PAYS  Y  COMPRIS  LA  RUSSIE.  COPYRIGHT  BY  LIBRAIRIE  GALLI- 
MARD,   1919, 


AVERTISSEMENT  POUR  «  TRENTE  ANS 
DE  PENSÉE  FRANÇAISE  (1890-1920)» 


Cet  ouvrage  en  quatre  parties,  dont  les  trois  premières  et  des  mor- 
ceaux de  la  dernière  sont  écrites,  étudiera  les  courants  principaux  qui 
ont  donné  son  modelé  à  un  ensemble  de  nature  française  :  les  trente  ans 
qui  vont  environ  de  1890  à  1920  et  qui  forment,  pour  des  raisons  qui 
seront  mises  en  lumière  dans  la  dernière  partie,  un  mortalis  œvi  spatium 
aussi  circonscrit  et  Taire  dune  génération  aussi  définie  que  la 
continuité  indivisible  du  temps  le  rend  possible. 

Les  trois  premiers  volumes  traiteront  des  trois  influences  capitales, 
des  trois  idées  les  plus  vivantes  qui  aient  agi  sur  ces  trente  années. 
Cela  ne  signifie  pas  nécessairement  qu'il  s'agisse  là  des  trois  plus 
grands  écrivains  d'aujourd'hui,  ni  que  dans  cinquante  ans  ces  trois 
Pyramides  et  non  pas  d'autres  marqueront  notre  temps  sur  l'horizon 
de  nos  successeurs.  L'influence  de  Lamennais  fut  par  exemple  aussi 
grande  sur  son  temps  que  celle  de  M.  Maurras,  celle  de  Michelet 
dépassa  sans  doute  celle  de  M.  Barrés,  et  vers  1890  les  jeunes  gens 
demandaient  à  Guyau  le  sentiment  raisonné  de  la  vie  que  propose 
aujourd'hui  la  philosophie  bergsonienne.  Aujourd'hui  ces  noms 
n'apparaissent  plus  dans  les  mêmes  perspectives.  Mais  d'autre  part 
sur  la  génération  1870-1890  les  deux  pylônes  Taine  et  Renan  subsistent 
à  peu  près.  Il  n'est  donc  pas  défendu  de  chercher,  même  dans  cet 
ordre,  à  fournir  quelques  pressentiments  vraisemblables. 

La  dernière  partie  reprendra  la  question  d'un  point  de  vue  critique 
et  avec  une  mise  en  place  dans  la  durée  que  ne  comportaient  pas 
les  trois  monographies.  Elle  étudiera  les  autres  influences,  les 
autres  courants  qui  se  sont  mêlés  aux  trois  premiers.  Elle  s'attachera 
à  concevoir  sous  l'aspect  d'une  unité  vivante  ce  morceau  compact, 
bien  ordonné  par  un  destin  artiste,  composé  comme  un  paysage,  de 


AVERTISSEMENT 

trente  années  où  se  concentrèrent,  de  foyers  divers,  sur  les  grandes 
idées  françaises,  sur  les  thèmes  originels  ou  les  Mères  d'une  nation, 
tant  de  puissantes  et  vivantes  clartés. 

Les  trois  quarts  de  Touvrage  ont  été  rédigés  en  campagne,  de  1915 
à  1918,  dans  les  loisirs  que  m*ont  laissés  la  vie  de  tranchées,  les  occupa- 
tions inattendues  et  variées  du  territorial  au  front,  et,  la  dernière 
année,  un  coin  de  table  sédentaire.  Ecrits  en  guerre,  il  était  naturel 
qu'ils  respirassent  la  paix.  Des  puissances  pélasgiques,  rudes,  bien- 
veillantes en  somme,  m'ont  paru  sculpter,  aménager  un  rocher  de 
l'Acropole  où  les  deux  divinités  intérieures,  la  Minerve  et  le  Neptune 
qui  se  disputent  au  sein  d'un  peuple,  fussent  acceptées  dans  leur  lutte, 
héroïsées  dans  leur  attitude  guerrière,  sollicitées  Tune  et  l'autre  pour 
des  bienfaits  parallèles,  —  une  aire  lumineuse  où  l'esprit  ne  se  sentît 
pas  permis  de  haïr  ceux-ci,  d'exclure  ceux-là,  de  découper  dans  une 
continuité  nationale  ces  morceaux  arbitraires  et  durs  qui  servent  de 
projectiles  dans  la  bataille  des  idées.  Des  trois  figures  qui  sont  étudiées 
dans  les  trois  premiers  volumes,  la  dernière  seule  vit  dans  l'atmo" 
sphère  pure  de  la  pensée  ;  les  deux  autres  habitent  dans  cet  air  un  peu 
inférieur  sujet  aux  éclats,  aux  disputes,  aux  tempêtes,  que  les  anciens 
avaient,  au-dessous  de  Jupiter,  personnifié  en  Junon,  divinité  de  tem- 
pérament parfois  injurieux,  mais,  ne  l'oublions  pas,  gardienne  du  foyer 
et  des  saintes  lois  de  la  cité.  Quels  que  soient  ces  conflits  célestes  entre 
l'éther  et  la  région  des  orages,  observons  que  nous  avons  là  peut-être 
un  ménage  véritable  et  un  groupe  harmonieux  disposé  dans  le  cercle 
d'une  seule  idée,  celle  de  la  continuité  :  continuité  française  serrée  par 
M.  Maurras  autour  de  la  personne  vivante  du  roi  ;  continuité  d'un 
développement  humain,  décrite  authentiquement  par  M.  Barres  en 
une  grande  courbe,  d'une  profondeur  à  un  sommet,  d'une  racine  à  des 
branches,  d'un  individu  volontaire  à  une  discipline  nationale  ;  conti- 
nuité du  monde  intérieur  et  de  l'univers,  épousés  de  leur  coeur  vivant 
par  la  pensée  bergsonienne,  identifiés  avec  un  nouvel  absolu,  celui  de 
la  durée.  La  continuité  que  nous  trouverons  dans  ces  trente  années  de 
vie,  d'intelligence  et  de  réflexion  françaises,  elle  apparaîtra  par  un 
certain  côté  comme  le  reflet  même  et  la  conséquence  de  l'idée  de 
continuité  dont  ces  trois  {pensées  et  d'autres  encore  s'efforcent  de 
reconnaître  la  source,  de  peser  la  vérité  et  les  services. 


Si  on  accepte  et  si  on  énonce  le  terme  d*Idée  dans  sa  plénitude  vivante, 
n  reconnaîtra  facilement  qaune  tête  classique  chez  nous  vit  de  trois 
dées  :  trois  Idées  qui  se  répondent  et  s  accordent  comme  les  Parques 
du  Parthenon,  les  Grâces  de  Raphaël  ou  les  Nymphes  de  Jean  Goujon, 
Uune  est  de  Grèce,  une  autre  de  Rome,  et  la  dernière  de  France,  Quon 
vive  de  se  conformer  à  elles  ou  de  lutter  contre  elles,  de  les  aimer  ou  de 
les  haïr,  des  trois  manières  on  entre  également  comme  le  grain  voltigeant  de 
poussière  dans  leur  faisceau  de  rayons  lumineux.  Et  cest  un  grand  bienfait 
que  de  les  sentir  et  de  les  savoir  toutes  trois  agiles,  éclatantes,  perdurahles, 
présences  intelligentes  de  nos  demeures,  tantôt  habillant  de  leur  chair  ou  de 
leur  marbre  nos  abstractions,  et  tantôt  conduisant  à  la  courbe  simple 
du  général,  comme  Veau  à  V amphore,  comme  V amphore  à  la  tête  calme 
4ui  la  supporte,  le  multiple  et  F  insaisissable 

Ceux  qui  vivent  avec  conscience  sur  un  tel  plan  savent  gré  à  M.  Mourras 
iavoir  établi,  après  d* autres,  en  union  avec  le  plus  pur  génie  de  notre 
Occident,  une  pensée  à  triple  visage  au  milieu  de  cette  aire  solide,  — 
d* avoir  apporté  à  Vépiphanie  jamais  terminée  du  génie  classique  à  la  fois 
un  sang  vivant  et  des  formules  idéales,  —  d'avoir  posé  sous  une  nouvelle 
figure  les  problèmes  étemels  dont  on  ne  se  lasse  pas  plus  que  du  pain,  de 
la  lumière  et  des  fleurs.  Je  ne  parlerai  de  lui  que  pour  parler  d'elles.  Peut- 
être  y  a-t-il  autant  de  plaisir  à  les  voir  du  dehors  enchaîner  dans  une 
belle  nature  et  dans  un  rayonnement  public  leur  chœur  plastique  quà 
écouter  en  soi-même  leur  source  filtrer  et  leur  musqué  s  établir. 

Un  philosophe  écossais  cité  par  Stuart  Mill,  rêvant  sur  la  contingence 
des  mathématiques  et  sur  les  origines  empiriques  de  leurs  notions,  suppose 
comme  possible  quen  un  autre  monde,  lorsque  deux  quantités  s'ajoutent, 
leur  addition  même  réalise  une  nouvelle  quantité  qui  se  joindrait  à  elles 
pour  former  leur  somme,  comme  le  pli  dans  certains  jeux  de  cartes  :  pour 
ce  monde,  dit-il,  un  et  un  feraient  trois.  Vidée  grecque.  Vidée  romaine. 
Vidée  française,  lorsque  nom  réalisons  ou  lorsque  la  nature  et  Vhistoire 

1 


PRÉFACE 

l  ont  réalisé  leur  sommes  cette  somme  a  pris  visage  et  a  porté  un  nom.  Et 
leur  somme,  cest  peu  dire  :  leur  amitié  à  toutes  trois  s  appelle  la  Provence. 

\  Lamartine,  qui  trouvait  déjà  un  visage  grec  aux  collines  pierreuses  et 
vineuses  de  son  Maçonnais,  voyait  dans  Mireille  lorsquil  la  baptisa 
en  son  Jourdain  oratoire  une  île  helléniqucy  une  Delos  flottante  venue, 
une  belle  nuit,  toute  vivante  et  tiède,  s  annexer  à  la  terre  du  Midi.  La 
Provence  allonge  le  pont  romain  de  pierre  dorée  qui  mena  vers  les  terres 
du  Nord  les  grands  passages  de  la  civilisation  latine.  Elle  développe 
pareillement  ce  qui  conduit  la  France  à  sa  Méditerranée  maternelle.  Elle 
associe  les  trois  métaux  dans  son  métal  corinthien.  Un  miroir  bienveillant, 
saisissant  des  trois  idées  un  portrait  composite,  en  construit  pour  Vunir  à 
elles  une  idée  provençale.^ 

Lumière  de  VAttique,  qui  se  mêle  à  la  rosée  pour  former  à  la  cigale  sa 
nourriture  éthérée,  —  air  de  Provence  qui  instille  à  Vâme  des  Alpilles 
aromatiques  la  salinité  de  la  mer,  —  pierre  de  Rome  qui  laisse  dans 

;  tous  ses  pores  s'accomplir  le  mélange  de  la  double  durée,  substance 
terrestre  et  clarté  d'en  haut,  —  terre  de  France  dont  chaque  courbe  décèle 
comme  un  beau  corps  un  mystère  d'amour  et  deux  puissances  ennemies 
hier,  équilibrées  aujourd'hui,  —  toutes  quatre  se  sont  fondues  déjà  et  se 
fondront  encore  pour  susciter  sur  l'élite  humaine  des  visages  intelligents 
ou  passionnés.  L'un  de  ces  visages  les  révèle  aujourd'hui  non  dans  une 
cour  d'amour  ou  sous  les  platanes  de  la  pensée  pure,  mais  sur  la  place 
publique.  Dans  une  poussière  intermittente  de  bataille,  elles  demeurent 
reconnaissables.  Poussière  qu'il  appartient  à  l'âme,  comme  à  la  rosée  de 
la  nuit,  de  faire  tomber  un  moment  pour  que  se  discernent  les  Idées  dans 
la  flexibilité  de  leur  ligne  immobile  ou  leur  scintillement  d'étoiles  fixes. 


LIVRE    I 


LUMIÈRE    D'ATTIQUE 


SUR    L'ACROPOLE 


Même  n'en  usant  qu'à  titre  d'hypothèse  commode,  la  critique 
trouve  une  aide  dans  l'habitude  de  se  référer  aux  idées-mères,  aux 
natures  simples  qui,  parmi  la  ruine  dont  elles  ne  subissent  point 
l'atteinte,  durent  sur  l'Acropole,  Quand  M.  Maurras  fit  là-haut  son 
voyage,  une  petite  fille,  nous  raconte-t-il,  au  premier  jour  lui 
montra  d'un  doigt  tendu  son  chemin.  Et,  dans  son  œuvre,  Anthinea 
nous  conseille,  pour  la  situer  et  pour  le  situer  lui-même,  par  un  geste 
pareil  vers  la  même  direction.  Ce  sont  des  idées  athéniennes  qui  nous 
donnent  dès  l'abord  sa  formule  spirituelle,  et  suscitent  le  Chien  cons- 
tellation céleste  au-dessus  du  chien  de  garde,  animal  aboyant. 

«  La  femme,  dit  l'auteur  du  Romantisme  féminin^  a  découvert,  dès 
les  origines,  l'esthétique  du  Caractère  à  laquelle  fut  opposée  plus  tard 
cette  esthétique  de  l'Harmonie,  que  les  Grecs  inventèrent  et  portèrent 
à  la  perfection,  parce  que  l'intelligence  mâle  dominait  parmi  eux.  Les 
Grecs  firent  du  sens  général  et  national  du  beau  le  principe  de  toute 
leur  civilisation  que  Rome  et  Paris  prolongèrent.  Les  autres  peuples, 
d'Orient  ou  d'Occident,  c'est-à-dire  tous  les  barbares,  se  sont  tenus 
au  principe  du  Caractère,  tel  que  le  sentiment  féminin  l'avait  révélé  ^.  » 

De  ces  termes  d'harmonie  et  de  caractère  retenons  ici  l'idée  d'une 
opposition.  Opposition  entre  une  sensibilité  et  une  intelligence,  entre 
un  tourbillon  passionnel  et  un  ordre  de  pensée,  qui  donnent  à  la 
nature  littéraire  de  M.  Maurras  son  rythme  et  son  ton.  De  M.  Maurras 
et  de  bien  d'autres,  chez  qui  les  éléments  d'abord  en  lutte  sont  les 
mêmes.  Des  Amants  de  Venise^  tragédie  qu'il  a  transposée  dans  une 
histoire  extérieure,  mais  dont  il  s'est  déclaré  le  théâtre  et  le  sujet,  à 
l'idée  catholique  et  positiviste  de  l'ordre  qui  se  rencontre  dans  la 
Politique  Religieuse,  on  distingue  facilement  le  sens  de  la  courbe.  Et 
plus  anciennement  le  Chemin  de  Paradis...  Les  créateurs  de  l'Acropole 
voyaient  en  cette  confrontation  d'un  ordre  masculin  et  d*uj>  ordre 

1.  U Avenir  de  llntelligerKe»  p.  239. 

n 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

féminin,  en  leur  conflit  et  en  leur  harmonie  sous  les  apparences  du 
Jorique  et  de  l'ionique,  la  loi  et  le  sens  de  la  beauté  qu'ils  installèrent 
sur  leur  rocher.  Pour  qu'elle  fût  vivante  et  pour  qu'elle  engendrât, 
ils  lui  donnèrent  une  nature  sexuée.  Ici  comme  dans  la  vie  sociale, 
l'élément  primitif  fut  non  l'individu,  mais  le  couple.  Celui  qui  cons- 
truit selon  des  règles  athéniennes  son  Acropole  intérieure  y  retrouve 
ou  y  reproduit  les  éléments  dont  se  meubla  le  rocher  de  Cecrops  i 
le  grand  temple  dorique,  aire  d'intelligence  et  de  lumière  au  fronton 
duquel  les  premiers  rayons  du  soleil  suscitent  toujours  la  naissance 
de  Pallas  ;  le  temple  ionique,  paré  de  toutes  les  élégances  amoureuses, 
qui  garde  les  anciennes  racines  et  les  vieux  cultes,  et  de  l'un  à  l'autre 
le  regard  des  Cariatides  ioniques  qui  pensent  le  Parthenon  qu'elles 
contemplent,  qui  par  la  patience  et  le  feu  doux  d'une  intelligence  en 
acte  incorporent  tout  le  dorique  dans  les  lignes  de  leur  attitude  et  dans 
les  cannelures  de  leur  robe.  Cariatides  placées  là  pour  que  les  Idées 
de  lumière  se  réalisent  comme  des  images  de  marbre  et  les  images 
de  marbre  comme  des  personnes  de  chair. 


II 

LES    DEUX   ORDRES 


«  Rarement  les  idées  m*apparaissent  plus  belles  qu'en  ce  gracieux 
état  naissant,  à  la  minute  où  elles  se  dégagent  des  choses,  quand  leurs 
membres  subtils  écartent  ou  soulèvent  un  voile  d'écorce  ou  d'écaillé, 
et,  dryade  ou  naïade,  se  laissent  voir  dans  la  vérité  de  leur  mouvement. 
Alors  leur  signification  ne  prête  pas  au  doute  ;  alors  nulle  équivoque, 
nulle  confusion  n'est  commise.  La  généralité  n'est  pas  encore  séparée 
des  idées  ou  des  faits  qui  l'engendrent  et  l'éclaircissent  ;  les  éléments 
qui  l'ont  créée  lui  prodiguent  vie  et  lumière,  commentaire  et  explica- 
tion. Elle  n'a  pas  perdu  ce  poids,  cette  vigueur  et  ces  contours  solides 
qui  ne  peuvent  tromper  sur  la  nature  des  rapports  qu'elle  soutient 
avec  le  monde  d'où  elle  sort  \  » 

1.  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  XXI. 

12 


LES    DEUJ(    ORDRES 

J'îmagîne  que  M.  Maurras  distinguerait  le  moment  où  les  idées 
lui  apparaissent  belles  et  le  moment  où  frappées  d'une  effigie  royale 
il  leur  est  permis  de  circuler  comme  vraies.  Pourtant  n'écrit-il  pas 
dans  Anthinea  :  «  Aucune  origine  n'est  belle.  La  beauté  véritable  est 
au  terme  des  choses^  ?  »  C^ui  qui  verrait  dans  cette  différence  des 
termes  une  contradiction  réelle  connaîtrait  mal  ce  qu'est  le  mouve-  ; 
ment  de  la  pensée,  et  que  sa  vie  totale  comme  le  fronton  du  Parthenon 
entre  les  chevaux  du  soleil  et  le  char  de  la  lune  comporte  bien  des 
groupes  sous  des  vêtements  de  différente  lumière.  M.  Maurras  a 
dit  en  doux  mots  les  matins  de  la  pensée,  les  heures  de  brume  qu'ar- 
rête Corot.  Mais  lorsqu'il  veut  la  concevoir  réalisée  dans  son  être,  j 
c'est  dans  son  midi,  dans  sa  plénitude  qu'il  la  figure.  Les  idées  qu'il 
a  mises  en  circulation  sont  claires,  carrées,  robustes  et  pleines  d'être  : 
elles  se  sont  imposées  à  lui,  comme  à  un  scolastique,  en  raison  de  l'être 
qu'elles  contenaient,  qui  les  amenait  à  se  produire  et  à  produire  : 
idée  de  l'ordre,  idée  du  tout  catholique,  idée  de  la  France,  idée  du 
roi,  —  idées  du  goût  classique,  de  la  discipline  romaine,  de  la  tradition 
politique  française  :  «  En  esthétique,  en  politique,  j'ai  connu  la  joie 
de  saisir  dans  leur  haute  évidence,  des  idées-mères  ;  en  philosophie 
pure,  non  ^.  »  S'il  est  pourtant  permis  d'accoucher  l'idée  philosophique 
que  contient  la  vigoureuse  pensée  de  M.  Maurras,  on  a  le  droit  d'y 
voir  une  philosophie  des  solides,  de  l'être  concret,  achevé  et  plastique, 
un  réalisme,  —  une  philosophie  de  Méridional  et  de  Latin  qui  porte 
tout  accent  sur  le  substantiel  et  le  massif.  «  On  pourrait,  dit-il,  définir 
la  libre  pensée  philosophique  ou  théologique  le  désir  de  venger  vague^^ 
ment,  et  tous  ceux  qui  savent  ce  que  c'est  que  penser  savent  aussi 
que  c  est  la  bonne  façon  de  ne  point  penser.  Un  libre-penseur  est  un 
homme  dont  la  pensée  demande  à  vagabonder,  à  flotter.  Sa  haine  du 
catholicisme  s'explique  par  les  mêmes  causes  et  les  mêmes  raisons 
qui  attachent  ou  inclient  au  catholicisme  toutes  les  intelligences  pré- 
cises, fussent-elles  incroyantes  :  le  catholicisme  se  dresse  sur  l'aire 
du  vagabondage  et  du  flottement  intellectuel  comme  une  haute  et 
dure  enceinte  fortifiée.  La  philosophie  catholique  soumet  les  idées  à 
un  débat  de  filtration  et  d'épuration.  Elle  les  serre  et  les  enchaîne  ce 
manière  à  former  une  connaissance  aussi  ferme  que  possible.  Au 
contraire  de  la  science,  les   prétendus  libres-penseurs  ne  retiennent 

1. /în'Amea,  p.  218. 

2.  U Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  67. 

13 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS^ 

pas  ce  que  cette  science  sait,  ce  qu'elle  dit,  ce  qu'elle  ensmgne  de 
certain  :  la  Science  ce  n'est  pour  eux  qu'un  point  de  départ  d'hypo- 
thèses F^us  ou  moins  gratuites,  romanesques  et  poétiques  ^,  »  Ce  qu'il 
admire  dans  la  théologie  catholique,  c'est  Tobligation  où  se  trouve  le 
raisonnement,  si  délié  et  si  vigoureux  soit-il,  de  dégager  du  précis  et 
de  construire  du  solide.  Le  royalisme,  qui  veut  une  personne,  un 
intérêt-  àe  chair  et  d'os,  d'esprit  prévoyant  et  agissant  derrière  le 
concept  absirait  de  l'Etat,  le  royalisme  de  M.  Maurras  est  un  réalisme. 
ReXyTes, 

Tei^est  l'ordre  dorique,  mâle,  de  M.  Maurras,  tel  est  son  Parthenon, 
et  le  pavé  de  marbre  qui  porte  sur  sa  blancheur  le  culte  de  VOdyssée 
homérique  et  Famour  de  cette  Divine  Comédie  qu'écrivit  un  «  docteur 
de  l'Etre  »./L'œuvre  dernière  qu'il^rêverait  au  delà  des  plus  matérielles 
besognes  politi<q|j*es,  ce  ser^t  aussi  peut-être  quelque  Paradiso  fait 
de  lumièi^,  identifié  à  un  de  Monarchia  sous  une  Idée  du  Pape  et 
du  Roi...  Mais  à  côté  de  son  orcke  dorique  est  son  ordre  ionique, 
à  côté  de  son-p€arthenon  son  Erecliteion.  Erechteion  où  YEtang  de 
Serre  place  le  vieil  oliWer  de  Provence  et  d^thènes,  où  le  Roman-' 
ft'sme^emmm  met  les  sinuosités  du  serpent  chthonien.  «Certes,  un 
enchaînement  logique  de  vérités  bien  dêSnies,  mises  à  leur  place  céleste, 
déveloj^pe  au  regard  un  ordre  harmonieux  plus  satisfaisant  pour 
l'esprit,  et  le  rêve  de  l'homme  est  sans  conteste  de  pouvoir  s'en 
composer  un  jour  Fexacte  et  entière  synthèse.  Mais  cela  veut  du 
temps  et  la  vie  est  très  courte.  Notre  faiblesse  humaine  souffre  du  feu 
supérieur  qui  l'éblouit,  mais  qui  *l'égare.  L'esprit  est  plus  sensible  à  la 
douce  lumière  d'une  raison  demi-m^ée  aux  réalités  naturelles  qu'elle 
if^tttvresplendir  en  les  traversant^.  »  Cet  ordre  dorique  auquel  après 
d^s^Mnëes  de  résistance  il  a  fini  par  incorporer  le  sérieux  et  le  poids 
romains,  il  éta^t  son  primat,  mais  il  l'aime  vu  d'une  nature 
humanisée,  un  peu  féminisée,  —  de  la  Tribune  aux  Cariatides.  La 
grappe  sous  la. rosée  du  matin,  un  mouvement  gracieux  qui  sans 
'le  savoir*^rpudiquement  porte  la  raison  comme  une  tige  une  fleur, 
Racine,-^I^nard... 

«  Rafy^elez-vous  ces  extraordinaires  dessins  de  Léonard  de  Vinci, 
dans  lesquels  la  courbe  vivante,  chef-d'œuvre  d'un  art  souverain, 
effleure  et  4ente  par  endroit  la  courbe  régulière,  mais  tout  autrement 

1.  La  Politique  Rdigieme,  p.  32. 

2.  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  XXI. 

14 


LES     DEUX     ORDRES 

régulière,  qui  est  propre  aux  dessins  de  géométrie.  Les  formes  cir- 
conscrites sont  déjà  idées,  et  leur  concret  touche  à  labstrait,  en  sorte 
que  nous  nous  demandons,  avec  un  peu  d'angoisse,  si  la  vierge  ou 
la  nymphe  ne  vont  pas  éclater  en  un  schématisme  éternel.  Auguste 
Comte  éveille  la  même  impression,  mais  en  sens  inverse  :  c'est  la 
pensée  méthodique,  sévère  et  dure  qui  tend  à  la  vie  ;  elle  y  aspire, 
elle  en  approche,  comme  approche  de  l'infini  le  plus  ambitieux  ou 
le  plus  agile  des  nombres,  ou,  du  cercle,  le  plus  emporté  des  myria- 
gones.  Quelque  chose  manque  toujours  à  ces  deux  efforts  héroïques. 
Mais,  pour  tonifier  la  vertu,  pour  donner  au  courage  l'aile  de  la  Vic- 
toire, rien  n'égale  le  spectacle  d'un  tel  effort  ^.  » 

Voilà  des  lignes  qui  pénètrent  au  foyer  même  de  l'intelligence  de 
Comte,  et  qui  méritent  que  nous  reconnaissions  à  celle  d'où  elles 
émanent  un  foyer  pareil.  Voilà  les  voix  alternées  que  l'on  retrouve, 
toujours  reconnaissables,  en  toute  belle  pensée  d'Occident,  celles  qui 
composaient  dans  les  îles  d'Ionie,  sur  les  terres  de  Grande-Grèce  et 
de  Sicile,  le  chœur  des  anciens  philosophes,  celles  auxquelles  la  tra- 
gédie et  le  dialogue  apportèrent  des  musiques  nouvelles,  —  celles 
qu'après  tant  d'autres  dans  la  spéculation,  la  plastique  ou  la  musique 
Flaubert  stylise  par  le  dialogue  du  Sphinx  et  de  la  Chimère.  Le  mou- 
vement est  l'espérance  éternelle  de  l'ordre  et  l'ordre  le  schème  étemel 
du  mouvement.  Comme  l'Acropole  d'Athènes,  chaque  intelligence 
complète  se  dédouble  en  deux  styles  et  vit,  se  meut,  s'éclaire  sous  ce 
régime  du  couple.  Aucune  de  ses  démarches  ne  la  satisfait,  même  si 
elle  le  croit  un  instant  et  le  proclame  très  haut.  Ses  lignes  vivantes 
tendent  à  la  géométrie  des  axiomes  étemels,  et  le  cristal  géométrique 
de  ses  axiomes  veut  s'infléchir  selon  les  courbes  de  la  chair.  L'analyse 
démêle  ces  deux  motifs  profonds,  ces  deux  racines.  Mais  des  racines, 
groupes  de  consonnes,  ne  se  vocalisent  pas,  elles  ne  peuvent  être  par- 
lées, elles  n'existent  que  virtuelles  et  groupent  les  sons  de  la  voix 
vers  des  directions  possibles.  Ainsi  les  deux  styles  de  l'humanité 
idéale  ne  se  révèlent  à  nous  que  trempés  l'un  de  l'autre,  et,  couple 
indissoluble,  que  consonants  l'un  avec  l'autre  ou  vocalises  l'un  par 
l'autre.  Quelque  chose,  certes,  manque  toujours  à  l'effort  par  lequel 
chacun  d'eux  vise  à  atteindre  et  à  s'incorporer  l'autre,  mais  l'Amour 
étant  fils  de  Penia  ce  manque  est  compris  dans  tout  amour,  qui  ne 
chercherait  pas  ce  qui  lui  fait  défaut,  s'il  ne  l'avait  trouvé.  Le  dorique 

i*  U Avenir  de  t Intelligence,  p.  152. 

15 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

et  Tionique  figurent  des  fonctions.  Au  dorique,  seul,  du  Parthenon 
manquerait  ce  qui  fait  partie  de  sa  définition,  la  présence  de  l'ionique, 
et  à  l'ionique,  seul,  de  l'Erechtheion  ferait  défaut  ce  qui  rentre  dans 
son  concept,  la  présence  du  dorique.  Mais  les  jeunes  filles  de  la  Tri- 
bune sont  là  qui  pensent  l'un  par  l'autre,  traduisent  l'un  dans  l'autre, 
établissent  de  l'un  à  l'autre  l'ordre  de  la  vie,  de  la  production  dans 
la  beauté,  et  ce  que  M.  Maurras,  l'appliquant  à  un  fût  des  Propylées, 
appelle  «  la  claire  raison  de  l'homme  couronnée  du  plus  tendre  des 
sourires  de  la  fortune.  » 


m 

LE    ROMANTISME    FÉMININ 


C'est  peut-être  sur  cette  Acropole  supérieure,  entrevue  par  instants 
dans  toute  sa  plénitude,  que  M.  Maurras,  en  des  temps  plus  heureux 
et  plus  harmonieux,  eût  figuré  les  scènes  de  sa  tragédie  intérieure. 
Peut-être  ?  Qui  sait  ?  N'était-il  pas  dans  sa  destinée  de  lutter  contre 
son  siècle,  quel  qu'il  fût  ?  et  d'en  remonter  le  courant  pour  s'éprouver, 
avec  plus  d'intensité,  vivant?  En  tout  cas,  s'il  a  gardé  dans  la  vie  quo- 
tidienne de  la  pensée  le  schème  de  ce  dualisme  héroique,  il  l'accom- 
mode généralement  à  des  réalités  plus  mêlées,  plus  proches  de  l'huma- 
nité ordinaire.  Il  n'a  fait  qu'indiquer  —  lui  qui  aurait  pu  la  construire 
—  une  doctrine  du  classicisme.  Il  ne  s'est  point  étendu,  en  des  voyages 
par  la  terre,  les  musées  et  les  livres,  sur  l'esthétique  de  l'Harmonie 
et  du  Giractère.  Mais  il  a  cru  discerner  dans  les  formes  diverses  du 
désordre  intellectuel,  moral  et  politique  décrites  et  combattues  par 
lui  une  sorte  de  transgression  où  déborde  la  nature  féminine.  Aper- 
cevant sous  la  nature  humaine  un  élément  passif  qui  nous  mène  à 
céder,  à  sentir,  à  rêver,  un  élément  actif  qui  nous  conduit  à  agir,  à 
vouloir,  à  penser,  il  a  constaté  que  nos  régressions  étaient  faites  des 
gains  du  premier  et  des  pertes  du  second.  Dans  V Avenir  de  rintelli- 
gencey  recueil  d'articles  où  règne  une  saisissante  unité,  à  la  suite  de 
t Ordre  positif  d* après  Comte  il  a  placé  cette  sorte  de  tableau  du  désordre 

16 


LE     ROMANTISME     FÉMININ 

et  du  négatif  modernes  qu'est  le  Romantisme  Féminin.  II  n  a  pas  écrit 
contre  le  génie  féminin  et  son  œuvre  n  a  rien  de  misogyne  mais 
contre  les  forces  tumultueuses  ou  les  divagations  qui  le  déplacent 
hors  de  son  rang. 

D'une  femme  de  lettres  qu'il  connut  :  «  Qui  fut  mieux  destinée  à 
la  forêt  des  myrtes  que  cette  âme,  qui  fut  brûlée  toute  sa  vie  par  le 
même  poison  ?  La  mort  même  ne  lui  ôtera  aucune  inquiétude,  car, 
plus  folle  que  Phèdre,  que  Procné,  qu'Evadné,  qu'Eriphyle  et  que 
toutes  les  anciennes  victimes  d'amour,  ce  n'est  pas  seulement  sa  vie 
particulière  qu'elle  a  voulu  suspendre  à  l'autel  du  fragile  dieu,  c'est 
la  vie  même  des  cités,  des  nations,  des  sociétés.  Il  n'y  a  pas  d'erreur 
plus  fausse.  Il  n'y  en  a  pas  de  moins  belle.  Cependant  elle  est  d'un 
grand  cœur  ^.  » 

Ce  ne  fut  point  l'erreur  particulière  de  Paule  Mink,  ce  ne  fut  point 
au  XiX^  siècle  l'erreur  particulière  des  femmes.  Et  la  pente  inévitable 
de  leur  nature,  tout  ce  qui  leur  fait  ce  grand  cœur, 

L'enthousiasme  pur  dans  une  voix  suave, 

cela  peut-il  s'appeler  leur  erreur  ?  Ce  fut  l'erreur  générale  de  ceux-là 
qui,  élus  pour  les  guides  de  l'intelligence,  trahirent  leur  mandat  et 
leur  sexe  même.  Des  quatre  Sirènes  étudiées  avec  de  si  beaux  fonds 
et  de  si  profondes  résonances  dans  le  Romantisme  Féminin^  M.  Maurras 
parle  en  analyste  amusé,  curieux,  peut-être  même  passionné.  Mais  les 
hommes  !  L'imagination  de  Hugo  fut  féminine  «  en  ce  qu'elle  se 
réduisit  à  une  impressionnabilité  infinie.  Elle  sentit,  elle  reçut  plus 
qu'elle  ne  créa...  Chateaubriand  difïéra-t-il  d'une  prodigieuse  coquette  ? 
Musset,  d'une  étourdie  vainement  folle  de  son  cœur  ?  Baudelaire, 
Verlaine  ressemblaient  a  de  vieilles  coureuses  de  sabbat  ;  Lamartine, 
Michelet,  Quinet  furent  des  prêtresses  plus  ou  moins  brûlées  de  leur 
Dieu  ^.  »  On  se  rappelle  ici  en  lisant  M.  Maurras  ces  lignes  des  Mémoires 
d'Outre-Tombe  :  «  Si  j'avais  pétri  mon  limon,  peut-être  me  serais-je 
créé  femme.  »  Ces  hommes  usurpèrent  sur  le  génie  féminin,  et  «  depuis 
qu'il  retombe  en  quenouille,  le  romantisme  est  rendu  à  ses  ayants 
droits.  » 

Discernant  autour  de  lui  ce  règne  de  l'individu  libre,  de  la  facilité, 

1.  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas^  p.  169. 

2,  L'Avenir  de  rintelligence,  p.  236. 

17 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

du  sepliment,  et  de  Tamour  non  pas  seulement  principe,  mais  base 
de  sable  mobile  et  but  emporté  par  un  tourbillon  perpétuel,  aperce- 
vant dans  cet  empoisonnement  des  sources  de  l'âme  et  du  rythme  le 
germe  des  maladies  dont  une  société  périt,  M.  Maurras  a  demandé 
à  l'ordre  mâle,  dorique  et  classique,  romain  et  catholique,  français  et 
politique  les  normes  qui  remettront  et  maintiendront  un  juste  équilibre 
entre  des  fonctions  bien  distribuées  et  bien  remplies.  Un  grand  mal, 
toutes  les  formes  du  désordre.  Donc  un  seul  bien,  toute  la  somme  de 
l'ordre. 

La  spontané^t*^,  ^''"r'^.iilgence  féminine  de  chacun  envers  son  propre 
génie,  toute  licence  sauf  contre  l'amour,  c'est-à-dire  toute  licence 
sauf  contre  une  licence  la  plus  grande,  tout  cela  conduit  fatalement  et 
rapidement  le  long  des  pentes  d'anarchie  et  de  barbarie  :  «  S'il  faut 
de  longs  âges,  un  effort  méthodique  et  persévérant,  des  inventions 
presque  divines  pour  bâtir  une  ville,  élever  un  Etat,  constituer  une 
civilisation,  il  n'y  a  rien  de  plus  aisé  ijuc  de  défaire  ces  délicates  com- 
positions. Quelques  tonnes  de  poudre  vile  renversent  une  moitié  du 
Parthenon  ;  une  colonie  de  microbes  décime  le  peuple  d'Athènes  ; 
trois  ou  quatre  basses  idées  systématisées  par  des  sots  n'ont  point 
mal  réussi  depuis  un  siècle  à  rendre  vains  mille  ans  d'histoire  de 
France  ^.  »  Cette  croyance  en  la  force  des  idées  malfaisantes  est  balancée 
chez  M.  Maurras  par  une  foi  vérifiée  en  la  puissance  des  idées^bien- 
faitrices,  assez  pour  que  ces  idées  mènent  à  l'action,  —  pas  assez  pour 
empêcher  qu'un  certain  pessimisme  entretienne  aux  racines  et  trans- 
porte au  sommet  de  cette  action  la  nudité  saine  et  tragique  d'un  style 
mâle. 

Que  là  sensibilité  substitue  le  sens  et  le  goût  des  séries  harmonieuses 
et  liées  à  l'amour  des  paroxysmes  !  Des  hommes  d'aujourd'hui,  de 
cette  sensibilité  souveraine  contre  laquelle  il  lutte,  et  contre  laquelle 
le  goût  même  du  beau  style  ordonne  de  lutter  pour  la  pourvoir  de 
son  frein  d'or,  M.  Maurras  écrit  :  «  Il  leur  pèse  de  durer  dans  leurs 
propres  résolutions,  car  ils  redoutent  d'être  esclaves,  et  c'est  l'être 
en  quelque  façon  que  d'obéir  à  soi,  d'exécuter  d'anciens  projets, 
d'être  fidèles  à  de  vieux  rêves.  Ils  se  sont  affranchis  presque  de  la 
constance  et  l'univers  entier  les  subjugue  chaque  matin  ^.  »  Dans  le 
règne  esthétique,  qui  fut  pour  lui  le  premier  et  qui  contribua  à  lui 

1.  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas.  p.  153. 

2.  /cf.,  p.  127, 

18 


LE     ROMANTISME     FÉMININ 

fournir  une  méthode  de  pensée,  M.  Maurras  n'a  jamais  couronné 
que  les  puissances  de  l'ordre  soit  au  moment  où  l'ordre  va  s'établir, 
soit  au  moment  où  l'ordre  est  créé  :  «  Sans  l'ordre  qui  donne  figure, 
un  livre,  un  poème  *une  strophe  n'ont  rien  que  des  semences  et  des 
éléments  de  beauté  ^.  »  Un  amour,  une  vie,  de  même. 

Que  l'intelligence  substitue  la  connaissance  raisonnée  de  la  vérité 
impersonnelle  au  goût  romantique  et  inorganique,  au  pailleté  des  opi- 
nions individuelles  qui  se  succèdent  ou  s'accumulent  !  «  L'intéressant, 
le  capital,  ici,  ce  n'est  pas  ce  qui  est  pensé  par  vous,  ou  par  moi,  ou 
par  nos  voisins  différents,  mais  bien  plutôt  ce  qu'il  convient  que  tout 
le  monde  pense,  en  d'autres  termes  ce  qui  doit  être  pensé...  J'accepte 
pour  maîtresse  et  déterminatrice  la  puissance  d'une  vérité  évidente  ; 
mais  la  cohue  et  même  le  concert  de  vos  opinions,  leurs  moyennes, 
leurs  totaux  et  leurs  différences  m'intéressent  à  peine  et  ne  me  con- 
duisent à  rien  ^.  »  Même  loi  dans  votre  pensée,  pour  vous-même, 
que  hors  de  votre  pensée,  pour  autrui  :  la  souveraineté  d'une  idée 
générale  et  vraie  qui  dure,  qui  rayonne,  qui  .engendre  avec  ordre  et 
lumière  ses  conséquences,  qui  comporte  comme  une  maison  florissante 
une  postérité  indéfinie 

Que  l'action  de  l'individu  ne  s'oriente  pas  vers  la  satisfaction  et  la 
domination  de  l'individu,  mais,  pour  saisir  quelque  bonheur,  vers 
ce  qui  lui  est  étranger,  et,  pour  réaliser  par  delà  lui-même  le  meilleur 
de  lui,  vers  ce  qui  le  dépasse  et  le  comprend  !  «  Je  n'avais  qu'un  désir, 
c'était  d'atteindre  l'individualisme.  Et,  le  prenant  de  front,  je  voulais 
tenter  de  montrer  que  cette  doctrine  superficielle,  fondée  sur  une  vue 
incomplète  de  l'homme,  ne  manque  rien  tant  que  son  but,  à  savoir 
le  bonheur  de  l'individu  ^.  »  Eternelle  découverte,  sans  cesse  recom- 
mencée, de  toute  expérience  individuelle  et  de  toute  philosophie 
morale,  depuis  Platon  jusqu'à  Stuart  Mill.  Les  puissances  du  style 
grec  sont  tendues  sous  une  vie  qui  résiste  comme  un  marbre  au  ciseau, 
ft  «  le  frein,  l'obstacle,  la  difficulté  et  l'autorité  sont  parfois  de  grands 
é  ements  de  bonheur  *.  » 


1.  L* Avenir  de  Flntelligencet  p.  213. 

2.  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  23, 

3.  L'Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  83. 

4.  /J.,  p.  84. 

19 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     MAURRAS 

IV 
LE   POINT 


Style  grec,  style  mâle  qui  refuse  beaucoup  —  en  quantité  —  pour 
affirmer  un  peu  —  en  qualité  —  et  dont  l'acte  est  le  choix,  le  fruit  îa 
perfection.  Platon  compare  le  désir  vulgaire  du  bonheur  à  celui  des 
enfants  au  marché,  qui  veulent  tout  à  la  fois.  A  mesure  que  l'homme 
s'éloigne  de  la  mentalité  de  l'enfant  —  en  passant  par  celle  de  la 
femme  —  il  observe  le  principe  logique  de  l'exclusion  des  contraires, 
il  veut  moins  et  choisit  mieux.  L'Acropole  parut  à  M.  Maurras  une 
école  de  choix  raisonné,  et  le  génie  athénien  la  formule  de  ce  choix. 
Qui  sait  ?  Lé  peuple  d'Athènes,  remarque-t-il,  n'admit  pas  qu'Aristide 
cultivât  sans  mesure  la  justice  et  Socrate  l'ironie  :  peut-être  M.  Maurras 
a-t-il  mêlé  à  ce  plaisir  du  choix  et  à  ce  dogme  de  la  restriction  volon- 
taire quelque  pareille  intempérance. 

Certes  il  faut  le  louer  de  ce  que  pour  lui  «  l'art  même  et  la  vie  des 
Grecs  ne  sont  pas  d'immobiles  objets,  ayant  été  une  fois,  puis  ense- 
velis. Il  faut  les  concevoir  dans  leur  suite  perpétuelle,  à  travers  la 
mémoire  et  le  culte  du  genre  humain...  Perlant  de  Sophocle  Racine 
se  borne  pourh:oute  louange  à  le  mettre  parmi  les  imitateurs  d'Ho- 
mère ^.  »  Mais  la  petite  philosophie  du  monde  grec  qu'il  a  esquissée 
au  livre  I  à.*Anthinea,  comme  elle  les  rétrécit,  le  cercle  ou  la  lignée 
des  imitateurs  d'Homère  !  M.  Maurras  n'admet  pas  la  France,  mais... 
du  vieux  Ranc.  Quelle  Grèce,  mais...  chez  cet  adorateur  des  colonnes 
propyléennes  !  Le  Voyage  d^Athènes  marque  le  plus  absolu  dédain 
pour  l'archaïsme  mycénien  et  pour  la  sculpture  du  VI ^  siècle.  Pareille- 
ment, aux  propos  qu'il  tient  sur  toute  la  culture  hellénisante  et  alexan- 
drine,  j'imagine  qu'elle  lui  apparaît  comme  le  mal  romantique  de  la 
Grèce  «  Epuisée  de  guerres  intérieures,  la  Grèce  éteint  sa  flamme 
quand  l'Asie  d'Alexandre  communiqué  à  ses  conquérants,   non  le 

Anthinea»  p.  5, 

20 


LE     POINT 

type  d'un  nouvel  art,  mais  un  état  d'inquiétude,  de  fièvre  et  de  mol- 
icsse  qu'entretinrent  les  religions  de  l'Orient  ^.  »  Ne  lui  dites  pas  que 
c'est  la  Grèce  orientalisée  et  l'Orient  hellénisé,  la  Grèce  romanisée 
et  Rome  hellénésée,  l'action  et  la  réaction  des  vaincus  et  des  vainqueurs 
les  uns  sur  les  autres,  qui  nous  ont  fait  notre  culture  méditerranéenne, 
non  évidemment  telle  que  l'on  peut  en  Uchronie  la  rêver,  mais  telle 
qu'elle  est,  telle  qu'elle  constitue  déjà  le  plus  singulier  miracle  de 
perpétuité  :  «  A  la  bonne  époque  classique,  le  caractère  dominant  de 
tout  l'art  grec,  c'est  seulement  l'intellectualité  ou  l'humanité.  Les 
merveilles  qui  ont  mûri  sur  l'Acropole  sont  par  là  devenues  propriété, 
modèle  et  aliments  communs  ;  le  classique,  l'attique  est  plus  universel 
à  proportion  qu'il  est  plus  sévèrement  athénien,  athénien  d'une 
époque  et  d'un  goût  mieux  purgés  de  toute  influence  étrangère.  Au 
bel  instant  où  elle  n'a  été  qu'elle-même,  l'Attique  fut  le  genre  hu- 
main ^  ».  Admettons,  admirons  ce  goût  sévère  et  dépouillé,  cette  pas- 
sion du  parfait  et  du  pur  où  l'on  peut  trouver  la  plus  haute  discipline 
spirituelle.  Mais  si  choisir , marque  le  bel  art  de  la  culture  humaine, 
si  l'acceptation  passive  de  tout  se  confond  avec  une  sentimentalité 
grégaire,  M.  Maurras,  ici  et  ailleurs  —  mais  ici  à  l'état  cristallin  et 
typique  —  ne  témcigne-t-il  pas  d'une  hyperesthésie  de  la  faculté  de 
choix  ?  Ainsi  Comte  faisait  commencer  la  décadence  politique  avec 
la  fin  du  moyen  âge.  L'histoire  et  l'art  ne  nous  présenteraient  que  de 
courts  moments  de  perfection  bientôt  corrompus  et  brisés.  Certes  ni 
Comte  ni  M.  Maurras  n'en  tirent  un  pessimisme  décoratif  à  la  Cha- 
teaubriand, mais  bien  un  Laboremus  que  fait  de  plus  de  prix  la  diffi- 
culté de  son  but  :  un  «  empirisme  organisateur  »,  une  «  science  de  la 
bonne  fortune  »  sont  là  pour  rechercher  les  lois  qui  gouvernent  l'éclo- 
sion  de  ces  moments  dans  le  passé  et,  peut-être,  leur  résurrection  dans 
l'avenir.  Et  comme,  pour  classer,  il  faut  un  point  suprême  de  maturité 
idéale  au-dessous  duquel  tout  le  reste  s 'étage  et  s'appi"écie,  cette  con- 
ception permet  ou  commande  une  hiérarchie  :  «  Choisir  n'est  pas 
exclure,  ni  préférer  sacrifier  ^.  » 

Conversant  ici  avec  mon  auteur  à  l'ombre  de  statues  grecques,  je 
n'irai  point  lui  crier  que  la  Grèce  est  un  «  bloc  »  et  qu'il  en  faut  tout 
admirer  avec  une  dévotion  également  aveugle.  Une  matière  brute 

1 .  Anthinea,  p.  44. 

2.  Id.,  p.  56. 

3.  Id.,  p.  IV. 

21 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

seule  se  présente  sous  cet  aspect  inorganique,  et,  bien  qu'il  ait  parfois 
une  tendance  à  faire  de  la  monarchie  française  un  bloc,  de  la  contre- 
révolution  un  bloc,  j'imagine  que  dans  ce  système  cycîopéen  des 
blocs  M.  Maurras  doit  voir  comme  dans  le  non  anti-romain  une 
manière  de  philosophie  barbare.  Ne  disons  point  un  bloc,  mais 
disons  un  tout,  un  corps  vivant.  A  l'esprit  qui  vit  dans  le  foyer 
hellénique  et  qui  se  meut  dans  le  rayonnement  de  la  Grèce,  la 
culture  grecque  apparaît  comme  une  ligne  unique,  comme  une 
f orn  c  plastique  qui  réunit  par  une  beauté  plus  excellente  que  cha- 
cune d'elles,  fût-ce  la  plus  haute,  des  beautés  inégales  en  lumières, 
des  temps  forts  et  des  temps  faibles  alternés  ici  comme  le  sont  les  vers. 
Le  chef-d'œuvre  d'Athènes  ce  n'est  point  l'Acropole,  c'est  Athènes, 
et  le  chef-d'œuvre  de  la  Grèce  ce  n'est  point  Athènes,  c'est  la  Grèce. 
Comme  le  disait  à  peu  près  le  vieux  capoulié  Félix  Gras,  il  y  a  quelque 
chose  de  plus  aimable  que  Martigues,  la  Provence,  et  de  plus  aimable 
que  la  Provence,  —  la  France.  Il  semblerait  que  pour  M.  Maurras 
la  statuaire,  signe  et  symbole  de  l'hellénisme  entier,  sitôt  en  fleur  ait 
hâte  de  décliner  ;  pour  un  peu,  il  l'y  pousserait  :  «  Le  premier  déclin 
de  la  statuaire  hellénique  fut  sublime,  après  tout,  puisque  notre  Vénus 
du  Louvre  y  a  brillé,  dit-on  ^.  »  Ces  petits  mots  entre  virgules  indiquent 
un  peu  de  mauvaise  humeur  à  reconnaître  l'évidence,  mais  enfin  on 
s'y  rend.  Si  ce  déclin  fut  sublime,  pourquoi  l'appeler  déclin  ?  De  la 
stèle  d'Hégéso  à  celle  de  Pamphile  et  Démétria,  comme  de  la  nef  au 
chœur  d'Amiens,  un  œil  exercé  apercevra  d'un  regard  la  ligne  qui 
pernhît  de  laisser  tomber  dans  une  pleine  idée  claire  ce  mot  de  déclin. 
Mais  des  Parques  du  British  Muséum  à  la  Vénus  du  Louvre  ?  De 
Phidias  à  Scopas  ?...  Et  puis  ce  n'est  pas  dans  ce  «  déclin  »  que  notre 
Milienne  a  exactement  «  brillé  »  ;  aucun  témoignage  de  l'antiquité  ne 
nous  indique  qu'entre  les  centaines  de  chefs-d'œuvre  qui  peuplèrent 
l'art  du  IV®  siècle  elle  ait  été  plus  particulièrement  distinguée.  Son 
destin,  comme  celui  du  Dormeur  de  Wells,  était  de  briller  après  vingt- 
trois  siècles,  de  briller  mutilée  plus  qu'elle  n'avait  éclaté  intacte. 
Alors  c'est  précisément  que  sa  mutilation,  obole  du  Styx,  tribut 
qu'elle  a  payé  à  la  durée,  l'incorpore  à  cette  durée,  —  et  l'enceinte 
de  temple  où  elle  a  figuré  jadis  la  soutenait,  la  présentait,  l'humanisait 
moins  que  cette  classification  de  musée,  cet  ordre  chronologique 
intelligent,  composé  comme  un  discours,  dont  elle  forme  une  phrase 

I. /J.,  p.  60. 

22 


LE     POINT 

solide  et  un  chaînon  vigoureux.  Si  elle  vint  des  ateliers  d'Athènes, 
elle  est  moins  athénienne  que  grecque,  et,  passée  d'Orient  en  Occident, 
moins  grecque  qu'humaine.  «  Au  bel  instant  où  elle  n'a  été  qu'elle- 
même  l'Attique  fut  le  genre  humain.  »  Ne  forçons  pas  une  pensée 
juste.  Celui  qui  tient  les  yeux  ouverts  sur  l'histoire  comme  Renan  sur 
l'Acropole  sourira  de  l'idée  d'un  genre  humain  limité  par  une  vue 
de  l'esprit  à  la  suprême  qualité  attique.  Le  genre  humain  ou  simple- 
ment l'Occident  comporte  un  composé  plus  riche,  un  plus  complexe 
métal.  L'Attique  ne  fut  pas  le  genre  humain,  mais  le  génie  de  l'Attique 
a  fourni  la  logique,  les  moyens  termes,  les  liaisons  par  lesquelles 
l'humanité  nous  apparaît  dans  l'espace  ce  genre  vivant  et  dans  la 
durée  cette  suite  ordonnée.  L'idée  du  point,  de  la  perfection  qu'il  n'y 
a  plus  qu'à  répéter  en  la  mûrissant  et  en  la  raffinant,  je  ne  lui  conteste 
pas  sa  place  et  son  rôle  bienfaiteur  ;  mais  l'idée  de  la  ligne  dans  sa 
souplesse  et  sa  perpétuité,  l'idée  de  la  chaîne  et  de  la  suite  est  la  seule 
qui  donne  à  l'histoire  humaine  une  durée  intérieure  telle  que  celle 
de  l'humanité  dont  parle  Pascal,  pareille  à  un  homme  qui  apprend,  se 
souvient  continuellement,  et  garde  dans  la  succession  de  sa  conscience 
l'unité  d'une  œuvre  d'art. 

«  Que  Racine  a  raison  !  Gloire  aux  seuls  Homérides  !  Ils  ont  surpris 
le  grand  secret  qui  n'est  que  d'être  naturel  en  devenant  parfait.  Tout 
art  est  là,  tant  que  les  hommes  seront  hommes  ^.  »  M.  Maurras  déclare 
se  rattacher  à  la  Grèce  en  peplos  des  archéologues,  des  hommes  de 
goût  et  des  poètes  d'autrefois.  Devant  son  «  onde  jeune  et  limpide  » 
je  songe  à  la  beauté  grecque  telle  que  la  concevait  Winckelmann, 
celle  qui  «  comme  l'eau  pure  »  n'avait  pas  de  goût.  Cette  suite  perpé- 
tuelle des  imitateurs  d'Homère,  M.  Maurras  l'imagine  dans  l'atmos- 
phère de  V Apothéose  d'Ingres.  Il  la  somme  comme  un  groupe,  comme 
un  chœur  bien  plus  que  comme  un  mouvement  et  une  série.  Il  la 
raréfie  comme  un  éther,  la  cristallise  comme  une  épure,  la  ramasse 
toute  entière  en  ce  qui  ne  pèse  que  comme  une  fleur  à  la  main.  Pour 
ce  monarchiste  platonicien  et  scolastique  l'excellent  est  un,  l'excellent 
c'est  l'un. 

On  retrouvera  dans  des  débats  de  ce  genre  la  vieille  opposition  de 
deux  familles  spirituelles.  Des  esprits  sont  portés  à  réaliser  des  en- 
sembles stables,  à  subordonner  toute  dynamique  à  une  statique  ; 
d'autres  sont  inclinés  à  se  mouvoir  sur  des  séries,  à  éprouver  de  l'inté- 

î,  Anthinea^  p.  V« 

23 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

rieur  une  durée,  à  voir  dans  toute  statique  la  coupe  provisoire  et 
conventionnelle  d'une  dynamique.  Comte  fournirait  un  bon  type  des 
premiers,  Montaigne  des  seconds.  Toute  la  pensée  de  M.  Maurras 
est  construite  sur  le  premier  modèle  et  tout  ce  qui  appartient  à  l'autre 
type  est  étiqueté  par  lui  sous  des  termes  ingénieusement  variés  et  fré- 
quemment injurieux.  M.  Bergson  ayant  exprimé  et  poussé  à  son  inten- 
s^ité  la  plus  forte  le  second  mode  de  penser,  M.  Maurras  a  coutume 
de  ne  point  prononcer  son  nom  sans  l'accompagner  d'épithètes,  qui 
ne  sauraient  atteindre  un  philosophe,  mais  qui  scandalisent  parfois 
des  amis  de  M.  Bergson  et  des  amis  de  M.  Maurras,  et  peut-être  davan- 
tage ceux-ci.  De  petits  esprits  les  expliquent  par  une  mauvaise  humeur 
à  l'égard  d'une  autre  influence.  Elles  dérivent  simplement  de  l'heureuse 
incompréhension  d'une  pensée  opposée.  Je  prononçais  tout  à  l'heure 
au  sujet  de  M.  Maurras  le  nom  d'un  grand  peintre,  grand  méridional 
et  grand  classique.  Les  propos  de  M.  Maurras  à  l'égard  d'un  rival 
rappellent  à  la  fois  par  leur  épaisseur,  par  leur  origine  et  par  leur 
destinataire  ceux  d'Ingres  à  l'égard  de  Delacroix.  Le  génie  d'Ingres, 
fait  de  la  plus  magnifique  hyperbole  classique,  ne  pouvait  comprendre 
ni  tolérer  celui  de  Delacroix,  et  la  gloire  de  celui-ci  lui  paraissait  un 
scandale.  Le  romantique,  d'intelligence  plus  large  et  de  m^ni^res 
plus  courtoises  que  le  classique,  ne  parlait  au  contraire  d'Ingres 
qu*avec  un  respect  sincère  et  une  politesse  élégante.  Aujourd'hui  le 
temps  a  fait  son  œuvre,  la  réflexion  critique  a  accompli  son  travail, 
et  celui  qui  mépriserait  les  fresques  de  Saint-Sulpice  serait  taxé  de  la 
même  barbarie  que  celui  qui  méconnaîtrait  la  Source 


V 
UN    NATIONALISME    ATHÉNIEN 


Ce  que  M.  Maurras  a  demandé  à  l'Acropole  ce  n*est  pas  une  statue 
pour  décorer  sa  maison,  c*est  une  pierre  pour  bâtir  son  église.  «  Les 
théories  philosophiques  et  esthétiques  d^Anthinea  forment  le  fonde- 


24 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

ment  même  de  ma  politique  ^.  «  Dans  l'ordre  logique.  Mais  sans  doiîte 
dans  l'ordre  du  temps  ces  théories  sont-elles  survenues  pour  confirmer 
et  décorer  une  attitude  politique  déjà  imposée  par  des  influences 
plus  proches  et  une  raison  plus  nue.  «  Mon  ami  Maurice  Barres  s'est 
publiquement  étonné  que  j'eusse  rapporté  d'Athènes  une  haine  aussi 
vive  de  la  démocratie.  Si  la  France  moderne  ne  m'avait  pas  persuadé 
de  ce  sentiment,  je  l'aurais  reçu  de  l'Athènes  antique  ^.  »  Evidemment 
M.  Maurras  envoyé  à  Athènes  par  le  directeur  de  la  Gazette  de  France 
qui,  nous  dit  la  dédicace  d^Anthinea^  «  vit  aller  et  revenir  le  visage 
d'ui  homme  heureux  »,  a  rapporté  en  cette  matière  l'essentiel  de  ce 
qu  il  atait  emporté,  et  le  bon  M.  Janicot  vit  aussi  aller  et  revenir  la 
pensée  d'un  royaliste.  C'aurait  été  mettre  beaucoup  de  fantaisie  en 
ses  opinions  politiques  que  de  les  laisser  modeler  ou  modifier  par 
des  formes  de  rocher,  des  présences  de  temples,  des  dieux  de  musée, 
et  de  revenir  à  son  journal  comme,  après  son  voyage  de  Rome,  le 
moine  Luther  à  son  couvent.  On  ne  doit  pas  partager  l'étonnement 
de  M.  Barrés.  Il  y  a  plusieurs  raisons  pour  que  l'on  puisse  aimer 
M.  Maurras,  et  les  principales  sont  des  raisons  françaises.  Mais  d'autres 
sont  raisons  à  figure  singulièrement  athénienne.  Comparant  dans  la 
petite  ville  corse,  française  et  grecque  de  Cargèse  le  curé  de  rite  latin  et 
le  pappa  de  rite  grec,  M.  Maurras  estime  que  «  les  prêtres  de  notre  rite 
font  une  assez  triste  figure,  avec  leur  joue  rasée,  la  douillette  étriquée,  la 
chasuble  façon  tailleur.  Ne  les  comparons  pas  au  majestueux  héritier 
du  manteau  et  de  la  barbe  philosophique^.  »  Est-ce  de  cela,  est-ce 
a  autre  chose,  que  certains  prêtres  de  notre  rite,  si  j'en  crois  V Action 
Française  et  la  Religion  Catholique,  lui  ont  gardé  ce  que  la  mule  du 
pape  d'Avignon  garda  dix  ans  à  Tistet  Védène  ?  Je  ne  sais  trop.  Mais 
j'ai  toujours  considéré  en  M.  Maurras  un  authentique  héritier  des 
attributs  philosophiques  qui  parurent  d'abord  aux  jardins  d'Athènes 
et  que  Julien,  ce  Maurras  antique,  transporta  dans  Lutèce  et  sur  le 
trône  impérial.  Son  éristique,  et  ce  que  l'on  appelle  sa  sophistique, 
et  cette  passion  forte,  lumineuse,  ardente  d'argumenter,  de  harceler, 
de  railler  et  de  convaincre  me  rappellent  le  mode  de  penser  et  de  vivre 
qui  s'établit  avec  Socrate  et  se  maintint  si  longtemps,  comme  le  goût 
du  terroir  dans  les  écoles  philosophiques  d'Athènes.  L'idée  fixe  de 

L  U Action  Française  et  la  Religion  CatholiquCt  p.  139. 
2.  Anthînea,  p.  VI. 
•3.  Anthinea,  p.  111. 

25 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

sa  réforme  politique  ressemble  à  l'idée  fixe  de  la  réforme  socratique, 
et  V Enquête  sur  la  Monarchie  est  une  excellente  forme  rajeunie  de 
dialogue  platonicien.  Il  n'avait  pas  besoin  d'avoir  fait  le  voyage  d'Athè- 
nés  pour  que  certains  pussent  se  figurer  raisonnablement  l'y  avoir 
rencontré.  Si  un  Athénien  endormi  au  IV®  siècle  se  réveillait  aujour- 
d'hui, il  ne  lui  faudrait  pas  un  quart  d'heure  pour  être  mis  au  courant 
des  disputes  agitées  par  M.  Maurras  et  pour  y  prendre  part,  sur  les 
principes  s'entend. 

Nous  avons  là  des  espèces  d'un  fait  général  :  l'attitude  de  l'esprit 
critique  dans  une  démocratie,  devant  la  démocratie.  Laissez  de  côté 
les  différences  profondes  entre  une  cité  antique  et  un  Etat  moderne, 
entre  un  royaliste  français  appuyé  sur  une  tradition  ancienne  et  un 
Athénien  qui  doit  créer  lui-même  ses  raisons  de  douter,  ses  méthodes 
de  penser  et  ses  moyens  de  construire.  Ne  gardez  que  trois  analogies  ; 
celle  du  fait  démocratique  dans  ses  traits  élémentaires,  —  celle  d'intel- 
ligences, grecque  ou  provençale,  qui  suivent  des  pentes  analogues,  — ■ 
celle  des  milieux,  Athènes  et  Paris,  échange  rapide,  sur  un  espace 
restreint,  des  pensées  ici  par  les  conversations  publiques  et  là  par  les 
dialogues  quotidiens  qu'implique  la  profession  du  journaliste.  Et, 
comme  il  est  naturel,  M.  Maurras  se  plaint  que  le  cercle  d'action 
soit,  aujourd'hui  et  ici,  beaucoup  moins  étendu  et  moins  efficace 
qu'il  ne  l'était  dans  la  cité  grecque  :  «  Les  données  du  problème  se 
sont  simplifiées  au  point  de  se  réduire  au  conflit  de  l'organisation  et 
de  l'anarchie,  des  civilisés  et  des  barbares,  du  bien  et  du  mal.  Tout 
le  monde  en  serait  d'accord  si  nous  vivions  dans  une  des  petites  bour- 
gades d'Attique  ou  d'Ionie  que  l'histoire  décore  du  nom  de  cités  et 
d'Etats  :  on  se  serait  déjà  rassemblé  sur  la  place  et  Philippe  de  France 
serait  unanimement  rappelé  pour  nous  sauver  du  Philippe  macédo- 
nien. (Est-ce  bien  sûr  ?  Il  y  aurait  eu,  à  Athènes  comme  chez  nous, 
de  beaux  discours  pour  et  de  beaux  discours  contre.)  Mais  la  France 
est  si  grande  !  Les  Français  si  nombreux  !  Et  leurs  intérêts  si  divers  ! 
L'ensemble  leur  échappe  et  doit  leur  échapper...  Cet  immense  public 
ne  peut  se  rendre  à  des  lumières  qui  ne  lui  arrivent  pas  ^.  »  Ajoutons, 
bien  entendu,  que  cette  grandeur  de  la  France,  ce  nombre  des  Français 
et  cette  diversité  des  intérêts  rendent  non  seulement  la  propagande, 
mais  surtout  le  problème  lui-même  infiniment  plus  complexe  qu'il 
ne  l'était  dans  ces  bourgades. 

],  Kid  et  Tanger,  p,3(^. 

26 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

Les  Athéniens  n'avaient  pas  de  maison  royale  et  n'avaient  plus 
d'aristocratie  véritable,  seuls  moyens,  estime  M.  Maurras,  qui  leur 
eussent,  au  temps  de  Démosthène,  permis  de  prévoir  et  de  prévenir 
les  coups  du  Philippe  Macédonien  au  lieu  de  les  attendre  pour  cher- 
cher à  les  parer.  M.  Maurras  a  écrit,  en  1902,  vers  le  moment  où 
parut  Anthinea,  un  curieux  article  sur  Un  Nationaliste  Athénien  qui 
est  Démosthène.  La  courbe  d'histoire  athénienne  que  j'e  voulais  rap- 
peler au  sujet  de  M.  Maurras  va  de  Socrate  à  Démosthène.  Mais, 
laissant  l'ordre  des  temps,  je  retiens  d'abord  cet  article,  (reproduit 
dans  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas),  qui  me  fournit,  au  seuil 
de  cette  étude,  un  belvédère  commode. 

Il  paraphrase  et  commente  un  autre  article,  très  plein  et  très  vif, 
de  M.  Maurice  Croiset,  paru  dans  Minerva.  Et  comme  M.  Maurice 
Croiset  semble  y  faire  sous  le  nom  de  Démosthène  le  portrait  de 
M.  Maurras  et  comme  il  énonce  en  termes  transparents  un  compen- 
dium  de  ses  idées  (ou  plutôt  comme  les  extraits  de  M.  Maurras  en 
retiennent  ce  compendium),  on  peut  dire  que  M.  Maurras  n'a  fait 
que  reprendre  un  bien  qu'il  lui  était  si  honorable  de  céder. 

La  discussion  de  M.  Croiset  porte  sur  le  côté  politique  de  ce  beau 
problème  que  nous  avons  entrevu  tout  à  l'heure,  le  débat  entre  l'atti- 
cisme  strict  et  l'hellénisme  large.  Opposant  la  politique  nationaliste 
de  Démosthène  au  philippisme  panhellénique  d'Isocrate,  il  écrit  : 
«  La  conception  hellénique  était  chez  les  Grecs  du  V^  et  du  IV®  siècle 
trop  faible,  trop  intermittente,  trop  flottante  et  trop  détendue  en 
quelque  sorte,  pour  produire  régulièrement  tous  les  effets  du  vrai 
patriotisme.  Il  eût  été  par  suite  extrêmement  fâcheux  que  l'idée  de 
la  petite  patrie  se  fondît  trop  vite  dans  celle  de  la  grande  sous  l'in- 
fluence d'un  mouvement  intellectuel  d'origine  restreinte.  Une  grande 
force  morale  eût  été  détruite  sans  être  remplacée  par  une  autre.  »  Et 
M.  Maurras  ajoute  :  «  C'est  ce  qui  se  produisit  malheureusement.  Le 
panhellénisme  était  un  thème  de  rhétorique,  l'intérêt  athénien  une 
réalité  :  Isocrate  et  ses  amis  lâchaient  la  proie  pour  une  ombre  ^.  » 

Ne  discutons  pas  trop  ici.  Evidemment  le  panhellénisme  fut  un 
thème  de  rhétorique  avant  de  devenir  une  réalité.  Mais  il  devint  cette 
réalité,  qui  achemina  le  génie  d'Athènes  à  la  consolidation  romaine. 
Qu'Athènes  y  ait  perdu  ou  même  y  ait  péri,  c'est  l'une 

Des  faiblesses  auxquelles  nous  devons  la  clarté. 


k 


1 .  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  333. 

27 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

La  controverse  qui  peut  s'installer  ici  sur  Démosthène  et  Isocrate, 
sur  le  nationalisme  et  le  philippisme  à  Athènes,  elle  se  retrouve  pareille 
au  grand  tournant  de  l'histoire  romaine,  lors  de  la  lutte  des  républi- 
cains contre  César  et  ses  héritiers.  Mommsen,  dans  sa  forte  histoire, 
si  résolument  césarienne,  a  écrit  des  pages  pleines  de  verve  sur  les 
courtes  vues  de  Caton  et  de  Pompée,  et  sur  l'heureuse  nécessité  qui 
menait  Rome  et  l'humanité  avec  elle  dans  la  voie  impériale.  A  quoi 
Boissier,  dans  notre  vieux  Cicéron  et  ses  amisy  fait  des  objections  pleines 
de  sens,  et  du  même  ordre  que  celles  de  M.  Maurice  Croiset  et  de 
M.  Maurras.  Il  est  pour  Pompée  comme  ils  sont  pour  Démosthène... 
En  Allemagne  la  thèse  de  Mommsen  devint  classique,  et  le  césarisme 
s'incorpora  à  la  dogmatique  pangermaniste.  De  là  même  encre,  les 
derniers,  volumineux  et  érudits  travaux  germaniques  sur  Isocrate  font 
de  son  panhellénisme  décoratif  et  de  son  philippisme  des  analyses 
oui  révèlent  ou  tout  au  moins  cherchent  en  lui  le  grand  homme  d'Etat 
de  son  temps.  Et  Droysen...  Car  tout,  grand  état  militaire  ou  autori- 
taire, Macédoine  ou  Empire  romain,  représenta  pour  l'Allemagie 
prussienne  un  prédécesseur  ou  un  précédent. 

C'est  donc  d'elles-mêmes  que  ces  figures  de  la  vie  politique  ancienne 
figurent,  pour  un  esprit  complaisant  et  aigu,  de  la  politique  actL  el  e. 
L'article  de  M.  Maurice  Croiset,  commenté  par  M.  Maurras,  les  r  o  :  s 
de  Démosthène  et  d'Isocrate  qui  y  sont  mêlés  et  leur  caractèrequi  y 
est  discuté,  fournissent  pareillement  une  heureuse  occasion  de  rappeler 
que  dans  la  mesure  où  l'idée  du  Roi,  centre  de  la  pensée  de  M.  Maum  s, 
est  un  produit  de  la  réflexion  et  une  construction  de  la  raison,  nous  la 
retrouvons,  analogue  par  ses  traits  généraux  à  ce  qu'elle  est  chez  lui, 
dans  la  république  d'Athènes,  au  siècle  et  comme  l'œuvre  de  l'esprit 
philosophique.  Dans  l'Athènes  du  V^  et  du  IV^  siècle^  il  n'existe  pas 
de  dynastie  nationale,^  ni  même  l'amorce  d'un  fondement  sur  lequel 
une  imagination  quelconque  puisse  asseoir  l'idée  d'une  monarchie 
athénienne  possible.  L'esprit  n'en  est  que  plus  libre  pour  construire 
l'idée  du  Roi,  et  cela  de  deux  sources  qui  rappellent  bien  celles  où 
s'alimente  la  pensée  de  M.  Maurras. 

C'est  d'abord  l'idée  socratique  que  la  politique  constitue  un  métier, 
qu'elle  doit  être,  comme  les  autres,  exercée  par  l'homme  compétent. 
Le  Socrate  des  Mémorables  figure  souvent  ce  mélange  de  Sarcey,  de 
Sancho  Pança  et  de  la  Palisse  dont  M.  Maurras  se  fait  gloire  de  sus- 
citer parfois  l'image.  Evidemment  Socrate  n'est  pas  royaliste  :  il  ne 
lui  aurait  manqué  que  cela  !  Il  veut  la  bonne  République,  comme 

28 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

M.  Piou,  et  il  achève  sa  vie  ainsi  que  cet  homme  politique  en  des 
désillusions.  Mais,  par  l'analyse  de  cette  idée  de  compétence,  les  socra- 
tiques arrivent  à  l'idée  d'hérédité,  à  l'idée  du  roi.  Le  Xénophon  de  la 
Cyropédie,  le  Platon  du  Politique  et  des  Lois^  en  font  preuve. 

C'est  ensuite  la  réflexion  sur  les  causes  de  la  supériorité  dont  témoi- 
gnent dans  leur  lutte  contre  Athènes  les  états  étrangers,  l'exemple 
de  Sparte,  de  la  Perse,  de  la  Macédoine.  Les  orateurs,  les  professeurs, 
les  publicistes  athéniens  prononcent,  écrivent  par  fragments,  pendant 
soixante  ans,  leur  Kiel  et  Tanger.  Dans  la  politique  de  Sparte  ils 
admirent  la  continuité  de  vues,  analogue  a  celle  du  cabinet  de  Saint- 
James,  continuité  assurée  par  l'oligarchie  des  éphores  et  l'artifice 
constitutiornel  de  la  monarchie  divisée,  équilibre  savant  qui  permet 
à  Sparte  de  neutraliser  chez  ses  rois  un  Pausanias  du  même  fonds 
dont  elle  utilise  un  Agesilas.  —  Les  rois  de  Perse,  bien  qu'ils  repré- 
sentent pour  un  Grec  l'ennemi  héréditaire,  le  Barbare  vaincu  sur  les 
cliamps  de  bataille,  un  candidat  à  la  qualité  de  Grec  comme  l'Allemand 
est  pour  M.  Maurras  un  «  candidat  à  la  qualité  de  Français  »,  et  bien 
que  leur  nullité  personnelle,  après  Darius,  ne  soit  un  mystère  pour 
aucun  Grec  intelligent,  les  rois  de  Perse  sont  respectés  et  redoutés 
comme  les  chefs  d'une  diplomatie  artificieuse  et  savante,  qui  sait 
réparer  par  la  ruse  patiente  et  par  la  force  de  l'institution  monarchique 
les  désastres  subis  à  la  guerre  :  de  sorte  que  les  destinées  des  répu- 
bliques grecques  finissent  par  se  régler  à  Suse,  et  que,  peu  après  la 
retraite  des  Dix  Mille  et  l'expédition  d'Agésilas,  le  traité  d'Antalcidas, 
établissant  la  paix  du  Grand  Roi,  apporte  à  la  Perse,  un  triomphe 
analogue  à  celui  de  l'Autriche  de  1815.  —  Enfin  les  discours  de  Démos- 
thène  nous  montrent  à  l'état  nu,  dans  la  lutte  contre  la  Macédoine, 
le  contraste  entre  la  faiblesse,  la  discontinuité  démocratiques  et  la 
décision,  la  concentration,  la  persévérance  d'un  roi. 

Mais  il  est  piquant  que  bien  mieux  que  dans  Démosthène  nous 
retrouvions  l'essence  rationnelle  des  idées  de  M.  Maurras  dans  Isocrate 
lui-même.  Et  s'il  est  exact  que,  comme  je  le  crois,  Isocrate  ne  conçut 
jamais  une  idée  personnelle,  ne  fut  que  l'écho  sonore  et  le  rhéteur 
périodique  des  opinions  qui  passaient  devant  la  porte  de  son-  école, 
si  ces  idées  étaient  déjà  de  son  temps  des  lieux  communs  de  rhéto- 
rique, la  rencontre  n'en  devient  que  plus  intéressante.  Lisez  les  quatre 
paragraphes  V  à  VIII  du  discours  qu'il  place  dans  la  bouche  de  Nico- 
clès,  vous  y  verrez  tous  les  arguments  essentiels  de  V Enquête  sur  la 
Monarchie, 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

1^  Le  principe  des  monarchies  est  de  juger  et  de  placer  les  hommes 
selon  leur  valeur  (Le  Culte  de  l Incompétence...) 

IP  Les  rhagistrats  temporaires  n'ont  pas  le  temps  d'acquérir  de 
l'expérience  alors  que  ce  temps  peut  au  contraire  tenir  lieu,  au  mo- 
narque, même  de  talent  naturel  (Kiel  et  Tanger.) 

3°  Les  magistrats  temporaires  se  reposent  du  soin  des  affaires  les 
uns  sur  les  autres  ( ...  Et  V horreur  des  responsabilités.) 

4°  Ils  s'envient  les  uns  les  autres,  alors  que  le  roi  n'a  personne  à 
envier,  ils  sont  absorbés  par  des  discussions  particulières' alors  que  le 
roi  n'a  qu'à  penser  au  bien  général  (Moiy  moi...) 

5^  Ils  sont  intéressés  à  ce  que  leurs  prédécesseurs  et  leurs  succes- 
seurs gouvernent  mal,  afin  d'acquérir  plus  de  prestige  ;  au  contraire 
le  roi,  gardant  le  pouvoir  toute  sa  vie,  n'est  pas  exposé  à  ce  sentiment 
f'w  Un  conseil  d'anciens  ministres  des  affaires  étrangères  !  Vous  ny  pensez 
pas  !  Ils  ne  songeraient  quà  se  jouer  des  tours  les  uns  aux  autres.  »  (Sem' 
bat.) 

6°  Surtout  (to  |i.£yt.a-Tov  !)  les  affaires  publiques  sont  pour  les 
monarques  des  affaires  particulières,  pour  les  autres  des  affaires 
étrangères  (Le  métier  de  roi.) 

7°  Dans  une  république  démocratique,  l'influence  est  aux  bavards, 
aux  parleurs  ,*  dans  une  monarchie  aux  hommes  d'affaires  et  de  sens 
(U  avocat -roi.) 

8^  Dans  la  guerre  l'unité  du  commandement  donne  la  victoire  aux 
Etats  monarchiques,  ou  tout  au.  moins  aux  armées  où  règne  l'unité 
du  commandement  (1914-1918.) 

9^  L'idée  monarchique  est  un  bon  sens  naturel  à  l'esprit  humain 
qui  réalise  selon  elle  le  monde  de  la  divinité  (Non  M.  Maurras,  monar- 
chiste comtiste  en  froid  avec  lé  monothéisme.  Mais  V auteur  de  l Apologie 
pour  le  Syllabus  réalise  selon  Vidée  monarchique  pure  Vêtre  de  VEglise.) 

10°  Nicoclès  établit  que  ce  sont  ses  pères  qui  ont  fait  l'Etat  et  sauvé 
la  patrie  (Les  quarante  rois  qui  ont  fait  la  France.) 

11°  Il  montre  que  lui-même  est  digne  de  régner  (Philippe  VIII 
sera  un  roi  dans  le  genre  de  Henri  IV.) 

Ces  raisons,  qui  contiennent  toute  la  topique  du  monarchisme, 
comportent  avec  des  arguments  déjà  anciens  (qu'on  se  reporte  au 
discours  de  Gobryas  dans  Hérodote  !),  des  éléments  empruntés  à 
l'expérience  politique  d'alors,  mais  témoignent  avant  tout,  théorie  élé- 
gante et  solide,  du  génie  architectonique  et  idéologique  d'Athènes. 
Dans  la  mesure  où  cette  théorie  pouvait  se  respirer  avec  l'atmosphère 

30 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

athénienne,  on  peut  lui  reconnaître  autour  de  T Acropole  sinon  trois 
origines,  au  moins  trois  affinités. 

D'abord  l'esprit  critique,  si  vif  à  Athènes,  Athènes  fut  le  pays  de 
la  démocratie,  mais  aussi  celui  où  l'on  ridiculisa  le  bonhomme  Demos. 
Socrate  fut  condamné  comme  adversaire  des  démocrates,  comme 
tournant  en  dérision  la  constitution  démocratique,  et  en  somme  toutes 
les  coutumes  sur  lesquelles  reposait  la  forme  de  l'Etat  athénien  ; 
mais  avant  de  boire  la  cigûe  à  soixante-dix  ans,  il  avait  été  laissé  pen- 
dant quarante  ans  parfaitement  libre  en  ses  propos.  Cette  fois  il  fut 
accusé  par  un  père  de  famille  de  corrompre  la  jeunesse,  entendez  de 
lui  inspirer,  comme  la  lecture  du  «  sophiste  »  Maurras  (bon  pour  la 
Haute-Cour)  l'a  fait  à  des  fils  de  parlementaires,  le  mépris  de  la  cons- 
titution démocratique.  Et  précisément  il  semble  que  la  démocratie 
ait  été  plutôt,  a  Athènes,  l'opinion  des  vieillards,  des  hommes  mûrs 
et  modérés,  et  l'oligocratie  une  doctrine  des  jeunes  gens.  La  démo- 
cratie se  confond  tellement  avec  tout  le  passé  d'Athènes  qu'elle  a 
toute  la  force  d'une  opinion  conservatrice  .(Et  Tocqueville  a  montré 
que  la  démocratie  est  au  fond  parfaitement  conservatrice.  Gouverne- 
ment d'exploitation,  non  de  construction,  dit  à  son  tour  M.  Maurras). 
Le  fils  de  Phllocleon  (ami  du  démagogue)  est  dans  les  Guêpes  un  Bde- 
lycleon  (l'ennemi  de  Cleon).  Il  y  eut  à  Athènes  tout  un  mouvement 
critique  où  nous  retrouvons  non  seulement  ce  que  M.  Maurras  a  de 
plus  fort,  mais  ce  que  Tocqueville  a  de  plus  fin.  Ainsi  Platon  montrant 
clans  le  Politique  que  ce  qui  caractérise  la  démocratie  c'est  la  faiblesse  ; 
«  elle  n'est  capable  ni  d'un  grand  bien  ni  d'un  grand  mal,  parce  que 
les  pouvoirs  y  sont  divisés  par  parcelles  entre  beaucoup  »,  —  et  con- 
cluant que  dès  lors  la  démocratie  anarchique  est  le  meilleur  des  mau- 
vais gouvernements,  la  démocratie  réglée  le  pire  des  bons  gouverne- 
ments. 

Ensuite,  la  disposition  de  l'esprit  athénien  à  réaliser  des  idées  géné- 
rales. La  notion  du  roi  idéal  n'a  aucune  racine  politique  dans  l'Athènes 
démocratique.  Les  sophistes  et  les  rhéteurs  d'Athènes,  et  le  Xénophon 
de  la  CyropédiCy  et  l'Isocrate  des  discours,  vont  chercher  à  l'étranger 
leur  type  monarchique,  de  même  qu'au  XVIII®  siècle  les  philosophes 
du  despotisme  éclairé,  qui  ne  trouvent  pas  chez  eux  leur  sage  légis- 
lateur, le  saluent  en  Frédéric  II,  en  Joseph  II,  en  Catherine  II.  La 
comparaison  de  Voltaire  chez  Frédéric  et  de  Platon  chez  Denys  a 
été  faite  souvent.  Mais  en  même  temps  la  notion  humaine  du  roi  se 
forme  chez  Platon  par  un  procès  anaîog;ue  à  la  notion  dialectique  du 

31 


LES     IDÉES      DE     CHARLES     MAURRAS 

général  et  à  la  notion  ontologique  de  l'Idée.  Ajoutons-y  enfin  l'instinct 
plastique,  les  souvenirs  de  l'épopée  et  du  théâtre.  Depuis  les  rois 
homériques  jusqu'au  Darius  d'Eschyle,  à  l'Œdipe  de  Sophocle,  au 
Ihésée  d'Euripide,  la  poésie  dramatique  athénienne  a  réalisé  des 
types  de  rois  aussi  beaux  que  ceux  de  Corneille  et  de  Racine. 

Enfin,  peut-être  fallait-il,  pour  que  cette  notion  politique  idéale 
pût  éclore,  qu'elle  se  détachât  non  sur  une  réalité  à  laquelle  elle  se 
fût  trouvée  mêlée,  mais  sur  une  absence,  sur  un  vide,  pareil  au  fond 
bleu  des  métopes  du  Parthenon,  d'où  elle  fût  repoussée  presque  vio- 
lemment et  saillît  dans  sa  pureté  logique.  M,  Maurras,  en  la  «  Médi- 
tation »  qui  termine  le  beau  morceau  d*Anthinea  :  la  Naissance  de  la 
Fiaisorij  indique  lui-même  une  origine  analogue  au  culte  athénien  de 
Pdllas  :  «  Qu'un  tel  peuple,  le  plus  sensible  ,1e  plus  léger,  le  plus  inquiet, 
le  plus  vivant,  le  plus  misérable  de  tous  les  peuples,  ait  été  précisé- 
ment celui  qui  vit  naître  Pallas  et  opéra  l'antique  découverte  de  la 
Raison,  cela  est  naturel,  mais  n'en  est  pas  moins  admirable.  On  com- 
prend comme,  à  force  d'éprouver  toute  vie  et  toute  passion,  les  Athé- 
niens ont  dû  en  chercher  la  mesure  autre  part  que  dans  la  vie  et  dans 
la  passion.  Le  sentiment  agitait  toute  leur  conduite,  et  c'est  la  raison 
qu'ils  mirent  sur  leur  autel  ^.  »  Mais  qu'était-ce  que  cette  vie  et  cette 
passion,  dans  leur  forme  la  plus  pure  et  la  plus  capricieuse,  sinon 
l'état  de  1'  «  homme  démocratique  »  que  décrit  la  République  ?  Et  de 
cet  «  homme  démocratique  »  n'était-il  pas  naturel  que  jaillît,  sur  un 
pian  analogue  à  celui  qu'idéalisent  au  centre  d'Athènes  ces  lignes  de 
M.  Maurras,  une  raison  royale  ?  Athènes,  fondée  par  le  «  synœkisme  » 
de  son  roi,  Thésée,  qui  en  rassemblant  des  bourgades  réalise  en  minia- 
ture sur  le  sol  attique  l'œuvre  française  des  Capétiens  rassembleurs  de 
terre,  retrouve,  à  son  déclin,  dans  l'ordre  de  l'intelligence  devenu 
malgré  elle  de  plus  en  plus  sa  raison  d'être,  avec  les  philosophes 
socratiques  tels  que  Platon,  les  rhéteurs  socratiques  tels  que  Xéno- 
phon  et  qu'Isocrate,  la  monarchie  comme  une  essence,  comme  un 
discours,  comme  une  réalité  spirituelle  aussi  claire  et  aussi  générale 
que  le  Thésée  qui  au  fronton  du  Parthenon  s'éveille  devant  le  soleil 
levant. 

Et  peut-être  en  est-il  de  même  de  toute  idée  royale,  de  tout  tem- 
pérament royal  :  «  Le  caractère  des  Français,  disait  la  Bruyère,  veut 
du  sérieux  dans  le  souverain.  »  Le  Français  cherche  dans  le  souverain 

1.  Anihinea»  p.  84. 

J 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

ce  qui  lui  manque,  dans  la  mesure  même  où  cela  lui  manque.  Ce  qui 
est  vrai  d  un  Etat  peut  bien  l'être  de  Thomme.  M.  Maurras  démen- 
tira-t-il  bien  fort  celui  qui  hasarderait  que  si  un  peu  d'anarchie  éloigne 
du  roi,  beaucoup  d'anarchie,  formant  par  sa  masse  un  air  irrespirable, 
y  ramène  ?  En  des  souvenirs  qu'il  a  livrés  en  lambeaux  avares  G  espère 
que  ce  n'est  que  partie  remise  :  il  nous  doit  des  Mémoires),  M.  Maurras 
assure  que  l'anarchisme  de  son  enfance  remontait  jusqu'à  nier  la 
géométrie  :  on  n'y  va  jamais  de  main-morte  dans  le  Midi.  «  Notre 
génération  donnait  certainement  le  fruit  parfait  de  tout  ce  que  devait 
produire  l'anarchie  du  XIX^  siècle,  et  nos  jeunes  gens  du  XX^  se  feraient 
difficilement  une  idée  de  son  état  d'insurrection,  de  dénégation  capi- 
tale. Un  mot  abrégera  :  il  s'agissait  pour  nous  de  dire  non  k  tout.  Il 
s'agissait  de  contester  toutes  les  évidences  et  d'opposer  à  celles  qui 
s'imposaient  (y  compris  les  mathématiques)  la  rébellion  de  la  fantaisie, 
au  besoin,  de  la  paresse  et  de  l'ignorance...  Un  à  quoi  bon  ?  réglait  le 
compte  universel  des  personnes,  des  choses  et  des  idées  ^.  »  Il  appartînt 
à  Mgr  Penon  —  qui  a  bien  mérité  pour  cela  l'évêché  de  Moulins  — 
de  mettre  un  frein  à  ce  petit  sauvage.  M.  Maurras  fut  peut-être  trans- 
porté en  un  seul  mouvement,  comme  il  est  naturel  et  nécessaire  (la 
psychologie  de  Saint-Paul  est  éternelle)  de  l'anarchie  intégrale  à  la 
monarchie  intégrale.  —  Après  l'aventure  de  Port-Tarascon,  on  ne 
disait  plus,  à  Tarascon  :  «  Hier  on  était  au  moins  trente  mille  aux 
Arènes  »  mais  «  Hier  si  l'on  était  une  douzaine  aux  Arènes,  c'était 
tout  le  bout  du  monde.  »  Et  Daudet  termine  :  «  De  l'exagération 
tout  de  même...  » 

Revenons  à  Athènes  (parler  de  M.  Maurras  était-ce  donc  vraiment 
en  sortir  ?)  La  démocratie  athénienne  portait  à  sa  cime  exactement 
ce  que  le  gibelin  Dante  place  dans  le  fond  atroce  de  son  enfer,  deux 
tyrannicides  :  la  fête  d'Harmodius  et  d'Aristogiton  était  la  fête  politique 
de  la  cité,  son  14  juillet.  L'un  et  l'autre  idéalisaient  le  caractère  tumul- 
tueux d'une  démocratie.  Et  une  démocratie  se  manifeste  en  effet 
sous  une  figure  double,  celle  d'un  désordre  qu'elle  implique,  celle 
d'un  ordre  qu'elle  fait  désirer.  La  monarchie  n'échappe  pas  à  la  loi 
inverse,  c'est-à-dire  pareille.  La  République -était  belle  sous  l'Empire 
par  les  mêmes  traits  qui  —  joints  au  génie  de  M.  Maurras  —  font  la 
monarchie  si  belle  sous  la  République.  Il  a  fallu  la  monarchie  des 
/  Empereurs  pour  que  les  Pompée,  les  Giton,  les  Brutus  et  les  Cassius 

1  »  U Etang  de  Bcrre,  p.  247. 

33  * 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

fissent,  idéalisés  eux  aussi,  une  si  longue  fortune.  Créées  par  un  dieu 
artiste,  les  choses  ne  sont  pas  simples,  mais  la  souplesse  et  la  subtilité 
de  leurs  tours  et  de  leurs  retours  font  plus  vivantes  sans  qu'elles 
soient  moins  intelligibles  les  destinées  qu'elles  décrivent. 

L'étude  de  M.  Maurice  Croiset  sur  un  Nationaliste  Athénien,  écrite 
au  moment  de  l'afïaire  Dreyfus,  appartient  à  ce  genre  de  la  politique 
rétrospective,  du  xTYi[Aa  sç  àd  par  lequel  les  professeurs  d'his- 
toire aiment  à  prendre  contact  avec  les  réalités  contemporaines. 
(C'est  de  même  encre  que  M.  Alfred  Croiset  écrivit,  mais  dans  la 
direction  opposée,  les  Démocraties  Antiques.  Effet  de  la  politique  de 
M.  Maurras  sur  une  famille  d'universitaires  et  d'hellénistes  jusqu'alors 
unie  !  Hermès  symbolique  des  frères  français  pendant  l'Affaire  !) 
Grec,  Romain  et  Français,  nationaliste  intégral  pourvu  de  trois  belles 
patries  comme  les  heureux  citoyens  cargésiens,  M.  Maurras  tire  de 
même  source  ses  trois  nationalismes.  On  pourrait  les  grouper  en  une 
chaîne  continue  dont  en  effet  Isocrate  représenterait  la  tête.  Pour  le 
comprendre,  ne  descendons  pas  d'Isocrate,  mais  remontons  à  Isocrate. 

Dans  une  visite  au  Musée  d'Athènes,  un  buste,  dit  M.  Maurras, 
«  manqua  de  me  faire  sourire.  Il  représentait  un  pauvre  homme  d'em- 
pereur, le  vieil  Hadrien,  épanoui  dans  son  atticisme  d'école.  Je  le 
jugeai  fort  à  sa  place,  et  le  saluai  en  rêvant.  Hélas  !  tout  compte  fait, 
le  monde  romain  s'acquitta  mal  auprès  de  la  Grèce.  A  quoi  pensaient- 
ils  donc  ces  administrateurs  modèles,  qui  ne  sauvèrent  pas  leur  édu- 
catrice  des  pièges  que  lui  tendait  son  intelligence  et  son  ouverture 
d'esprit  ?  Ce  furent  de  mauvais  tuteurs.  Non  seulement  ils  ne  suient 
point  la  guérir  des  lèpres  sémites,  mais  tout  le  mal  qu'Alexandre 
avait  pu  faire  au  monde  grec,  Rome,  on  peut  le  dire,  le  fit.  Il  est  vrai 
que  Rome,  à  son  tour,  périt  du  même  mal,  en  entraînant  son  lot 
d'hellénisme  et  d'humanité  \  » 

Des  catholiques  ennemis  de  M.  Maurras  ont  trouvé  qu'il  reprochait 
aux  empereurs  de  n'avoir  pas  assez  persécuté  les  chrétiens  ;  M.  Maurras 
s'en  est  défendu,  il  est  permis  de  croire  qu'en  parlant  de  «  lèpres 
sémites  »  il  n'a  pas  pensé  expressément  au  christianisme.  Mais  enfin 
ce  dont  il  accuse  Athènes  et  Rome  c'est  de  n'avoir  pas  défendu  leur 
nationalité  plus  jalousement  que  ne  l'a  fait  contre  des  ennemis  ana- 
logues la  France  républicaine.  Les  Césars  ont  été  en  cette  matière 
les  disciples  d'Isocrate,  du  rhéteur  qui    appelait    Grecs    ceux    qui 

1.  Anthinea,  p.  61. 

34 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

participaient  à  la  même  culture  plutôt  que  ceux  qui  appartenaient  à 
une  même  origine,  —  tout  ce  que  Rome  redit  en  plus  belles  phrases 
encore  dans  le  discours  de  Cerialis.  Et  après  tout,  en  cherchant  bien, 
ne  retrouverions-nous  pas  dans  la  cité  antique,  la  minant  ou  Télargis- 
sant,  les  quatre  Etats  confédérés  que  dénonce  M.  Mfiurras,  —  juif, 
protestant,  maçon,  métèque  ?  —  Le  juif,  ou  plus  généralement  le 
Sémite,  a  commencé  ses  infiltrations  en  Grèce  de  bonne  heure  puisque 
bien  avant  Alexandrie  et  saint  Paul  il  lui  a  apporté  des  dieux,  et  d'abord 
Vénus  Astarté  ;  même,  d'après  Strabon  et  les  arguments  irréfutables 
de  M.  Victor  Bérard,  VOdyssée  divine,  fille  de  l'onde  amère,  fait  ruis- 
seler encore  en  tordant  ses  cheveux  des  fragments  reconnaissables  des 
vieux  périples  phéniciens.  La  haine  et  les  échanges  entre  Grecs  et  Sémites 
entretinrent  dans  tout  le  monde  antique  la  vie  même  de  la  Méditer- 
ranée, et,  bien  qu'Alexandre,  destructeur  de  Tyr,  n'ait  conquis  le  monde 
que  pour  qu'on  en  parlât  à  Athènes,  le  foyer  intellectuel  d'Alexandrie, 
en  supplantant  Athènes,  installa  les  tentes  de  Sem  sur  une  Grèce 
desséchée,  cataloguée,  classée,  utilisée  et  conquise.  —  La  place  occupée 
par  les  protestants  dans  le  monde  moderne  fut  tenue  à  peu  près  dans 
la  cité  antique  par  les  philosophes,  par  cette  souveraineté  de  l'examen 
qui  prit  naissance  à  Athènes,  qui  correspondit  d'abord,  avec  Socrate, 
à  une  idée  plus  exacte  et  plus  intérieure  de  la  religion,  mais  qui,  ainsi 
que  l'avaient  parfaitement  discerné  les  accusateurs  de  399,  engendrait 
plus  sûrement  encore  la  dissolution  de  l'état  politique  et  religieux  et 
cette  souveraineté  de  l'individu,  dogme  commun  de  toutes  les  sectes 
cynique,  épicurienne,  stoïcienne  et  académicienne  au  lll®  siècle.  Quand 
la  philosophie  maîtresse  du  monde  réalisa  avec  l'avènement  de  Marc- 
Aurèle  le  rêve  de  Platon,  le  résultat  ne  fut  pas  sans  analogie  avec 
l'intronisation  de  Tesprit  de  la  Réforme  au  XVIII®  siècle.  —  La  maçon- 
nerie étant  une  société  secrète,  pour  reconnaître  à  Athènes  l'état- 
maçon,  il  faut  en  regarder  l'histoire  moins  au  soleil  des  généralités 
qu'à  la  loupe  analyste  des  textes.  Or  on  expliquerait  avec  vraisem- 
blance l'histoire  intérieure  d'Athènes  au  IV®  siècle  par  l'influence, 
l'action,  les  luttes  acharnées  des  sociétés  secrètes,  des  «  hétairies  » 
que  signalent  Thucydide  etXénophon.  Elles  sont  à  l'origine  des  gou- 
vernements des  Trente  et  des  Quatre-Cents,  elles  nationalisent,  laco- 
nisent  ou  philippisent,  —  et  les  procès  de  la  mutilation  des  Hermès 
et  de  la  parodie  des  Mystères,  principal  rayon  qui  nous  permette  de 
les  reconnaître,  nous  les  montrent  solidarisées  par  des  cérémonies 
.  bizarres  analogues  à  celles  que  pratiquent  dans  la  lumière  du  troisième 

35 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

appartement  les  Enfants  de  la  Veuve.  —  Quant  aux  Métèques,  ce 
n*est  évidemment  pas  moi  qui  transporterais  du  moderne  dans  l'an- 
tique, c'est  M.  Maurras  qui  introduit  le  grec  dans  le  contemporain. 
Les  métèques  sont  une  chose  d'Athènes  :  tantôt  un  avantage  et  tantôt 
un  danger  pour  Athènes,  en  tout  cas  une  pépinière  de  citoyens 
nouveaux.  Tout  ce  qui  répand  Athènes  à  l'extérieur,  tout  ce  qui  la 
tire  de  la  plaine  vers  la  Paralie  et  du  terrestre  vers  le  maritime,  tout 
ce  qui  la  fait  être  moins  une  cité  passe  par  les  métèques.  Les  vieux 
Athéniens  se  plaignent  (voir  la  Constitution  attribuée  à  Xénophon) 
non  seulement  de  leur  trop  grande  place,  mais  de  la  place  envahis- 
sante des  esclaves  eux-mêmes. 

Le  nationalisme  de  M.  Maurras  s'installe  ainsi  dans  la  conception 
la  plus  inflexiblement  étroite  de  la  cité  antique  pour  la  défendre  contre 
ce  qui  la  dissout  et  la  répand  au  dehors.  Ce  n'est  pas  un  simple  natio- 
nalisme français,  c'est  un  nationalisme  général  qui  s'étend  à  toutes  les 
patries  de  son  intelligence.  Très  bien  ;  mais  enfin  ses  trois  nationa- 
lismes athénien,  romain  et  français  se  contredisent  quelque  peu.  Parce 
qu'Athènes  et  Rome  n'ont  pas  été  des  cités  et  des  civilisations  de  la 
«  porte  étroite  »,  elles  se  sont  incorporé  le  monde  barbare,  elles  ont 
permis  une  France.  A  quelqu'un  qui  lui  demandait  aigrement  ce  qu'il 
serait  sans  la  Révolution,  un  plébéien  ami  de  M.  Maurras  répondit 
sans  sourciller  :  «  Fermier  général  !  »  Sans  la  voie  large  où  s'engagèrent 
Athènes  et  Rome,  sans  la  xolvy]  de  la  civilisation  grecque,  ou  si 
vous  voulez  gréco-sémite  (contamination  qui  remonte,  nous  l'avons 
vu,  à  VOdyssée)y  sans  ces  Gaulois  que  leur  vainqueur  «  le  divin  Jules  » 
fit  entrer  dans  son  Sénat  et  dans  ses  armées,  un  Martegal  qui  ne 
serait  pas  devenu  Français  ne  serait  devenu  non  plus  ni  archonte 
eponyme,  ni  consul  —  pas  même  de  Cassis.  M.  Maurras  se 
déclare  Romain  «  parce  que  Rome,  dès  le  consul  Marius  et  le 
divin  Jules  jusqu'à  Théodose  mourant,  ébaucha  la  première  con- 
figuration de  sa  France  ^.  »  Français  donc  parce  que  Romain,  et 
Romain  parce  que  Français,  mais  non  Romain  parce  que  Romain. 
Ce  que  M.  Maurras  ne  peut  nier  de  la  civilisation  matérielle  de  Rome, 
il  le  nie  de  la  civilisation  intellectuelle  d'Athènes.  Toutes  deux  pour- 
tant n'en  font  qu'une.  Toutes  deux  ont  civilisé  en  élargissant  leurs 
murailles.  Et  après  tout  nous  trouvons  ici  le  cas  que  nous  présentent 
à  l'état  nu  la  dualité  primitive  des  tribus  endogamiques  et  exogamiques. 

\,  La  Politique  Religieuse,  p.  395. 

36 


I 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

Les  premières,  celles  aux  mariages  intérieurs,  ont  végété,  n'ont  pas 
duré,  parce  que  les  unions  consanguines  les  ont  abâtardies  et  parce 
qu'elles  présentaient  aux  autres  des  proies  faciles.  Les  secondes,  qui 
enlevaient  les  femmes  de  leurs  voisines,  qui  mêlaient  leur  sang  à 
celui  des  autres  tribus,  ont  lutté,  ont  prospéré  plus  ou  moins  —  ont 
essaimé  —  ont  vécu.  L'endogamisme  est  à  la  limite  du  nationalisme, 

—  et  il  y  a  un  exogamisme  propre  à  une  civilisation  maritime  et  que 
nous  déploient  par  exemple  les  histoires  de  marins  depuis  VOdyssée 
jusqu'au  Mariage  de  Loti,  qui  est  à  la  limite  du  cosmopolitisme.  Je  sais 
bien  d'abord  qu'un  Etat  fort  et  sain  constitue  une  moyenne  entre  ces 
deux  extrêmes  et  ensuite  que  M.  Maurras  ne  confond  pas  porte  ouverte 
et  assimilation  prudente  et  réglée,  qu'il  juge  de  toute  différente  façon 
les  mariages  des  rois  de  France,  la  carrière  des  Mazarin  et  des  Broglie, 

—  et  les  mariages  juifs  de  la  noblesse  française,  la  carrière  de  M.  Joseph 
Reinach,  de  M.  Maurice  Paléologue  et  de  Gabriel  Monod.  La  vérité 
est  sans  doute  que  nos  nations  sont  des  réalités  très  complexes,  et 
que  le  nationalisme,  hors  de  principes  simples  comme  la  théorie  de 
la  monarchie,  est  lui-même  quelque  chose  de  plus  complexe  encore, 
où  les  affinités  et  les  répulsions  instinctives,  les  amitiés  ou  les  haines 
originelles  et  acquises  tiennent  la  place  principale. 

Après  ces  pages  sur  un  Nationaliste  Athénien,  après  d'autres  pages 
sur  des  nationalistes  et  sur  un  nationalisme  français,  après  cette  rec- 
titude précautionneuse,  tendue,  cette  restriction  vers  un  atticisme 
décharné  et  jaloux,  j'ai  plaisir  à  me  réciter  la  grande  tirade  de  Panurge 
sur  ses  dettes.  Pantagruel,  homme  sérieux,  voudrait  le  voir  hors  de 
dettes  et  lui  offre  de  payer  ses  créanciers.  Panurge  remercie,  mais  fait 
la  grimace...  Sans  dettes,  que  deviendrait  le  monde  ?  Ce  soleil  refu- 
serait de  prêter  sa  lumière  à  la  terre,  —  tout  vit  de  prêts,  tout  vit  de 
dettes,  et  Panurge  ébauche  ici  de  son  point  de  vue  de  débiteur  impé- 
nitent le  grand  lyrisme  du  Satyre.  Ainsi  il  serait  beau  de  ramener 
une  nation  à  elle-même  et  à  elle  seule,  mais  elle  aussi  vit  de  dettes, 

—  et  la  belle  place  qu'auraient,  (après  le  soleil,  la  lune  et  les  étoiles,) 
Athènes,  Rome  et  Paris  dans  l'énumération  de  Panurge  ! 

M.  Maurras,  fidèle  à  son  principe  de  tout  considérer  en  fonction 
de  l'intérêt  français,  ne  regarde  que  du  point  de  vue  du  nationalisme 
français  les  nationalismes  étrangers,  —  anglais,  italien  ou  allemand. 
Ses  opinions  historiques  sur  l'unité  italienne  par  exemple  seront  tout 
opposées  selon  qu'il  verra  triplicienne  ou  ententiste  l'Italie  unifiée. 
Arnica  historia,  sed  magis  arnica  Gallia.  L'idée  d'envisager  des  Questions 

37 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

politiques  allemandes  en  se  plaçant  au  point  de  vue  de  l'intérêt  alle- 
mand, il  la  repousserait  bien  entendu,  et  cela  se  comprend,  avec 
horreur,  M.  Maurras,  comme  tout  patriote  intégral,  ne  saurait 
admettre  dans  sa  pensée  aucune  coexistence  de  nationalismes  dans 
îlespace,  dans  le  simultané,  oii  évidemment  ils  s'excluent.  Mais 
rta  même  nécessité  logique  n  apparaît  pas  aussi  impérieuse  sur  la  ligne 
,de  la  durée  que  dans  le  plan  de  Tespace.  Le  langage  même  situe 
Idans  l'espace  le  compossible  ;  mais  la  durée,  comme  l'indique  dans 
le  Phédon  l'argument  des  contraires,  admet  pour  un  même  sujet  les 
contraires  successifs.  L'esprit,  qui  répugne  à  loger  dans  l'espace 
des  contraires  simultanés,  ne  répugne  donc  pas  à  loger  dans  la 
durée  des  contraires  successifs  ;  dans  les  sciences  expérimentales 
on  voit  clairement  quand  ces  contraires  successifs  sont  des  contra- 
dictoires et  quand  ils  ne  le  sont  pas  :  la  santé  et  la  maladie  sont 
des  contradictoires  dans  le  cas  de  maladies  incurables  et  n'en  sont 
pas  dans  le  cas  de  maladies  curables.  Mais  l'histoire  développant  une 
série  de  faits  uniques,  il  est  pratiquement  impossible  de  savoir  si  les 
contraires  étaient  contradictoires  ou  s'ils  ne  l'étaient  pas.  L'ordre 
de  l'Ancien  Régime,  puis  le  désordre  de  la  Révolution,  puis  l'ordre 
■^u  Consulat,  figurent  bien  (dans  la  mesure  où  l'idée  peu  scienti- 
fique, et  en  somme  provisoire  et  commode,  de  «  contraires  »  peut 
leur  être  appliquée,)  des  contraires  successifs  non  contradictoires, 
puisqu'en  fait  ils  se  sont  réellement  succédé.  Mais  deux  contraires, 
idéalement  et  non  réellement  successifs,  c'est-à-dire  l'un  réel  et 
et  l'autre  simplement  possible,  dans  le  passé,  étaient-ils  contradic- 
toires ?  Nous  ne  pouvons  le  savoir.  La  disgrâce  de  Richelieu  en  162) 
et  le  maintien  de  ce  qui  nous  paraît  évidemment  l'œuvre  de  Richelieu, 
à  savoir  l'établissement  de  la  monarchie  absolue,  peuvent  être  dits  des 
contraires  :  il  est  probable,  mais  il  n'est  pas  sûr  qu'ils  aient  été  contra- 
dictoires, c'est-à-dire  que,  Richelieu  disgracié,  la  monarchie  absolue 
ne  se  serait  pas  établie  tout  de  même,  puisqu'à  défaut  de  la  cause 
principale  réelle  il  restait  d'autres  causes  possibles,  et  certaines  mêmes 
causes  réelles,  comme  la  carence  de  l'aristocratie  et  les  nécessités  de 
}a  défense  extérieure.  Mais  il  est  des  cas  où  le  caractère  contradictoire 
des  contraires  apparaît  comme  presque  certain.  Il  semble  bien  que  le 
procès  de  fusion  et  d'unification  que  fut  la  fin  de  la  cité  antique  et 
l'établissement  de  la  romanité,  événement  dont  la  France  moderne 
ist,  avec  beaucoup  d'autres  réalités  morales  et  politiques,  sortie, 
impliquait  nécessairement  que  la  cité  antique,  sous  sa  forme  particu- 

38 


UN     NATIONALISME     ATHÉNIEN 

lariste  et  nationaliste,  ne  durât  pas.  M.  Maurras,  qui  voit  la  difficulté 
de  concilier  ici  ses  deux  nationalismes,  tranche  hardiment  le  nœud 
gordien,  et  affirme  :  «  Le  classique,  l'attique  est  plus  universel  à  pro- 
portion qu'il  est  plus  sévèrement  athénien,  athénien  d'une  époque 
et  d'un  goût  mieux  purgés  de  toute  influence  étrangère.  Au  bel  instant 
où  elle  n'a  été  qu'elle-même,  l'Attique  fut  le  genre  humain  ^.  »  Mais 
tous  les  éléments  de  ce  classique,  de  cet  attique,  sont  ioniens  ou 
doriens,  sont  venus  à  Athènes  d'ailleurs,  y  ont  pris  leur  point  de  per- 
fection, puis,  ce  qu'un  printemps  avait  apporté  à  l'été,  l'été  l'a  rendu  à 
l'automne,  qui  l'a  transmis  à  des  saisons  nouvelles.  L'attique  est  plein 
d'influences  étrangères,  l'Acropole  en  est  peuplée.  L'art  athénien  de 
Phidias  lui  vient  des  statuaires  peloponnésiens  et  ioniens,  comme  l'art 
romain  de  la  Renaissance  vient  de  Florence  et  d'Ombrie,  et  il  redescend 
de  l'Acropole  vers  l'Ionie,  et  le  Péloponnèse,  et  la  mer  et  l'avenir,  nno 
moins  fécond  que  fécondé.  Ce  qui  est  vrai  de  l'art  de  la  cité  l'est  de  la 
cité.  Ce  qui  s'est  concentré  dans  Athènes  se  diiïuse  hors  d'Athènes,  et 
son  rayonnement  dont  nous  vivons  nous  intéresse  plus  que  sa  con- 
centration, sa  cristallisation,  image  idéale  de  laquelle  nous  ne  savons 
même  pas  s'il  était  possible  qu'elle  vécût. 

1 .  Anthinea,  p.  56. 


39 


LIVRE    II 

AIR    DE    PROVENCE 


UN    RÉALISME 


Nous  sommes,  je  crois,  plusieurs  dans  notre  génération  qui  subirent 
avec  force  vers  leur  dix-huitième  année  Tenchantement  de  Villiers 
de  l'Isle-Adam,  et  cet  opium  dans  des  pierreries  qu'est  Axel.  Il  en  est 
qui  savent  par  cœur  la  phrase  finale  de  Souvenirs  Occultes.  Contant 
l'aventure  d'un  de  ses  ancêtres  bretons,  découvreur  de  trésors  dans 
les  Indes,  Villiers  termine  ainsi  :  «  J'ai  hérité,  moi  le  Gaël,  des  seuls 
éblouissements,  hélas  !  du  soldat  sublime  et  de  ses  espoirs.  —  J'habite 
ici,  dans  l'Occident,  cette  vieille  ville  fortifiée  où  m'enchaîne  la  mélan- 
colie. Indifférent  aux  soucis  politiques  de  ce  siècle  et  de  cette  patrie, 
aux  forfaits  passagers  de  ceux  qui  les  représentent,  je  m'attarde  quand 
les  soirs  du  solennel  automne  enflamment  la  cime  rouillée  des  envi- 
ronnantes forêts.  —  Parmi  les  resplendissements  de  la  forêt,  je  marche, 
seul,  sous  les  voûtes  des  noires  allées,  comme  l'Aïeul  marchait  sous 
les  cryptes  de  l'étincelant  obituaire  !  D'instinct,  aussi,  j'évite,  je  ne 
sais  pourquoi,  les  néfastes  lueurs  de  la  lune  et  les  malfaisantes  approches 
humaines.  Oui,  je  les  évite  quand  je  marche  ainsi,  avec  mes  rêves  !,.. 
—  Car  je  sens,  alors,  que  je  porte  dans  mon  âme  le  reflet  des  richesses 
stériles  d'un  grand  nombre  de  rois  oubliés.  » 

Michelet,  dans  son  Tableau  de  la  France,  dispose  comme  deux 
pôles  sur  deux  mers  la  Bretagne  et  la  Provence,  et  je  songe  à  cette 
opposition  des  deux  terres  dures  en  lisant  ces  lignes  de  M.  Maurras  : 
«  Mon  père  était  percepteur  ;  mon  grand-père  était  percepteur  ;  mon 
arrière -grand-père  était  percepteur,  lui-même  fils  d'un  collecteur  de 
taxes  sous  l'ancien  régime,  et  si  mon  grand  frère  et  moi  ne  sommes 
pas  percepteurs,  ce  n'est  pas  faute  d'avoir  entendu  dire,  dès  le  berceau, 
qu'un  de  ces  enfants  devait  être  percepteur  comme  leur  père.  Ce  trait 

I d'ambition  maternelle  forme,  je  pense,  un  cas  de  cette  hérédité  pro- 
fessionnelle ^...  » 
I  C'est  bien  exactement  le  contraire  des  richesses  stériles  de  rois 
I   I*  Cité  par  le  P.  Descoqs  :  A  travers  F  œuvre  de  Charles  Maurras, 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

oubliés  qu  a  trouvé  dans  sa  mémoire  héréditaire  ce  fils  des  percep- 
teurs provençaux.  Toute  une  richesse  utile,  un  passé  mobilisé  en 
monnaie  d'or,  en  louis  fleurdelysés,  une  pensée  active  et  ingénieuse 
qui  a  pour  fin  de  percevoir  sur  les  idées  la  part  de  l'Etat,  de  les  peser 
dans  les  balances  du  salut  public.  Il  y  a  des  sous-préfets  qui  font  des 
vers,  des  percepteurs  dont  l'âme  rit  aux  aventures  et  se  réjouit  des 
belles  images  ;  nriais  un  percepteur  ne  mêle  pas  son  imagination  à  ses 
chiffres.  Un  percepteur  est,  de  son  métier,  un  réaliste,  et,  dans  le 
domaine  de  ses  perceptions,  il  se  manifeste,  ainsi  que  saint  Thomas 
et  Dante,  comme  un  docteur  de  j'être.  Si  la  fée  Esterelle  a  recueilli 
le  vœu  de  madame  Maurras,  elle  a  employé  des  détours  ingénieux 
pour  donner  à  son  fils  la  ligne  intérieure  et  le  destin  idéalisé  des  per- 
cepteurs ancestraux.  Et  si  la  phrase  du  breton  Villiers  contient,  comme 
un  flacon  précieux,  l'essence  d'un  romantisme  à  la  Chateaubriand, 
M.  Maurras  a  été  transporté  à  l'extrémité  contraire  par  le  génie  même 
des  oppositions  balancées. 

M.  Maurras,  qui  aime  à  présenter  son  intelligence  comme  un  bon 
sens  naturel  et  simple  à  la  Sarcey,  contribua  à  ramener  à  la  réalité  ou 
si  l'on  veut  au  réalisme,  au  positivisme,  à  des  mots  et  a  des  monnaies 
substantiels  et  de  poids,  tout  un  métal  d'échange  intellectuel  que  le 
romantisme,  l'enfermant  dans  le  trésor  souterrain  d'Axel^  avait  frappé 
à  la  seule  effigie  du  rêve.  Lorsqu'il  écrira  ses  Mémoires  il  nous  dira 
sans  doute  quelle  place  eut  dans  sa  form.ation  intellectuelle  l'amitié 
de  Frédéric  Âmouretti.  D'après  une  anecdote  qui  commence  à  devenir 
connue,  Amouretti  pendant  de  longues  années  s'occupa,  dans  les  cafés 
de  province  où  le  hasard  l'obligeait  de  s'arrêter,  à  lire  le  Bottin  des 
départements^  Ce  disciple  de  Fustel  y  aurait  pris  une  vue  complète 
et  très  réaliste  de  la  France  provinciale.  C'est  d'un  ordre  réaliste 
analogue  que  le  fils  des  percepteurs  provençaux,  portant  dans  son 
hérédité  un  sentiment  de  l'intérêt  public  à  la  Louis  XI  et  à  la  Colbert, 
arrivait  dans  l'ordre  idéologique  a.  «  l'idée  du  Roi  conçu  comme  l'incar- 
nation de  notre  intérêt  national  ^  ».  On  le  distinguera  nettement  d'un 
grand  bourgeois  matériel,  d'un  duc  et  pair  intellectuel  comme  M.  Mau- 
rice Barrés.  Les  fonds  décoratifs  à  la  Chateaubriand  ne  suffisent  pas 
tout  à  fait  au  sentiment  national  de  l'auteur  des  Amitiés  Françaises, 
mais  ils  en  forment  évidemment  la  partie  essentielle.  Or  celui-ci  avait 
écrit  dès  1899  :  «  Il  n'y  a  aucune  possibilité  de  restauration  de  la  chose 


1 .  Lm  Politique  Religieuse,  p.  86, 

44 


i 


UN      RÉALISME 

publique  sans  une  doctrine.  »  M.  Maurras,  réaliste  positiviste,  et 
plus  fervent  lecteur  de  la  Synthèse  Subjective  que  du  Génie  du  Chris- 
tianisme, aurait  volontiers  ajouté  «  mais  pas  de  doctrine  possible  sans 
une  réalité  ».  Cette  réalité  M.  Barres  la  voyait  en  la  Terre  et  les  Morts. 
(Le  sous-titre  d'une  conférence  ainsi  dénommée  était  :  Sur  quelles 
réalités  fonder  la  conscience  nationale.)  Chaque  Français  était  invité 
à  imiter  selon  ses  moyens  l'Homme  Libre,  à  retrouver  et  à  sentir  sa 
Lorraine,  à  monter  sur  sa  colline  de  Slon  et  à  se  discipliner  dans  les 
cimetières.  Cette  voie  individualiste  n'est  point  celle  de  M.  Maurras. 
La  réalité  sur  laquelle  peut  se  fonder  une  conscience  nationale  est 
pour  lui  une  réalité  aussi  matérielle  que  le  Bottin  des  départements, 
et  d'un  ordre  analogue,  à  savoir  l'intérêt  national.  Tout  le  monde 
peut  figurer  dans  le  Bottin,  mais  pour  le  savoir  lire  il  n'était  pas  inutile 
à  Amourettl  d'avoir  passé  par  Fustel  de  Coulanges.  Ainsi  l'intérêt 
national  implique  non  pas  d'abord  une  conscience  nationale,  ce  qui 
peut  être  une  abstraction  métaphysique,  un  terme  tout  personnel 
dont  on  étiquette  une  nation,  —  mais  bien  une  personne  nationale, 
un  «  chef  historique,  capable  de  représenter  dans  le  temps  et  dans 
l'espace  l'unité  durable  et  cohérente  de  la  nation  "^  ». 

—  Hum  !  Et  vous  appelez  cela  du  réalisme,  et  vous  compromettez 
dans  cette  Idéologie  les  fonctionnaires  des  finances  ?  Que  M.  Maurras 
n'a-t-11  suivi  Amourettl  à  Cannes  chez  Fustel  de  Coulanges  !  Que 
n'a-t-il  pris  la  suite  des  Institutions  Politiques  de  U Ancienne  France  et 
porté  comme  une  lampe  pieuse  son  zèle  monarchique  dans  une  histoire 
de  notre  formation  nationale  !  La  réalité,  la  monnaie  métallique,  c'est 
la  monarchie  du  passé.  La  chimère,  l'inconvertible  assignat  c'est  la 
monarchie  de  demain.  Le  Philippe  du  Jardin  devenu  le  Sturel  des 
Déracinés  fondait  sa  construction  de  la  conscience  nationale  sur  cela 
que  Descartes  prend  pour  fondement  de  la  connaissance  philosophique, 
à  savoir  lui-même.  Le  culte  du  Moi,  voilà  un  Cogito  fort  présentable, 
et  tout  un  nationalisme  complet  peut  sortir  des  méditations  de  Jersey 
et  d'Haroué,  comme  une  ontologie  et  une  physique  sont  sorties  du 
poêle  cartésien.  Cet  hippodrome  suburbain  dont  il  se  propose,  aux 
dernières  pages  du  Jardin,  de  demander  la  concession,  Philippe  l'a 
trouvé  dans  la  Lorraine,  dans  la  France,  et  nul  aujourd'hui  ne  figure 
I  à  plus  juste  titre  que  lui  dans  la  tribune  des  propriétaires.  Mais  tout 
n'indique-t-il  pas  que  leâ  espérances  de  M.  Maurras,  pelousard  Ingé- 

l.M.  p.85. 

45 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

nieux  et  malchanceux,  sont  destinées  à  demeurer,  comme  on  dit, 
dans  les  choux  ?  Je  crois  bien  que  c'est  dans  le  premier  numéro  de 
la  fameuse  Cocarde  barrésienne  que  Tristan  Bernard,  après  diverses 
hypothèses  sur  l'origine  du  singulier  chiffre  8  dont  le  prétendant 
fait  suivre  son  prénom  de  Philippe,  s'arrêtait  finalement  à  celle-ci  ; 
ce  chiffre  indique  comme  celui  du  betting  les  chances  qu'a  le  prince  de 
ne  pas  parvenir  au  trône,  il  croît  d'une  unité  à  chaque  génération,  c'est- 
à-dire  à  chaque  échec,  depuis  le  premier  de  la  famille  dénommé,  dans 
le  langage  de  la  cote,  Philippe-Egalité.  M.  Barrés,  qui  a  déjà  été  mal- 
heureux avec  le  cheval  entier  dont  Renan,  au  début  du  Jardin,  parlait 
à  Chincholle,  a  perdu  le  goût  d'aventurer  sur  des  outsiders  les  destinées 
du  nationalisme  français. 

—  Pardon  ;  le  vrai  réalisme,  qui  se  fonde  sur  la  solidité  d'un  roc 
intérieur,  le  vrai  système  inspiré  du  Cogito,  n'est-il  pas  précisément 
celui  de  M.  Maurras  ?  Prendre  pour  base  de  l'adhésion  à  un  système 
politique  ce  qui  motive  le  pari  pour  un  cheval  de  courses,  à  savoir 
ses  chances,  n'est-ce  pas  la  faire  dépendre  de  ce  qu'il  y  a  de  plus 
fragile,  de  plus  misérable,  et  en  somme  de  plus  extérieur  à  soi-même, 
à  savoir  l'assentiment  d'un  public,  l'approbation  de  l'incompétence  ? 
Le  réalisme  consiste  à  apercevoir  clairement  la  vérité,  une  fois  saisie 
à  l'éclaircir,  à  l'ordonner,  une  fois  claire  et  ordonnée  à  la  propager, 
à  la  faire  passer  dans  le  réel  et  le  pratique.  Des  gens  «  croient  faire 
l'union  en  répétant  :  Unissons-nous,  —  sans  prendre  garde  qu'on 
ne  s'unit  pas  en  l'air  et  que  la  volonté  de  s'unir  ne  suffit  pas  à  réaliser 
l'union  :  cette  union  qu'ils  célèbrent  suppose  l'adoption  d'un  pro- 
gramme d'idées  communes  ;  mais,  ce  programme,  quel  qu'il  soit  et 
quel  qu'il  puisse  être,  sera  toujours,  de  sa  nature,  par  ce  qu'il  contiendra 
et  ne  contiendra  pas,  l'élément  diviseur,  irritant  et  débilitant  par 
excellence,  —  à  moins  que,  par  sa  simplicité,  par  sa  force,  il  ne  tende 
uniquement  à  rendre  impossible  la  division,  —  c'est-à-dire  à  moins 
qu'il  ne  pose  d'abord,  comme  un  principe  indiscuté,  la  réalisation 
préalable  du  facteur  matériel  de  notre  unité,  et,  donc,  qu'il  ne  commence 
par  stipuler  l'établissement  de  la  Monarchie  ^  ».  Démonstration  élé- 
gante et  dont  le  nerf  est  celui  de  la  preuve  ontologique.  L'argument 
consiste  à  tirer  par  voie  d'analyse  et  par  conversion  d'identités  le  réel 
du  logique, —  démontrer  que  l'idée  dé  Dieu  se  convertit  automati- 
quement en  l'être  de  Dieu,  —  la  réalisation  de  l'union  nationale  en 

1 .  La  Politique  Religieuse,  p.  1 73. 

46 


LÏTANG  DE  MARTHE  ET  LES  HAUTEURS  D*ARISTARCHÈ 

la  réalisation  de  son  facteur  matériel  qui  est  le  Roi.  Tel  est  l'acte  de 
naissance  de  tout  réalisme  originel,  idée  consciente,  consolidée, 
démarche  qui  s'évade  de  l'individuel  et  du  relatif,  ou  plutôt  qui  sans 
sortir  d'elle-même  les  arrête,  de  l'intelligence  et  de  l'être.  Les  théologiens 
ne  s'y  trompent  pas,  qui  aiment  à  retrouver  chez  M.  Maurras  la  forme 
scolastique  de  leur  argumentation  ordinaire,  leur  tendance  à  convertir 
immédiatement  les  idées  en  choses.  Mais  cette  nature  de  son  esprit 
se  communique  mieux  lorsqu'il  l'exprime  en  élégants  symboles. 


II 


L^ÉTANG    DE    MARTHE    ET    LES    HAUTEURS 
D'ARISTARCHÈ 


M.  Maurras  nous  garde  sans  doute  pour  des  Mémoires  de  la  soixan- 
taine, comme  Mistral,  les  images  héréditaires  de  sa  maison.  Mais  il 
s'est  plu  à  mettre  dans  son  œuvre,  comme  des  reposoirs  de  fleurs, 
les  images  de  son  pays  et  de  sa  province.  Il  les  a  ployées,  pour  y  asso- 
cier son  génie,  en  des  mythes  ingénieux,  parmi  lesquels  VEtang  de 
Marthe  et  les  Hauteurs  d'Aristarchè  me  fait  souvenir  du  mythe  de 
l'ancienne  Attique  que  Platon  ébauche  dans  le  Critias  inachevé. 
C'est  pour  moi,  dans  l'œuvre  de  M.  Maurras,  le  bois  sacré  et  le  point 
central  a  la  fois,  sa  colline  de  Sion-Vaudémont  et  sa  tour  de  Constance 
sur  les  marais  d'Aigues-Mortes.  La  construction  décorative  du  natio- 
nalisme français  s'est  accordée,  chez  le  Lorrain  et  le  Provençal,  sur 
des  symboles  analogues. 

Symbole  si  ductile  et  si  transparent,  qu'il  semble  que  M.  Maurras 
ait  été  mis  au  monde  pour  réaliser  les  harmonies  et  les  Idées  qui  sont 
en  puissance  dans  le  nom,  l'histoire  et  le  paysage  de  Martigues.  Il 
parle  quelque  part  du  «  naïf  albigisme  de  Michelet  et  de  sa  théorie 
du  combat  entre  la  liberté  et  la  fatalité  dans  l'histoire  '^  ».  M.  Maurras 
—  qui  relève,  comme  M.  Barrés,  du  Tableau  de  la  France,  —  ne  m© 

1  »  Trois  Idées  Politiques,  p.  76. 

47 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

paraît  point  pur  de  tout  albigisme,  puisque  l'histoire  est  en  somme 
pour  lui  une  lutte  de  l'ordre  et  du  désordre,  de  l'organisation  et 
ds  la  Révolution,  de  ce  qui  est  enchaîné,  au  sens  heureux  de 
l'art  oratoire,  et  de  ce  qui  est  déchaîné  comme  le  gorille  féroce 
et  lubrique  de  Taine.  Le  mythe  qu'il  a  édifié  sur  Martigues  porte 
tous  les  traits  des  vieux  mythes  grecs  sur  le  combat  de  l'ombre  et  de 
la  lumière.  Python  et  Apollon,  le  marais  et  le  rocher. 

Martigues  s'appelle  ainsi  de  la  sorcière  syrienne  Marthe  qui  suivit 
Marius  dans  sa  campagne  contre  les  Cimbres  et  les  Teutons,  se  fit 
craindre  et  vénérer  par  le  général  romain  et  son  armée,  et  rendit  pro- 
bablement ses  oracles  vers  ces  marais  de  l'Etang  de  Berre  qui  gar- 
dèrent son  nom,  et  ne  gardèrent  jamais  de  syrien  que  ce  nom  :  «  Ainsi 
le  nom  général  de  toutes  nos  provinces,  la  France,  ne  désigne  pas  le 
caractère  gallo-romain  qu'elles  ont  en  commun,  mais  la  petite  horde 
franke  qui  leur  a  donné  quelques  rois  ^  ».  Pour  la  petite  comme  pour 
la  grande  patrie  de  M.  Maurras,  nomina  numinay  mais  leurs  numina 
malfaisants. 

La  sorcière  de  Marius,  à  laquelle  M.  Maurras  ne  veut  nul  bien, 
symbolise  tout  ce  qui  par  la  Méditerranée  nous  est  venu  de  juif,  et 
même  tout  ce  qui  y  descend  aujourd'hui  de  juif.  «  Marthe  avait  de 
grands  dons,  l'impudence,  l'entêtement,  la  solennité  de  l'affirmation 
religieuse,  et  beaucoup  de  souplesse.  Cela  est  juif  ^.  »  Et  Marthe 
se  confondit  pour  le  peuple  avec  une  autre  Juive,  venue  au  siècle 
suivant  avec  Lazare  et  Maximin,  l'une  aujourd'hui  des  Santo  segnou- 
resso  qui  accueillirent  Mireille  dans  leur  paradis-  Même  celle-là, 
M.  Maurras  qui  désirerait  aveugler  en  son  littoral  provençal  toute 
porte  de  l'Orient,  la  regarde  d'un  œil  sévère. Et  pourtant  n'est-ce 
point  de  sainte  Marthe  que  le  bon  Tourangeau  Jules  Lemaître 
voulut  faire  dans  un  conte  délicieux  en  Marge  de  lEvangile,  la 
patronne  de  la  Patrie  FrançaisCy  la  douant  avant  tout  de  mesure  et 
de  finesse,  et  admirant  qu'une  sainte  d'esprit  si  modéré  soit  devenue, 
par  une  ironie  du  sort,  la  sainte  des  Méridionaux  ?  Mais  M.  Maurras 
trouva  toujours  la  Patrie  Française  plus  ingénue  qu'ingénieuse,  et  il 
estime  que  le  Midi  eut  toujours  de  la  modération  à  en  revendre  aa 
Nord.  La  vraie  Marthe  demeure  pour  lui   la   sorcière  des  marais  : 


[.  Anthinea,  p.  241. 
2.  M.,  p.  238. 


48 


L'ÉTANG  DE  MARTHE  ET  LES  HAUTEURS  D'ARISTARCHÈ 

«  Eji  un  endroit  que  le  navigateur  Pytheas  aurait  comparé  au  visqueux 
élément  du  poumon  marin,  près  d'un  étang,  entre  une  eau  épaissie 
de  bourbe  et  le  sol  toujours  détrempé,  sur  deslits  d'une  algue  confuse 
et  pestilentielle,  cette  femme  syrienne  affola  tout  ce  que  le  pays  con 
tenait  de  rustres  et  de  goujats  ^...  » 

M,  Maurras  déplore  que  cette  Syrienne  ait  été  conduite  et  honorée 
par  un  Romain  qui  est  dans  Anthinea  «  le  plus  grossier  des  soldats  », 
mais  qui  dans  Barbares  et  Romains  «  fut  le  premier  à  ébaucher  la  pre- 
mière configuration  de  la  France  !  »  Que  Rome  n'a-t-elle  défendu 
plus  durement  avec  les  armes  de  son  pouvoir  Fhellénisme  contre  le 
sémitisme,  distingué  «  THellène  pur  de  l'Hellène  contaminé  par 
l'Asie  ^  !  »  Mais  les  puissances  d'hellénisme  et  d'ordre  ont  déposé 
sur  le  rivage  de  Martigues  leur  juste  figure  par  l'image  d'Aristarchè. 

C'est  un  petit  marbre  trouvé  dans  une  petite  île  des  Martigues. 
Un  texte  de  Strabon,  d'une  concordance  parfaite  avec  tous  les  détails 
de  l'image,  permet  d'affirmer  qu'elle  représente  une  dame  d'Ephèse, 
qui  sur  la  foi  d'un  songe  suivit  les  Phocéens  fondateurs  de  Marseille 
et  fut  dans  la  nouvelle  colonie  la  première  prêtresse  de  Diane.  Elle  se 
nommait  Aristarchè  «  nom  bienheureux  pour  cette  fondatrice  de 
colorkie  »  et  le  bas  relief  la  représente  au  moment  où  elle  s'embarque, 
avec  la  statue  de  la  déesse,  pour  la  nouvelle  lonie  destinée  en  Provence 
aux  Phocéens.  «  Si  nous  voulons  entendre  battre  le  cœur  de  l'homme 
antique,  l'occasion  nous  en  est  proposée  dans  ce  petit  marbre.  Depuis 
le  sol  éphésien,  près  d'un  arbre  sans  feuillage,  jusqu'à  l'élégante  nef 
de  Phocée,  ce  qui  passe,  ce  qui  franchit  le  feston  de  la  mer,  sur  cette 
planche  oblique,  c'est  autre  chose  qu'une  sainte  femme  exaltée,  c'est 
le  corps,  c'est  l'âme  vivante  de  la  religion,  et  dans  ce  corps,  et  dans 
cet  âme,  une  tradition,  une  politique,  une  patrie,  une  intelligence, 
des  mœurs.  La  ville  de  demain  est  comprise  dans  la  déesse.  Elle  charge 
l'épaule  déKcate  d'Aristarchè.  La  mer,  les  vents,  le  ciel,  la  destinée 
n'ont  plus  qu'à  se  faire  propices  :  moyennant  quelque  sourire  des 
conjonctures,  Marseille  lèvera  des  semences  mystiques  enfermées  dans 
dans  cette  poitrine  et  sous  ce  beau  front  ^.  » 

Les  divinités  intelligentes  qui  ont  mené  à  Martigues  le  marbre 
d'Aristarchè  préfiguraient  sans  doute  par  ce  beau  nom  et  cette  belle 


1.  Anthinea,  p,  239. 

2.  W.,  p.  237. 

3.  Jd.,  p.  229. 


49 


LES     IDÉES     DE      CHARLES     MAURRAS 

légende  V  Enquête  sur  la  Monarchie  et  V  Avenir  de  F  Intelligence.  Arls- 
tarchè  a  conduit  M.  Maurras  vers  les  justes  lois  de  la  cité,  vers  le 
cœur  plein  et  pur  de  la  raison  politique.  Une  petite  étincelle,  perdue 
et  fragile,  sommaire  et  simple  de  la  statuaire  grecque  était  venue 
éclater  et  s'obscurcir  sur  le  rivage.  M.  Maurras  a  fait  briller  de  lumière 
spirituelle  Téclat  de  marbre,  la  lampe  de  Psyché  que  Tlonie,  dans 
une  île  de  pêcheurs,  transmet  silencieusement  à  la  Provence.  Et,  de 
même  que  Marthe  «  dut  plutôt  se  îîxer  sur  le  bord  de  nos  marécages 
et  dans  le  lieu  le  plus  stagnant  de  la  contrée  »  il  a  placé,  comme  tout 
ly  sollicitait,  l'image  d'Âristarchè  sur  les  hauteurs  qui  bordent  la 
mer,  parmi  les  rochers  aux  courbes  harmonieuses  et  aux  formes  stables 
où  l'esprit  de  la  sculpture,  déjà  reconnaissable,  sommeille.  «  Le  genre 
humain  est  le  principal  bénéficiaire  de  la  divine  économie  qui  distribua 
les  hauts  lieux.  De  quelque  façon  que  l'on^ nomme  ce  génie,  celui  qui 
tailla  et  mesura  leur  stature,  disposa  leurs  précipices  et  leurs  gradins, 
sera  loué  des  hommes  auxquels  il  façonna  le  vrai  socle  de  leur  pensée. 
Personne  n'eût  pensé  dans  le  tourbillon  d'une  matière  qui  se  décom- 
pose à  vue  d'œil.  Il  y  faut  la  solidité,  la  durée,  la  constance  ^.  »  C'est 
dans  cette  constance  que  s'installe  naturellement  Aristarchè.  M.  Maurras 
la  confond  avec  les  leçons  mêmes  que  lui  inspirent  les  collines  de  son 
pays,  dont  les  grands  corps  allongés,  déclinant  à  la  mer  lui  ont  «  rappelé 
parfois  cette  déesse  que  Phidias  avait  couchée  à  l'angle  d'un  de  ses 
frontons  ».  —  Solidité,  durée,  constance,  désirs  éternels  et  sans  cesse 
déçus  de  notre  nature  mobile,  le  nom  prédestiné  d'Aristarchè  nous 
indique  délicatement  que  nous  les  retrouverons  (après  la  sculpture. 
Heu  de  leurs  épures  et  de  leurs  idées)  seulement  dans  ces  grands  corps 
politiques,  chefs-d'œuvre  de  la  fortune  et  de  l'homme,  qu'il  appartient 
aux  âmes  les  plus  hautes  de  créer,  de  m.aintenir  ou  de  relever.  N'est-ce, 
dans  la  préface  de  i' Avenir  de  l'Intelligence,  Aristarchè  qui  parle  ? 
«  Je  comprends  qu'un  être  isolé,  n'ayant  qu'un  cerveau  et  qu'un 
cœur,  qui  s'épuisent  avec  une  misérable  vitesse,  se  décourage,  et,  tôt 
ou  tard,  désespère  du  îende/iiain.  Mais  une  race,  une  nation  sont  des 
substances  sensiblement  immortelles  !  Elles  disposent  d'une  réserve 
inépuisable  de  pensées,  de  cœurs  et  de  corps.  Une  espérance  collective 
ne  peut  donc  pas  être  domptée.  Chaque  touffe  tranchée  reverdit  plus 
forte  et  plus  belle.  Tout  désespoir  en  politique  est  une  sottise  absolue  ^  » 


Î./J.,p.224. 

2.  L'Avenir  de  Ilntelligence,  p.  18. 


50 


CÉTANG  DE  MARTHE  ET  LES  HAUTEURS  D*ARISTARCHÈ 

Une  race,  une  nation,  ces  substances  sensiblement  immortelhs, 
voilà  ce  qui  commence  avec  ces  rochers  de  Provence,  et  ce  qui  va 
s'étendre  jusqu'à  l'autre  mer  comme  le  lieu  de  l'intelligence  et  de 
l'eflort. 

M.  Maurras  n'a  point  daté  1  Etang  de  Marthe  et  les  Hauteurs  d'Aris- 
tarckêy  qui  fût  écrit  sans  doute  entre  1890  et  1900.  C'était  le  temps 
oii  le  Pauvre  Pêcheur  retenait  au  Luxembourg  les  foules  qui  s'amassent 
aujourd'hui  autour  des  Rodin,  et  les  fonds  emblématiques  de  Puvis, 
le  marais  de  VAve  Picardia,  parurent  avec  une  intéressante  obstination 
dans  les  décors  psychologiques  et  littéraires  de  ce  temps.  Rencontres 
qui  ne  sont  pas  de  pur  hasard.  Des  marais  comme  ceux  de  la  Syrienne, 
nés  de  dépôts  pareils  sous  un  même  soleil,  servirent  alors  à  M.  Barres 
pour  installer  Bérénice  et  pour  disposer  autour  de  Petite-Secousse 
les  fonds  d'ennui  et  de  fièvre  où  se  meut  assez  naturellement  une  cam- 
pagne électorale  :  «  Il  y  a  un  siècle  et  demi,  la  tour  Saint-Louis  mar- 
quait l'embouchure  ;  cette  tour  se  trouve  maintenant  en  pleine  cam- 
pagne. Entre  elle  et  le  rivage  s'étend  un  immense  pays.  Chaque  année, 
le  limon  maçonné  et  consolidé  allonge  une  pointe  nouvelle  au-dessus 
d'un  fleuve  de  fange.  Ainsi  naissent  autour  de  la  première  épave, 
dépourvus  de  toute  fondation  de  rocher,  les  pâtés  de  vase  liquidî' 
qui  émergent  avec  lenteur  ^.  »  Est-ce  Aiguës -Mortes  ou  bien  Mae  • 
tigues  ?  Est-ce  du  Maurras,  est-ce  du  Barrés  ?  Identiques  comme  l^s 
deux  paysages  marécageux,  identiques  comme  la  construction  de  tous 
ces  dépôts  méditerranéens,  les  deux  styles  eux-mêmes  se  confondent, 
et  l'oreille  la  plus  délicate,  habituée  à  l'un  et  à  l'autre,  ne  saurait  avec 
sûreté  attribuer  les  phrases  à  l'un  ou  à  l'autre. 

Vers  le  même  temps  M.  André  Gide  écrivait  Paludes.  Plus  délicat 
et  musical,  plus  transparent  et  fragile  que  M.  Barrés  et  M.  Maurras, 
il  rejoignait  le  motif  intérieur  du  marais  psychologique  à  la  grâce  et 
à  la  gracilité  de  l'églogue  virgilienne.  Il  se  souvenait  que  le  marais 
est  né  à  la  vie  de  l'âme  lorsque  Virgile  sentit  sous  le  coup  qui  lui  arra- 
chait son  champ  paternel  les  fibres  qui  le  liaient  à  l'horizon  palustre. 
Il  allégorisait  comme  le  Pêcheur  de  Puvis  Tityre  et  Mélibée.  Il  gardai; 
)urs  et  nus  auprès  de  lui,  dans  le  cadre  de  la  fenêtre  d'une  chambre, 
l'ennui  qu'il  disposait  en  spectacle  curieux,  la  cendre  qu'il  faisait 
m   souriant    le  geste   de  modeler.  Il  suivait  sur  de  singuliers  atlas 

fil  des  rivages   où   sans  sortir   de   ses   marais   Urien   trouva   1er 

1.  i4n</imea.  p.  218. 

51 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     xMAURRAS 

K  poumon  marin  )>,  la  neige  blanche,  et  puis  cette  bulle  impondérable, 
—  rien. 

Voilà,  à  leur  origine,  les  trois  plus  fines  sensibilités,  les  trois  meilleurs 
créateurs  de  phrases  extérieures  et  de  rythmes  intérieurs  qui  nous 
aient  raffiné  la  vie.  Origines,  —  et  dépourvus  encore  «  de  toute 
fondation  de  rocher,  les  pâtés  de  vase  liquide  qui  émergent  avec 
lenteur. 

«  Aucune  origine  n*est  belle.  La  beauté  véritable  est  au  terme  des 
choses.  Elevées  de  quelques  lignes  au-dessus  de  l'eau  et  creusées  de 
larges  cuvettes  où  l'infiltration  de  la  mer  se  mélange  à  celle  du  fleuve, 
ces  îles  ont  peut-être  une  sorte  de  charme  triste.  La  terre  est  grise, 
crevassée,  la  flaque  du  milieu  y  luit  malignement  comme  une  prunelle 
fiévreuse... 

«  Sable  mou,  petits  arbres  maritimes,  herbage  salin,  rompu  et 
couché  par  le  vent,  ô  l'inqualifi.able  et  mélancolique  étendue  !  Cela 
n'ondule  presque  pas.  Tout  ce  vaste  lieu  vide  est  occupé  des  venls 
contraires  de  l'immensité  déchirée,  accrue  du  son  gémissant  des 
vagues  voisines.  Saturés  de  sel  et  de  miasmes,  de  fièvre  lourde  et  de 
liberté  surhumaine,  la  lande  née  d'hier  nous  apprend  tout  ce  qu'on 
peut  enseigner  de  la  Mort,  car  elle  nous  confronte,  en  métamorphose 
£6 crête,  avec  le  va-et-vient  continu  de  ses  éléments.  Ce  sont  des 
nouveau-nés  et  déjà  moribonds.  Rien  de  fixe,  tout  naît  et  tout  périt 
sans  cesse.  Nulle  vie  vraie  ne  se  dégage  qu'après  dix  mille  eflorts 
manques.  Une  incertitude  infinie.  Des  débris  coquilliers  demi-engagés 
dans  le  sable  aux  vols  de  goélands  qui  ne  font  que  tourner  en  cercle 
inutile,  des  galets  blancs  pris  et  rendus,  repris  encore,  aux  ibis  migra- 
teurs, dont  la  rose  dépouille  flotte  avec  le  soleil  sur  le  plat  moiré  des 
étangs,  il  n'y  a  rien  qui  n'avertisse  le  sage  promeneur  des  menaces 
de  son  destin. 

«  Il  est  tout  seul  avec  lui-même.  Il  y  est  sans  amis,  ou  les  amis  qu'il 
a  disparaissent  de  toutes  les  sphères  du  souvenir  ;  réduit  au  pauvre 
centre  de  son  indidivu,  il  se  répète  à  chaque  pas  qu'il  fait,  pour  seule 
parole  :  «  Moi  et  moi,  nous  mourrons  ;  Moi,  celui  qui  me  parle,  moi  celui 
qui  mUcoute,  nous  allons  mourir  tout  entiers.  »  Les  choses  provisoires, 
instables,  fugitives  qu'il  a  devant  les  yeux  imposent  en  lui  leur  chaos. 
Il  voit,  il  sent,  il  expérimente  ses  propres  ruines.  Et,  dissolu,  dans 
l'antique  force  de  ce  beau  terme,  reconnaissant  que  sa  fertile  illusion 
s'est  brisée,  il  ne  découvre  aucun  objet  d'assez  humain,  d'assez  flat- 
teur, d'assez  spécieux,  d'assez  faux  peur  lui  cacher  la  douceur  sacrée 

32 


I 


L'ÉTANG  DE  MARTHE  ET  LES  HAUTEURS  D'ARISTARCIHÈ 

cie  l'abîme.  Le  néant  et  la  mort  ont  soulevé  enfin  pour  lui  leur  voile, 
et  il  les  voit  tout  nus. 

«  Celui  qui  ne  meurt  point  de  cette  vue  en  tire  une  nourriture  très 
forte.  Il  ne  craint  plus  le  mal,  il  ne  le  connaît  même  plus.  Le  paysage 
pisithanate  procure  à  celui  qui  le  subit  et  s'y  conserva  la  force  néces- 
saire pour  vaincre  toute  vie,  et,  conséquemment,  pour  la  vivre.  Commt 
Ulysse  et  Enée,  il  est  descendu  aux  Enfers.  Son  cœur  mortifié  s'est 
endurci  et  peut  rejoindre  au  commun  cercle  ies  actions  mesurées  et 
systématiques  des  hommes.  » 

De  ce  sentiment  et  de  cette  méditation,  qui  leur  furent  communs, 
sont  sortis  par  trois  routes  différentes  M.  Maurras,  M.  Barres,  M.  Gide. 
Et,  les  trois,  comme  trois  parties  équilibrées  et  logiques  d'un  grand 
paysage.  Ce  n'est  pas  un  moment  négligeable  qu'a  vécu  avec  eux 
notre  génération.  Si  la  France  est,  pour  le  géographe  et  l'historien, 
un  pays  de  vérités,  je  pense  à  la  naissance  de  cette  France  et  de  ces 
routes,  de  ces  vallées  fluviales,  qui  d'abord  furent  marécages,  repous- 
sèrent l'habitat  humain,  et  que  de  longues  générations  laborieuses 
durent  rudement  aménager.  Je  pense  aux  grands  drames  de  la 
pensée,  les  plus  beaux  des  drames  terrestres  —  au  conflit  préso- 
cratique de  l'écoulement  ionien  et  de  l'Etre  éléate,  à  ce  que  nous 
ont  rendu  dans  nos  écoles  des  oppositions  comme  celle  de  Bergson  et 
d'Hamelin. 

«  Réduit  au  pauvre  centre  de  son  individu.  »  Il  faut  y  rester  ou  en 
sortir.  Si  tout  notre  mal  vient  de  ne  pouvoir  rester  dans  une  chambre, 
aménageons  au  moins  cette  chambre.  Si  notre  mal  vient  de  rester 
dans  une  chambre,  allons,  et  marchons  pendant  que  nous  avons  de 
la  lumière.  M.  Gide  promettait,  comme  suite  à  Paludes,  Polders.  Il 
a  brûlé  cette  étape,  annoncé  comme  sortie  de  Paludes  les  Nourritures 
Terrestres.  Il  a  écrit  là  son  chef-d'œuvre,  mais  est-il  sorti  ?  Est-il 
sorti  de  lui-même  ?  A-t-il  refnplacé  Moi  par  autre  chose  que  :  Moi 
et  moi  ?  Il  donnait  pour  épigraphe,  en  1914,  aux  Caves  du  Vatican, 
une  phrase,  qu'il  prenait  pour  son  compte,  de  M.  Palante  :  «  Pour 
ma  part,  mon  choix  est  fait.  J'ai  opté  pour  l'athéisme  social.  Cet 
athéisme,  je  l'ai  exprimé  depuis  une  quinzaine  d'années,  dans  une 
série  d'ouvrages.  »  _ 

Pendant  ce  temps,  M.  Barres  et  M.  Maurras  écrivaient  au  moins 
autant  d'ouvrages  pour  établir  le  réalisme  social,  pour  lui  édifier  des 
assises.  Terre  et  Morts,  intérêt  national  et  Roi.  Comme  ils  nouis 
l'apprennent  eux-mêmes  le  premier  fut  «  un  fameux  individualiste  » 


53 


LES  IDÉES  DE  CHARLES   MAURRAS 

et  l'autre,  d*aborcî,  «  un  petit  anarchiste  »  d*où  sortit  un  grand  monar- 
chiste. De  ces  trois  individualistes,  M.  Gide  garde  aujourd'hui  la 
gauche,  M.  Barres  occupe  le  centre,  et  M.  Maurras  constitue  la  droite  : 
l'éventail  est  harmonieux  et  complet.  M.  Maurras  remarquerait  peut- 
être  que,  si  tous  trois  sont  des  incroyants,  tous  trois  appartiennent 
par  leur  culture  à  trois  formations  religieuses  d'où  leur  sensibilité  et 
leur  pensée  paraissent  sortir  naturellement  :  M.  Gide  au  protestan- 
tisme libéral,  M.  Barres  au  christianisme  décoratif  de  Chateaubriand, 
M.  Maurras  au  catholicisme  positiviste  qu'ont  dégagé  de  Maistre  et 
Comte.  Le  chemin  de  l'étang  de  Marthe  à  la  hauteur  d'Aristarchè, 
de  la  prairie  lorraine  à  la  colline  de  Sion,  du  marais  où  Tityre  mange 
des  vers  de  vase  aux  palmiers  où  Nathanaël  va  cueillir  les  Nourritures 
des  Mille  et  une  Nuits,  suit  des  voies  logiques  et  décrit  des  courbes 
déjà  connues  de  Virgile. 

M.  Maurras  devient  dès  lors  une  sorte  de  préposé  à  la  logique, 
et  l'auteur  de  V Enquête  joue  parmi  nous  un  rôle  analogue  à  celui  de 
l'Athénien  Socrate  parmi  ses  compatriotes.  A  M.  Barres  il  fait  voir 
la  doctrine  carrée,  nette,  organique,  qui  est  au  bout  du  nationalisme 
et  qui  le  fonde  seul  en  raison  et  en  réalité.  De  son  côté,  M.  Gide  se 
trouve  complexe  et  bizarre  d'être  «  né  en  Normandie  d  un  père  lan- 
guedocien et  d'une  mère  neustrienne  »  et  il  somme  le  «  sophiste  Maur- 
ras »  de  lui  dir  t  ses  véritables  racines  et  son  authentique  petite  patrie. 
A  quoi  M.  Maurras  en  des  pages  de  YEtang  de  Serre  dorées  et  légères 
comme  l'huile  de  Berre  elle-même  (une  autre  Berre,  mais  qu'im- 
porte 1)  s'exclame  en  souriant  :  C'est  précisément  mon  cas  !  Lui  aussi 
a  une  petite  patrie  paternelle,  dans  le  vallon  de  l'Huveaune,  et  une 
petite  patrie  familiale  à  Martigues.  Et  presque  tous  nous  en  sommes 
ià.  Gardons-les  toutes,  mais  choisissons-en  une  comme  on  se  choisit 
une  femme.  En  pareille  occurrence  M.  Barrés  choisit  la  Lorraine  et 
ne  se  voulut  point  Auvergnat.  Le  Jour  des  Morts  ne  lui  parle  plein 
et  pur  qu'au  pays  des  mirabelliers.  M.  Maurras  a  proposé  à  M.  André 
Gide  une  solution  analogue  au  mot  du  général  de  Castelnau  :  «  Et 
vous,  colonel,  où  vouliez-vous  mourir  ?  »  «  L'illumination  annuelle 
à  la  nuit  qui  précède  le  Jour  des  Morts,  un  certain  plain-chant  que  je 
connais  bien  aux  cérémonies  mortuaires,  des  rites,  tels  et  tels,  dont  le 
manque  m'affligerait,  divers  signes,  d'autres  encore,  qu'il  est  importun 
de  noter,  me  déclarent  où  il  convient  que  soit  fixé  mon  lit  funèbre  : 
non,  il  est  vrai,  par  élection  délibérée,  mais  par  une  nécessité  dérivant 
de  lensemble  de  tout  ce  que  j'aime  et  je  suis.  M.  André  Gide  a-t-il 

54 


L'ÉTANG  DE  MARTHE  ET  LES  HAUTEURS  D'ARISTARCHÈ 

fait  un  choix  de  la  place  où  il  dormira  ?  Cette  élection  de  sépulture 
pourra  le  renseigner  sur  sa  véritable  patrie  ^.  » 

«  Aucune  origine  n'est  belle.  La  beauté  véritable  est  au  terme  des 
choses.  »  Au  terme  des  choses,  au  moment  où  achevées  dans  leur  Idée, 
elles  vont  laisser  tomber  leurs  lambeaux  d'être  inachevé,  passionné 
et  mobile,  apparaître  comme  le  rocher  au  delà  du  marais,  comme  la 
ligne  de  pierre  et  le  contour  éternel  qui  ne  changeront  plus.  Beauté 
lumineuse  et  forte,  mais  à  laquelle  l'âme  ne  s'arrête  pas  sans  avoir 
traversé  une  grande  lande  d'amertume.  Et  beauté  qui  peut-être  n'existe 
et  ne  s'éprouve  que  comme  un  belvédère  d'où  les  yeux  contemplent 
les  tendres  vapeurs  des  mondes  qui  commencent,  les  nébuleuses  du 
ciel  et  les  déesses  de  la  mer.  M.  Maurras  ne  récrira-t-il  point  à  soixante 
ans,  dans  une  manière  plus  profonde  et  plus  nuancée,  ses  Deux  Tes- 
taments de  SimpUce,  idéologie  de  sa  vingtième  année  ?  Deux  Testa- 
ments qui  se  succèdent,  ou,  mieux,  un  dialogue  intérieur  où  les  voix 
alternées  prennent  tour  à  tour  le  dessus.  Toute  âme  complexe  com- 
porte ce  rythme  de  l'ïambe,  ce  couple  élémentaire  du  temps  faible 
et  du  temps  fort  qui  se  perçoivent  dans  les  premiers  vagissements 
humains.  Toute  humanité  d'élite  a  deux  patries  entre  lesquelles  elle 
s'oriente.  Tune  qui  frissonne  à  son  berceau,  l'autre  qui  dessine  sur 
sa  tombe  la  stèle  idéalisée,  —  l'une  qui  naît  dans  les  esprits  de  la 
musique  et  l'autre  qui  s'achève  sous  le  génie  de  la  sculpture.  Un  acte 
de  volonté,  les  clartés  réfléchies  de  l'intelligence,  l'interprétation  des 
signes  par  lesquels  nous  avertissent  autour  de  nous  de  secrètes  amitiés, 
—  cela  peut  les  équilibrer  en  un  balancement  harmonieux  ou  mettre  de 
l'une  à  l'autre  une  suite,  une  logique,  l'ordre  :  «  La  plus  ancienne  Grèce 
a  connu  avant  nous  cette  molle  et  funeste  écume  de  l'Asie.  Elle  aurait 
pu  la  dissoudre  et  la  rejeter  ;  son  vif  esprit  jugea  préférable  de  l'em- 
ployer dans  le  concept  sublime  de  sa  Vénus  marine  et  ainsi  de  tirer 
de  tous  les  principes  des  tempêtes  de  l'âme  une  divinité  rayonnante 
qui  les  apaise.  La  lumière  qui  brille  sur  le  front  des  héros  ne  vient  que 
des  luttes  antiques  accrues  du  sentiment  du  triomphe  définitif...  De 
nos  bas-fonds  déserts,  de  ces  platitudes  fiévreuses  où  l'enfance  du 
monde  se  recommence  à  Tinfini,  il  ne  faut  pas  marcher  longtemps 
pour  gagner  les  hauteurs  où  l'ordre  se  construit  et  se  continue  ;  tout 
le  temps  du  trajet,  le  ciel,  le  vent,  les  astres  sont  des  guides  et  des 


amis  ^. 


1.  U Etang  de  Berre,  p.  115. 

2.  Anthinea,  p.  243. 


55 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     MAURRAS 


II 
LA    DIGUE    DE    MARTIGUES 


Entre  I  étang  de  Marthe  et  les  hauteurs  d*Aristarchè,  M.  Maurras 
a  ainsi  cultivé  le  jardin  de  sa  petite  patrie  pour  qu'il  fleurît  en  idées, 
en  oppositions  sagement  balancées.  Dans  la  ville  des  pêcheurs,  miracle 
de  la  multiplication  des  poissons  et  des  pains  I  Comme  sous  les  yeux 
et  sur  la  palette  de  ses  peintres,  tout  foisonne,  étincelle,  s'équilibre, 
se  trempe  des  lumières  spirituelles.  Le  mistral  avec  sa  violence  fait 
de  la  clarté  :  «  Ce  puissant  fleuve  d  air  fera  régner  au  ciel  une  extrême 
limpidité.  De  beaux  brasiers  couleur  de  pourpre  s'élèvent,  s'amon- 
cellent, se  déplacent  au  souffle  ardent  parmi  toute  la  ligne  occidentale 
des  nuages  ;  à  l'autre  bout  du  ciel  les  cornes  de  la  lune  s'affinent  aux 
arêtes  tranchantes  des  collines.  Aussitôt  tout  fléchit  et  se  courbe  avec 
des  sanglots,  mais  la  clarté  du  soir  se  répand  et  circule  avec  égalité 
dans  cette  douleur.  C'est  bien  ici  qu'il  conviendrait  de  situer  quelque 
vieux  drame  de  haine  ou  d'amour  conscients.  Pourquoi  Stendhal 
n'a-t-il  pas  mieux  connu  ce  pays-ci  ?  Je  doute  que  son  Italie  lui  ait 
fourni  un  emblème  plus  exact  de  la  perfection  de  l'intelligence  dans 
le  désordre  des  passions  ^.  » 

Emblèmes  de  la  perfection  de  l'intelligence  :  voilà  ce  que  son  zèle 
a^jf^herché  avec  le  plus  d'amour  parmi  les  visages  de  la  terre.  Dante, 
q\ji' selon  une  belle  légende  féliWéenne  aurait  trouvé  dans  le  paysage 
de«  Baux  le  motif  des  «  poches  »  infernales,  le  savait,  l'avait  vu,  qu'il 
faut  en  Provence,  pour  donner  au  ciel  son  entière  pureté,  le  souffle 
du  mange-fange,  le  grand  balai  de  la  passion  et  de  la  haine  sous  lequel 
comme  au  dernier  vers  d'un  Cantique  s'élargissent  les  étoiles.  Ne 
supposons  point  le  Paradis  sans  VEnfer.  N'imaginons  point  les  belles 
amitiés  de  M.  Maurras  sans  ses  vivaces  haines.  Ne  rêvons  point  l'écla- 

I.  U Etang  de  Serre,  p.  X. 

56 


LA     DIGUE     DE     MARTIGUES 

tante  Provence  sans  ses  trois  fiéaux.  L'intelligence  ramasse  sous  les 
passions  qui  la  flagellent  sa  substance  solide. 

Martigues  cependant,  en  la  fécondité  de  sa  mer  poissonneuse  (où 
l'on  trouve  même,  dans  le  poisson  de  saint  Pierre,  de  quoi  payer  le 
percepteur),  ne  lui  suggère  qu'élargissement  de  ses  trente  beautés, 
et  que  complaisance  pour  le  hasard  de  ses  visages  nouveaux.  On  a 
mis  dans  son  paysage  des  panneaux-réclame,  des  ponts  métalliques, 
on  a  relié  les  îles,  ce  qui  en  fait  un  «  instar  »  vénitien  moins  complet, 
—  et  l'on  a  construit  une  digue.  Peuh  !  ce  qui  est  laid,  M.  Maurras 
ne  le  verra  pas  ;  «  pour  une  beauté  de  perdue  deux  renaîtront,  et, 
quand  il  n'y  en  aura  plus,  l'ample  nature  saura  bien  s'arranger  pour 
qu'il  y  en  ait  encore  ^  ».  Reste  la  digue,  —  car  on  a  fait  en  bordure  du 
nouveau  canal  une  digue  de  plusieurs  lieues,  qui  fait  crier  presque 
autant  que  celle  du  Mont-Saint-Michel.  Eh  bien,  cette  digue  :  «  Pa- 
tience !  l'écume  et  l'embrun  auront  vite  fait  de  déteindre  et  d'harmo- 
niser. Même  ce  déplorable  effet  total  s'évanouira  tout  entier  le  jour 
où  quelque  promeneur  curieux,  s 'étant  avisé  de  monter  en  barque  et 
de  faire  force  de  rames  vers  la  digue,  se  dira  que  la  nouveauté  qu 
n'est  pas  bonne  à  voir  dans  le  pays  est  peut-être  un  très  bon  endroit! 
pour  le  voir  et  pour  l'admirer  :  en  effet,  qui  abordera  pour  la  première 
fois  croira  sans  doute  inaugurer  de  ce  belvédère  choisi  les  délices  de 
l'incomparable  reflet  nuancé  et  moiré  de  nos  toits  et  de  nos  églises 
au  liquide  miroir  qui  tremble  toujours  ;  on  accourra  s'asseoir  en  foule 
au  même  lieu,  les  chevalets  des  peintres  n'y  feront  qu'un  saut,  et  l'on 
y  sentira  une  douceur  dite  nouvelle,  car  elle  aura  été  à  peine  entrevue 
de  nos  grands -parents...  Les  moyens  de  gâter  cette  vieille  planète  sont 
extrêmement  limités,  et  nous  n'excellons  guère  qu'à  nous  gâter  l'es- 
prit **^-  ->  .  .  . 

L'admirable  philosophie,  la  sagesse  nuancée  comme  les  eaux  de 
l'étang  de  Berre  au  crépuscule,  la  santé  et  l'indulgence  que  respire 
M.  Maurras  au  long  de  son  chemin  de  Paradis  !  Quand  il  ouvre  les 
yeux  à  sa  lumière  natale,  son  intelligence  met  comme  elle  chaque 
objet  à  sa  place,  et  trouve  une  place  pour  chaque  objet.  Et  la  digue, 
dernière  venue,  ouvrière  de  la  onzième  heure  qui  aura  plus  tard  son 
histoire  et  sa  patine,  il  la  recueille  —  et  pourquoi  pas  ?  —  comme  la 
trente  et  unième  beauté  de  Martigues  et  le  belvédère  des  trente  pre- 


1.  U Etang  de  Berre,  p.  26. 

2.  /J.,  p.  28. 


57 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

mières.  Alors,  je  me  dis  que  si  M.  Maurras,  moins  sommé  par  les 
nécessités  du  salut  public  et  par  les  appels  de  Paris,  était  resté  Mar- 
tegal,  s'il  n'avait  point  transporté  aux  alentours  des  brioches  de  la 
Lune  et  multiplié  par  les  conques  des  diurnales  la  chanson  qui  lui 
vmt  en  écoutant  chanter  un  si  beau  rossignol,  —  si  la  quatorzième 
beaujé  de  Martigues,  tintante  et  tentante  comme  la  sonnette  diabolique 
qui  fait  massacrer  au  curé  du  conte  de  Noël  sa  messe  de  minuit  («  La 
quatorzième  beauté,  c'est  le  galbe  parisien  des  vagons  de  notre  chemin 
de  fer  »)  ne  l'avait  de  si  bonne  heure  captivé  —  peut-être  il  eût  trans- 
porté a  plus  ample  matière  cette  philosophie,  cette  sagesse,  cette 
indulgence  qu'au  besoin  lui  eût  confirmées  Paul  Arène. 

M.  Maurras  a  accepté  dans  son  paysage  les  panneaux-réclame,  mais 
non  le  régime  parlementaire,  —  les  ponts  métalliques,  mais  non  le 
romantisme  ;  —  il  n'a  point  admis  sur  le  char  de  l'Etat  le  principe 
du  GjPinot  des  six  capitaines  ;  —  et  il  n'a  rien  transféré  à  la  démocratie 
de  l'indulgence  avec  laquelle  il  traitait  la  digue,  pas  plus  élégante,  de 
son  pays.  Si  les  moyens  de  gâter  cette  vieille  planète  sont  extrêmement 
limités,  ceux  de  gâter  ce  vieux  morceau  de  notre  planète  qui  s'appelle 
la  Fr^mce  lui  ont  paru  bien  nombreux  et  bien  actifs  :  c'est  pour  y 
remédier  qu'il  est  allé  batailler  à  Paris  et  qu'il  n'a  pas  écrit  «  au  flanc 
d'une  colline  couronnée  d'un  moulin  qui  a  cessé  de  moudre  et  qu'on 
prendrait  de  loin  pour  un  vieux  château  ruiné  ^.  » 

On  peut  l'en  louer,  on  a  peut-être  le  devoir  de  l'en  louer,  —  peut- 
être  aussi  le  droit  de  regretter.  J'imagine  que  Mistral  eût,  mieux  que 
tout,  aimé  voir,  sur  un  coin  de  Provence  maritime  et  grec,  onduler 
doucement,  jumeau  du  laurier  de  Maillane,  un  olivier  nombreux  de 
sagesse  provençale.  Pour  délivrer  de  la  tour  la  Comtesse,  comme  à 
saint  Pierre  pour  ouvrir  le  Paradis,  il  faut  les  deux  clefs. 

—  A  qui  le  dites-vous  ?  répondra  M.  Maurras.  C'est  la  faute  de 
mon  temps.  Né  au  temps  de  l'ordre  j'eusse  fait  partie  de  l'ordre,  je 
l'eusse  aimé  et  loué  et  dit,  avec  Bossuet,  même  cela  que  vous  me  feriez 
dire  aujourd'hui  si  difficilement  :  Qtmm  pulchra  tabernacula  tua,  Jacob, 
et  tentoria  tua,  Israël  !  Né  au  temps  du  désordre,  puis-je  faire  partie 
du  désordre,  aimer  et  louer  le  désordre  et  transférer  au  ghetto  d'Israël 
l'éloge  romain  de  sa  cité  mystique  ?  Du  même  cœur  dont  j'eusse 
autrefois  aimé  l'ordre,  je  veux  et  je  dois  aujourd'hui  le  relever.  Cela 
même  est  un  acte  d'ordre,  d'établir  avant  l'ordre  les  conditions  de 

l.  /(/..  p.  VII. 

58 


LA     DIGUE     DE     MARTIGUES 

Tordre.  —  Si  Thomme  est  un  animal  politique,  le  Politique  d*ahori 
s'impose  comme  la  démarche  élémentaire  de  tout  ordre  humain. 

MOI.  —  Le  Renan  de  la  Réforme^  l'un  de  vos  maîtres,  fut  le  Renan 
deCaliban.  Je  crois  bien  que  lorsque  Renan  écrivit  sous  le  ciel  doux 
d'Ischia  son  supplément  lumineux  à  la  Tempête,  son  esprit  dépouillé  et 
nuancé  voyait  à  la  démocratie  la  laideur  et  l'utilité  de  votre  digue,  et 
découvrait  au  fils  informe  deSycorax  ces  mêmes  circonstances  atté- 
nuantes que  vous  accordez  bienveillâmment  à  l'œuvre  de  nos  ingénieurs. 

M.  MAURRAS.  —  Prospero  a  fini  par  accepter  le  gouvernement 
de  Caliban,  oui.  Renan  a  extrait  l'or  de  ce  creuset,  parce  qu'il  y  avait 
déjà  de  l'or  dans  le  creuset,  parce  qu'il  a  supposé  Caliban  capable 
d'éducation.  Mais  l'éducation  de  la  démocratie,  c'est  une  réclame  de 
savon  pour  blanchir  les  nègres.  Ma  digue  prendra  une  patine,  mûrira 
comme  un  fruit  ;  mais  la  démocratie  1  Non,  laissez-moi  rire  ou  laissez- 
moi  pleurer. 

MOI.  —  Soit.  Nous  sommes  encore  dans  l'île  de  la  Tempête.  Nous 
ne  noi  s  inquiétons  pas  des  problèmes  qui  se  poseront  tout  a  l'heure, 
quand  n  s'agira  de  réorganiser  notre  duché  de  Milan.  Nous  demeurons 
en  ce  domaine  des  idées  où  la  circulation  de  la  pensée  dans  les  intel- 
ligences forme  une  raison  suffisante  du  monde,  oii  des  céatures  d'air 
et  de  lumière  ondulent  autour  de  Miranda.  Le  monde  des  reflets  de 
Martigues,  si  vous  voulez.  Vous  y  vivez,  vous  en  êtes,  comme  Sextus 
Tarquin  se  vit  lui-même  dans  le  palais  des  possibles.  —  Que  des 
Génies  se  groupent  en  un  beau  lieu  élu  de  l'esprit  !  —  J'imagine  une 
terrasse  privilégiée,  —  et  sur  elle,  avant  vous,  quatre  figures  dont 
vous  avez  parlé  avec  un  inégal  respect,  Barrés,  Renan,  Sainte-Beuve, 
Chateaubriand.  Ah  celui-ci  !  Vous  avez  tiré  sur  lui  comme  Tartarin 
sur  la  Mère  Grand.  (Et  si  nous  sommes  en  romantisme;  il  est  bien 
la  mère  grand  de  tout  notre  peuple  romantique.) 

Je  pense  aux  générations  d'Epigones  que  Nietzsche  décrivait  dans 
l'une  des  Inactuelles,  Mais  nos  Epigones  à  nous  offrent  un  tableau 
autrement  composé  et  plein  que  ceux  de  la  culture  germanique.  Nous 
avons  en  vous,  nous  avons  en  eux  exactement  une  Littérature  de 
Génies. 

Je  ne  parle  pas  des  génies  qui  les  hantaient,  mais  des  génies  qu'ils 
réalisèrent.  Et  les  quatre  derniers  descendent  du  premier,  de  Cha- 
teaubriand qui  a  ici  tout  découvert  et  tout  nommé.  Le  Génie  du  Chris- 
tianisme est  le  génie  qui  se  dégage  du  christianisme,  comme  sa  forme 
et  son  essence  purifiées,  idéales,  comme  une  âme  survivante  et  un  ordre 

59 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

esthétique,  lorsque,  libéré  de  la  matière,  de  la  réalité,  de  la  loi  par 
laquelle  il  presse  et  soumet  l'homme,  il  n'est  qu'un  édifice  qui  va 
être  contemplé  du  dehors  dans  son  histoire  et  sa  majesté,  et  non  plus 
dans  sa  durée  suivie  et  vécue,  mais  dans  sa  durée  arrêtée  et  fixée, 
dans  l'image  définie  et  définitive  qui  demeure,  s'équilibre  et  s'ordonne. 
Martigues  vu  de  la  digue,  de  la  digue  neuve,  utile  et  laide.  La  digue 
d'où  Chateaubriand  a  vu  le  Christianisme  asseoir  sa  blanche  stature, 
ouvrir  ses  ailes  lumineuses  et  roses  comme  votre  Martigues  dans  le 
crépuscule,  c'est  la  Révolution.  Il  fallait  qu'il  eût  la  Révolution  sous 
les  pieds,  et  dans  sa  chair  et  dans  son  sang,  et  le  Christianisme,  et  la 
monarchie  et  toute  la  magnificence  d'un  passé  dans  un  rêve  matériel 
et  dans  des  prunelles  visionnaires.  Il  fallait  que  de  réalités  intérieures 
la  religion,  l'Eglise  et  le  Roi  devinssent  des  réalités  décoratives  et 
plastiques.  Vous  l'avez  pour  cela  interpellé  avec  âpreté  :  «  Race  de 
naufrageurs  et  de  faiseurs  d'épaves,  oiseau  rapace  et  solitaire,  amateur 
de  charniers.  Chateaubriand  n'a  jamais  cherché,  dans  la  mort  et  dans 
le  passé,  le  transmissible,  le  fécond,  l'éternel  :  mais  le  passé,  comme 
passé,  et  la  mort,  comme  mort,  furent  ses  uniques  plaisirs.  Loin  de 
rien  conserver,  il  fit  au  besoin  des  dégâts,  afin  de  se  donner  de  plus  sûrs 
motifs  de  regrets...  Cette  idole  des  modernes  conservateurs  nous  incarne 
surtout  le  génie  des  Révolutions  ^.  »  Si  vous  transportez  à  ce  génie 
la  majuscule  du  Génie  du  Christianisme,  et  la  figure  de  personnification 
plastique  qui  en  arrête  à  un  tournant  panoramique  la  définition  (vous 
souvenez-vous,  à  la  sculpture  antique  du  Louvre,  de  cette  figure  assez 
médiocre  à  laquelle  les  catalogues  donnent  le  beau  nom  de  Génie  du 
Repos  éternel  ?)  peut-être  vous  paraîtra-t-il  que  le  Génie  des  Révo- 
lutions se  définit  loin  des  Révolutions,  sur  la  digue  du  conservatisme, 
et  que  la  monarchie  de  Louis-Philippe  n'était  pas  un  mauvais  belvé- 
dère pour  que  Thiers,  Tocqueville,  Michelet,  Lamartine  en  arrê- 
tassent les  contours.  Tartarin-Sancho  n'existe  bien  que  de  la  route 
où  ahanne  Tartarin-Quichotte,  et  Tartarin-Quichotte  n'atteint  toute 
sa  réalité  que  du  lit  où  Tartarin-Sancho  savoure  son  chocolat. 

Vos  lignes  de  tout  à  l'heure  caricaturent  simplement  une  figure 
nécessaire  de  tout  développement  humain  supérieur,  dans  notre  Occi- 
dent, depuis  que  la  Grèce  nous  a  fourni  les  moyens  et  le  désir  de 
l'idéalisation  plastique,  —  un  des  deux  moments  du  rythme  qui 
gouverne  même  tout  classicisme.  Evidemment  le  classicisme  consiste 

I    Trois  Idées  Politiques,  p.  14. 

6J 


LA     DIGUE     DE     MARTIGUES 

avant  tout  à  retrouver  l'esprit  intérieur  des  modèles  grecs  pour  le 
revivre  et  pour  que  l'œuvre  nouvelle,  non  extérieure  et  froide,  parti- 
cipe aux  mêmes  étincelles  de  vie.  Mais  le  classicisme  comporte  aussi 
des  fonds  de  critique  et  d'histoire  :  il  consiste  encore  à  voir  du  dehors 
la  courbe  et  la  suite  classique,  dans  leur  ligne  et  leur  beauté,  à  les  idéa- 
liser non  seulement  parce  qu'elles  sont  belles,  mais  parce  qu'elles 
sont  anciennes  et  révolues,  rton  seulement  parce  qu'elles  sont  de  la 
durée,  mais  parce  qu'elles  sont  du  passé.  Son  horizon  s'embellit  d'un 
temple,  et  d'une  Apothéose  d'Homère  qui  est  bien  celle  d'Ingres» 
Et  tout  le  long  de  son  déveloî>pement  il  a  conservé  ce  caractère.  Cet 
atelier  de  Génies  où  fut  sculpté  celui  de  Chateaubriand,  il  fut  ouvert 
à  Athènes,  il  est  incorporé  comme  l'atelier  de  Phidias  au  cœur  et  au 
corps  d'Athènes,  et  nulle  part  ailleurs  qu'à  Athènes  ne  pouvaient 
naître  cette  lyre  de  la  sensibilité  et  cette  plate -forme  de  l'intelligence. 
N'est-ce  du  même  fonds  dont  vous  haïssez  Chateaubriand  que  vous 
mésestimez  Isocrate  ?  Peut-être  pas.  Mais  enfin  cet  Isocrate  dont  les 
cent  ans  de  vie  forment  le  beau  palier  incliné  par  lequel  l'Athènes  de 
l'Acropole  descend  vers  l'Athènes  panhellénique,  comme  les  cent  ans 
du  Fontenelle  ménagent  du  siècle  chrétien  et  français  à  l'autre  un 
bel  escalier  du  même  ordre,  Isocrate  a  écrit  dans  le  Panégyrique 
d'Athènes  un  Génie  d'Athènes,  a  l'idée  duquel  son  panhellénisme  se 
mêlait  assez  naturellement.  N'oubliez  pas  que  si  le  Génie  du  Chris- 
tianisme est  le  premier  et  l'aïeul  parmi  les  Génies  du  siècle,  il  a  eu 
lui-même  pour  précurseur  emphatique  et  desséché  les  Ruines  de 
Volney,  dont  la  génération  de  Chateaubriand  a  su  par  cœur  les  pages 
où  apparaît  précisément  et  parle  le  Génie  des  Ruines... 

Peut-être  voyons-nous  maintenant  s'énoncer  les  mesures  et  se  des- 
siner la  ligne  du  chœur  où  se  répondent  et  s'enchaînent  nos  cinq 
Epigones.  Pour  que  naquît  le  Génie  du  Christianisme,  il  fallait  que  le 
christianisme  subsistât  dans  l'âme  de  Chateaubriand  à  l'état  d'héré- 
dité, à  l'état  de  goût,  à  l'état  de  beauté,  mais  qu'il  fût  en  voie  de  se 
détacher,  en  disposition  secrète  de  s'en  aller  sur  les  terrasses  sensuelles 
et  savantes  d'où  s'attendrir  et  s'émerveiller.  Il  fallait  un  mécontente- 
ment et  une  contradiction  intérieures,  où  même  les  esprits  simplistes 
ont  vu  de  la  simple  dissimulation,  de  la  manière  dont  Sarcey  trouvait 
en  l'auteur  du  Culte  du  Moi  un  pur  fumiste.  On  demandait  à  connaître 
le  confesseur  de  M.  de  Chateaubriand  (qui  répondait  en  donnant 
son  adresse)  et  Courier  l'approuvait  de  marcher  au  moins  son 
masque  à  la  main.  Aujourd'hui  que  la  critique  avisée  sait  ce  que 

61 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

c  est  qu'un  Génie,  et  comment  il  naît,  elle  ne  parlerait  plus  ainsi. 
Sainte-Beuve,  dans  son  Chateaubriand,  ne  s'y  trompait  pas.  Il  se 
trouvait  de  plain-pied  avec  son  auteur,  lui  dont  la  vie  fut  d'écrire  un 
Génie  du  Jansénisme  et  d'esquisser  cent  fois  un  Génie  du  Classicisme, 
Pour  écrire  Port-Royal,  il  était  nécessaire  de  voir  Port-Royal  du  dehors 
comme  Chateaubriand  voyait  le  christiansime,  —  de  tenir  sous  ses 
pieds  comme  digue  de  Martigues  l'incrédulité  épicurienne  des  tables 
d'Helvétius  ou  de  Jérôme,  —  mais  d'avoir  en  même  temps  une  clef 
secrète  du  dedans  et  d'ouvrir  la  porte  basse  du  jardin,  entre  ces  poi- 
riers de  M.  Hamon  auxquels  Racine  avait  goûté 

Je  viens  à  vous,  arbres  fertiles. 
Poiriers  de  pompe  et  de  plaisir. 

Il  fallait  être  sensible  à  des  pompes  décoratives  et  à  un  plaisir  raffiné, 
prêt  à  goûter,  pour  en  extraire  le  miel  littéraire,  le  sommet  et  la  fleur 
de  la  grande  plante  d'amertume.  Pour  écrire  les  Lundis,  pour  composer 
du  classicisme  un  Génie  ondoyant  et  divers,  toujours  indiqué,  jamais 
arrêté,  mais  qui  ne  transgresse  pas  certain  cercle  de  coteaux  modérés, 
il  fallait  avoir  traversé  le  romantisme,  s'être  appelé  Joseph  Delorme, 
avoir  désiré  le  génie  et  les  femmes  de  ses  amis,  avoir  fait  avant  de 
passer  entre  ses  parents  le  reste  de  son  âge  le  voyage  d'Ulysse. 

Ainsi  le  breton  Renan  élargit  en  un  Génie  des  Religions,  vu  d'un 
pays  et  d'une  race  de  pêcheurs,  le  Génie  du  Christianisme  dont  la 
vie  d'outre-tombe  s'ébauche  dans  la  lande  de  Combourg.  Séminaire, 
mais  laïcisé,  —  et  cathédrale,  mais  désaffectée.  Le  même  motif  s'enri- 
chit et  s'éclaire.  Celui-là  a  porté  plus  loin  en  profondeur  cette  com- 
plexité de  Chateaubriand  qui  vibrait  surtout  dans  l'écorce  d'un 
métal  sonore  et  l'airain  corinthien  des  mots.  Comme  le  Yann  de 
Loti,  granit  enveloppé  de  brume,  entêtement  noyé  de  rêve.  Sous 
ses  pieds  voyez-la  plus  solide  encore  et  plus  vraie  que  sur  votre 
rivage  provençal,  votre  digue.  Digue  de  tout  cela  même  qui  serait  du 
hloc,  de  la  matière,  de  tout  ce  qui  excluerait  par  sa  masse  les  possibi- 
lités de  musique  :  érudition,  germanisme,  même  une  lourdeur  et  une 
honnêteté  sulpiciennes,  le  rivage  d'où  la  mer  déploie  le  mieux  sa 
légèreté,  ses  nuances,  ses  îles  flottantes  et  ses  paradis  de  saint  Brandan. 
Ame  religieuse  pour  éprouver  le  sens  intérieur  de  la  religion.  Toute 
l 'incrédulité  critique,  assez,  pour  être  personnellement  détaché  de 
cette  religion,  pour  ne  l'éprouver  que  par  ce  qu'elle  a  d'insubstantie.l 

62 


LA     DIGUE     DE     MARTIGUES 

parfum.  Il  lui  faut  à  son  couchant  le  linceul  de  pourpre  où  dorment 
les  dieux  morts.  Je  ne  voudrais  pas  tout  à  fait  lui  appliquer  ce  que 
vous  dites  de  Chateaubriand  :  «  Cet  artiste  mit  aux  concerts  de  ses 
flûtes  funèbres  une  condition  secrète,  mais  invariable  :  il  exigeait  que 
sa  plainte  fût  soutenue,  sa  tristesse  nourrie  de  solides  calamités,  de 
malheurs  consommés  et  définitifs,  et  de  chutes  sans  espoir  de  relève- 
ment. Sa  sympathie,  son  éloquence  se  détournaient  des  infortunes 
incomplètes.  Il  fallait  que  son  sujet  fût  frappé  au  cœur.  Mais  qu'une 
des  victimes  roulées,  cousues,  chantées  par  lui  dans  le  linceul  de 
pourpre  fît  quelque  mouvement,  ce  n'était  plus  de  jeu  ,*  ressuscitant, 
elles  le  désobligeaient  pour  toujours  ^.  »  Mais  évidemment  Renan  se 
serait  trouvé  aussi  mal  à  l'aise  dans  une  religion  dominatrice  qu'il  se 
mouvait  heureusement  et  simplement  dans  une  religion  finissante, 
et,  généralement,  dans  tout  ce  qui  finissait.  L'auteur  de  la  Réforme 
s'était  résigné  à  penser  de  la  France  à  peu  près  ce  qu'il  pensait  de 
l'Eglise.  «  La  France  se  meurt,  jeune  homme,  disait-il  à  Déroulède  : 
112  troublez  pas  son  agonie.  »  Il  la  vit  du  point  de  vue  de  Sirius,  il  la 
vit  du  point  de  vue  de  Prospero  lorsque  Caliban  l'ayant  détrôné,  il 
s'accommode  de  Caliban.  Le  fils  des  pêcheurs  finit  par  détacher  sa 
laïque  de  toute  terre  réelle,  et  la  Renan  des  Dialogues,  des  Drames, 
de  V Examen  de  conscience  disparut  submergé  par  les  Génies  qui  figu- 
raient ses  rêves  un  peu  comme  le  Saûl  de  Gide  sous  les  démons  qui 
personnifient  ses  désirs. 

On  trouva  que  Renan  manquait  de  sérieux.  La  littérature  des 
Génies  fut  autour  de  lui  un  moment  discréditée.  M.  Desjardins  la 
rangea  dans  l'ordre  du  négatif  ;  M.  de  Vogue  fit  pour  s'y  soustraire, 
et  surtout  pour  y  soustraire  la  jeunesse,  des  tentatives  pleines  de  mérite, 
mais  ayant  gardé  sur  sa  table  l'encrier  de  Chateaubriand  il  demeura 
toute  sa  vie,  quoiqu'il  en  eût,  envoûté  par  ce  meuble,  comme  la  famille 
Schwanthaler,  des  Contes  du  Lundi,  par  la  pendule  apportée  de  Paris. 
La  littérature  des  génies  eût  périclité  sans  M.  Maurice  Barrés.  Le 
vicomte  de  Vogue  avait  conservé  du  vicomte  breton  son  encrier. 
M.  Barrés,  lui,  hérita  de  beaucoup  de  ses  biens  intérieurs.  Mais  il  y 
eut  avec  lui  quelque  chose  de  changé.  A  la  littérature  des  génies 
d'abord  il  donna  une  méthode,  elle  devint  plus  sèche,  elle  acquit 
plus  de  trait,  elle  parut  plus  ramassée  dans  son  schème  essentiel, 
élégant  et  nerveux.  El!e  était  tout  entière  contenue  dans  Un  Homme 

!./(/..  p.  12. 

63 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Libre  constituée  avec  sa  maxime  de  sentir  le  plus  possible  en  analysant 
le  plus  possible.  Contradiction  évidemment,  mais  nécessaire  pour 
fournir  le  sel  ou  le  goût  d'amertume  indispensable  au  genre.  —  Ensuite 
il  fallait  que  l'exemple  de  ses  prédécesseurs  le  gardât  de  leur  redite. 
Cette  littérature  était  devenue  cliché.  Elle  se  matérialisait  en  des  for- 
mules. Avec  Sainte-Beuve,  avec  Renan,  elle  se  confondait  avec  la 
critique,  et  la  critique  ne  fournit  qu'une  vie  intérieure,  une  vie  exté- 
rieure et  même  une  vie  intellectuelle  à  deux  dimensions,  comme  un 
espace  sans  profondeur.  Chateaubriand,  Sainte-Beuve,  Renan  et  leurs 
confrères  des  ordres  mineurs  comme  Benjamin  Constant  pouvaient 
servir  d'intercesseurs,  il  fallait  les  dépasser  et  être  soi.  —  Enfin  il  était 
bon  qu'un  autre  Génie  que  le  Génie  religieux  fût  produit  à  la  lumière. 
Génie  du  Christianisme,  Génie  de  Port-Royal,  Génie  de  l'histoire 
religieuse  s'étaient  succédé  sous  ces  trois  visages,  un  peu  fraternels, 
de  sensibilité  et  d'intelligence.  Il  n'y  avait  pas  eu  de  Génie  de  la  France 
au  XIX^  siècle  parce  qu'on  vivait  dans  la  France  intérieure  et  qu'on 
la  respirait  :  on  n'avait  pas  à  la  considérer  d'une  digue,  —  pas  plus 
qu'au  XVII®  siècle  on  n'eût  cherché  le  Génie  de  la  religion  alors  que 
la  religion  était  une  chose  vivante,  dramatiquement  et  intensément 
éprouvée.  Le  nationalisme  de'  M.  Barrés,  avec  les  fonds  très  riches 
qui  le  rendent  la  plus  délicate  des  œuvres  d'art,  constitua  un  Génie 
de  la  France,  vue  des  plus  différentes  digues,  —  non  seulement 
de  la  colline  de  Sion,  mais  de  ce  fauteuili  de  Y  Homme  Libre  hors 
duquel  on  ne  peut  penser  noblement,  du  musée  ethnographique 
qu'est  le  Palais-Bourbon,  des  nostalgies  grecques  et  de  bien 
d'autres  choses  encore,  généralement  de  l'individualisme  des  Trois 
Idéologies. 

Vous  séparerai-je  ici  de  Barrés  ?  Non.  Le  Génie  de  la  France,  le 
nationalisme  français  ont  en  lui  et  en  vous,  comme  la  France  elle- 
même,  leur  Nord  et  leur  Midi,  leur  ionique  et  leur  dorique,  leur  brève 
et  leur  longue.  Vous  avez  joint  au  Génie  de  la  France  un  magnifique 
Génie  du  Catholicisme,  et  ce  sont  ces  deux  belles  Idées  que  ce  livre 
que  j'écris  m'aidera  à  regarder  de  plus  près.  Mais  la  littérature  des 
Génies,  la  loi  même  du  genre,  exigeait  que  vous  vissiez  l'ordre  dont 
vous  êtes  les  beaux  prophètes  —  ces  Prophètes  du  Passé  dont  parlait 
Barbey  —  l'un  avec  les  yeux  du  «  fameux  individualiste  »  et  l'autre 
avec  les  yeux  du  «  petit  anarchiste  ». 

M.  MAURRAS.  —  Monsieur,  un  philosophe,  M.  Palante,  a  écrit 
un  livre  qui  s'appelle  Combat  pour  V individu.   A   la   bonne   heure  I 

64 


LA     DIGUE     DE     MARTIGUES 

Voilà  un  titre  clair,  qui  annonce  un  sens.  Toute  mon  œuvre  écrâte,  — 
mes  livres,  —  toute  mon  œuvre  ve'cae,  V Action  Françaiscy  sont  un 
combat  contre  l'individu.  Mon  Pour  un  de  politique  monarchiste  est 
un  Contrun  de  philosophie  sociale.  Lisez  dans  la  Politique  Religieuse 
notre  réponse  au  Correspondant... 

MOI.  —  Parfaitement.  En  annonçant  qu'il  luttait  pour  l'Individu, 
M.  Palante  a  suivi  le  pont  aux  ânes.  L'individualisme  qui  ne  se 
nie  pas  raffine  bien  peu,  et  il  est  incapable  d'enfanter  des  Génies. 
Il  faut  tourner  le  dos  au  soleil  levant  pour  être  le  premier  à  le  voir, 
qui  dore  les  crêtes  des  montagnes.  Vos  Génies  sont  plus  com- 
plexes que  ceux  de  Chateaubriand,  mais  ils  suivent  le  même  schéma. 
Il  leur  fallait  ces  deux  points  de  vue  de  la  digue  et  de  la  ville.  C'est 
de  ia  digue  que  vous  voyez  le  mieux,  que  vous  voyez  seulement  le 
crépuscule  du  soir  et  le  crépuscule  du  matin  asseoir  au-  dessus  du 
marais  dont  l'haleine  à  peine  les  vaporise  ces  deux  parfaits  et  immo- 
biles Génies  sur  les  hauteurs  d'Aristarchè. 

Et  vous  obéissez  ici  simplement  aux  lois  de  l'Intelligence,  à  ce  qui 
ordonne,  définit  et  abstrait.  Félix  culpa  quœ  talem  meruit  redemptorem... 
Aux  racines  du  christianisme  de  Chateaubriand  il  fallait  pour  qu'il 
s'épurât  en  Génie  la  Révolution.  Aux  racines  de  l'ordre  et  d'Aristarchè, 
une  vision  et  aussi  une  sensation  intérieure  et  importune  du  vague 
et  du  désordre,  du  chaos  et  de  la  mort.  J'aime  et  j'admire  les  beaux 
courants  aériens  qui  conduisirent  au  XIX®  siècle  toute  cette  pensée 
française  vers  une  philosophie  des  hauts  lieux.  C'est  des  derniers 
gradins  du  Jura  que  Michelet,  le  grand  précurseur,  disposait  en  1831 
son  panorama  intelligent  de  la  France.  Comme  vous  l'avez  dit  :  «  Le 
genre  humain  est  le  principal  bénéficiaire  de  la  divine  économie  qui 
distribua  les  hauts  lieux.  De  quelque  façon  que  l'on  nomme  ce  génie, 
celui  qui  tailla  et  mesura  leur  stature,  disposa  leurs  précipices  et  leurs 
gradins,  sera  loué  des  hommes  auxquels  il  façonna  le  vrai  socle  de 
leur  pensée.  )> 

M.  MAURRAS.  —  D'une  pensée  qui  est  de  l'action  condensée  et 
qui  rayonne  en  action.  Le  trait  net,  l'éclat  et  la  densité  appartiennent 
à  la  faucille  du  moissonneur  autant  qu'à  la  lumière  du  croissant  noc- 
turne. Ne  confondez  pas  avec  le  sentimentalisme  d'un  Chateaubriand 
ni  même  avec  l'infinie  curiosité  humaine  d'un  Sainte-Beuve  le  souci 
actif  et  positif  de  chercher  dans  la  plus  grande  généralité  ce  qui  est 
spécial  à  tout.  Aussi  bien  pourriez-vous  appeler  le  Cours  de  philosophie 
positive  un  Génie  d^js  sciences  qui  se  promènerait  dans  le  cimetière 

65  * 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

des  sciences,  y  cherchant  comme  Chateaubriand  de  grands  spectacles 
ou  comme  M,  Barres  une  discipHne. 

MOI,  —  Ce  ne  serait  point  si  ridicule...  Mais  alors  nous  disputerions 
sans  fin,  à  moins  de  finir  par  disputer  sans  raison.  Les  ombres  qui 
grandissent  du  sommet  des  montagnes  nous  ramènent  au  repos. 
Retenons  si  vous  voulez  bien  que  vous  avez  appqrté  de  l'atmosphère 
provençale  ou  que  vous,  installez  en  elle  par  une  harmonie  préétablie 
le  goût  et  l'usage  des  idées  claires,  solides  et  bien  découpées.  Ne 
scrutons  pas  leur  origine,  ne  cherchons  pas  d'où  vous  les  voyez,  mais 
comment  vous  les  voyez,  acceptons-les  comme  une  sculpture  grecque 
«  idée  d'une  extrême  richesse  de  mouvements,  de  passion,  d'élans  et 
de  forces,  mais  arrêtés,  mais  définis  étant  à  leur  comble  ^  ». 


LE   STYLE 


Pour  aller  de  la  sensibilité  aux  idées  d'un  auteur,  le  chemin  le 
merlleur  et  le  plus  agréable  c'est  la  ligne  de  son  style.  Le  style  c'est 
l'homme,  nous  disons  nous  d'abord  pour  nous  encourager.  Mais 
ensuite  c'est  l'homme  tout  entier  que  nous  arrivons  à  définir  comme 
un  style. 

Aucun  style  ne  se  tient,  plus  que  celui  de  M.  Maurras.  dans  le 
sillage  de  la  pensée  qui  lui  donne  naissance.  Il  s'est  formé  un  peu  moins 
vite  que  celui  de  M.  Barrés.  Sa  première  œuvre,  le  Chemin  de  Paradis^ 
est  écrite  dans  une  forme  grêle  et  tendue,  encore  en  état  de  croissance 
adolescente.  Il  atteint  son  point  de  maturité,  de  tièdes  et  riches 
couleurs  qu'il  ne  retrouvera  pas  toujours,  dans  cette  Anthinea  qui 
occupe  chez  lui  a.  peu  près  la  place  de  Du  Sang,  de  la  Volupté  et  de 
la  Mort  chez   M.   Barrés.   Telle  page  sur  la  Corse  vue  de  la  mer  * 


L  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  ^pas,  p.  355* 
2.  Anthinea»  p,  123. 

66 


LE    STYLE 

répond,  si  Ton  veut,  à  ce  feu  d'artifice  verbal,  à  ce  soir  sur  la  lagune, 
dont  celui-ci,  dans  la  Mort  de  Venise,  s'est  dit  content. 

Plus  tard  M.  Maurras  abdiqua  ces  fêtes,  cet  ionisme  de  style,  pour 
s'attacher  à  ce  qui  dans  la  langue  et  dans  la  phrase  est  muscle, 
vigueur,  densité.  Qui  d'entre  nous,  écrivant  les  Amants  de  Venise^ 
eût  résisté  au  plaisir  facile  d'aller  sinon  les  composer,  du  moins  les 
retoucher  au  fil  du  GrandrCanal  ?  M.  Maurras  renonce  à  ces  sen- 
sualités, mais,  comme  il  y  renonce  très  volontairement  et  non  par 
impuissance,  il  en  obtient  avec  la  victoire  remportée  sur  elles  la  meil- 
leure part. 

Dans  ce  style  en  pensée  et  en  belle  chair  méditerranéenne,  comme 
les  bras  nus  d'une  fille  de  Saint-Remy,  vous  ne  trouverez  certes  pas 
la  transparence,  les  nuances  fluides,  la  nervosité  à  fleur  de  visage  qui 
séduisent  dans  celui  de  M.  Barrés.  Trop  robuste  pour  être  visiblement 
limé,  il  demeure  insoucieux,  ainsi  que  l'étaient  un  Malebranche  ou 
un  Bossuet,  de  ces  petites  loupes  qui  troublaient  l'irritable  féminité 
d'un  Flaubert. 

Comme  un  cours  d'eau  suit  la  yallée  qu'il  a  creusée,  le  schëme  de 
sa  pensée  est  celui  même  de  son  style  :  rythme  simple  et  vivant  d'une 
force  qui  se  dépouille,  d'une  forme  qui  se  concentre,  mûrit,  durcit  : 
«  Si  le  goût  de  la  vérité  n'est,  à  son  origine,  qu'une  passion  comme  les 
autres,  cette  passion  acquiert,  en  s'exerçant,  tous  les  éléments  de  sa 
règle.  Elle  sait  s'y  plier,  à  condition  d'être  pure,  d'être  un  vrai  désir 
de  savoir,  aussitôt  qu'elle  observe  qu'on  ne  trouve  et  qu'on  ne  transmet 
la  vérité  que  sous  certaines  conditions,  dans  un  certain  ordre,  et 
moyennant  certains  sacrifices...  L'intelligence  mue  par  la  passion  qui 
lui  est  propre  prend  garde  de  ne  pas  se  laisser  conduire  par  son  mo- 
teur ^.  »  Et  ailleurs  :  «  Le  sentiment  le  plus  puissant  n'est  pas  celui 
qui  multiplie  les  effusions  pour  se  mettre  en  vue,  c'est  celui  qui,  en 
toute  chose,  conduit  à  faire  aussi  bien  que  possible  ce  que  l'on  fait... 
Nudité,  netteté,  justesse,  voilà  les  devoirs  stricts,  et  plus  la  vérité 
ainsi  serrée  et  poursuivie  se  sera  dévoilée  toute  pure,  plus  la  recherche 
aura  été  œuvre  d'amour  ^.  »  Formules  de  pensée  où  l'on  reconnaît, 
transposées  intégralement,  des  règles  de  style. 

Formules  de  pensée  et  règles  de  style  auxquelles  s'accordent  un 
certain  sentiment  et  même  une  certaine  sensation  de  l'être.  On  sait 


1 .  Trois  Idées  Politiques,  p.  39. 

2,  La  Politique  Religieuse,  p.  102. 


67 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

quel  usage  le  vocabulaire  politique  de  M.  Maurras  et  des  siens,  repre- 
nant celui  d'Aristophane  contre  les  novateurs,  fait  du  terme  de  Nuées. 
Evidemment,  s*il  amenait  les  Nuées  sur  le  théâtre,  il  ne  répugnerait 
pas  à  leur -laisser  tenir  le  langage  de  poésie  éclatante  qu'elles  déploient 
chez  Aristophane  et  à  les  personnifier  par  les  belles  Sirènes  du  Roman- 
tisme Féminin.  Mais  dans  le  domaine  de  la  Pensée,  halte-là  !  Néphé- 
Iococcygi«  est  le  Beaucaire  ennemi  du  Tarascon  maurrasien.  Et  quelle 
étendue  de  la  France  la  cité  adverse  ne  s'est-e-lle  pas  annexée  !  Il 
existe  une  «  immense  catégorie  de  Français  »  qui  «  baignent  dans  la 
confuse  atmosphère  des  Nuées  juridico-métaphysico-politico-morales 
qwe  le  XVIII®  et  le  XIX®  siècle  ont  accumulées  ^  ».  Quand  M.  Maurras 
naquit  à  la  vie  littéraire,  la  critique  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  et 
du  Temps  (particulièrement- au  rez-de-chaussée  dominical)  s'accordait 
à  signaler  sur  la  France  une  grande  accumulation  de  brumes  norvé- 
giennes. M.  Maurras  est  arrivé  du  Midi  avec  du  soleil  et  de  la  netteté. 
Tout  chez  M.  Maurras  s'explique  par  un  sens  plastique  de  l'Etre, 
par  une  tendance  constante  à  préciser,  à  définir,  à  réaliser  :  «  Comme 
il  ne  saurait  exister  de  figure  sans  le  trait  qui  la  cerne  ou  la  ligne  qui 
la  contient,  dès  que  l'Etre  commence  à  s'éloigner  de  son  contraire, 
dès  que  l'Etre  est,  il  a  sa  forme,  il  a  son  ordre,  et  c'est  cela  même  dont 
il  est  borné  qui  le  constitue  ^.  »  On  le  comprendra  mieux  en  se  souve- 
nant de  son  goût  pour  ces  deux  grands  génies  latins,  Auguste  Comte 
et  Dante.  Comte,  vrai  philosophe  du  Midi  français,  tête  latine  et  même 
romaine,  est  probablement  le  seul  puissant  penseur  du  XIX®  siècle 
qui  se  trouve  séparé,  par  une  cloison  étanche,  de  la  philosophie  alle- 
mande, qui  n'en  ait  subi  d'aucun  côté  la  moindre  influence  :  on  lui 
a  reproché  plusieurs  fois  d'avoir  philosophé  comme  si  Kant  n'avait 
pas  existé.  M.  Maurras  nous  apprend  que  Fustel  de  Coulanges  pres- 
sentit en  Amouretti  son  seul  vrai  disciple  possible  :  je  crois  bien  que  si 
M.  Maurras  était  devenu — ce  qui  était  peut-être  une  de  ses  possibilités 
—  philosophe  de  pït)fession,  il  eût  été  par  la  tournure  de  son  esprit  le 
seul  comtiste  originel  et  profond.  Le  morceau  très  plein  et  très  fort 
qu'il  a  consacré  à  Comte  dans  V Avenir  de  l Intelligence  est  remar- 
quable ;  personne  par  exemple  n'a  mieux  compris  que  lui  les  racines 
positivistes,  et  les  analogies  philosophiques  entre  la  théorie  du  Grand* 
Etre  et  les  raisons  du  culte  de  l'humanité.  «  Rien  d'inorganique,  rien 

1,  L'Action  Française  et  la  Religion  Catholique^  p.  147. 

2.  La  Politique  Religieuse»  p.  398. 

68 


I 


LE     STYLE 

cl*impersonnel  ni  rien  de  confus  ne  peut  être  souffert  dans  les  pres- 
criptions du  positivisme.  C'est  une  philosophie  extrêmement  vivante, 
figurée  avec  la  dernière  précision  ^.  » 

On  comprend  aussi  que  Dante,  qui  formait  d  ailleurs  la  lecture 
favorite  de  Comte,  soit  devenu  son  poète.  Rencontrant  dans  un  livre 
de  Symonds  ces  lignes  sur  Dante  :  «  Nous  trouvons  quelque  peu 
absurde  que  Dante  enferme  les  gens  dans  des  cellules,  isolées  et  éti- 
quetées pour  l'éternité.  Nous  savons  que  tout  ce  qui  vit  est  mobile, 
souple,  changeant.  »,  il  répond  :  «  Ce  changement  irrationnel  équivaut 
à  Tmexistence,  et  c'est  pour  exister  en  toute  plénitude  .qu'un  grand 
poète  impose  des  définitions  aussi  certaines  que  possible,  certes  fines 
à  chacun  des  objets  de  son  chant  ^.  »  Comme  en  scolastique,  l'existence 
implique  la  définition  «  Toute  raison  fixe  ».  De  là  une  vue  aiguë  de 
l'art  et  de  la  pensée  de  Dante,  saisis  dans  leur  affinité  avec  l'idéal  de 
M.  Maurras  :  «  Le  poète  s'est  appliqué  à  bien  définir,  comme  à  bien 
dessiner,  pour  bien  peindre.  Il  a  considéré  à  chaque  catégorie  chaque 
étage  et  chaqu  eessence  d'humanité.  Il  a  eu  soin  de  la  distinguer  de  toutes 
les  autres  par  une  forte  enceinte  empruntée  au  métal  de  sa  volonté 
et  de  sa  pensée,  solide  airain  qui  n'en  réfléchira  que  mieux  les  couleurs 
et  les  flammes  propres  à  la  passion  ^.  » 

Le  classicisme,  la  probité  et  la  netteté  de  l'art  antique  ne  sont  qu'un 
part!  de  franchise,  qui  fait  que  chaque  réalité  est  nommée  par  son  nom, 
définie  et  modelée  en  lumière.  Idéaliser  ce  n'est  pas  vaporiser,  mais 
ramasser  et  solidifier.  La  vie  antique  représente  «  cette  fine  et  puis- 
sante conception  de  la  vie,  qui,  faisant  la  vertu  plus  vertueuse  qu'au- 
jourd'hui, l'innDcence  plus  innocente,  donnait  aux  différents  plaisirs 
de  l'esprit  ou  du  corps  un  caractère  de  pureté  et  de  perfections  *  ». 
De  là  sans  doute  chez  M.  Maurras  l'habitude  de  maximaliser  ce  qu'il 
aime  ou  ce  qu'il  hait,  de  maçonner  dur  et  de  bâtir,  comme  Cicéron 
Branquebalme,  des  aqueducs  romains.  C'est  sa  manière  d'exagérer. 
C'est  ainsi  qu'il  stylise  l'idée  de  la  monarchie,  l'idée  de  la  démocratie, 
l'idée  du  Roi,  l'idée  de  l'Eglise,  qu'il  ramène  à  la  substance  solide 
où  ils  pèsent  et  à  la  ligne  précise  qui  les  cerne  les  objets  de  l'ordre 


î.  L'Avenir  de  T Intelligence^  p.  133. 

2.  Préface  à  la  traduction  de  VEnfer,  de   M°^®   Espinasse-Mongenet, 
p.  XXIV. 

3.  Id.,  p.  XXV. 

4.  Anthinea,  p.  234. 

69 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

esthétique,  de  l'ordre  politique,  de  l'ordre  religieux,  qu'il  abstrait 
pour  les  présenter  en  cet  état  de  concrétion  le  libre  et  le    vivant. 

Trouvant  un  jour  ces  mots  sous  sa  plume,  il  remarque  :  «  M.  Fer-- 
dinand  Brunetière  ne  nianquerait  pas  d'écrire  ces  deux  termes,  libre 
et  vivant,  entre  deux  paires  de  guillemets  :  tels  quels  et  employés 
ainsi  à  contre-sens  ils  me  paraissent  d'un  ridicule  si  éloquent  que  nul 
artifice  typographique  ne  peut  Taggraver.  La  vie,  la  liberté  distinguées 
de  la  perfection  qui  est  la  limite  de  la  vie,  l'apogée  de  la  liberté- 
Hérésies  qui  sont  des  sottises  ^.  »  M.  Maurras  peut  se  fâcher  et  em- 
ployer des  mots  acerbes  :  les  idées  générales,  les  directions  sur  les- 
quelles vit  la  pensée  n'en  demeurent  pas  moins,  et  je  ne  vois  pas 
qu'une  pensée  critique  puisse  éliminer  aux  dépens  l'une  de  l'autre 
soit  l'idée  de  mouvement,  de  progrès,  de  liberté  qui  n'est  que  le  sen- 
timent aigu  et  la  présence  intense  de  la  vie,  soit  l'idée  d'achèvement, 
de  perfection,  de  réalité  qui  s'est  d^nie  et  qui  demeure.  Le  dialogue 
du  Sphinx  et  de  la  Chimère,  dans  Flaubert,  stylise  tout  un  ordre 
musical  mêlé  à  la  chair  même  de  l'humanité  et  aux  pierres  de  la  cité. 
Deux  directions  entre  lesquelles  l'esprit  peut  choisir,  mais  que  plus 
généralement  il  préfère  composer  et  classer.  M.  Maurras,  lui,  tout  en 
composant  et  classant,  a  choisi  l'une,  a  parié  pour  elle.  Intelligence 
méridionale  éprise  du  lumineux,  du  découpé  et  du  net,  volonté 
d'achever  encore,  d'épurer  et  de  cristalliser  cette  intelligence,  de 
manière  à  l'arrêter,  elle  et  ses  idées,  en  leur  perfection.  Je  n'en  trouve 
nulle  part  mieux  les  racines  que  dans  ces  trois  fortes  conclusions  sur 
l'amour  qui  sont  aux  dernières  pages  des  Amants  de  Venise. 

D'abord  l'amour  ne  saurait  se  suffire.  «  Il  agite  l'univers  et  le  per- 
pétue, mais,  mouvant  le  soleil  et  les  autres  étoiles,  il  n'est  point  en 
état  de  les  détruire  et  de  les  rétablir  à  lui  seul,  même  en  la  solitude  de 
deux  cœurs  enivrés.  L'homme  y  reste  le  vieil  animal  politique,  occupé 
de  la  société,  et  ne  cessant  jamais  de  l'occuper  de  lui-même  ^.  »  Ce 
sont  les  lois  éternelles  du  Banquet,  l'œuvre  philosophique  où  cette 
antithèse  de  la  perfection  et  du  mouvement  est  aperçue,  suivie  et 
scrutée  avec  l'analyse  la  plus  aiguë  et  la  plus  pénétrante  poésie.  La 
fin  de  l'amour  n'est  point  l'amour,  elle  n'est  même  point  la  beauté, 
elle  est  la  production  dans  la  beauté.  Plus  que  dans  l'ordre  du  corps 
et  que  dans  l'ordre  du  plaisir  elle  l'est  dans  l'ordre  de  l'intelligence  : 

t.  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas,  p.  351. 
2.  Les  Amants  de  Venise,  p.  265. 

70 


LE     STYLE 

production  de  Tœuvre  d'art  comme  celle  inspirée  par  Béatrice  ou 
Laure,  de  l'œuvre  de  pensée  comme  celle  que  Comte  place  sous  l'invo- 
cation de  Clotilde  de  Vaux,  de  l'œuvre  politique  qui  convient  à  l'animal 
politique  et  que  M.  Maurras  a  symbolisée  dans  Mademoiselle  Monk.. 

Ensuite  «  l'amour  naturel  cherche  le  bonheur.  Il  est  donc  inquiétude, 
impalleiict:,  désir  et  poursuite  de  tout  autre  que  lui.  Il  se  rue  hors 
fie  lui.  Quelles  que  soient  ses  passions  et  ses  énergies,  c'est  à  leur 
propre  fin,  c'est  à  un  calme  heureux,  à  un  traité  de  paix  et  d'accord 
internel  qu'aspirent  toutes  ces  guerres  intérieures.  Elles  seraient  moins 
vives  sans  la  volonté  d'y  échapper  et  de  les  finir  ».  Le  contraire  de 
ïamabam  amare.  Ne  prenez  pas  ces  lignes  pour  la  formule  de  tout 
amour.  Maïs  sentez  toujours  le  même  rythme  qui  chez  M.  Maurras 
porte  la  durée  au  durable,  le  musical  au  plastique,  le  fait  à  l'insti- 
tution. 

Enfin  «  pour  bien  aimer  il  ne  faut  pas  aimer  l'amour.  Il  est  même 
important  de  sentir  pour  lui  quelque  haine  ».  Les  joies  supérieures 
K»nt  celles  de  «  l'âme  noble  qui  se  règle  et  s'appartient  ».  Et  «  qu'est-ce 
qu'un  amour  qui  ne  fait  que  se  rechercher  et  se  reposer  en  lui-même 
au  lieu  de  se  fuir  ?  Est-ce  l'amour  ?  Ont-ils  aimé  ?  »  Hoc  se  quisque 
modo  jugity  écrit  M.  Maurras  au  seuil  de  cette  Anthinea  où  les  pages 
courbent  la  ligne  d'une  passion  qui  se  dépouille  et  se  dénude,  belle 
et  secrète  Psyché  nuptiale,  en  intelligence. 

Ainsi  M.  Maurras  avoue  l'  «  amour  pour  principe  »,  mais  dans  le 
sens  chronologique  du  mot  principe,  commencement  et  non  com- 
mandement. Et  dans  le  triple  système  comtiste  de  l'amour,  de  l'ordre 
et  du  progrès,  l'accent  chez  lui  reste  obstinément  fixé  sur  l'ordre. 
<'  Romain  par  tout  le  positif  »  de  son  être,  il  se  veut  constructeur. 
Réponriant  à  un  voyageur  de  profession  «  fier  d'avoir  aperçu  un  grand 
nombre  de  pagodes  »  et  qui  lui  reproche  d'avoir  «  une  tête  rétrécie 
par  l'édwcalion  classique  »,  il  répond  :  «  Admettons  que,  de  nous,  ce 
soit  moi  qui  fasse  l'erreur.  Mais  l'erreur  est  précieuse  si  elle  me  met 
en  état  de  comprendre  et  de  ressentir  ce  que  l'histoire  intellectuelle 
de  l'univers  nous  présente  de  mémorable.  Elle  me  procure  une  foule 
d'explications  lucides  de  ce  qui  nous  touche  le  plus.  Au  contraire, 
si  l'on  admet  que  vous  ayez  la  vérité,  que  contient-elle  de  pratique, 
de  nourricier  et  d'assimilable  pour  vous  ?  Un  principe  de  curiosité 
infinie...  N'ayant  rien  choisi,  ne  préférant  rien,  végétant  dans  une 
indifférente  inertie,  vous  affectez  une  mobilité  extrême  :  elle  est,  au 
fond,  un  simple  mode  de  cette  condition  des  cailloux  que  l'on  roule, 

71 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

des  bûches  qu'on  charrie,  et  de  toutes  les  créatures  dispensées  et 
délivrées  de  l'activité.  C'est  un  bonheur  peut-être.  Qu'il  soit  silencieux 
et  n'insulte  pas  à  la  vie  ^.  »  Réponse  de  la  plus  pure  orthodoxie  posi- 
tiviste :  erreur  possible,  mais  précieuse,  hypothèse  faiseuse  d'ordre, 
c'est  toute  la  Synthèse  subjective.  Une  vérité  qui  n'est  pas  organique, 
qui  reste  purement  critique,  ce  n'est  rien.  La  vérité  n'existe  pour 
nous  que  dans  un  ordre  humain  Qointure  des  deux  sens  du  mot  positif) , 
scientifique,  technique,  esthétique  ou  social.  La  vérité  est  politique 
comme  l'aninal  humain  est  polit iqu:^,  —  en  ce  sens  qu'elle  ne  se 
conçoit  pas  comme  positive  hors  d  une  cité  :  le  Cours  de  philosophie 
positive  qu'est-ce  autre  chose  qu'une  Cité  des  sciences,  dont  le  natio- 
ralismic  vigilant  et  jaloux  (voyez  le  mépris  curieux  de  Comte  pour  l'as- 
tronomie stellaire)  fait  la  liaison  et  la  solidité  ? 

Est-il  besoin  de  marquer  nous-mêmes  les  bornes  d'une  pensée  qui 
Tes  marque  si  expressément  et  se  fait  gloire  de  les  marquer  ?  Est-il 
loesoin  de  nous  livrer  à  des  variations  sur  le  «  libre  »  et  le  «  vivant  » 
pour  qui  M.  Maurras  réclame  sarcastiquement  la  paire  de  guillemets 
familière  à  Brunctière  ?  Est-il  besoin  enfin  d'expliquer  les  haines 
injurieuses  et  tenaces  de  M.  Maurras  cohtre  le  bergsonisme  ?  «  Je 
ne  suis  pas  des  fanatiques  de  la  vie,  écrit-il  ;  je  ne  crois  pas  que  toute 
évolution  soit  avantageuse  parce  qu'elle  est  signe  de  vie  ^.  »  Il  est 
naturel  que  M.  Maurras  soit  l'adversaire  d'une  conception  où  l'intel- 
lectuel, le  nombre,  le  pratique  et  l'avantageux,  d'ailleurs  réunis  comme 
pour  lui  en  un  même  ordre,  sont  placés  au  dehors  ou  tout  au  moins 
dans  le  narthex  de  la  philosophie  pure  et  vraie  qui  serait  aperception 
immédiate  de  la  vie.  Et  M.  Maurras  éprouve  à  peu  près  pour  M.  Berg- 
son les  sentiments  de  Tartarin  à  l'égard  du  savant  allemand  qui  décla- 
rait au  nom  de  la  critique,  à  la  Tellskapelle,  que  Guillaume  Tell  n'a 
jamais  existé. 

Lorsque  M.  Maurras,  en  1913,  à  propos  d'une  visite  et  de  succès 
personnels  de  M.  Poincaré  dans  le  Midi  rencontre  dans  le  Temps 
cette  phrase  :  «  Le  positivisme  pratique  a  dominé  l'idéologie  décla- 
matoire »,  on  comprend  qu'il  trouve  un  peu  fort  un  propos  qui  méri- 
tait de  rester  mort-né  dans  la  sciure  de  bois  du  Grand  U.  Deux 
lignes  suffisent  à  faire  justice  de  ^<  l'identification  insolente  établie 
entre  l'idéologie  déclamatoire  et  le  pays  de  Vauvenargues,  de  Gassendi, 

1.  Anthinea,  p.  17. 

2.  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  367, 

72 


LE     STYLE 

d*Auguste  Comte,  de  Renouvier,  de  Guizot,  de  Mistral  et  de  Pcmaî- 
rols  ^,  »  Admettons  qu'en  ce  septénaire  M.  de  Pomairols  garde  honnê- 
tement la  place  de  M.  Maurras.  Voilà  sept  noms,  sept  figures,  qu'il 
ne  serait  pas  difficile  de  disposer,  autour  d'Auguste  Comte,  en  un 
groupe  monumental,  la  pensée  du  Midi  français 

Qui  par  set  branco  s'espandis 

«  Voilà  déjà  un  temps  infini,  dit  M.  Maurras,  que  nous  ne  perdons 
pas  une  occasion  d'opposer  au  chaos  barbare  l'esprit  romain,  au  ger- 
main le  romain  et  au  gothique  le  classique.  Nous  avons  élevé  patiem- 
ment idée  contre  idée,  homme  contre  homme,  goût  contre  goût  et 
morale  contre  morale,  au  fur  et  à  mesure  que  le  temps,  ce  grand  pour- 
voyeur, présentait  des  sujets  au  double  mouvement  de  haine  ou 
d'amour...  On  nous  a  rencontré...  qui  rappelions  les  principes  fonda- 
mentaux de  notre  pensée,  ou  le  rythme  natif,  la  couleur  originelle  de 
notre  sang  '^.  »  Cette  pensée  du  midi,  on  pourrait  la  définir  comme  la 
triple  exigence  de  la  distinction  par  la  pensée,  d'un  corps  de  la  pensée, 
d*une  fin  p^ur  la  pensée.  Elle  s'oppose  à  la  fois  au  Nord  et  à  l'Asie, 
qui  aiment  la  penséev  fondue,  la  pensée  absolue,  la  pensée  indéfinie. 
Réalisme  de  Vauvenargues  qui  ne  veut  pas  chercher  ailleurs  que  dans 
un  cœar  humain  orgueilleux,  véhément  et  passionné  la  source  de  la  vie 
morale,  et  par  son  corps  soufiFrant,  sa  philosophie  de  résistance  et 
de  réaction,  épreuve  méditerranéenne  de  Frédéric  Nietzsche,  qu'il 
est  singulier  que  celui-ci  n'ait  pas  connue,  —  de  Gassendi,  philo- 
sophie offusquée  d'images,  qui  ne  peut  se  déprendre  du  corps 
(comme  Numa  qui  ne  pouvait  penser  sans  parler)  et  croit  pouvoir 
réaliser  une  matière  qui  pense,  —  d'Auguste  Comte,  philosophe  de  la 
cité  des  sciences  et  de  la  science  de  la  cité,  tout  occupé  à  classer,  à 
organiser,  à  hiérarchiser,  patient  à  fixer  le  mouvant,  à  tout  cerner 
et  circonscrire  dans  un  irrévocable  trait,  —  de  Renouvier,  philosophe 
de  la  pensée  distincte,  du  choix  entre  des  contraires  qu'il  importe  de 
séparer  et  non  d'harmoniser,  définiteur  de  catégories,  et,  dans  son 
contact  avec  la  pensée  kantienne,  retranchant  de  la  Critique  la  sensi- 
bilité (soit  l'autonomie  de  l'esthétique  transcendentale)  par  en  bas, 
le  noumène  par  en  haut,  c'est-à-dire  des  deux  côtés  l'élément  d'indis- 

1 .  U Etang  de  Berre,  p.  324. 

2.  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  106. 

73 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

tinction  et  de  fusion,  —  de  Guizot,  politique  de  la  méthode,  de  la  résis- 
tance, soucieux  de  classer  et  de  garder  dans  son  rôle  strict  chaque 
élément  de  l'Etat,  chaque  forme  de  la  liberté,  chaque  nécessité  de 
l*ordre,  —  de  Mistral,  qui  transporte  non  seulement  dans  le  monde  de 
la  poésie,  mais  dans  le  monde  de  l'action  la  plus  essentielle  et  la  plus 
haute,  celle  de  récréer  une  race,  la  ligne  vivante  et  la  forme  plastique 
de  la  raison,  —  enfin  de  M.  Maurras  lui-même.  Formes  de  l'esprit 
qui  range,  hiérarchise,  ordonne,  opposées  aux  formes  de  l'esprit  qui 
fond,  accepte,  suit.  Nous  retombons  toujours  comme  dans  nos  pro- 
menades d'Athènes,  sur  l'Acropole  où  s'équilibrent  ces  deux  génies 
contrastés,  le  doriqu*^  et  l'ionique,  l'un  aux  racines,  l'autre  au  tronc 
et  aux  branches,  mouvement  de  la  sensibilité  qui  se  démet  dans 
l'intelligence,  de  l'intelligence  qui  s'adapte  à  l'action,  jeu  du  moi  qui 
noue  ces  fruits,  une  foi,  une  loi,  un  roi. 


V 
VERS    L'ACTION 


L'étoffe  intellectuelle  de  M.  Maurras  était  assez  riche  pour  doter 
la  pensée  méridionale  d'un  bel  édifice  intellectuel.  Une  philosophie 
de  l'être  affleure  dans  son  œuvre,  y  pointe  par  places,  comme  des 
lambeaux  de  granit  injectés  dans  une  terre  de  sédiments.  En  cette 
matière  M.  Maurras  reconnaît  ne  pas  être  allé  bien  loin.  «  Mon  enquête 
ne  m'a  conduit  qu'à  des  synthèses  extrêmement  subjectives.  En  bref, 
je  n'ai  pas  abouti.  En  esthétique,  en  politique,  j'ai  connu  la  joie  de 
saisir  dans  leur  haute  évidence  des  idées-mères,  en  philosophie  pure, 
non  ^.  »  L'échec  éprouvé  de  ce  côté  fut  peut-être  un  peu  pénible.  La 
passion  des  idées,  privée  d'une  métaphysique  qu'elle  avait  cru  saisir, 
porte  une  secrète  blessure  dont  elle  guérit  mal  :  de  là  peut-être  quelque 
motif  encore  aux  colères  contre  M.  Bergson... 

En  tout  cas  cet  échec  spéculatif  le  rejeta  d'autant  plus  vers  une 

l.  U Action  Française  et  la  Religion  Catholique^  p.  66. 

74 


VERS     L*ACTION 

pragmatique,  vers  une  pensée  toujours  sous-tendue  par  l'action.  Un 
lecteur  de  Bain  et  de  Spencer,  de  Ribot  et  de  Fouillée,  classera  immé- 
diatement les  ressorts  psychologiques  de  telle  déclaration  :  «  Les  idées, 
engendrées  par  la  vue  de  faits  concrets,  ont  la  destinée  essentielle, 
dans  Tordre  naturel,  de  redevenir  faits  concrets.  Les  idées  sont  des 
volontés  qui  demandent  passionnément  à  s'incarner  dans  les  personnes 
et  les  sociétés  ^.  »  C'est  ainsi  que  M.  Maurras  éprouve  en  lui,  comme 
le  métal  d'une  arme  bien  trempée,  la  solidité  et  l'efficace  de  quelques 
idées  substantielles  et  simples  :  non  idées-forces,  mais  idées-voiontés, 
c'est-à-dire  transportant  dans  la  clarté  et  la  distinction  d'une  fin  la 
clarté  et  la  distinction  d'un  concept  :  «  Organiser  soi-même,  mettre 
d'accord  sa  pensée  avec  sa  pensée,  savoir  où  l'on  va,  par  quels  véhi- 
cules et  par  quels  chemins  ^.  » 

Après  1871  Renan  dénomma  la  consultation  qu'il  apportait  à  la 
France  :  La  Réforme  intellectuelle  et  morale.  M.  Maurras  dissocie  avec 
le  plus  franc  parti  ces  deux  épithètes.  11  ne  se  préoccupe  nullement  de 
Réforme  morale.  Le  terme  et  la  chose  lui  sont  antipathiques  pour 
plusieurs  raisons.  Le  «  petit  anarchiste  »  d'autrefois  tient  d'abord  à 
organiser  sa  vie  morale  comme  il  lui  convient,  sans  en  rendre  compte 
à  personne,  sans  réclamer  la  collaboration  de  personne.  Les  dévelop- 
pements moraux  lui  présentent  une  insupportable  odeur  de  protes- 
tantisme. Surtout  V Action  Française  s'est  constituée  dans  un  état  de 
méfiance  agressive  contre  V  Union  pour  laction  morale  fondée  par 
M.  Desjardins,  et  qui,  dreyfusienne,  fut  d'autant  plus  désignée  à 
ses  coups  que  certains  disciples  nouveaux  de  M.  Maurras  arrivaient 
de  l'impasse  Ronsin.  Il  fallait  en  effet  avoir  séjourné  dans  cette  impasse 
pour  proclamer  le  candide  défi  d'Henri  Vaugeois  :  «  Nous  ne  sommes 
pcis  des  gens  moraux  »  qui  rappelle  le  :  «  Ma  sœur  j'ai  fait  gras  hier  »  de 
Cyrano.  Une  réforme  intellectuelle,  condition  d'une  action  française, 
ou,  si  l'on  veut  employer  la  formule  de  Comte  dont  M.  Maurras 
venait  de  subir  fortement  l'influence  :  Le  sentiment  national  pour 
principe,  l'ordre  intellectuel  pour  base,  l'action  politique  pour  but, 
— tel  est  à  peu  près  le  système  de  liaison  qui  régit  chez  M.  Maurras 
les  rapports  entre  les  idées  et  l'action  :  «  La  réforme  de  la  nation  fran- 
çaise commencera  par  la  réforme  du  gouvernement  de  la  France  ; 
mais  pour  que  cette  réforme  soit,  il  convient  qu'une  élite,  aussi  petite 


i 


1 .  Quand  les  Français  ne  i  aimaient  pas,  p.  368. 

2.  Id.,  p.  182. 


75 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

que  la  fera  le  hasard,  mais  dont  l'influence  peut  être  sans  bornes, 
s*exerce  à  penser  et  à  sentir  en  commun  afin  de  réagir  de  même.  De 
fortes  réactions  communes  fondées  sur  une  grande  unité  de  pensées 
et  sur  la  parfaite  communauté  du  vocabulaire,  font  la  première  con- 
dition de  cet  ordre  intérieur  qui  est  la  condition  des  premiers  succès  ^.  » 

Ce  passage  du  moral  au  français,  de  l'intérieur  à  l'extérieur,  de 
l'individuel  au  général,  de  l'impasse  Ronsin  à  la  rue  du  Croissant, 
dont  le  très  honnête  homme  qu'était  Vaugeois  fut  le  sujet,  ils  avaient 
leur  analogie  dans  les  sentiments  et  l'ordre  de  pensée,  plus  subtils, 
qui  avaient  conduit  M.  Maurras  à  ses  conclusions.  Vaugeois  venait  de 
l'Université,  de  la  Sorbonne,  de  l'enseignement  philosophique,  de 
tout  cela  dont  V  Union  de  M.  Desjardins  constituait  une  chapelle, 
ou,  si  l'on  veut,  un  oratoire.  On  sait  à  quel  point  fut  vigoureuse  et 
profonde  l'influence,  dans  ce  milieu,  de  Renouvier.  Renouvier  fut 
pour  la  génération  de  Vaugeois  et  aussi  pour  celles  qui  la  précédèrent 
et  la  suivirent  immédiatement,  le  maître  de  la  logique  exigeante,  de 
la  pensée  probe,  nerveuse  et  solide.  M.  Maurras,  au  temps  de  l'affaire 
Dreyfus,  pouvait  écrire,  non  sans  exagération,  mais  non  pas  sans  fond 
de  vérité  :  «  Le  spirituel  de  la  France  républicaine  est  dirigé  par  le 
cénacle  de  M.  Renouvier,  absolument  comme  la  France  catholique 
est  dirigée  par  le  Pape,  par  les  Congrégations  romaines,  et  par  les 
évêques  français  ^.  »  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  les  services  intel- 
lectuels rendus  par  Renouvier  sont  d'ordre  fort  analogue  aux  services 
intellectuels  rendus  par  M.  Maurras.  Celui-ci  le  place  d'ailleurs  parmi 
les  penseurs  qui  firent  l'honneur  du  Midi  :  impartialité  bien  méritoire 
à  l'égard  d'un  homme  qui  s'attacha  pendant  plusieurs  années,  par  une 
action  moins  fructueuse  que  celle  de  M.  Maurras,  mais  peut-être 
unie  à  sa  méthode  intellectuelle  par  un  lien  analogue,  à  faire  du  pro- 
testantisme la  religion  de  la  majorité  des  Français.  Voici  une  page  où 
l'on  trouvera,  aux  sources  abstraites  où  s'alimente  l'action  de  M.  Maur- 
ras, au  Joint  où  sa  pratique  s'embranche  sur  sa  nature  d'intelligence, 
les  mêmes  rythmes,  les  mêmes  accents  que  l'on  a  pu  goûter  dans  les 
œuvres  de  la  maturité  de  Renouvier,  le  Deuxième  Essai  ou  V Esquisse 
d*une  classification  : 

«  Consentir  au  malaise  de  la  surprise,  en  extraire  une  joie  vivace, 
désirer  le  secours  de  l'inconnu,  aimer  à  se  trouver  désorienté  et  per- 


1 .  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  1 78. 

2.  La  Poiiiique  Religieuse^  p.  216. 


76 


i 


VERS     L'ACTION 

plexe,  cultiver  la  sensation  de  l'inquiétude  et  de  manière  à  s*endurcir 
contre  cette  épreuve,  c'est  la  préface  nécessaire  de  tout  mouvement 
méthodique  de  la  raison. 

«  Célérité  à  s 'entr 'ouvrir,  constance  et  fermeté  dans  la  suite  de  cet 
effort,  c'est  ce  qui  permet  à  nos  sens  et  à  notre  esprit  d'accueillir  les 
hôtes  nomlreux  et  bourdonnants,  chargés  de  biens  mystérieux,  sans 
lesquels  i  ous  végéterions  dans  l'ignorance,  l'inertie  et  la  fatuité.,. 

«  Le  tcrt  essentiel  du  principe  "^le  liberté,  c'est  de  prétendre  suffire 
à  tout  et  de  tout  dominer.  Il  se  do  me  pour  l'alpha  et  l'oméga.  Or  il 
n'est  que  l'alpha.  Il  çst  simple  commencement... 

«  Que  vont  devenir  tant  de  biens  ?  A  moins  de  vous  borner  à  les 
mettre  sous  vitre  à  la  façon  du  collectic  nne ar,  ou  d'en  jouer  en  scep- 
tiques ou  en  dilettantes,  vous  allez  en,  user,  vous  allez  les  traiter,  vous 
allez  essayer  d'en  tirer  quelque  chose.  Quoi  ?  ni  la  curiosité  ni  la 
tolérance  ne  vous  l'apprendront...  Pour  agir  maintenant  il  faut  choisir, 
il  faut  classer.  Toute  la  vie  est  dans  ce  problème  d'organisation.., 

«  Certes,  par  désespoir  de  trouver  la  solution  satisfaisante  ou  la 
hiérarchie  supportable,  on  peut  se  résigner  au  modus  Vivendi  qui  juxta- 
pose les  contraires  et  conclut  la  plus  médiocre  des  trêves  entre  droits 
équivalents  et  forces  irréductibles.  Un  esprit  énergique  ne  trouve  là 
qu'une  sensation  de  défaite...  Il  faut  sortir  de  cet  état  de  liberté  comme 
on  sort  d'une  prison.  Il  faut  adopter  un  principe  et  s'en  tenir  à  lui. 
Ce  n'est  pas  (comme  le  croit  M.  Seippel)  pour  anéantir  toutes  les 
idées  différentes,  c'est  pour  les  composer  autour  de  leur  centre  normal, 
pour  les  ranger  et  les  graduer,  au-dessous  de  lui,  aussi  nombreuses, 
aussi  vivantes  que  possible,  de  manière  à  ne  rien  laisser  d'inemployé, 
et  pour  utiliser  plus  ou  moins  toute  chose  ^.  » 

Ainsi  pour  M.  Maurras  l'acte  décisif  et  vital  de  l'esprit  c'est  le  choix. 
Renouvier  a  fondé  sur  une  vue  analogue  toute  VEsquisse.  Mais,  pour 
ce  philosophe  de  la  liberté,  le  choix  est  l'acte  par  lequel  s'affirme  la 
liberté.  Pour  M.  Maurras,  qui  parle  en  comtiste  orthodoxe  et  en 
catholique  honoraire,  le  choix  est  l'acte  par  lequel  on  sort  de  la 
liberté  pour  être  déterminé  par  un  ordre  et  se  soumettre  aux  condi- 
tions de  l'action.  Il  semblerait  qu'il  n'y  ait  là  qu'une  dispute  de 
mots.  En  réalité  il  y  a  autre  chose,  —  la  question  profonde  de  savoir 
à  qui  appartient  en  nous  non  l'antériorité  chronologique  impossible  à 
trouver,  mais  le  primat  de  qualité  et  de  valeur,  ou  à  l'homme  individu 


I 


1 .  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas, 

77 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

ou  à  l'homme  animal  politique.  La  réponse  n'est  pas  donnée  dans 
notre  nature,  elle  ne  peut  être  fournie  que  par  un  choix,  et  bien  que  l'ori 
s'entende  au  fond  sur  le  besoin,  l'importance  et  la  valeur  de  ce  choix, 
le  langage  même  par  lequel  on  en  exprime  la  nécessité,  indique  dès  le 
premier  moment  dans  quelle  direction  le  choix  a  été  fait.  Le  point  de 
départ  originel,  le  rapport  entre  l'intelligence  et  l'action  sont  à  peu 
près  les  mêmes,  mais  l'orientation  et  les  résultats  de  l'action  seront 
dans  les  deux  cas  très  différents. 

Entre  les  deux  conceptions,  aussi  bien  qu'entre  le  théoricien  posi- 
tiviste de  Martigues  et  le  philosophe  kantien  d' Avignon,  il  n'en  existe 
pas  moins  une  sorte  de  rapport  général,  et,  comme  dit  Nietzche, 
d'amitié  stellaire.  Dans  les  deux  cas  une  façon  franche  et  virile  d'aborder 
les  problèmes,  de  les  attaquer  non  par  leur  pente  douce,  mais  par  leur 
cassure  escarpée,  une  méfiance  à  l'égard  non  de  la  simplicité  et  de  la 
généralité,  mais  de  la  facilité.  C'est  le  résultat  auquel  aboutit  d'ailleurs 
la  discipline  comtiste.  Il  faut  plus  d'énergie  pour  remonter  une  pente 
que  pour  la  descendre,  et  la  «  réaction  »  est  de  l'action  au  deuxième 
degré.  Certes  M.  Maurras  est  traditionaliste  ;  il  l'est  jusqu'à  adopter 
à  peu  près,  pour  son  apologétique,  une  théorie  du  bloc  lorsqu'il  s'agit 
de  l'Eglise  catholique  ou  de  la  monarchie  française,  mais  bloc  localisé, 
délimité  et  tranché.  Mais  d'autre  part  il  porte  en  lui  cette  idée  que 
nous  ne  sommes  pas  esclaves  du  passé,  que  nous  l'acceptons  ou  le  reje- 
tons en  vertu  d'une  décision,  d'un  choix.  Rien  chez  lui  de  cette  résigna- 
tion lucide,  fluente,  impassible  où  l'on  voit,  toutes  rames  abaissées 
comme  au  fîl  irrésistible  d'un  fleuve  qui  coule  à  pleins  bords,  dériver  à 
la  démocratie  dans  le  dernier  volume  de  la  Démocratie  en  Amérique  la 
pensée  de  Tocqueville  :  «  Celui,  dit  M.  Maurras,  qui  voit  combien 
d'etfets  divers  et  de  conséquences  lointaines  peuvent  naître  de  la  plus 
petite  initiative  d'un  homme  ou  d'un  groupe  d'hommes  bien  dirigés, 
quand  elle  n'est  pas  exercée  au  rebours  de  la  mécanique  générale  de  la 
nature,  celui-là  devient  tout  à  fait  incapable  de  désespérer  ^.  »  Sa 
philosophie  à  ce  sujet  tient  dans  l'élégant  et  fin  apologue  de  Mademoi- 
selle Monk'  Rétablir  la  monarchie,  comme  pour  Renouvier  protestantiser 
la  France,  c'est  difficile,  mais  c'est  possible,  c'est  une  œuvre  intelligente 
à  concevoir  et  à  tenter.  Le  fait  monarchique  peut  «  se  rétablir  en  très 
peu  de  temps,  moyennant  le  concours  de  l'élite  pensante  et  de  l'élite 
armée...  Ce  qui  a  commencé  peut  se  recommencer  ;  ce  qui  eut  un 

1.  Enquête  sur  la  Monarchie»  p.  498. 

78 


VERS     L'ACTION 

point  de  départ  peut  en  retrouver  un  second  ^.  »  Une  des  raisons  pour 
lesquelles  il  est  monarchiste,  c*est  que  la  monarchie  réalise  à  la  tête 
de  l'Etat  cet  ordre  de  décision  mesurée,  forte  et  clairvoyante  qui  char- 
pente la  tête  de  son  théoricien  :  «  Un  gouvernement  personnel  et 
dynastique,  conscient  et  stable,  peut  donc,  en  matière  financière, 
donner  une  parole  ferme  et  une  promesse  certaine.  Au  contraire,  une 
foule,  même  déguisée  en  gouvernement,  ne  le  peut  pas.  Elle  ne  conduit 
pas,  elle  est  conduite  ;  elle  est  poussée  selon  des  énergies  aveugles  ^.  » 

Parnii  les  «  nuées  »  que  combat  M.  Maurras,  se  trouve  l'idée  d'un  bien 
se  réalisant  de  lui-même,  sans  une  volonté  humaine  agissante,  res- 
ponsable, qui  le  fasse  passer  à  l'acte.  Il  remarque  la  présence  de  cette 
idée  dans  la  conception  pseudo-scientifique  de  la  libre-pensée.  «  Ce 
bien  futur  qui  se  réalise  de  soi  est  une  espèce  de  Messie  en  esprit  et 
en  vérité.  Cet  optimisme  philosophique  est  un  messianisme  à  peine 
laïcisé  ^.  »  Pareillement  qu'est-ce,  en  politique,  que  la  République, 
sinon  le  règne  de  la  facilité  ?  quelle  est  la  loi  de  la  «  République  des 
camarades  »,  sinon  celle  du  moindre  e^ort  ? 

Il  me  souvient  d'une  histoire  que  raconte,  je  crois,  Gustave  Téry 
dans  son  livre  sur  Jaurès.  A  la  veille  d'un  congrès  où  devaient  se  décider 
les  destinées  du  Parti  et  se  trancher  d'aigres  querelles  entre  opportu- 
nistes et  radicaux  du  socialisme  le  bon  philosophe  Edgar  Milhaud 
s'en  vint  exprès  de  Genève  pour  conjurer  Jaurès  de  ramener  coûte 
que  coûte  à  la  sagesse  les  impatients,  les  purs  et  les  guesdistes.  Milhaud 
avait  pris  Jaurès  dans  un  coin  et  le  chapitrait  avec  obstination.  Jaurès 
hochait  la  tête,  levait  les  bras,  s'exclamait  :  «  Comme  c'est  cela  I 
comme  c'est  vrai  !  oui,  c'est  ce  qu'il  faut  leur  dire,  ils  comprendront  1  » 
Et,  quand  Milhaud  eût  fini,  Jaurès,  saisissant  une  feuille  de  papier, 
voulut  y  tracer,  pour  en  garder  la  mémoire  au  Congrès  où  il  parlerait, 
l'essentiel  de  ce  qu'il  venait  d'écouter.  En  travers  de  la  feuille  il  écrivit 
ces  mots,  et  rien  d'autre  :  «  Les  choses  ne  se  font  pas  toutes  seules.  » 

La  révélation  que  Jaurès  avait  eue  ce  jour-là,  M.  Maurras  en  a 
fait  l'élément  ordinaire  de  sa  pensée.  C'est  parce  que  les  choses  ne  se 
font  pas  toutes  seules  que  sa  politique  civile  et  religieuse  est  une  étude 
des  organes,  des  pouvoirs  nécessaires  pour  qu'elles  se  fassent,  s'or- 
donnent et  se  maintiennent  :  car  elles  se  conservent  par  la  perpétuité 

K/J.,  p.231. 

2.  /J.,  p.  249. 

3.  La  Politique  Religieuse,  p.  30. 

79 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

de  leur  acte  créateur,  et  si  elles  ne  se  font  pas  toutes  seules,  elles  se 
défont  fort  bien  toutes  seules. 

Ce  sera  une  digne  maxime  d'une  action  belle,  utile,  méritante  que 
de  se  proposer  un  but  difficile,  mais  excellent,  d'aider  les  choses  à  se 
faire  et  non  d'attendre  passivement  qu'elles  se  fassent  :  Rusticus 
expedat,..  Mais  si  l'action  proposée  par  M.  Maurras  comporte  les 
éléments  de  difficulté,  de  fortune  et  de  chance  qui  lui  donnent  des 
possibilités  dramatiques  et  une  qualité  humaine,  la  pensée  qui  doit 
diriger  cette  action  ne  prétend  nullement  être  une  pensée  difficile. 
«  Rien  n'est  possible  sans  la  réforme  intellectuelle  de  quelques-uns.  » 
Mais  cette  réforme  intellectuelle,  proposée  à  tous,  est  la  plus  simple 
du  monde.  Elle  consiste  à  considérer  quelques  vérités  de  bon-  s-ns 
(la  chose  du  monde  la  mieux  répartie  entre  les  hommes)  qui  avaient 
toujours  fait  partie  du  patrimoine  de  la  sagesse  humaine  avant  que 
le  monstre  à  trois  têtes.  Réforme,  Révolution,  Romantisme  fût  venu 
tout  brouiller.  M.  Maurras  nous  dit  qu'il  aimerait  à  gagner  la  répu- 
tation d'un  Sarcey  ou  d'un  Prudhomme  occupé  a  remâcher  quelques 
grosses  évidences.  La  doctrine  royaliste  est  une  doctrine  où  l'on  est 
à  l'aise  et  qui  ne  fait  courir  aucun  df^nger  de  fièvre  cérébrale  :  «  Les 
objections,  les  répugnances  mêmes  perdent  toute  signification  dès  que 
l'on  a  repris  contact  avec  ce  nom  oublié  de  roi.  D'abord  surpris  de  se 
réveiller  royaliste,  on  s'étonne  bientôt  de  ne  pas  l'avoir  été  de  tout 
temps.  Les  satisfactions  d'intelligence  et  de  patriotisme  se  doublent 
en  effet  d'un  sentiment  de  bien-être,  d'allégement,  de  facilité  à  penser 
et  à  vivre  qui  résulte  de  convenances  préétablies  entre  l'institution 
royale  et  les  instincts  des  hommes  ou  le  sens  des  choses  dans  notre 
pays...  L'âme  républicaine,  incessamment  émue  sans  objet  et  ôans 
espérance,  fournit  un  abrégé  de  l'anarchie  intense  à  laquelle  la  Répu- 
blique soumet  l'ensemble  et  les  éléments  du  pays.  Mais,  à  l'inverse, 
cette  paix  intérieure  dont  les  royalistes  ont  le  partage  et  que  M.  Jules 
Lemaître  a  décrite  avec  volupté  donne  un  avant-goût  de  la  paix  publique 
profonde  que  la  monarchie  tend  à  réaliser  ^.  «  C'est  très  intéressant 
et  il  y  a  là  évidemment  quelque  chose  de  vrai.  Ainsi  le  voyage  dans  la 
Vallée  de  la  Moselle  faisait  voir  à  Sturel  et  à  Saint-Phlin  «  le  boulan- 
gisme  comme  un  point  dans  la  série  des  efforts  qu'une  nation,  déna- 
turée par  les  intrigues  de  l'étranger,  tente  pour  retrouver  sa  véritable 
direction.  Une  suite  de  vues  analogues  leur  composaient  un  système 

I.  Enquête  sur  la  Monarchie»  p.  XLï, 

80 


VERS     L'ACTION 

solidement  coordonné  où  ils  se  reposaient  et  prenaient  un  appui  pour 
mépriser  le  désordre  intellectuel  du  plus  grand  nombre  de  leurs  com- 
patriotes ^.  »  Voilà  un  élément  commun  aux  formes  du  nationalisme, 
du  nationalisme  en  tant  qu'il  est  une  méthode,  —  élaborée  en  somme 
dans  les  méditations  de  V Homme  Libre.  Et  (c'est  M.  Maurras  lui- 
même  qui  l'écrit)  «  Les  néophytes  de  tous  les  cultes  connaissent  ce 
parti  bienheureux  du  repos  et  de  l'inertie  de  l'intelligence  ^.  »  C'est 
à  ce  point  de  facilité  suprême  et  de  maturité  que  commence  peut-être 
le  déclin  de  toute  doctrine,  ainsi  que  commença,  lorsqu'il  descendit 
chez  les  hommes,  le  déclin  de  Zarathoustra. 

Si  l'action,  la  politique,  dépendent  d'une  réforme  intellectuelle,  si 
M.  Maurras  nous  donne  les  plans  de  cette  réforme  intellectuelle, 
reste  à  savoir  si  et  comment  elle  est  possible.  Question  pratique  :  elle 
est  possible  parce  qu'elle  apparaît  en  effet  réelle  dans  un  homme  ou 
dans  un  groupe.  Mais  question  théorique  aussi  :  dans  quelle  mesure 
cet  homme  et  ce  groupe  pourront-ils  atteindre  à  un  résultat  général, 
faire  passer  dans  l'institution  les  lumières,  les  données,  les  conclusions 
de  l'intelligence  ?  C'est  cette  dernière  question  que,  dans  VAvenir 
de  rintelligencey  M.  Maurras  a  étudiée.  Les  quatre  études  envisagent 
quatre  aspects  du  problème.  Dans  le  premier,  qui  donne  son  titre  au 
livre,  il  se  demande  quel  est  l'avenir  de  ce  pouvoir  spirituel  diffus 
représenté  aujourd'hui  par  la  corporation  des  écrivains.  Dans  la 
seconde,  V Ordre  positif  d'après  Comte,  il  étudie  le  type  abstrait  le  plus 
approfondi  de  l'ordre  intellectuel  et  social  ;  dans  le  troisième,  le 
Romantisme  Fàninin,  le  type  le  plus  caractéristique  du  désordre  dans 
l'esprit  et  dans  la  société  ;  et  le  quatrième.  Mademoiselle  Monk,  est 
un  tableau  élégant  de  la  méthode  par  laquelle  on  peut  remonter  de 
ce  désordre  à  cet  ordre,  une  peinture  des  fruits  que  donne  avec  un 
peu  de  bonheur  la  réforme  intellectuelle  non  pas  même  de  quelques- 
uns,  mais  d'un  seul,  quand  une  jolie  femme  veut  bien  s'en  mêler. 
Mademoiselle  Monk  est  de  1902  environ  :  subtil  apologue  propesé  à 
de  belles  et  bonnes  volontés  salonnières  qut  ne  nuisirent  pas  à  la 
fondation  de  V Action  Française. 

Dans  les  pages  pressées,  parfois  un  peu  désordonnées,  de  la  première 
étude,  M.  Maurras  regarde  la  France  moderne  du  point  de  vue  des 
gens  de  lettres,  et  particulièrement  des  journalistes.  C'est  ce  qu'il 


\.  L Appel  au  SoldaU  p.  390. 
2.  Les  Amants  de  Venise^  p.  152. 


81 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

définit  rinteiiigence,  au  sens  un  peu  spécial  de  groupe  des  écrivains 
professionnels.  L'Intelligence,  ainsi  entendue,  a  été  au  XVIII^  siècle 
et  au  temps  de  la  Révolution  l'héritière  des  anciens  pouvoirs  qui  abdi- 
quaient alors  devant  l'écrit.  Mais  depuis  1830,  avec  le  romantisme,  la 
grande  littérature  attisa  des  révoltes  ou  s'isola  dans  des  cénacles.  Elle 
perdit  le  courant  de  la  vie  nationale.  Elle  occupe  aujourd'hui  un  rang 
subalterne  qui,  vis-à-vis  des  autres  valeurs  sociales,  deviendra  de 
plus  en  plus  bas. 

Doit-elle  chercher  à  reconquérir  cette  maîtrise,  cette  royauté  qui 
parut  sienne  à  la  fin  du  XVI II ^  siècle  ?  Mais  qu'elle  y  prenne  garde  ? 
L'Intelligence  par  elle-même  ne  saurait  raisonnablement  vaincre, 
dominer  :  «  La  dignité  des  esprits  est  de  penser,  de  penser  bien,  et 
ceux  qui  n'ont  point  réfléchi  au  véritable  caractère  de  cette  dignité 
sont  seuls  flattés  de  la  beauté  d'un  rêve  de  domination  ^.  »  L'Intelli- 
gence peut  seulement  acquérir  un  pouvoir  spirituel  qui  entre  plusieurs 
pouvoirs  en  conflit  lui  permette  de  désigner  le  plus  digne.  Nous  sommes 
en  présence  de  deux  pouvoirs  possibles,  celui  de  l'Or,  celui  du  Sang. 
L'Intelligence  peut  se  mettre  au  service  de  l'Or  ;  elle  y  est  déjà,  elle 
s'y  engage  de  plus  en  plus,  elle  finira  par  y  dissiper  tout  son  prix 
spirituel.  Mais  qu'elle  soit  au  service  de  l'Or,  elle  doit  le  dissimuler, 
e  le  ne  saurait  l'avouer.  Au  contraire  elle  peut  avouer  sans  honte  qu'elle 
se  met  au  service  du  Sang,  c'est-à-dire  consacrer  des  valeurs  de  durée, 
d'hérédité,  d'institution.  Elle  peut  l'avouer  par  une  déclaration  pu- 
blique, l'expliquer  par  sa  logique,  l'illustrer  et  le  rendre  sensible  au 
cœur  par  un  style,  un  art,  un  ordre  esthétique.  La  seule  action  possible 
pour  l'Intelligence,  celle  qui  lui  permettra  de  retrouver  sa  place  nor- 
male dans  un  pouvoir  qu'elle  aura  suscité,  reconnu  et  sacré,  l'action 
dont  M.  Maurras  dessine  la  courbe  idéale  dans  V Avenir  de  rinteiiigence, 
est  celle  à  laquelle  il  s'est  voué.  Devant  un  horizon  sinistre,  «  l'Intel- 
ligence nationale  doit  se  lier  à  ceux  qui  essayent  de  faire  quelque  chose 
de  bien  avant  de  sombrer.  Au  nom  de  la  raison  et  de  la  nature,  con- 
formément aux  vieilles  lois  de  l'univers,  pour  le  salut  de  l'ordre,  pour  ; 
la  durée  et  les  progrès  d'une  civilisation  menacée,  toutes  les  espérances 
flottent  sur  le  navire  d'une  Contre-Révolution  ^.  » 

Ce  rapport  de  l'intelligence  à  l'action,  ce  passage  de  l'une  à  l'autre,] 
ils  ont  pris,  chez  M.  Maurras,  leur  rythme  et  leur  réalité  du  drame 


1 .  UAvenir^de  r Intelîigencet  p.  23, 
2. 7J..  p.  99. 


82 


VERS     L'ACTION 

par  lequel  il  a  été  happé  et  ensorcelé  tout  entier,  I  affaire  Dreyfus. 
L  affaire  Dreyfus  fut  son  Contrun,  le  grand  duel  de  sa  vie  contre 
Tindividualisme,  Mais  comme  il  est  naturel  et  cornme  aucun  psycho- 
logue ne  s'en  étonnera,  M.  Mourras  a  gouverné  et  prolongé  cette 
lutte  dars  un  terrible  esprit  d'individualisme.  L'obstination  avec 
laquelle  jusqu'au  I  ^^  août  1914  il  s'est  attaché  à  entretenir  et  à  ranimer 
une  ténébreuse  affaire  qui  avait  fait  assez  de  mal  à  la  France  pour  que 
les  bons  citoyens  la  voulussent  classée  et  oubliée,  s'explique  tout  de 
m  me  un  peu  par  la  fierté  intérieure  du  «  petit  anarchiste  »  qu'avait 
mal  réduit  Mgr  Penon.  Loin  d'exorciser  ce  démon  de  l'Affaire,  M.  Maur- 
ras  l'a  installé,  habitué.  Depuis  le  rôle  fameux  qu'il  joua  dans  la  défense 
du  lie  itenant-colonel  Henry,  il  a  fait  de  ce  d^mon  sa  raison  d'être  ; 
enfin  il  a  été  ce  démcn.  «  Ceux  qui  tiennent  l'affaire  Dreyfus  pour 
un  épisode  sans  importance,  écrit^il  dans  la  préface  de  la  Politique 
Religieuse,  ne  seront  pas  plus  contents  de  mon  nouveau  livre  que  de 
ses  aînés.  Pourtant,  ils  y  verraient  plusieurs  raisons  nouvelles  de 
comprendre  que  cette  grande  Affaire  a  bien  été  l'âme,  et  pour  ainsi 
dire  le  démon  de  notre  vie  publique  depuis  quinze  ans  ^.  ?> 

N'ayant  jamais  été,  même  en  pleine  ère  dreyfusomachique,  passionné 
pour  cette  Affaire,  j'en  parle  avec  la  plus  grande  froideur.  L  année  où 
la  bataille  atteignit  son  paroxysme,  il  me  souvient  d'avoir  copié  quelques 
lignes  de  Montaigne  sur  un  carton  que  j'avais  pendu  au  mur  de  ma 
chambre  et  que  je  remettais  pour  qu'ils  ne  s'indignassent  pas  d^  mon 
indifférence  aux  visiteurs  trop  excités  :  «  Je  vy  en  mon  enfance  un 
procès  que  Coras,  conseiller  de  Toulouse,  fit  imprimer,  d'un  accident 
étrange  :  de  deux  hommes  qui  se  présentaient  l'un  pour  l'autre.  Il 
me  souvient  (et  ne  me  souviens  d'autre  chose)  qu'il  me  sembla  avoir 
rendu  l'imposture  de  celui  qu'il  jugea  coupable  si  merveilleuse  et 
excédant  de  si  long  notre  connaissance  et  la  sienne  qui  était  juge, 
que  je  trouvay  beaucoup  de  hardiesse  à  l'arrest  qui  l'avait  condamné 
à  être  pendu.  Recevons  quelque  forme  d'arrêt  qui  die  :  «  La  Cour 
n'y  entend  rien  »  plus  librement  et  ingénuement  que  ne  firent  les 
Aréopagistes,  lesquels,  se  trouvant  pressés  d'une  cause  qu'ils  ne  pou- 
vaient développer,  ordonnèrent  que  les  parties  en  viendraient  à  cent 
ans  ^.  »  Hélas  !  ce  que  je  présentais  comme  grain  d'ellébore  devenait 
huile  sur  le  feu  !  «  Je  voy  bien  qu'on  se  courrouce,  et  me  deffend-on 


1 .  La  Politique  Religieuse,  p.  XVII» 

2.  Esssai,  1.  III,  ch.  xi. 


.8? 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

d'en  douter,  sur  peine  d'injures  exécrables.  »  L'antidreyfusisme  de 
M.  Maurras  se  cristallisa  autour  de  deux  faux,  ou,  comme  disait 
Montaigne,  «  impostures  »,  qui  s'équilibrent  vraiment  de  façon  sym- 
bolique :  celui  du  colonel  Henry,  que  M.  Maurras  s'est  efforcé  de 
vider  subtilement  de  toute  apparence  frauduleuse,  et  celui  attribué 
jusqu'en  août  1914,  par  chaque  numéro  de  V Action  Française^  à  la 
Cour  de  Cassation.  Celui-ci  risquait,  comme  limite  de  son  injustice 
possible,  d'innocenter  un  coupable  ^.  Le  faux  Henry  risquait,  comme 
limite  de  son  injustice  possible,  de  perdre  définitivement  un  innocent. 
Or  la  conscience  publique  a  toujours  jugé  ce  dernier  crime  beaucoup 
plus  grave  que  le  premier.  Le  salut  du  coupable  (par  exemple  s'il 
dénonce  ses  complices,  si  le  prince  lui  fait  grâce,  s'il  jouit  du  droit 
d'asile,  etc.)  a  été  prévu  par  beaucoup  de  législations.  Aucune  n'a 
admis  comme  légalement  possible  la  perte  de  l'innocent.  M.  Maurras 
non  plus  d'ailleurs.  On  sait  que  Dreyfus,  quand  il  eût  été  déclaré 
innocent  par  arrêt  de  la  Cour  de  Cassation,  continua  à  être  coupable 
pour  les  anti-dreyfusards  d'avoir  été  le  drapeau  des  dreyfusards,  et 
même,  pour  certains  dreyfusards,  de  n'être  pas  dreyfusard.  Cette 
lutte  religieuse  rappela  à  bien  des  points  de  vue  une  autre  grande 
lutte  religieuse,  celle  du  jansénisme  au  XVI I^  siècle  :  ce  n'est  pas  la 
faute  de  M.  Paul  Desjardins  si  Pontigny  n'est  pas  devenu  un  Port- 
Royal,  et,  dans  le  paysage  de  passions  soulevé  du  haut  en  bas  de  la 
France,  le  bordereau,  comme  les  cinq  propositions,  ne  parut  plus  qu'un 
petit  point.  M.  Maurras  parle  quelque  part  de  sa  «  critique  concor- 
dante du  romantisme,  du  germanisme  et  de  la  révolution,  idées  juives 
ou  idées  suisses,  idées  antiphysiques  comme  nous  disions  encore,  ou, 
de  façon  plus  pittoresque.  Nuées.  L'analyse  de  ces  absurdités  fut  le 
principe  de  notre  résistance  aux  fables  dreyfusiennes  ^.  »  Quand  une 
Affaire  doit  s'envisager  à  ce  point  de  vue  idéologique  complexe  et 
vaste,  et  qu'elle  se  relie  à  tout  un  pan  de  l'histoire  humaine,  depuis 
les  migrations  des  Beni-Israël  jusqu'à  l'installation  en  France  de  la 


1 .  N'oublions  pas,  pour  réduire  à  sa  juste  portée  le  talisman  de  M.  Maurras, 
que,  pendant  tout  le  XIX"  siècle,  la  Cour  de  Cassation,  comme  l'ancien  conseil 
des  parties  dont  elle  est  l'héritière,  a  toujours  refusé  tacitement  de  s'en  tenir 
à  la  lettre  de  son  mandat.  Elle  a  interprété,  spécifié  la  loi,  elle  s'est  donné 
la  charge  d'élaborer  une  jurisprudence,  et  le  pouvoir  suprême  en  jurispru- 
dence se  confond  pratiquement  avec  le  pouvoir  législatif- 

2.  Kiel  et  Tanger^  p.  378. 


84 


VERS     L'ACTION 

famille  Monod,  qu'est-ce  que  deviennent  de  pauvres  questions  maté" 
rielles  comme  celle  de  chercher  à  grand  renfort  de  besicles  si  les  cinq 
propositions  sont  dans  VAugustinus  ou  si  Técriture  du  bordereau  est 
de  Dreyfus? 

Là  où  M.  Maurras  a  raison,  c'est  lorsqu'il  voit  dans  l'affaire  Dreyfus 
un  pinceau  de  lumière  jeté  sur  la  décomposition  de  la  France.  L'absence 
d'Etat  s'y  est  révélée  à  nu.-  Des  «  Etats  »  pour  employer  l'expression 
de  M.  Maurras  qui  les  limite  bien  arbitrairement  à  quatre,  ont  tiré 
chacun  de  leur  côté,  et  l'Etat  a  été  le  patient  écartelé.  Etat  militaire, 
obstination  de  la  corporation  des  officiers  à  soutenir  1'  «  honneur  » 
d'une  justice  en  pantalon  rouge  qui  ne  saurait  s'être  trompée,  et  fina- 
lement l'honneur  d'un  simple  bureau.  Etat  intellectuel,  dont  la  fonction 
est  de  construire,  de  défendre,  d'attaquer  des  flottes  d'idées  ou  d'abs- 
tractions rivales  et  d'enrégimenter  comme  dans  la  presse  de  la  marine 
anglaise  à  bord  de  ses  bâtiments  tout  homme  ou  toute  idée  qui  allait 
paisiblement  à  ses  affaires.  Etat  juif,  état  protestant,  état  maçon,  état 
métèque,  d'accord  —  Etat  catholique.  Etat  parlementaire.  Et  surtout, 
puisqu'il  s'agit  de  M.  Maurras  et. que  son  Etat  particulier  nous  inté- 
resse davantage.  Etat  des  journalistes.  L'Affaire  est  née  moins  des 
passions  propres  à  une  corporation  de  militaires  que  de  celles  parti- 
culières à  une  corporation  d'écrivains  quotidiens.  Son  atmosphère  fut 
créée  entièrement  par  un  journal,  la  Libre  Parole  qui,  très  lu  dans  le 
monde  militaire,  avait  complètement  remplacé,  dans  le  clergé,  de 
vieux  journaux  sérieux  comme  V  Univers  et  le  Monde.  L'antisémitisme 
qu'elle  créa  et  exploita  était  né  dans  le  monde  du  journal,  du 
théâtre,  des  livres,  des  professions  libérales  où  des  Juifs  occupaient 
une  place  remuante,  encombrante,  et  jouaient  des  coudes  dans  la 
poitrine  des  concurrents  ;  il  n'a  guère  de  racines  en  dehors  de  ce 
milieu.  La  création  de  campagnes,  le  lancement  d'  «  Affaires  »  est  une 
nécessité  vitale  pour  la  presse,  —  et  l'affaire  Dreyfus  fut  vraiment 
l'âge  d'or  des  journaux,  comme  l'année  de  l'influenza  fut  l'âge  d'or 
des  médecins.  N'oublions  jamais  que  M.  Maurras  est  journaliste, 
qu'il  a  l'information  et  la  déformation  de  son  milieu  professionnel, 
comme  tous  nous  gardons  celles  des  nôtres.  Le  P.  Descoqs,  écrivant 
un  livre  d'examen  sympathique  sur  l'œuvre  de  M  Maurras,  dit  : 
«  Comment  oublier  enfiîi  le  jugement  que  M.  Maurras  porta  naguère 
sur  le  faux  du  colonel  Henry  ?  Force,  décision,  finesse,  rien  ne  manqua 
au  colonel,  si  ce  n'est  un  peu  de  bonheur.  »  Et  le  P.  Descoqs  rappelle 
avec  énergie  qu'un  faux  est  un  faux,  et  que  saint  Paul  a  dit:  Non  faciamus 

85 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

mala  ut  ventant  bona.  M.  Maurras  estime  que  son  critique  s'est  placé 
au  point  de  vue  de  la  corporation  des  théologiens,  qui  n'est  pas  le 
sien  à  lui.  Le  P.  Descoqs,  membre  d'une  illustre  congrégation  ensei- 
gnante, s'est  placé  aussi  à  celui  de  l'éducation.  Accordons  tout  cela 
à  M.  MaurraSj  mais  n'oublions  pas,  pour  la  clarté  de  nos  idées,  que 
lui  aussi  appartient  à  une  profession  déterminée,  et  que  le  monde  des 
chapeaux,  des  morasses  et  des  bouillons  a,  comme  le  monde  des 
tableaux  noirs  et  des  thèmes  latins,  son  équation  personnelle. 

La  défense  du  colonel  Henry  s'expliquait  du  point  de  vue  d'une 
morale  de  partisan,  celle  dont  M.  Barrés,  dans  les  pages  de  Scènes  et 
Doctrines  du  Nationalisme  consacrées  au  procès  de  Rennes,  a  donné 
des  exemples  et  déployé  des  attitudes.  Du  point  de  vue  de  l'art  elle 
comporte  beaucoup  d'élégance  (on  peut  aimer  la  défense  de  Libri 
par  Mérimée)  et  elle  permit  à  M.  Maurras  de  faire  l'épreuve  de  ce 
que  peut  une  puissante  faculté  d'exposition  sur  une  opinion  hésitante 
et  moutonnière.  Sans  lui  l'affaire  Dreyfus  n'eût  été  peut-être  qu'une 
pièce  en  trois  actes  :  l'ayant  fait  rebondir  au  trois,  selon  la  formule 
sarceyenne,  ayant  rendu,  le  premier,  aux  antidreyfusards  une  bonne 
conscience  et  une  pugnacité  quand  même,  il  la  conduisit  au  cinq,  et, 
en  somme,  ne  la  lâcha  jamais.  L'affaire  Dreyfus  ayant  été  le  tournant 
décisif  de  sa  vie,  l'individualiste  retourné  qu'est  M.  Maurras  n'admit 
pas,  avant  la  guerre  du  moins,  qu'elle  ne  fût  point  le  tournant  décisif 
de  la  vie  française.  Mais  est-il  isolé  ?  Le  sub  specie  Dreyfusi  ne  marqua- 
t-il  pas  une  bonne  partie  de  sa  génération,  et  lui-même  n'a-t-il  pas 
fait  de  bien  justes  remarques  sur  le  cas  de  M.  Millerand,  ministre  de 
la  guerre  du  cabinet  Poincaré,  et  «  emporté,  balayé,  sur  la  simple 
apparence  du  soupçon  de  ne  pas  pratiquer  tous  les  rites  de  la  religion 
dreyfusienne  :  un  cas  de  conscience  véritablement  byzantin  posé  par 
le  seul  nom  du  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  sut  primer  ou 
couvrir  tout  souci  d'intérêt  public  ^,  » 

Sans  doute  faut-il  espérer  que  la  guerre  classera  l'Affaire.  Quand  on 
la  verra  avec  quelque  recul,  peut-être  estimera-t-on  qu'un  démiurge 
subtil,  homme  de  théâtre,  la  disposa  spécialement  pour  placer  la 
France  en  état  de  clarté  dramatique.  Après  avoir  joué,  tourbillon 
aspirant,  son  rôle  classificateur,  elle  apparut  intelligemment,  comme 
les  situations  de  Molière,  sans  issue.  Dreyfus  fut  condamné  deux 
fois,  la  première  fois  illégalement,  la  seconde  fois  absurdement  avec 

\é  Kid  et  Tanger,  p.  LXXIV. 

86 


Il 


VERS     L'ACTION 

des  circoBStances  atténuantes  pour  un  crime  qui  n*en  comportait  pas» 
(c'est-à-dire  que  les  juges  se  les  accordaient  à  eux-mêmes  pour  le 
cas  où  ils  se  seraient  trompés),  puis  toutes  les  cartes  étant  brouillées, 
la  Cour  de  Cassation  dut  le  réhabiliter  illégalement  et  le  Parlement 
faire  une  loi  spéciale  pour  lui  et  le  colonel  Picquart.  On  en  tirerait 
une  belle  illustration  du  chapitre  de  Montaigne  sur  les  lois.  Quand 
M.  Maurras  écrira  ses  Mémoires^  peut-être  le  recul  lui  permettra-t-iî, 
à  lui  aussi,  de  classer  l'Affaire. 

De  la  classer  dans  une  hiérarchie  de  causes.  En  tout  cas,  pour  ce 
qui  est  de  lui-même,  elle  fut  la  cause  efficiente  qui  le  conduisit,  en 
cette  grande  mobilisation  des  «  intellectuels  »,  de  l'intelligence  à  l'ac- 
tion. Avant  l'Afîaire,  M.  Maurras  avait  commencé  la  campagne  roya- 
liste sur  le  divan  doctrinaire  de  la  Gazette  de  France.  Et  jamais  il  n'eut 
plus  de  talent  que  dans  sa  longue,  libre  et  ondoyante  collaboration  à 
ce  vieux  journal  plein  d'élégance  et  de  tenue.  Il  a  raconté  lui-même 
comment  il  y  fut  amené.  Avant  d'entrer  à  la  Gazette^  M.  Maurras 
n'était  pas  un  inconnu  :  il  était  le  cinquième  membre  de  l'Ecole  Romane, 
et  il  tenait  auprès  du  pittoresque  Jean  Moréas  de  l'Enquête  hurétique 
la  place  du  jeune  Sainte-Beuve  auprès  du  Victor  Hugo  du  Cénacle. 
C'est,  paraît-il,  après  la  lecture  d'une  page  de  Démosthène,  —  cette 
page  sportive  sur  le  bon  athlète  et  le  bon  politique  qu'il  a  depuis 
colportée  avec  feu  comme  un  précieux  talisman,  —  qu'il  se  décida, 
sur  la  courtoise  invitation  de  M.  Janicot,  à  collaborer  au  vieil  organe 
monarchiste  fondé  par  Théophraste  Renaudot,  symbole  de  solidité 
et  de  perpétuité.  «  Ce  Démosthène  aidant,  il  se  demanda  s'il  n'y  avait 
pas  quelque  chose  de  profond,  d'éloigné,  d'à  long  ternie^  mais  d'utile 
et  d'unique  à  proposer  à  la  France  contemporaine  dans  le  sens  de 
prévoir,  de  parer  et  de  prévenir.  Pourquoi  pas  -"^  ?  » 

C'était  la  Monarchie.  Il  y  avait  Lien  des  chances  pour  que  l'idée  de 
M.  Maurras  naquît  et  mourût,  comme  l'idée  romane,  sur  un  divan 
à  cinq  :  la  Gazette  en  fournissait  les  coussins,  et  trois  fauteuils  d'un 
Louis  XVI  exquis  attendaient  dans  le  petit  salon  le  Comte,  le  Chevalier 
et  la  Marquise.  Pourtant  ce  ne  fut  pas  cela.  On  remarquait  chez 
M.  Maurras  un  tour  d'esprit  philosophique,  argumentateur  et  obstiné, 
et  cette  facilité  que  Jules  Lemaître  prisait  chez  lui  de  penser  par  idées 
liées.  Libre  de  parler,  avec  charme  et  persuasion,  à  la  Gazette,  de  tous 
sujets,  il  semblait  désireux,  par  une  démarche  naturelle  à  son  esprit, 

I .  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  339. 

87 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

d'abandonner  cette  liberté  où  il  se  trouvait  comme  dans  une  prison, 
et  de  se  limiter  plus  étroitement  à  un  sillon  plus  profond  et 
plus  fertile.  D'autre  part  le  public  qui  se  montrait  favorable  à  ces 
idées  n'était  point  tout  à  fait  celui  qu'on  aurait  pu  croire.  Elles  étaient 
accueillies  plutôt  avec  quelque  froideur  dans  le  vieux  monde  conser- 
vateur, qui  s'ouvrait  alors  au  ralliement  et  auquel  les  pensées  de 
M.  Maurras  apparaissaient  par  leur  côté  escarpé  et  paradoxal.  N'ou- 
blions point  d'ailleurs  qu'avec  quelque  souci  peut-être  de  vivre 
dangereusement,  ce  monarchiste  ne  dissimulait  point  son  paga- 
nisme et  parlait  avec  mésestime  de  tout  ce  qui  étant  chrétien  n'était 
pas  strictement  catholique.  Mais  il  était  goûté  des  lettrés,  et  dans 
certains  groupes  littéraires  intéressants,  comme  à  Aix  celui  des 
Pays  de  France  qui  réunissait  Joachim  Gasquet,  Georges  Dumesnil 
et  Louis  Bertrand,  l'arrivée  quotidienne  de  la  Gazette  était  impa- 
tiemment attendue. 

C'était  l'ombre  encore,  pourtant,  ou,  si  Ton  veut,  un  clair-obscur 
où  la  pensée  de  M.  Maurras  réunissait  pour  une  élite  toutes  ses  puis- 
sances de  fraîcheur  et  de  solidité  :  temps  de  la  musique  de  chambre. 
M.  Maurras  en  sortit  avec  cette  Affaire  Dreyfus  qui  l'accoucha  déci- 
dément à  la  place  publique  et  à  la  lumière  complète.  Il  en  sortit  à 
deux  reprises  éclatantes.  Ce  fut  d'abord  lorsque,  la  découverte  du 
faux  Henry  ayant  jeté  le  désarroi  dans  le  parti  nationaliste,  M.  Maurras 
s'élança  le  premier  dans  la  mêlée  pour  couvrir  le  colonel  auteur  du 
document  que  les  dreyfusards  rangeaient  parmi  les  faux. 

Ils  mettront  ma  vengeance  au  rang  des  parricides. 

Ce  fut  ensuite  lors  de  la  publication  de  Y  Enquête  sur  la  Monarchie  qui 
marque  un  tournant  dans  l'action  de  M.  Maurras.  UEnquêie,  conçue 
comme  un  dialogue  avec  des  amis  dont  on  sollicitait  les  réponses, 
devait  agir  nécessairement  par  la  vigueur  de  sa  dialectique,  l'éclat 
robuste  et  la  flamme  subtile  de  la  discussion.  Un  tel  livre  fait  évidem- 
ment grand  honneur  à  M.  Maurras,  mais  l'influence  d'un  tel  livre 
fait  un  honneur  plus  grand  encore  a  la  génération  qui  s'en  est  nourrie 
et  qui  sut  y  trouver  non  seulement  une  matière  politique  sur  laquelle 
penser,  mais  une  véritable  méthode  de  logique  par  laquelle  penser. 
Quelques  principes  simples,  mais  d'une  fécondité  indéfinie.  Il  y  avait 
à  cette  époque  des  partis  politiques  agissants,  des  luttes  politiques 
violentes,  il  n'y  avait  pas  de  doctrine  politique  qui  s'adressât  à  la 

88 


VERS     L'ACTION 

pensée,  Tintéressât  et  Texerçât.  Ou  plutôt  il  n'y  en  avait  qu  une,  le 
socialisme.  L*année  de  YEnquête  était  celle  précisément  où  Tinfluence 
du  socialisme  atteignait  son  point  le  plus  haut.  Le  cœur  de  laje  unesse 
battait  avec  lui.  Les  Universités  Populaires  s'étaient  épanouies  subi- 
tement de  façon  étonnante.  Les  trois  quarts  de  TEcole  Normale  appar- 
tenaient au  collectivisme.  JJHumanité  débutait  avec  une  rédaction 
d'agrégés.  Le  petit  oratoire'  républicain  des  Cahiers  de  la  Quinzaine^ 
rue  de  la  Sorbonne,  marquait,  comme  la  pointe  d'une  aiguille  aimantée, 
les  directions  de  la  rive  gauche. 

Dix  ans  après,  changement  complet.  Toute  la  substance  pen- 
dante du  socialisme,  à  laquelle  le  verbe  sonore  de  Jaurès  donnait  un 
corps  apparent  comme  cette  nuée  qu'embrassait  Ixion  s'est  écoulée, 
a  disparu.  Il  ne  reste  qu'un  parti  dont  la  place  intellectuelle  est  devenue 
très  faible  dans  le  temps  même  où  sa  place  parlementaire  s'accroissait 
si  vite.  Aujourd'hui  il  n'y  a  pas  besoin  d'être  royaliste  pour  constater 
que  la  doctrine  de  M.  Maurras  est  la  seule  qui  réunisse  un  public, 
une  jeunesse  autour  d'idées,  autour  d'une  idée.  Dans  V Action  Fran" 
çaise  et  la  Religion  Catholique^  parue  en  1913,  M.  Maurras  pouvait 
écrire  avec  droit  :  «  Voilà  quinze  ans  que  nous  sommes  les  seuls  con- 
servateurs à  connaître  ce  phénomène  d'avantages  et  d'accroissements 
continus.  »  et  «  Le  ton  du  jour  est  d'invoquer  l'autorité,  la  continuité, 
l'ordre,  l'organisation  prôfessionrielle,  en  bref  le  contre-pied  du  for- 
mulaire libéral.  Le  prestige  perdu  par  la  Révolution  est  allé  à  la  tradi- 
tion, l'activité  perdue  par  les  idées  démocratiques  anime  aujourd'hui 
les  doctrines  que  Ton  peut  appeler  archistes.  Cela  est  l'œuvre  propre 
de  V Action  Française  ^.  »  Mais  V Action  Française  est  un  peu  aussi 
l'œuvre  de  cela. 

Quelle  qu'ait  été  dans  l'influence  et  dans  l'action  de  M.  Maurras 
la  part  de  son  idée  monarchique,  en  tous  ses  caractères  d'unité,  de 
simplicité,  de  fécondité,  je  crois  que  cette  idée  n'aurait  donné  que 
des  fruits  mal  venus  si  les  livres  de  M.  Barrés  ne  leur  avaient  ouvert 
la  voie,  ne  les  avait  sollicités  et  provoqués  à  la  lumière.  Il  serait 
exagéré  de  dire  que  M.  Barrés  a  formulé  une  philosophie  nationaliste. 
Mais  enfin  l'auteur  d'Un  Homme  Libre  et  des  Déracinés  a  créé  par 
^ces  deux  livres  dans  toute  une  génération  l'état  d'âme,  les  dispositions 
sentimentales  et  l'orientation  intellectuelle  dont  devaient  bénéficier 
Trois  Idées  Politiques  et  YEnquête,  Cela  d'ailleurs,  M.  Maurras,  dont 

1.  L* Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  4-5. 

89 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     M AU R RAS 

la  pensée  eut  de  si  beaux  jours  à  la  Cocarde  barrésienne  de  1894,  n'a 
pas  manqué  de  le  rappeler  lui-même,  et,  mieux  encore,  dans  VEti" 
quête  il  écrivait  : 

«  Ce  n*est  qu'une  petite  synthèse  à  déterminer.  Les  éléments  sont 
en  présence. 

«  La  royauté  doit  être  traditionnelle  :  il  y  a  justement  une  orientation 
toute  neuve  des  esprits,  favorable  à  la  tradition  nationale,  et,  comme 
dit  Barres,  aux  suggestions  de  notre  terre  et  de  nos  morts. 

«  La  monarchie  doit  être  héréditaire  :  il  y  a  un  mouvement  favorable 
à  la  reconstitution  de  la  famille,  fondement  de  l'hérédité. 

«  La  monarchie  doit  être  antiparlementaire  :  Le  parti  nationaliste, 
presque  tout  entier,  se  prononce  contre  le  parlementarisme  en  faveur 
d'un  gouvernement  nominatif,  personnel,  responsable. 

«  Enfin  la  monarchie  doit  être  décentralisatrice  :  un  puissant  mou- 
vement décentralisateur  se  dessine  et  grandit  de  jour  en  jour  dans  le 
pays  ^.  » 

L*idée  monarchique  donnait  son  sens,  son  but,  sa  définition  à  tout 
le  nationalisme,  qui  devenait  par  elle  intégral.  Pour  créer  ainsi  un 
mouvement  intellectuel,  pour  provoquer  une  réflexion,  réunir  un 
public  et  déterminer  une  action  autour  d'une  idée,  M.  Maurras  était 
désigné  par  deux  qualités  précieuses.  D'abord  la  netteté  d  intelligence 
qui  permet  de  concevoir  et  de  réaliser  solidement  cette  idée,  de  l'asseoir 
et  de  la  définir  complète  comme  un  sculpteur  fait  d'une  statue  achevée. 
Puis  l'idée  étant  ainsi  constituée  dans  son  Olympe,  comme  un  domaine 
spirituel  concret  et  parfait,  le  goût  de  la  mettre  en  relation  avec  les 
hommes  par  une  pente  abrupte  du  côté  des  principes,  inclinée  et 
douce  du  côté  des  faits.  Ainsi  Comte,  dont  M.  Maurras  rappelle  si 
souvent  le  tour  d'esprit,  se  déclarait,  en  une  ligne  froidement  pré- 
sentée par  lui  comme  un  vers  alexandrin 

Conciliant  en  faiU  inflexible  en  principe. 

En  principe  M.  Maurras  aime  la  discussion,  provoque  la  discussion, 
se  meut  en  elle  comme  dans  son  élément,  mais  avec  la  décision  et  la 
certitude  de  ne  pas  relâcher  une  ligne  de  ses  principes  ;  il  concevra 
la  discussion  ainsi  qu'un  moyen  de  prosélytisme  à  l'égard  d'autrui, 
jamais  comme  un  moyen  de  réforme  pour  lui-même.  Rien,  comme 

K  Enquête,  p.  181. 

90 


I 


VERS     L'ACTION 

on  voit,  des  idées  qui  présidaient,  impasse  Ronsin  ou  dans  les  Univer- 
sités populaires,  aux  rapports  intellectuels.  Mais  en  fait  Tauteur  de 
ÏEnquête  paraît  le  plus  insinuant  et  le  plus  subtil  des  fils  d'Ulysse. 
M.  Maurras  nous  restitue  dans  V Enquête  un  peu  de  cet  art  socratique 
qui  se  déploie  lorsque  Simmias  et  Cébès  ont  terminé  leurs  objections. 
Car  la  propagande  patiente  de  M.  Maurras  ne  prétend  pas  se  borner 
à  circonvenir  le  public  choisi-  de  VEnqaête.  Comme  Socrate,  cet  ennemi 
de  la  démocratie  est  un  parfait  démophile.  M.  Léon  Daudet,  dans  ses 
Souvenirs,  raconte  qu'il  ne  connaît  que  Paul  Bourget  pour  supporter 
les  raseurs  avec  autant  de  patience  que  M.  Maurras.  C'est  d'un  bon 
chef.  Dès  sa  vingtième  année,  M.  Maurras  ne  descendait  point  cher- 
cher dans  la  rue  populeuse  du  Dragon  le  décime  de  lait  qui  servait  à 
son  déjeuner  matinal  sans  expliquer  à  la  crémière  avec  une  éloquente 
dcueur  qu'il  fallait  rétablir  le  roi.  Comme  M.  Lavisse  se  félicite  en 
septembre  1914  d'avoir  été  véhiculé  de  l'Ecole  Normale  à  Flnstitut 
par  un  automédon  patriote,  M.  Maurras  sourit  et  ne  s*étonne  point  : 
«  Nous  nous  honorons,  observe-t-il,  d'avoir  de  nombreux  amis  dans 
la  corporation  des  cochers  ^.  »  C'est  en  effet  une  belle  et  harmonieuse 
courbe  d'action  que  de  séduire,  comme  Jean-sans-Peur  et  M.  d? 
Sabran  firent  des  bouchers  de  Paris,  ce  corps  de  métier  valeureux, 
mais  \  éhvément,  du  même  fonds  dont  on  se  propose  de  rendre  le  char 
de  l'Etat  à  son  conducteur  naturel. 

Le  passage  de  l'intelligence  à  l'action,  tel  qu'il  a  plu  à  M.  Maurras 
de  le  conduire,  peut  ne  pas  agréer  à  tous  les  esprits.  On  peut  regretter 
le  divan  de  la  Gazette.  Mais  enfin  n'oublions  pas  que  M.  Maurras 
est,  depuis  sa  jeunesse  extrême,  journaliste  quotidien  de  profession  et 
que  cette  profession  a  dû  nécessairement  le  mener  dans  ses  voies, 
qui  ne  sont  point  celles  d'un  homme  d'études  ou  d'un  contemplateur 
de  vérités  éternelles,  ni  celles  d'un  subtil  académicien  ou  d'un  amateur 
d'émotions  rares.  N'oublions  pas  que  son  idée  de  l'action  persévérante, 
immédiate  dans  son  entreprise,  à  long  terme  par  ses  résultats,  imf4i- 
quait  la  courbe  d'une  action  politique  complète,  avec  des  arguments 
pour  tous  les  cas,  pour  tous  les  esprits  et  même  pour  tous  les  corps, 
depuis  la  discussion  sous  les  platanes  d'Athènes  jusqu'à  Vargumentmn 
hacuUnum,  depuis  Pierre  Gilbert  et  M.  Jacques  Bainvitte  jusqu'à  la 
crémière  de  la  rue  du  Dragon  et  les  ckapeaa»c  cirés  de  VUrhame. 
Enfin  l'organisation  de  M.  Maurras  a  réussi,  et  certains  éléments  qui 

1 .  La  France  se  sauve  elle-même^  p.  202. 

91 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

n*agréent  point  à  des  délicats  excessifs  peuvent  fort  bien  avoir  été 
pour  elle  des  éléments  de  succès. 

L'essentiel  est  que  des  idées  réelles  se  soient  développées  et  soient 
devenues  vivantes,  que  tout  ce  fluide  et  ce  lumineux  aient  éclairé, 
baigné,  découpé  des  contours  harmonieux  et  solides»  Lumière  d*At- 
tique,  atmosphère  de  Provence  ont  pu  donner  à  M.  Maurras  une 
limpidité  d*esprit,  une  clarté  et  une  distinction  de  pensée.  Mais  une 
idée  romaine,  une  idée  française,  sont  pour  lui  des  réalités  extérieures, 
substantielles,  plastiques.  Le  Ziem  des  Martigues,  au  centre  de  sa 
fabrique,  en  se  tournant  à  droite  trouvait  la  lagune  de  Venise,  en  se 
tournant  à  gauche  le  Bosphore,  deux  mondes  de  brume,  d'humidité  et 
de  reflet.  M.  Maurras,  bien  moins  coloriste  que  dessinateur  et  sculpteur, 
des  deux  côtés  de  son  atelier  en  plein  air,  voit  faites  de  la  pierre  romaine 
et  de  la  terre  de  France  une  Idée  de  l'Eglise  et  une  Idée  du  Roi.  C'est, 
dans  son  esprit,  la  part  de  l'extérieur,  de  l'institution,  du  pe  manent. 
Ce  sont  ces  œuvres,  ces  réalités,  ces  solides,  qu'il  nous  appartient 
d'examiner. 


92 


LIVRE    III 


PIERRE    DE    ROME 


LA    BIBLE 


La  place  de  îa  question  religieuse  dans  la  pensée  et  dans  Tœuvre 
de  M.  Maurras  est  considérable.  Il  lui  a  consacré  entièrement  quatre 
volumes  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  la  Politique  Religieuse,  V Action 
Française  et  la  Religion  CatholiquCy  Le  Pape,  les  Catholiques  et  la  Paix, 
et  il  n'est  pas  un  de  ses  autres  ouvrages  qu'elle  n'occupe  de  façon  pré- 
pondérante. D'autre  part,  et  bien  que  M.  Maurras  ne  professe  pas  la 
religion  catholique,  ses  idées  ont  exercé  leur  principale  influence  dans 
le  monde  catholique.  Pour  des  raisons  de  doctrine  et  des  raisons  de 
tactique,  il  s'est  beaucoup  préoccupé  de  cette  influence.  Jusqu'ici  quatre 
livres  entiers  ont  été  consacrés  à  ses  idées,  l'un  bienveillant,  les 
trois  autres  hostiles  :  tous  quatre  émanent  de  prêtres,  le  P.  Descoqs 
l'abbé  Laberthonnière,  l'abbé  Lugan,  l'abbé  Pierre. 

L'attitude  religieuse  de  M.  Maurras  n'est  pas  très  originale,  maïs 
elle  est  fort  intéressante.  La  plupart  de  ses  idées  se  trouvent  chez 
Auguste  Comte,  mais  ne  paraissent  pas  lui  avoir  été  empruntées.  Elles 
sont  données  spontanément,  fruits  natifs  de  terroir,  dans  le  Chemin 
de  Paradis,  contes  philosophiques  que  M.  Maurras  écrivit  lorsqu'il 
n'avait  pas  dépassé  de  beaucoup  la  vingtième  année,  et  lorsque  l'in- 
fluence du  positivisme,  découvert  plus  tard,  ne  s'était  pas  exercée  sur 
lui.  Il  paraît  même,  ainsi  que  nous  le  verrons,  les  avoir  emportées  du 
collège  ecclésiastique  où  il  fut  élevé.  Elles  peuvent  se  résumer  en 
quelques  mots. 

D'un  riche  tempérament  qui  semblait  prédisposé  au  règne  de 
l'anarchie  et  de  la  passion,  et  qui  débuta  par  là,  M.  Maurras  fut  conduit 
à  la  haine  de  l'anarchie  et  à  la  passion  de  l'ordre  par  l'amour  des 
images  esthétiques  et  le  goût  des  belles  idées.  Il  ne  mit  de  l'ordre  en 
lui  qu'après  avoir  contemplé  du  dehors  les  figures  de  l'ordre,  et  l'ordre 
a  toujours  gardé  pour  lui  une  réalité  visuelle  extérieure,  plastique. 
Eloigné  par  cette  nature  morale,  presque  repoussé  par  cette  nature 
visuelle,  du  christianisme  qui  est  un  sentiment  intérieur,  une  réforme 
intérieure»  un  monde  intérieur,  M.  Maurras  était  porté»  au  contraire, 

95 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

à  admirer  dans  TEglise  catholique  romaine  une  image  monumentale 
de  Tordre.  Ayant  misé,  de  toutes  ses  puissances,  sur  le  tableau  de 
Tordre,  il  ne  pouvait  éprouver  pour  l'Eglise,  figure  de  Tordre,  que 
cette  admiration  de  connaisseur  ressentie  par  un  compagnon  maçon 
du  tour  de  France  devant  la  vis  de  Saint-Gilles. 

Sa  méfiance  vis-à-vis  du  christianisme  intérieur,  sa  confiance  dans 
l'Eglise  catholique,  M.  Maurras  les  a  conciliés  en  formulant,  dans 
ses  divers  écrits,  une  somme  du  christianisme  non  intégré  en  catho- 
licisme et  une  somme  du  catholicisme  en  tant  qu'il  impose  à  tous  les 
éléments  esthétiques  et  moraux,  politiques  et  religieux  du  règne  humain 
sa  forme  romaine  et  sa  discipline  monarchique.  La  première  sonrime 
c'est  le  mal,  la  seconde  c'est  le  bien.  La  première  représente  le  désordre 
moral,  intellectuel,  politique,  la  diversité  et  l'individuel.  La  seconde 
représente  Tordre  politique,  intellectuel  et  moral,  l'unité  et  le  social. 
C'est  la  systématisation  rajeunie  de  certaines  vues  du  Cours  de  Politique 
Positive. 

Pour  en  traiter  selon  la  loi  d'unité  qui  est  la  vraie,  M.  Maurras 
unifie  la  première  somme,  la  première  table,  la  mauvaise,  à  l'image  et 
à  l'exemple  de  la  seconde,  la  bonne.  Comme  l'autorité  romaine  figure 
la  nef  de  Tordre,  la  Bible  hébraïque  est  la  pierre  sur  laquelle  est  bâtie 
la  maison  du  désordre.  De  là  dans  la  partie  négative  des  idées  reli- 
gieuses de  M.  Maurras  le  même  monarchisme  intellectuel,  la  même 
unité  que  dans  sa  partie  positive.  Caligula  voulait  que  le  peuple 
romain  n'eût  qu'une  tête,  afin  de  l'abattre  d'un  coup.  M.  Maurras 
donne  cette  tête  unique  à  l'objet  de  ses  haines  du  même  fond  dont 
il  en  impose  une  à  l'Etat  de  son  choix. 

Cette  tête  unique,  c'est  la  Bible,  où  celui  qui  Ta  écrite,  le  Juif. 
L'animosité  de  M.  Maurras  contre  l'un  et  l'autre  a  deux  sources. 
Tune  terrestre,  l'autre  plus  idéale. 

D'abord  Tantisémétisme  qu'à  ses  débuts  littéraires  il  a  trouvé 
fleurissant  et  vivace  entre  les  pavés  du  boulevard  et  dans  la  presse  de 
droite.  Si  Ton  réfléchit  un  instant,  de  manière  toute  historique,  à  la 
nature  de  ce  mcyuvement,  on  s'aperçoit  qu'il  n'a  de  sens  et  d'existence 
qu'à  Paris,  et,  dans  Paris,  qu'il  est  plus  particulièrement  encore  limité 
aux  milieux  du  journalisme,  de  la  littérature  et  de  l'art.  Le  talent 
vigoureux  de  Drumont,  la  présence  de  financiers  juifs  au  centre  des 
scandales  de  Panama,  et  Ta^aire  Dreyfus,  malgré  l'agitation  qu'ils 
ont  provoquée,  n'ont  pas  réussi  à  l'étendre  de  façon  durable  dans 
l'ensemble  du  pays.  On  aurait  tort  d'en  conclure  qu'il  est  tout  factice. 

96 


I 


ft. 


LA     BIBLE 

Il  est  plus  ancien  et  durera  plus  longtemps  qu'on  ne  pense.  Il  a  sa 
raison  d'être  dans  ce  fait  que  Paris  est  devenu  la  grande  ville  cosmo- 
polite qui  a  succédé  aux  deux  premières,  Alexandrie  et  Rome,  et  que 
les  mêmes  causes  y  ont  produit  les  mêmes  effets.  Dans  ces  trois  milieux 
les  colonies  non  des  vrais  Hébreux,  dont  la  race  disparut  de  bonne 
heure  aussi  bien  que  celle  des  Athéniens  et  des  Spartiates,  mais  des 
Syriens,  Araméens  et  autres  Sémites  hébraïsés  qui  formèrent  les 
groupes  juifs  de  la  dispersion,  ayant  pris  avec  une  souplesse  étonnante 
le  pli  même  et  le  mouvement  intérieur  du  cosmopolitisme,  s'accrurent 
matériellement  et  moralement,  et  suscitèrent  contre  elles  des  haines 
vigoureuses,  un  antisémitisme  (lié  d'ailleurs  à  tout  un  vieux  duel 
méditerranéen.  Grecs  ccmtre  Phéniciens,  Carthage  contre  Rome)  qui 
acheva  de  les  cimenter.  De  là  des  massacres  de  Juifs  à  Alexandrie, 
auxquels  les  Juifs  répondent  là  où  ils  sont  en  nombre  comme  à  Chypre 
par  des  massacres  de  Grecs.  De  là  les  persécutions  impériales  contre 
Juifs  et  chrétiens  confondus.  Dans  ces  haines  et  ces  luttes,  un  rappro- 
chement, une  fusion  s'accomplissaient,  liée  elle  aussi  au  plus  vieux 
rythme  du  monde  méditerranéen,  à  l'entrée  des  cultes  phéniciens  en 
Grèce,  à  YOdyssée,  à  la  propagation  de  l'alphabet.  La  philosophie 
alexandrine,  le  christianisme  unissent  les  deux  génies  pour  en  faire 
le  génie  moderne,  mais  n'éteignent  point  l'esprit  de  guerre  autour  du 
peuple  inclassable  et  tenace.  A  la  suite  des  grandes  expulsions  de 
juifs  des  XV^  et  XVI®  siècles  les  villes  maritimes,  financières,  cosmo- 
polites les  accueillent  naturellement  :  alors  se  forment  les  colonies 
juives  de  Livourne,  Francfort,  Hambourg,  Amsterdam,  Marseille, 
Bordeaux.  En  1712  le  Spectateur  écrivait  d'eux  :  «  Ils  sont  devenus 
les  instruments  au  moyen  desquels  les  nations  les  plus  éloignées  sont 
mises  en  rapport  les  unes  avec  les  autres  et  l'humanité  est  assemblée  : 
f  s  sont  comme  les  boulons  et  les  rivets  d'un  grand  bâtiment,  qui, 
bien  q«e  peu  impoi^nts  par  eux-mêmes,  sont  indispensables  au 
maintien  de  l'ensemble.  »  Je  pense  devant  ces  boulons  et  ces  rivets  à 
la  vingtaine  de  signes  phonétiques  que  les  commerçants  phéniciens 
apportèrent  aux  Grecs  dans  le  creux  de  leur  main. 

On  aperçoit  alors  la  seconde  origine  de  l'antisémitisme  de  M.  Maur- 
ras.  La  première  était  tirée  de  ce  Landerrteau  journalistique  et  litté- 
raire qui  a  le  Napolitain  ou  le  Cardinal  pour  Café  du  Commerce.  La 
seconde  tient  évidemment  à  des  horizons  plus  vastes,  ceux  que  déve- 
loppe, au  centre  idéal  et  vivant  de  sa  pensée,  le  beau  mythe  et  le 
paysage  allégorique  de  VEtang  de  Marthe  et  les  Hauteurs  d*Aristarchè, 


97 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Tout  cet  apport  sémitique  représenté  par  la  Syrienne  constitue  pour 
lui  le  bloc  de  ce  qu'il  faut  condamner  et  rejeter  :  comme  Tunité  juive 
est  faite  d'un  livre,  ce  sera  d'abord  la  Bible,  ce  seront  ensuite  tous  les 
apports  juifs  et  toutes  les  reviviscences  bibliques.  Le  malheur  est 
que  nous  trouvons  cet  héritage  juif  tellement  dans  notre  sang,  dans 
notre  vie  individuelle  et  sociale  qu'il  faut  remonter  bien  haut,  très 
haut  pour  dénoncer  un  mal  qu'il  n'est  peut-être  plus  temps  tout  à 
fait  d'endiguer  avec  succès.  Ah  !  si  les  empereurs  romains  avaient 
voulu  I  «  Ils  ne  surent  point  la  guérir  (Rome)  des  lèpres  sémites.  » 
Le  sémitisme  c'est  «  un  convoi  de  bateleurs,  de  prophètes,  de  nécro- 
mans,  agités  et  agitateurs  sans  patrie  ».  Dans  une  cité  bien  faite  où 
Marthe  eût  débarqué,  «  un  magistrat  eût  questionné  notre  histionne 
sur  son  dieu  inconnu  et  mal  qualifié.  Ou  quelque  aréopage  lui  eût 
répliqué  sèchement  qu'on  l'entendrait  une  autre  fois.  Le  sourire 
public  aurait  consommé  la  justice  ^  ».  Des  abbés  ont  eu  la  grosse 
malice  de  lire  entre  ces  lignes  et  de  se  scandaliser,  et  M.  Maurras  de 
se  scandaliser  qu'ils  se  scandalisassent. 

M.  Maurras  tire  en  effet  de  cet  antibiblisme  forcené  la  principale 
raison  de  son  goût  pour  le  catholicisme.  M.  Maurras  qui,  en  s 'efforçant 
de  ramener  la  France  à  la  monarchie  traditionnelle,  est  sensible  à 
«  la  volupté  de  faire  quelque  chose  de  difficile,  mais  de  grand  ^  »• 
admire  sans  doute  que  l'œuvre  la  plus  grande,  la  construction  formi- 
dable et  parfaite  du  tout  catholique,  ait  été  aussi  la  plus  délicate  et  la 
plus  difficile.  Evidemment  Rome  païenne  aurait  peut-être  pu  extirper 
le  sémitisme  (ce  n*est  pas  M.  Maurras  qui  parle,  c'est  moi  qui  me 
permets  d'outrer  un  peu  sa  pensée  ^).  Mais  l'œuvre  de  la  Rome  catho- 
lique fut  bien  plus  dramatique,  plus  ardue  et  d'une  beauté  plus  savante. 
La  Bible  est  pour  elle  le  Hvre  saint,  le  peuple  juif  le  peuple  élu,  et 
«  douze  juifs  obscurs  »  ses  Apôtres,  mais  la  foi  catholique  «  ne  conclut 
pas  aux  bris  des  images,  ni  à  l'ignorance  publique,  ni  à  la  domination 
des  plus  vils.  Elle  respecte  la  nature  dans  ses  attributs  les  plus  beaux. 
Elle  concorde  avec  les  lois  fondamentales  de  la  société...  J'ai  toujours 
estimé  que  le  catholicisme  avait  sauvé  l'avenir  du  genre  humain.  Si 
je  disais  de  quoi,  M.  de  Lantivy  serait  probablement  choqué  *  ».  Il 

1 .  Anthinea,  p.  239. 

2.  Enquête,  p.  146. 

3.  Voir  V Action  Française  et  la  Religion  Catholique^  .p.  24* 

4.  La  Politique  Religieuse,  p.  23. 

98 


LA     BIBLE 

Ta  sauvé,  pour  M.  Maurras,  du  biblisme  et  du  monothéisme.  Il  a 
conservé  de  la  culture  antique  tout  ce  qui  pouvait  en  être  conservé. 
Il  a  filtré  la  Bible  par  le  contrôle  des  clercs  et  par  l'autorité  de  la  tra- 
dition. Par  lui  l'humanité  supérieure  a  été  gardée  du  monothéisme 
juif,  inoculé  à  dose  atténuée,  peut-être  un  peu  comme  M.  Maurras 
a  été  sauvé  de  l'anarchie  intérieure  contre  laquelle  son  tempérament 
a  dû  lutter  :  «  Le  catholicisme  propose  la  seule  idée  de  Dieu  tolérable 
aujourd'hui  dans  un  Etat  bien  policé.  Les  autres  risquent  de  devenir 
des  dangers  publics...  Depuis  que  ses  malheurs  nationaux  l'ont  affranchi 
de  tout  principal  régulier  et  souvent  de  tout  sacerdoce,  le  Juif,  mono- 
théiste et  nourri  des  prophètes,  est  devenu  —  M.  Bernard  Lazare  et 
James  Darmesteter  ne  nous  le  cachent  point  —  un  agent  révolution- 


naire ^. 


Je  laisse  de  côté  la  critique  propre  du  monothéisme,  incorporée  de 
près  aux  idées  religieuses  personnelles  de  M.  Maurras,  et  que  nous 
retrouverons  en  son  temps.  Mais  le  tour  dialectique  par  lequel  il 
emploie  au  service  direct  de  l'Eglise  romaine  sa  haine  de  la  Bible  et 
du  biblisme  n'est  pas  dépourvu  d'ingéniosité.  Il  en  fait  un  argument 
en  faveur  du  monarchisme  religieux,  une  objection  contre  toute  ten- 
dance à  l'autonomie  nationale  en  matière  de  religion.  Dans  l'Eglise, 
selon  lui,  toute  autorité  enlevée  au  pape  passe  au  livre,  toute  perte 
de  l'autorité  romaine  profite  à  l'autorité  de  la  Bible,  à  sa  lettre,  «  et 
cette  lettre,  qui  est  juive,  agira,  si  Rome  ne  l'explique,  à  la  juive  ». 
Rome  est  notre  rempart  contre  le  judaïsme  :  «  En  s 'éloignant  de  Rome, 
nos  clercs...  vous  feront  cingler  peu  à  peu  vers  Jérusalem.  Le  centre 
et  le  nord  de  l'Europe,  qui  ont  déjà  opéré  ce  recul  immense,  oiffrenl- 
ils  un  exemple  dont  vous  soyez  tenté  ?  Pour  éviter  une  autorité  qui 
est  essentiellement  latine,  êtes-vous  disposé  à  vous  séfnitiser  ?  Je  ne 
désire  pas  à  mes  compatriotes  la  destinée  intellectuelle  de  l'Allemand 
ou  de  l'Anglais,  dont  toute  la  culture,  depuis  la  langue  jusqu'à  la 
poésie,  est  infectée  d'hébraïsmes  déshonorants  ^.  » 

Au  contraire  «  le  trait  distinctif  de  notre  race,  dans  ses  heures  de 
puissance  et  de  perfection,  est  d'avoir  échappé  à  cette  influence  directe 
de  la  Bible.  Le  biblisme  de  Bossuet  a  traversé  le  prisme  grec  et  latin 
avant  de  s'épanouir  en  français.  Les  tragédies  bibliques  de  Racine 
ressemblent  aux  scènes  bibliques  de  Raphaël,  elles  se  jouent  devant 


L 


1.  Trois  Idées  Politiques,  p.  61. 

2.  La  Politique  Religieuse^  p.  392, 


99 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

un  portique  gréco-romain.  Notre  langue,  notre  pensée,  nos  arts,  bien 
qu'ils  aient  été  cultivés  et  développés  par  des  clercs,  sont  soustraits 
au  génie  sémite  ^  ». 

L'hébraïsme  de  Milton  est  déshonorant,  non  celui  de  Bossuet,  qui, 
lui,  est  filtré.  Mais  qu'y  a-t-il  de  plus  classique,  de  plus  plein,  de  mieux 
lié,  —  et  en  somme  de  plus  opposé  à  l'agglomération  et  à  la  succession 
mécanique  du  discours  dans  les  langues  sémitiques  —  que  les  grands 
morceaux  et  même  l'ensemble  du  Paradis  Perdu  ?  Je  trouve  le 
«  puritain  »  Milton  bien  plus  homérique  que  ce  grand  «  Italien  »  de 
Shakespeare  que  M.  Maurras  lui  oppose  complaisamment  comme  un 
égnie  non  sémitisé.  On  peut,  en  lisant  trois  assez  bons  livres  du 
P.  de  la  Broise,  la  Langue  Française  et  F  Ancien  Testament,  de 
Trenel,  la  Bible  dans  Bossuet,  la  Bible  dans  Victor  Hugo,  de  M.  l'abbé 
Grillet,  se  rendre  compte  de  ce  que  Thébréu  et  la  Bible  ont  transmis 
à  notre  langue  et  à  notre  littérature.  La  distinction  de  M.  Maurras 
entre  le  biblisme  enchaîné  des  Latins  et  le  biblisme  déchaîné  des 
Germains  est-elle  autre  chose  que  verbale  ?  Un  juif  converti  eu 
catholicisme,  puis  redevenu  israélite,  M.  Pol  Lœwengard,  a  montré, 
en  des  pages  bien  faites,  que  le  génie  de  Victor  Hugo  a  une  figure 
nettement  juive.  Je  ne  doute  pas  d'ailleurs  —  songeant  à  Vigny, 
aux  Harmonies,  a  la  Chute  d'un  Ange,  à  V Ahasvérus  de  Quinet,  au 
messianisme  de  Michelet,  —  qu'un  maurrasien  ne  vît  volontiers 
dans  le  romantisme,  comme  dans  la  ballade  de  l'apprenti  sorcier, 
les  esprits  sémitiques  remonter  et  travailler,  une  fois  les  disci- 
plines classiques  abolies.  L'hébraïsme  glisse  ici  sur  la  pente  du 
déshonneur.  La  Bible  est,  comme  le  «  Capharnaûm  »  si  bien  nommé 
du  pharmacien  Homais,  l'armoire  aux  poisons  où  Rome  seule  sait 
élaborer  des  remèdes.  C'est  là  que  cette  Emma  Bovary,  en  laquelle 
M.  Seippel  personnifie  la  France,  a  été  chercher  l'arsenic  dont  elle 
meurt.  M.  Maurras,  comme  le  docteur  Larivière,  arrive  en  brûlant 
le  pavé.  Si  c'était  trop  tard  ? 

«  On  croirait  à  lire  M.  Maurras,  remarque  le  P.  Descoqs,  qu'il  ne 
connaît  la  Bible  que  par  V Histoire  du  Peuple  d'Israël...  Si  M.  Maurras 
avait  étudié  la  Bible  par  lui-même...  il  n'est  pas  douteux  qu'au  lieu 
d'y  découvrir  un  foyer  d'anarchie  il  y  eût  bien  plutôt  retrouvé,  à  côté 
de  l'action  diyine,  le  perpétuel  effort  de  l'humanité  construisante.  » 
Même  sur  notre  XVII®  siècle  catholique  français,  ne  discernons-nous 

I .  Une  Campagne  Royaliste  au  Figaro,  p.  42, 

100 


LE     PROTESTANTISME 

pas  cette  «  musique  des  tentes  de  Sem»  sans  lesquelles  Iss  plus  aériennes 
parties  de  notre  âme  n'existeraient  peut- être  pas  et  je  ne  sais  quelle 
torpeur  nous  immobiliserait  ?  Dans  ce  Sermon  sur  l Unité  de  l Eglise 
qui  est  pour  la  France  comme  la  croisée  même  de  ses  branches,  ces 
tentes  de  Sem  représentent  l'Eglise,  —  l'impérieuse  mobilité  qui  sous 
l'ordre  même  du  grand  siècle  ne  lui  permet  jamais  la  paix,  ne  lui  donne 
cet  ordre  que  comme  le  repos  d'un  jour,  —  les  murailles  de  toile  qui, 
sur  la  durée  romaine  où  elles  campent,  conservent  les  nomades  esprits 
du  désert,  la  foi  aux  étoiles  et  à  l'espace,  les  formes  ployantes  comme 
transîpises  par  elle  à  la  cathédrale  gothique.  Quam  pulchra  tabernacula 
tua,  Jacob,  et  tentoria  tua^  Israël!  Le  croyant,  aujourd'hui,  n'écouterait 
pas  l'Evangile  debout,  le  rite  de  l'Eglise  ne  l'exigerait  pas  par  là  prêt 
à  partir  pour  répandre  la  parole  qu*eUe  lui  rappelle,  si,  en  mémoire 
de  sa  sortie  d'Egypte,  le  peuple  errant  et  tourmenté  n'avait  dû,  à  la 
Pâque,  manger  debout  Tagneâu  avec  les  herbes  amères,  tenant  son 
bâton  de  voyage  et  s 'étant  ceint  les  reins  pour  les  roiites  où  sa  destinée, 
demain,  l'appellera.  Et  l'extérieur  social  n'est  ici  que  l'enveloppe 
grossière  de  la  réalité  intérieure,  où  l'an  et  désigne  la  mort  :  «  S'arrêter 
satisfait  à  quelque  hauteur  que  ce  soit  de  la  religion,  dit  George 
Eliot,  est  une  preuve  terrible  qu'on  en  ignore  le  principe  même.  • 


II 
LE    PROTESTANTISME 


Dans  la  chaîne  du  mal  telle  que  la  conçoit  M.  Maurras,  la  Bible 
et  le  Juif  ne  forment  que  le  point  de  départ  ;  la  suite  en  est  constituée 
par  trois  disastres,  trois  maladies  qui  se  sont  engendrées  l'une  l'autre 
et  qui,  dans  la  mesure  où  elles  n'étaient  pas  combattues,  ont  vicié  le 
monde  moderne  :  Réforme,  Révolution,  Romantisme.  A  ces  trois  R 
M.  Maurras  n'oppose  point  nominalement  les  trois  C,  Catholicisme, 
Contre-Révolution,  Classicisme,  mais  c'est  bien  sous  ce  triple  aspect 
qu  apparaît  à  son  lecteur  l'ensemble  de  sa  doctrine.  Tout  s'y  rattache 


101 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

à  «  notre  tradition  catholique,  part  intégrante  et  dominante  de  la 
latinité.  Les  habitudes  de  lesprit  classique  en  font  ainsi  partie  ;  cette 
façon  de  concevoir  la  science,  les  lettres,  les  arts,  la  vie  de  société, 
les  disciplines  de  la  pensée  y  déterminent  le  goût  et  même  la  passion 
raisonnée  de  Tordre.  C'est  le  contraire  de  l'esprit  révolutionnaire  ^  ». 
Et  l'esprit  révolutionnaire,  c'est  une  Somme  chronologique,  un  bloc 
analogues  :  cela  va  de  Luther  à  la  Sorbonne  contemporaine,  en  passant 
par  le  puritanisme  anglais,  Rousseau,  la  Révolution  française,  le  roman- 
tisme français  et  le  pangermanisme.  Sauf  en  ce  qui  concerne  le  pan- 
germanisme, qui  n'existait  pas  de  son  temps,  le  même  bloc  se  retrouve 
chez  Auguste  Comte  qui,  dans  la  Politique  positive,  fait  commencer 
la  décadence  politique  et  morale  du  monde  moderne  à  la  Réforme  ;  ses 
jugements  sur  la  Révolution  comme  fait  sont  un  peu  confus,  mais  il 
s'attaque  avec  énergie  aux  idées  dites  delà  Révolution  ;  enfin,  s'il  ne  s'est 
guère  préoccupé  du  Romantisme,  il  n'a  pas  fait  entrer  une  seule 
œuvre  romantique  dans  la  Bibliothèque  positiviste  où  figurent  les 
chefs-d'œuvre  de  la  poésie  classique.  Sa  table  de  proscription,  et  sur- 
tout les  motifs  qu'il  en  donne,  sont  en  somme  les  mêmes  que  ceux 
de  M.  Maurras.  Et  l'origine  en  paraît  bien  claire  :  c'est  la  distinction 
raisonnée  établie  par  les  saint-simoniens  entre  les  périodes  organiques 
et  les  périodes  critiques  de  l'humanité.  Voilà  donc  le  point  où  s'amor- 
cent à  peu  près,  dans  cette  régression  et  ce  passage  du  flambeau,  les 
idées  de  M.  Maurras.  La  théorie  des  périodes  organiques  ébauchait, 
au  moment  même  du  Génie  du  Christianisme,  sentimental,  un  Génie 
du  Catholicisme,  politique,  dont  nous  trouvons  en  M.  Maurras  la 
forme  dernière. 

Le  protestantisme  fut  un  désastre  pour  l'humanité,  parce  qu'il 
rompit  l'unité  du  «  splendide  tout  catholique  »  et  parce  qu'il  installa 
partout  où  il  s'établissait  sous  une  figure  avouée  ou  déguisée  le  prin- 
cipe du  libre  examen  et  la  souveraineté  du  sens  propre.  M.  Maurras 
le  dénonce  sous  sa  forme  allemande  et  sous  sa  forme  française  ou  plutôt 
sous  les  traits  étrangers  qu'il  a  donné  à  la  France. 

C'est  du  protestantisme  qu'est  née  l'Allemagne  moderne,  c'est-à- 
dire  l'ennemi  de  tout  ce  qui  est  français,  de  tout  ce  qui  est  nous- 
même.  «  L'Allemand  déclare  s'être  senti  devenir  lui-même,  il  a  for- 
mulé la  définition  consciente  de  son  quid  proprium  au  jour  précis  où 
il  a  prononcé  sa  séparation  d'avec  les  principes  et  les  éléments  de 

1.  Le  Pape,  p.  253. 

102 


LE     PROTESTANTISME 

l'Europe  méridionale  ^.  »  Mais  l'âge  classique  français  a  dû  se  cons- 
tituer, comme  toute  grande  conscience  nationale,  d'une  façon  ana- 
loguec  Le  jansénisme,  qui  fut  au  XVII®  siècle  l'Acropole  de  la  France 
intellectuelle  et  morale,  n'est-ce  en  partie  une  retraite  du  catholicisme 
sur  des  éléments  français,  une  séparation  d'avec  l'Espagne  et  l'Italie  ? 
Pour  le  méditerranéen  qu'est  M.  Maurras,  je  comprends  que  se 
séparer  d'un  Midi  quelconque  soit  renoncer  à  la  lumière  humaine. 
Mais  les  séparations  de  ce  genre  ressemblent  beaucoup  à  celles  de 
corps  primitifs  à  quatre  membres  dans  le  mythe  du  Banquet.  Chaque 
moitié  recherche  celle  dont  elle  fut  séparée,  afin  que  la  réunion  soit 
plus  exquise  et  mieux  sentie  que  ne  l'eût  été  le  maintien  de  l'union. 
Félix  culpa,  aurait  dit  aussi  Gœthe  pendant  les  trois  ans  où  il  se  faisait 
à  Rome  une  culture  classique.  Prenez  cela,  évidemment,  cum  grano 
salis  :  la  Réforme  a  déterminé  en  partie  l'histoire  d'Allemagne  ;  les 
guerres  religieuses  qu'elle  a  d'abord  soulevées  ont  été  incontestable- 
ment un  mal,  mais,  dans  l'ensemble,  a-t-elle  été  un  mal  ?  C'est  ce 
qu'on  ne  saura  jamais,  puisqu'on  ne  saurait  comparer,  comme  le 
Sextus  Tarquin  de  Leibnitz  dans  le  palais  des  possibles,  le  monde  où 
elle  a  existé  et  un  monde  où  elle  n'aurait  pas  existé.  Et  n*en  est-il  pas 
de  même  de  tous  les  grands  mouvements  historiques.  Réforme,  Révo- 
lution, Rom.antisme,  —  et,  si  les  efforts  et  les  vœux  de  M.  Maurras 
étaient  couronnés  de  succès,  Contre-Réforme,  Contre-Révolution, 
Contre-Romantisme  ? 

Toute  invasion  d'idées  ou  d'hommes  qui  déborde  sur  la  France  est 
pour  M.  Maurras  une  invasion  protestante.  Un  chef  hussite  exigea 
qu'après  sa  mort  on  tannât  pour  un  tambour  sa  peau,  afin  de  continuer 
à  mener  de  quelque  façon  ses  fidèles  au  combat.  C'est  un  instrument 
de  ce  genre,  fait  avec  la  dépouille  de  Martin  Luther,  qui  dirige  vers  la 
France  toute  transgression  germanique,  en  lunettes  ou  casquée.  Avant 
la  guerre,  M.  Maurras  surveillait  d'un  œil  tout  particulièrement 
jaloux  «  l'échancrure  de  Genève  et  de  Coppet  ».  Depuis  1914  son 
attention  s'est  reportée  entière,  comme  il  est  naturel,  sur  la  maison- 
mère  des  «  idées  suisses  »,  la  grande  Germania.  La  grande  guerre  a 
dû  en  effet  mobiliser  tout  le  monde.  Comme  Diogène,  quand  les 
Corinthiens  s'agitaient  en  armes,  se  mit  à  rouler  son  tonneau  pour  ne 
pas  rester  oisif,  les  philosophes  se  sont  mis  à  faire  de  la  philosophie 
de  guerre  et  à  transposer  la  lutte  mondiale  dans  le  domaine  des  idées. 

l.LePûpe.  p.  254. 

103 


LES     IDÉES     DE     C  H  A  R  L  ES     M  A  U  R  R  AS 

M.  Maurras  les  conjure  à  présent  :  «  il  faudrait,  s'écrie-t-il,  tenir 
compte  du  fait  historique  et  moral  que  nous  avons  signalé  de  tout 
temps,  sur  lequel  nous  ne  cessons  de  revenir  depuis  six  semaines, 
depuis  que  M.  Emile  Boutroux,  à  qui  il  eût  appartenu  de  le  définir. 
Ta  négligé  sans  doute  en  vertu  des  raisons  d'État  du  régime.  Pour 
éviter  de  toucher  à  Kant,  demi-dieu  de  la  démocratie  libéraje,  pour 
éviter  un  autre  de  ses  patrons,  Luther,  M.  Boutroux  a  négKgé  de 
voir  ou  de  dire  l'essentiel  :  savoir  que,  dépuis  le  XVI®  siècle,  par  la 
doctrine  du  libre-examen  et  de  la  souveraineté  du  sens  propre,  l'Alle- 
magne, autrefois  participante  à  la  civilisation  européenne,  a  fait 
schisme,  puis  régression,  puis  un  vrai  retour  à  l'état  sauvage  ;  que  la 
science  de  l'Allemagne,  bénéficiant  de  la  vitesse  acquise,  s'est  déve- 
loppée d'une  part,  mais  que  sa  philosophie  théologique  et  morale  a 
été,  d'autre  part,  en  recul  constant,  car  llndividualisme  absolu,  tel 
qu'il  se  dessina  chez  Kant,  dut  aboutir  à  un  anarchisme  eflfréné,  chaque 
être  ayant  qualité  pour  faire  un  dieu  de  son  moi...  Ce  rapide  tableau 
est,  il  faut  l'avouer,  incommode  pour  ceux  qui  traînent  dans  leur 
bagage  le 'buste  de  Rousseau,  la  déclôration  des  Droits  de  l'homme  et 
les  idées  de  la  Révolution.  Mais  les  autres  êtres  humains  sont  libres 
de  voir  qu'aucun  trait  esquissé  n'est  faux  et  qu'il  contient  exactement 
l'explication  que  l'on  demande  ^.  »  Ce  «  rapide  tableau  »  est,  au  moins, 
rapide,  dans  un  ordre  où  on  ne  doit  s'avancer  qu'avec  la  pru- 
dence du  serpent.  Que  pensera  le  philosophe  Boutroux  de  cette 
conception  de  la  liberté  ?  M.  Maurras,  bon  traditionaliste,  n'est 
pourtant  pas  un  de  ces  voyageurs  sans  bagage  que  redoutent  les 
hôteliers,  et  il  porte  bien  dans  sa  valise  le  buste  de  quelqu'un,  la  décla- 
ration de  quelque  chose  et  les  idées  de  quelque  époque  :  en  serait-il, 
lui  aussi,  moins  libre  ?  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  le  contenu  de  ses 
malles  :  toute  la  vie  matérielle  et  spirituelle  de  l'Europe  moderne 
«  paraît  suspendue  au  point  de  savoir  qui  vaincra,  de  l'individualisme 
germain  venu  de  la  Réforme  et  de  la  Révolution  ou  des  idées  géné- 
rales qu'élabora  le  genre  humain  au  cours  d'un  mouvement  civili- 
sateur qui  trouva  ses  formules  les  plus  complètes  dans  le  catholicisme 
romain  ». 

Il  ne  me  souvient  plus  dans  quelle  cagna  de  la  Somme  je  lus  les 
pages  de  M.  Boutroux  auxquelles  fait  allusion  M.  Maurras.  J'en  lus 
d'autres  aussi,  en  même  temps  et  sur  le  même  sujet,  de  M  Bergson, 

1.  Le  Pape,  p.  239. 

104 


LE     PROTESTANTISME 

que  M.  Maurras  ne  rabroue  pas  moins  énergiquement.  Il  me  parut  que 
les  philosophes,  de  l'un  et  de  lautre  côté  des  Vosges,  donnaient  aux 
nations  en  guerre  des  dieux  idéaux  un  peu  arbitraires  et  exsangues  qui 
comme  les  dieux  troyens  combattissent  avec  eux  :  ciel  abstrait  de 
Flaxman  et  de  Cornélius.  Il  y  a  plus  de  substance  et  de  pâte  dans  la 
fresque  que  M.  Maurras  abat  en  grands  traits  non  tâtés,  substance  et 
pâte  faites  de  belles  passions  et  de  haines  vigoureuses,  et  si  M.  Albert 
Besnard  par  exemple  cherchait  des  conseils  en  vue  d*un  plafond  allé- 
gorique pour  quelque  Temple  de  la  Gloire  peuplé  d'images  de  la  grande 
guerre,  il  faudrait  l'envoyer  plutôt  à  M.  Maurras  qu'à  M.  Boutroux. 
Mais,  enfin,  celui-ci  a  consacré  une  partie  de  sa  vie  à  étudier  Kant,  et  s'il 
accumulait  autant  d'affirmations  hasardées  que  M.  Maurras  il  mettrait 
en  morceaux  son  tonneau  philosophique.  Le  «  recul  constant  »  de  la 
«  philosophie  théologique  et  morale  »  allemande,  par  exemple,  le  laisse- 
rait (plus  encore  qu'il  ne  l'aurait  trouvé)  rêveur,  lui  qui  se  souviendrait 
qu'il  n'y  a  eu  au  XIX^  siècle  de  grand  mouvement  théologique  qu'en 
Allemagne,  et  d'une  théologie  liée,  conformément  à  la  tradition  de  Mé- 
lanchton,  à  un  humanisme,  puisque  Schleiermacher  fut  le  père  de 
l'exégèse  platonicienne  et  que  Zeller  sortit  de  l'école  théologique  de 
Tubingue.  Et  la  philosophie  morale  peut-elle  vraiment  être  dite  autre 
chose  que  ce  qu'elle  est  depuis  Socrate,  ce  qu'elle  a  toujours  été  chez 
les  Grecs  et  chez  les  modernes,  l'appel  à  un  renouvellement  intérieur 
qui  doit  bien  être  individuel  ?  Dès  lors  les  trois  grands  courants  de 
philosophie  morale  au  XIX®  siècle  n'ont-ils  pas  coulé  avec  Kant, 
Schopenhauer  et  Nietzsche  ?  Que  M.  Maurras  réagisse  comme  un 
diable  sous  les  trois  gouttes  d'eau  bénite  de  ces  trois  noms,  je  l'admets, 
mais  alors  qu'il  biffe  de  sa  table  des  bonnes  valeurs  l'expression  de 
philosophie  morale,  et  qu'il  déclare,  au  sens  où  le  disait  Vaugeois  : 
«  Nous  ne  sommes  pas  des  gens  moraux  ». 

La  même  série  noire  sert  à  classer,  comme  les  haines  extérieures 
de  M.  Maurras,  ses  haines  intérieures.  «  Ni  la  Révolution  ni  le  Roman- 
tisme français  ne  s'expliquent  sans  cette  préalable  division  des  cons- 
ciences que  la  Réforme  nous  imposa,  et  qui  découvrit  nos  frontières 
intellectuelles  du  côté  du  Nord  et  de  l'Est  ;  or  le  Bloc,  et  toutes  les 
fureurs  dont  le  Bloc  est  le  père  sont  de  formation  romantique,  révolu- 
tionnaire et  conséquemment  protestante  ^.  »  La  Vache  à  Colas,  animal 
décidément  infernal,  est  le  cheval  troyen  dans  le  ventre  de  qui  tous  les 

î.  La  Politique  Religieuse,  p.  47. 

105 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

ennemis  de  M.  Maurras  se  sont  introduits  chez  nous.  Tout  le  Midi 
connaît  l'histoire  de  Jarjaye  de  Tarascon  qui,  s'étant  glissé  en  contre- 
bande dans  le  Paradis,  ne  voulait  plus  en  sortir.  Saint  Pierre  avait 
essayé  en  vain  de  la  menace,  de  la  persuasion,  des  promesses  :  rien  n'y 
faisait,  et  Tenfant  du  soleil  répondait  à  tout  par  le  :  J'y  suis,  j'y  reste. 
Le  pauvre  portier,  prévoyant  une  histoire  terrible,  s'arrachait  les  che- 
veux. Un  brave  saint  qui  passait  par  là,  et  qui  avait  voyagé  autrefois 
dans  le  pays  d'Arles,  tira  son  collègue  d'embarras.  Deux  ou  trois  anges, 
bien  stylés,  s'en  allèrent  crier  à  la  porte  :  Li  biou,  li  biou,  —  les  bœufs  I 
les  bœufs  !  Le  sang  de  Jarjaye  ne  fit  qu'un  tour,  il  s'élança  dehors, 
pendant  que  saint  Pierre  refermait  vite  la  porte  derrière  le  dos  de  l'indé- 
sirable. M.  Maurras,  en  qui  Faguet  distinguait  le  sens  de  la  tauroma- 
chie, a  toujours  prétendu  trouver  au  bout  du  Chemin  de  Paradis  les 
portes  gardées  par  l'apôtre  aux  grandes  clefs.  Je  ne  veux  pas  m 'im- 
miscer dans  ce  qui  a  dû  être  décidé  chez  Dieu  le  Père  à  son  sujet, 
mais  si  le  Chemin  de  Paradis^  qui  figure  déjà  dans  l'Enfer  de  la  biblio- 
thèque d'Action  Française,  devait  figurer  par  surcroît  dans  l'enfer 
de  là-haut,  et  si  M.  Maurras,  avec  sa  subtilité  de  fils  d'Ulysse,  parvenait 
à  introduire  dans  le  royaume  céleste,  l'Apologie  pour  le  Syllabus  à  la 
main,  sa  figure  païenne,  je  crois  bien  que  le  même  tour  pourrait  servir 
encore  et  que  le  cri  :  La  vaco  !  la  vaca  !  le  ferait  sortir  des  portes  célestes, 
plume  au  poing. 

Nous  toucherons  tout  à  l'heure  aux  réalités  de  fait  qui  sont  au  fond 
de  ces  idées  de  M.  Maurras.  Mais  on  trouvera  peut-être  beaucoup 
d'artifice  dans  cette  manière  de  créer  des  «  chaînes  ».  Je  pense  aux 
successions  logiques  analogues  établies  par  Brunetière,  avec  peine  et 
vigueur,  dans  ses  différentes  Evolutions  de  genre,  et  particulièrement 
dans  ÏEvolution  de  la  Poésie  lyrique  au  XIX^  siècle.  Rousseau  —-  qui 
est  décidément  d'un  bon  usage  comme  courroie  de  transmission  — 
servait  d'intermédiaire  entre  la  poésie  lyrique  du  XIX®  siècle  et  l'élo- 
quence de  la  chaire  au  XVII®.  On  remontait  alors  une  chaîne  qui  com- 
mençait comme  celle  de  M.  Maurras,  par  la  poésie  romantique  (Bien 
cela  I)  puis  continuait  par  le  citoyen  de  Genève  et  musicien  extrava- 
gant (Quand  je  vous  le  disais  !)  et  de  là  allait  s'amorcer  en  Jacques- 
Bénigne  Bossuet  (Ah  mais  non  !)  Evidemment  la  recherche  de  la 
paternité  en  cette  matière  n'est  pas  interdite.  Je  parlais  moi-même  tout 
à  l'heure  d'une  chaîne  possible  Maurras-Comte-Saint-Simon.  Tout 
cela  c'est  une  question  de  mesure  Libéralisme  et  jacobinisme,  libéra- 
lisme allemand  et  luthérianisme,  «  ces  choses  là,  dit  M.  Maurras,  se 

106 


LE     PROTESTANTISME 

tiennent  par  des  chaînes  de  rapports  infrangibles  ^  ».  Non  ;  par  ces 
fils  de  brouillard  emperlé  qui  réunissent,  un  matin  beau,  toutes  les 
tiges  d'un  champ.  Aucune  de  ces  chaînes  n'est  fausse,  toutes  sont  un 
moyen  de  mettre  en  ordre  des  idées,  et  la  critique  que  nous  en  faisons 
est  une  manière  de  constater  que  cet  ordre  reste  toujours  provisoire. 
Voici  quelques  lignes  qui  feront  peut-être  bien  saisir  la  façon  dont 
une  question  de  ce  genre  se  pose.  «  Rien  n'empêche,  dit  Comte  (cité 
par  M.  Maurras),  d'imaginer,  hors  le  notre  système  solaire,  des  mondes 
toujours  livrés  à  une  agitation  morganique  entièrement  désordonnée, 
qui  ne  comporterait  pas  seulement  une  loi  générale  de  la  pesanteur:  » 
Cette  imagination  du  désordre,  ajoute  M.  Maurras,  sert  d'ailleurs  à 
nous  faire  apprécier  mieux  et  même  chérir  (le  mot  revient  souvent) 
les  bienfaits  de  l'ordre  physique  qui  règne  autour  de  nous  et  dont 
nous  sommes  l'expression  la  plus  complète  ^.  Evidemment  l'esprit 
peut  tout  imaginer,  c'est-à-dire,  ici  tout  penser  comme  possible,  mais 
à  condition  que  ce  possible  n'implique  pas  contradiction.  La  même 
possibilité  d'un  monde  sans  lois,  de  nébuleuses  livrées  au  pur  hasard, 
a  été  soutenue,  du  point  de  vue  de  l'empirisme,  par  Stuart  Mill. 
Si  Comte  et  Mill  avaient  été  familiers  avec  le  Critique  de  la  Raison 
pure  ils  n'auraient  point  avancé  de  pareilles  possibilités,  qui  sont 
proprement  impensables  :  nous  ne  pouvons  rien  concevoir  d'existant 
sans  le  penser,  et  nous  ne  pouvons  rien  penser  que  selon  des  caté- 
gories, c'est-à-dire  selon  un  ordre  et  dans  un  ordre.L'homme  a 
besoin  d'ordre  et  son  intelligence  fait  toujours  de  l'ordre  ainsi  que 
M.  Jourdain  faisait  de  la  prose.  Les  chaînes  comme  celles  dont 
nous  avons  parlé  font  de  l'ordre,  en  supposant,  ainsi  que  le  veut  la 
méthode  cartésienne,  cet  ordre  même  entre  les  objets  qui  ne  se 
suivent  pas  naturellement.  Mais  ce  qui  est  aussi  intéressant  que  ce 
besoin  d'ordre  c'est  cette  «  imagination  du  désordre  ».  Pour  que  le 
désordre  soit  imaginé,  il  faut  nécessairement  qu'il  soit  imaginé  comme 
un  ordre  Qe  renvoie  à  l'analyse  célèbre  de  M.  Bergson).  Non  seule- 
ment, chez  M.  Maurras,  il  est  imaginé  comme  un  ordre,  celui  de  la 
fameuse  chaîne  Luther-Rousseau-Kant-Fichte-pangermanisme,  ou 
Luther-Rousseau-Kant-Bloc,  mais  c'est  un  diable  qui  porte  sa  pierre 
à  Dieu,  c'est  un  désordre  dont  l'imagination  sert  à  nous  faire  mieux 
apprécier  l'ordre,  et  qu'une  pia  fraus  analogue  à  la  phrase  impensable 

I.LePa)&e,  p.241. 

2.  U Avenir  de  rintelligence^  p.  126, 

107 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

d'Auguste  Comte  figure  comme  un  repoussoir  et  des  fonds  d*ombre 
derrière  la  lumière  de  l'ordre. 

M.  Maurras  qui  sent  le  besoin  de  penser  par  opposition,  comme 
Dante,  entre  blancs  et  noirs,  entre  guelfes  et  gibelins  (est-ce  un  peu 
de  ce  manichéisme,  plutôt  méridional,  qu'il  dénonce  chez  Hugo  et 
Michelet  ?)  donnerait  volontiers  de  l'être  à  son  ennemi,  pour  mieux 
s'affirmer,  s'éprouver  et  se  limiter.  Il  confronte  la  beauté  de  la  Civili- 
sation telle  qu'il  la  conçoit  à  la  Contre-Civilisation  telle  qu'il  l'imagine, 
comme  Auguste  Comte,  plutôt  sur  des  concepts  historiques  que  sur 
de  l'histoire  proprement  dite.  «  Avant  la  Réforme,  la  culture  romaine 
s'étendit  à  la  chrétienté  tout  entière.  La  Germanie  n'existait  point  à 
l'état  de  protestation  contre  cette  culture.  Il  y  avait  bien  des  sauvages 
et  des  sauvageries,  mais  il  n'y  avait  point  de  barbarie  constituée  comme 
aujourd'hui.  La  Civilisation  n'était  pas  contrefaite  ^.  » 

La  barbarie,  le  désordre  n'ont  pu  évidemment  se  constituer  et 
s'ordonner  que  par  une  certaine  présence  de  l'ordre.  C'est  surtout 
du  point  de  vue  de  l'histoire  de  France  que  M.  Maurras,  blanc  du 
Midi,  hait  le  protestantisme.  Il  le  hait  sans  doute  du  même  fond  dont 
il  est  monarchiste,  mais  enfin  il  le  hait  plus  —  historiquement  s'entend 
—  qu'il  n'aime  la  monarchie  traditionnelle.  «  J'aurais  ligué  pour  ma 
part  jusqu'à  la  conversion  du  roi  huguenot  et  non  au  delà  ^.  »  Evidem- 
ment il  eût  été  pour  la  France,  en  majorité  catholique,  aussi  rude  d'avoir 
un  roi  huguenot,  s'appelât-il  Henri  de  Navarre,  qu'il  fut  insupportable 
à  l'Angleterre  en  majorité  protestante  de  subir  Jacques  II.  Mais  il  lui 
fut  bon  de  posséder  un  roi  qui  eût  été  huguenot,  le  roi  de  l'Edit  de 
Nantes.  L'esprit  de  l'édit  de  Nantes  et  du  Béarnais  n'est  même  pas 
tout  à  fait  éteint  chez  M.  Maurras,  politique  qui  n'a  jamais,  que  je 
sache,  versé  dans  les  intempérantes  apologies  de  la  Révocation  com- 
mises autour  de  lui.  Dans  sa  Politique  Religieuse  il  a  écrit  sur  la  question 
protestante  soulevée  par  une  lettre  d'un  industriel  connu,  M.  Gaston 
Japy,  un  chapitre  d'une  singulière  pondération  et  d'une  grande  élo- 
quence qui  nous  fera  mieux  toucher  les  raisons  de  son  attitude  que 
d'autres  lignes,  de  polémique  plus  excessive. 

«  Peut-être  également  coupables  et  peut-être  également  innocents, 
les  hommes  se  sont  succédé  :  ils  ont  passé  et  ils  sont  morts,  se  dérobant 
à  toutes  nos  prises  ;  mais  l'idée  qui  les  anime  subsiste  ;  il  demeure 

1.  U Avenir  de  l Intelligence^  p.  223. 

2.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier^  p.  81. 

108 


LE     iPROTESTANTiSME 

nécessaire  de  les  juger.  De  quelque  forme  respectueuse,  affectueuse 
même,  qu'il  faille  envelopper,  devant  les  personnes  qui  croient  en 
cette  idée,  le  jugement  impersonnel  que  nous  devons  porter  sur  elle, 
il  est  impossible  de  l'arrêter  sur  nos  lèvres  et  de  le  glacer  sous  notre 
plume,  à  moins  de  donner  notre  démission  d'être  raisonnable,  d'animal 
politique  et  de  citoyen  prévoyant. 

»  Ce  n'est  pas  persécuter  les  protestants  que  de  compter  les  des- 
tructions nées  du  protestantisme  en  Europe.  Ce  n'est  pas  organiser 
les  massacres  et  provoquer  l'intolérance  que  de  constater  courtoise- 
ment cette  vérité  objective  que  le  protestantisme  a  pour  racines  obs- 
cures et  profondes  l'anarchie  individuelle,  pour  frondaison  lointaine 
et  pour  dernier  sommet  l'insurrection  des  citoyens,  les  convulsions 
des  sociétés,  l'anarchie  de  l'Etat.  ^  » 

Il  faut  donner  acte  à  M.  Maurras  qu'il  mène  un  combat  d'idées. 
Et  c'est  avec  un  juste  usage  des  termes  qu'il  prétend  le  mener  en  tant 
qu'animal  politique.  En  partie  par  nature,  en  partie  par  nécessité 
des  temps  où  il  lutte,  M.  Maurras  possède  un  cerveau  d'Etat,  pense 
avec  une  raison  d'Etat.  «  Politique  d'abord  »  et  «  Nous  ne  sommes  pas 
des  gens  moraux  ».  Tous  ces  termes  flamboyants  et  courroucés  qi^'il 
emploie  pour  désigner  les  tristes  résultats  du  protestantisme,  ces  pas- 
sages de  l'apoplexie  dans  la  privation  de  la  vie  où  conduit  la  folie 
luthérienne,  signifient  en  somme  l'usurpation  qu'étend  la  conscience 
individuelle  sur  le  domaine  de  l'Etat  et  sur  le  domaine  du  pouvoir  ou 
des  pouvoirs  spirituels. 

Mais  son  autre  grief  français  contre  le  protestantisme  est  plus  par- 
ticulièrement politique.  Il  regrette  que  catholiques  et  protestants 
n'aient  pu,  dans  le  passé,  se  tendre  la  main  comme  Crillon  et  Lesdi- 
guières  après  s'être  battus  tout  un  jour  sur  la  brèche  de  Sisteroru 
Aujourd'hui  il  est  trop  tard  pour  bien  faire.  Depuis  cette  épogue,  en 
effet,  «  catholiques  et  protestants  firent  bande  à  part,  et,  tandis  que 
les  plus  nombreux,  les  plus  puissants,  les  mieux  placés  continuaient 
le  large  courant  de  la  tradition  nationale  à  l'ombre  des  vieilles  églises, 
des  antiques  mœurs,  et  de  la  Royauté,  le  protestantisme  s'organisait 
aussi  en  province  distincte,  en  diocèse  moral  et  mental  tout  à  fait 
séparé,  sorte  d'ilôts  qui  ne  communiquaient  que  par  certains  ponts 
Ires  étroits  avec  le  reste  de  la  vie  française  :  mais  de  larges  chaussées, 
de  nombreuses  passerelles,  de  spacieuses  levées  de  terre  rejoignent 

1.  La  Politique  Religieuse,  p,  47, 

109 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

au  contraire  le  monde  huguenot  français  à  TAllemagne  (par  la  Suisse), 
à  la  Hollande,  à  l'Angleterre...  ^  » 

Ce  sont  des  faits.  M.  Maurras  veut  qu'on  les  constate,  et  non  qu*on 
en  cherche  la  cause.  «  C'est  une  manie  bien  libérale  d'évoquer  le  fan- 
tôme des  responsabilités  où  cette  notion  n'a  que  faire.  Il  est  toujours 
facile  de  charger  Louis  XIV,  d'inculper  Coligny.  »  L'Ulysse  de  Mar- 
tigues,  le  «  monstre  de  souplesse  !  »  C'est  peut-être  dans  l'histoire 
de  France  du  P.  Loriquet,  en  deux  petits  volumes  non  signés  où  ne 
se  trouve  pas  malheureusement  la  phrase  fameuse,  qui  au  moins  eût 
été  spirituelle,  sur  Buonaparte,  ou  bien  c'est  dans  le  manuel  de 
Mélin  que  j*ai  lu  autrefois  que  les  huguenots,  lors  de  la  Révocation, 
«  ne  rougirent  pas  de  porter  à  l'étranger  les  secrets  de  notre  industrie  ». 
De  la  même  encre  M.  Maurras  leur  reproche  les  chaussées,  les  passe- 
relles, les  levées  de  terre  qu'édifia  Louis  XIV  avec  son  confesseur 
pour  Vauban.  —  A  quoi  bon  chercher  des  responsabilités  quand 
il  n'y  a  qu'à  constater  des  {aits  ?  Ou  plutôt  faisons  un  marché.  Qu'on 
ne  parle  pas  de  Louis  XIV  et  je  ne  parlerai  pas  de  Coligny.  Et  j'y 
aurai  du  mérite,  car  vous  n'ignorez  point  que  ce  scélérat...  —  Pardon. 
Coligny  date  de  l'époque  où  les  protestants  et  les  catholiques  se 
battaient.  Les  guerres  de  religion  furent  atroces  de  part  et  d'autre, 
et  je  conviens  que  les  protestants  furent  politiquement  plus  coupables, 
en  ce  qu'ils  les  commencèrent.  Je  conviens  que  la  monarchie  devait 
surveiller  et  contenir  des  turbulents  qui  d'ailleurs,  une  fois  matés 
par  Richelieu,  avaient  cessé  d'être  dangereux.  Mais  enfin  l'Edit  de 
Nantes  et  celui  d'Alais  avaient  avait  donné  à  ces  fractions  de  la  famille 
française  une  charte  de  paijJ  religiêuée.  La  monarchie  de  Louis  XIV  a 
rompu  cette  charte,  elle  a  causé  par  la  Révocation  une  partie  des  mal- 
heurs de  la  France.  La  Révocation  s'est  traduite  par  les  ruines  matérielles 
que  vous  savez.  Elle  s*e8t  traduite  par  des  ruines  sociales  :  les  éniigrés 
protestants  appartenaient  aux  classes  moyennes,  garantie  de  stabilité 
pour  un  Etat,  comme  le  protestantisme  est  lui-même  une  classe 
moyenne  de  la  religion,  de  la  pensée  et  de  la  culture,  également  éloi- 
gnée de  certains  sommets  et  de  certains  bas-fonds  (il  est  intéressant 
que  le  protestant  Guizot  ait  été  le  théoricien  politique  et  le  ministre 
de  ces  classes).  Elle  s'est  traduite  par  une  ruine  diplomatique  et  mili- 
taire qui  a  arrêté  net  l'arrondissement  de  la  France  vers  l'Est.  Comme 
le  dit  Sorel,  elle  «  unit  l'Empire  k  l'Empereur...  Les  catholiques  d'Alle- 

I.  La  Politique  Religieuse,  p.  43.  ^ 

110 


LE     PROTESTANTISME 

magne  demeurèrent  unis  à  la  maison  d'Autriche,  et  les  protestants  se 
joignirent  à  eux.  La  terrible  guerre  qui  désola  l'Europe  de  1688  à 
1697  vit  l'Empire  coalisé  et  l'Europe  liguée  contre  la  France. 
Louis  XIV  y  perdit  la  Lorraine...  Il  y  perdit  aussi  les  alliés  de  la  France 
en  Allemagne  ^  »  mal  remplacés  par  la  clientèle  de  l'électeur  catholique 
de  Bavière  qui  ne  donna  jamais  que  des  mécomptes.  Fléchier  pouvait 
dès  lors  voir  dans  l'Oraison  funèbre  de  Turenne  «  l'Allemagne,  ce 
vaste  et  grand  corps  composé  de  tant  de  peuples  et  de  nations  diffé- 
rentes, déployer  tous  ses  étendards  et  marcher  sur  nos  frontières  pour 
nous  accabler  par  la  force  après  nous  avoir  effrayés  par  la  multitude  ». 
La  Révocation  fut  le  «  pouvoir  fédérateur  »  de  l'Allemagne.  Nous 
sentons  encore  aujourd'hui  les  conséquences  de  cette  grande  erreur 
monarchique.  Dès  lors,  au  cas  où  il  serait  vrai  que  le  protestantisme 
français  représenterait  un  élément  national  mal  rejoint  aux  autres, 
est-il  juste  d'en  accuser  ce  protestantisme  lui-même  qui  est  ce  que  l'a 
fait  une  politique  dont  il  a  été  le  premier  à  souffrir  ?  Est-il  juste  de 
séparer  les  effets  de  la  cause  ?  M.  Maurras  se  méfie  des  protestants 
à  cause  des  rancunes  historiques  qu'ils  ont  conservées  contre  l'an- 
cienne France.  Singulière  façon  d'y  remédier  que  de  chercher  à  y 
ajouter  d'autres  rancunes  «  en  extirpant,  non  pas  les  hommes  protes- 
tants qui  sont  de  nos  frères,  mais  l'esprit  protestant,  qui  est  notre 
ennemi  et  le  leur  ^  ».  Ainsi  un  candidat  déclarait  qu'il  faut  demander 
moins  au  contribuable  et  plus  à  l'impôt.  Observez  qu'une  cause  d'an- 
tagonisme social  fâcheux  est,  en  France,  précisément  ce  même  raisonne- 
ment appliqué  à  l'aristocratie  française.  On  lui  reproche  les  rancunes 
historiques  qu'elle  «  doit  »  avoir  contre  la  France  de  la  Révolution.  Au  : 
«  Le  protestant  sera  toujours  le  protestant  »  répond  un  «  Les  blancs  seront 
toujours  les  blancs  ».  On  contribue  à  créer  soi-même  le  mal  que  Ton 
dénonce,  et  l'on  y  contribue  volontiers.  Brunetière,  dans  une  discus- 
sion avec  Yves  Guyot,  se  plaint  d'un  procédé  de  polémique  qui  con- 
siste à  répondre  non  pas  à  ce  qu'a  dit  son  adversaire,  mais  à  ce  qu'il 
serait  nécessaire  qu'il  eût  dit  pour  qu'on  lui  répondît  victorieusement. 
(Il  me  semble  d'ailleurs  que  toute  discussion  glisse  nécessairement 
sur  cette  pente  savonnée.)  Etendez  cette  méthode  à  la  vie  politique, 
et  reprochez  à  un  groupe  les  sentiments  qu'il  doit  avoir  pour  justifier 
votre  vigilance  civique... 

1.  Recueil  des  Instmctiom,  etc.  (Autriche),  Intr.,  p.  12, 

2.  La  Politique  Religieuse,  p.  53. 

ilî 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

M.  Maurras,  blanc  du  Midi,  a  vu  de  la  tour  Magne  la  question  pro- 
testante. On  ne  saurait  juger  du  reste  de  la  France  par  les  arènes  de 
la  politique  nîmoise  et  par  les  passions  du  pays  des  biou.  M.  Gaston 
Japy,  à  une  lettre  de  qui  répondait  l'article  de  M.  Maurras  où  j'ai 
pris  ces  dernières  citations,  avait  toutes  raisons  de  s'étonner.  J'écris 
précisément  ces  pages  sur  M.  Maurras,  cet  hiver  de  1917,  à  Beaucourt, 
où  les  hasards  de  la  vie  militaire  me  fixent  quelques  semaines.  C'est 
le  siège  de  la  grande  famille  industrielle  des  Japy,  et  la  partie  de  la 
France  où  le  groupe  protestant  est  le  plus  dense.  Or,  dans  tout  ce 
pays  luthérien  de  Montbéliard,  la  question  protestante  n'existe  pas.  On 
tirerait  même  ici  des  faits  certaine  vague  confirmation  des  vues  de  Renou- 
vier  lorsqu'il  voyait  dans  la  protestantisat.on  de  la  France  un  moyen 
de  paix  sociale.  A  une  dizaine  de  kilomètres  de  Beaucourt,  la  famille 
Viellard  représente  comme  les  Japy  une  puissante  féodalité  industrielle. 
Les  Viellard  sont  catholiques  militants  et  grands  constructeurs  d'églises 
et  d'écoles  libres  ;  les  ouvriers  de  Morvillars,  où  notre  compagnie 
passa  le  dernier  été  à  élever  des  baraques  Adrian,  déclarent  en  général 
que  ce  n'est  qu'en  hantant  ces  églises  et  en  peuplant  ces  écoles  que 
l'on  obtient  avancement  et  faveurs.  Mais  il  est  indifférent  aux  Japy, 
cela  va  de  soi,  que  leur  personnel  fréquente  ou  ne  fréquente  pas  le 
temple,  l'église,  la  synagogue,  voire  même  la  mosquée  pour  laquelle, 
pas  loin  d'ici,  le  docteur  Grenier  menait  sa  réclame.  Les  Viellard  et 
les  Japy  sont  des  industriels  également  honorables  et  d'une  philan- 
thropie pareillement  active,  qui  appartiennent  les  uns  et  les  autres 
au  monde  conservateur  :  n'est-il  pas  vrai  cependant  que,  dans  la 
France  d'aujourd'hui  telle  que  son  histoire  l'a  faite,  le  protestantisme 
des  Japy  écarte  automatiquement  certaine  cause  d'antagonisme  ?  — 
Vérité  à  Beaucourt,  erreur  à  Nîmes.  —  Eh  je  sais  bien.  Raison  de  plus 
pour  que  M.  Maurras,  à  l'imitation  de  Frédéric  Amouretti,  tempère 
un  peu  de  Maistre  et  Comte  par  le  Bottin  des  départements. 

Mais  c'est  de  l'extérieur  plutôt  que  de  l'intérieur  que  Renouvier 
tirait  la  principale  raison  de  son  mouvement  utopique  et  uchronique. 
La  décadence  des  peuples  catholiques  et  la  prospérité  des  peuples 
protestants  au  XIX®  siècle  est  le  principal  argument  qui  paraît  infirmer 
les  vues  d'Auguste  Comte  et  de  M.  Maurras  ur  le  protestantisme 
instrument  d'anarchie,  de  désordre  et  de  faiblesse  sociale.  Depuis  la 
Réforme  qui  marquerait  le  principe  de  la  décadence  politique  de 
l'Europe,  les  faits  ne  semblent  point  marcher  dans  la  voie  qu'ont  cru 
discerner  les  auteurs  de  la  Politique  positive  et  de  la  Politique  Religieuse, 

112 


LE     PROTESTANTISME 

M.  Maurras,  dans  les  rallonges  qu'il  apporte  aux  exposés  de  Comte, 
n'en  est  pas  embarrassé. 

«  C'est,  dit-il,  en  se  recatholicisant  dans  une  très  large  mesure,  je 
veux  dire  en  appliquant  à  leur  système  certains  principes  de  politique 
empruntés  à  la  catholicité  que  jadis  la  Grande-Bretagne,  plus  récem- 
ment la  Prusse,  sont  revenues  à  un  état  de  puissance  civilisée  et  civili- 
satrice. On  ne  saurait  trop  engager  les  nationalistes  français  à  consi- 
dérer ces  exemples  et  surtout  à  ne  pas  les  comprendre  à  rebours  : 
ce  n'est  pas  d'avoir  rompu  avec  Rome,  c'est  d'avoir  plagié  certaines 
grandes  idées  romaines  et  françaises,  que  grandirent  Londres  et 
Berlin.  Les  nationalistes  français  qui  ne  verraient  pas  ce  grand  point 
risqueraient  plus  qu'une  faute.  Ils  commettraient  un  véritable  crime 
contre  leur  patrie,  traduisons  mot  à  mot,  contre  le  sang  des  pères, 
contre  les  os  même  des  morts  ^.  »  Ces  adjurations  pathétiques  tiennent 
la  place  des  preuves  dont  M.  Maurras  n'a  garde  d'étayer  ce  qu'il 
affirme.  «  Certaines  grandes  idées  romaines  »,  «  certains  principes  », 
cela  paraît  tout  le  contraire  d'idées  et  de  principes  bien  certains. 

D'autre  part  voilà  que  M.  Maurras  nous  explique  ailleurs  les  mala- 
dies des  pays  catholiques  par  l'infiltration  des  idées  protestantes, 
c'est-à-dire  de  la  Germanie  «  à  l'état  de  protestation  »  contre  la  culture 
romaine,  «  La  Grèce,  l'Espagne,  l'Italie  d'aujourd'hui,  la  Dacie  elle- 
même,  où  les  dialectes  latins  se  sont  gardés  assez  purs,  ont  été  plus 
subjugués  encore  que  notre  France  par  le  germanisme  des  cent  cin- 
quante dernières  années...  Dans  toute  1  Europe  méridionale,  la  haute 
société  représentée  par  les  cours,  les  compagnies  savantes  représentées 
par  les  universités,  ont  subi  la  civilisation  des  Anglo-Saxons  ou  se 
sont  rattachées  à  la  médiocre  demi-culture  des  Allemands  ^.  » 

Ainsi  les  pays  catholiques  seraient  en  décadence  simplement  parce 
qu'ils  sont  devenus  à  moitié  germaniques,  c'est-à-dire  protestants, 
et  les  pays  protestants  en  progrès  parce  qu'ils  se  sont  refaits  à  moitié 
catholiques.  Cela  me  paraît  ressembler  un  peu  aux  tours  de  passe- 
passe  de  Faguet.  Mais  alors  ?  Pater e  baculum  quem  ipse  tuleris...  Et 
quelles  sont  ces  idées  romaines  et  françaises  que  Londres  et  Berlin 
auraient  «  plagiées  ?  »  L'idée  centrale  du  patriotisme  anglais,  c'est 
précisément  la  haine  et  du  papisme  et  de  la  maison  de  Bourbon,  et 
ils  ne  les  ont  combattus  ni  avec  un  autre  papisme,  puisque  l'Angleterre 


1 .  La  Politique  Religieuse^  p.  274. 

2.  Le  Rçmantisme  Féminin»  p.  223. 


113 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

est  précisément  le  pays  de  l'Eglise  nationale  et  des  «  sectes  »,  ni  avec 
une  autre  maison  de  Bourbon  puisque  l'Angleterre,  à  qui  est  échue 
une  chaîne  de  rois  aussi  incohérente  et  mauvaise  que  la  nôtre  était 
en  général  excellente  et  suivie,  a  dû  se  constituer  plutôt  contre  ses 
rois,  tyrans,  papistes,  étrangers  ou  fous,  que  par  ses  rois.  Et  les  infil- 
trations anglo-saxonnes  dans  le  catholicisme  (Newman,  l'américa- 
nisme) et  dans  les  idées  françaises  (régime  parlementaire)  d'ailleurs 
déplorées  par  M.  Maurras,  sont  beaucoup  plus  évidentes  que  les 
înÉltrations  inverses,  Ainsi  M.  Lloyd  Georges  fut  longtemps  pour 

e  journal  de  M.  Maurras  (avec  cette  manie  potachienne  des  sobriquets 
qu'affectionne  V Action  Française)  le  «  prédicant  gallois  Lloyd  George  » 
et  M.  Maurras  ne  pouvait  pas  le  souffrir.  Il  prévoyait  que  «  l'Angleterre 
prédicante  et  biblomane  du  XVII ^  siècle  peut  reparaître  au  XX^,  mais 
à  condition  de  tout  compromettre  et  de  tout  gâcher  de  ce  qui  la  fît 
prospère  et  puissante^  ».  Ne  sont-ce  pourtant  pas,  évidemment,  des 
vertus  de  l'Angleterre  d'autrefois,  analogues  à  celles  dont  fut  cimentée 
l'armée  de  Cromwell,  qui  ont  désigné  Lloyd  George,  contre  le  vent 
parlementaire  anglais  lui-même,  comme  le  pilote  de  l'idée  anglo- 
saxonne  en  son  grand  péril,  en  même  temps  que  Clemenceau  achevait 

a  guerre  par  son  entêtement  de  bleu  de  Bretagne  ?  (Michelet,  dans  son 
TableaUy  loue  le  granit  celtique  d'avoir  toujours  fourni  à  la  France 
des  têtes  plus  dures  que  le  fer  de  l'étranger.) 

Et  la  Prusse  !  Suffit-il  que  les  Hohenzollern  aient  été,  comme  les 
Capétiens,  des  rassembleurs  de  terre  pour  qu'ils  soient  taxés  de 
«  plagiat  ?  »  L'origine  la  plus  apparente  de  la  grandeur  prussienne 
consiste  dans  une  idée  en  somme  protestante,  celle  de  la  liberté  de 
conscience.  Tandis  que  Louis  XIV,  et  des  princes  allemands  qui  se 
faisaient  gloire  de  l'imiter,  prétendaient  ne  plus  vouloir  chez  eux  de 
sujets  qui  ne  fussen  de  leur  religion,  et  ce  conformément  aux  droits 
des  rois  reconnu  à  Augsbourg,  les  Hohenzollern  souverains  d'un  pays 
pauvre,  rois  calvinistes  d'un  peuple  en  majorité  luthérien,*  peuplèrent 
leur  Brandebourg  et  leur  Prusse  avec  des  sujets  indésirables  pour  les 
souverains  fanatiques,  mais  très  désirables  pour  des  princes  qui  ne 
songeaient,  selon  la  formule  du  roi-sergent,  qu'à  faire  ein  Plus.  Si 
M.  Maurras  veut  dire  qu'ils  ont  en  effet  «  plagié  »  Henri  IV  et  que  la 
liberté  de  conscience  est  une  idée  françaine,  s'il  évoque  le  Béarnais 
et  Michel  de  l'Hospital,  j'y  souscrirai,  mais  le  dira-t-il  ?  Quand  les 


1.  Kiel  et  Tanger f  p.  142. 

114 


i 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

rois  de  Prusse  ouvraient,  comme  leur  basse-cour  à  la  volaille  fugitive 
des  voisins,  leurs  états  aussi  bien  aux  protestants  persécutés  par 
Louis  XIV  qu'aux  Jésuites  dissous  par  Ganganelli,  ils  colonisaient 
et  construisaient  la  Prusse  en  prenant  le  contre-pied  des  Français  et 
des  Romains  de  leur  temps.  Et  lorsqu 'Auguste  Comte  a  voulu  donner 
à  l'un  des  treize  mois  positivistes  un  nom  qui  symbolisât  l'Etat  mo- 
derne, ce  n'est  point  le  norrî  de  Louis  XIV  qu'il  a  choisi,  mais  celui 
de  Frédéric  II.  N 'est-on  pas  toujours,  en  bonne  politique,  le  «  pla- 
giaire »  de  quelqu'un  ? 

Il  y  a  dans  les  Amitiés  Françaises  un  chapitre  délicieux  sur  les  démêlés 
d'un  petit  garçon  avec  son  institutrice  allemande  au  sujet  de  l'âme 
des  bêtes.  Et  M.  Barres  conclut  :  «  Magnifique  docurnent  sur  l'origine 
des  guerres  de  religion  !  Une  fois  de  plus  la  répugnance  à  accepter 
une  étrangère  se  doublait  de  prétextes  ihéologiques.  »  M.  Maurras 
a  inversement  doublé  sa  théologie  d'une  répugnance  nationaliste  à 
accepter  l'étranger  tel  que  son  flair  le  subodorait  en  chaque  sectateur 
de  Calvin.  La  lutte  qu'il  engage  est  une  lutte  d'idées,  et  l'enjeu  de 
cette  lutte  est  le  pouvoir  spirituel  français.  Cette  question,  posée  par 
Saint-Simon  et  Comte,  de  pouvoir  spirituel,  M.  Maurras  l'a  profon- 
dément reprise  et  suivie,  et  c'est  du  point  de  vue  de  ce  pouvoir  seu- 
lement que  nous  apercevrons  les  vraies  raisons  qu'il  a  eues  de  «  liguer  » 
contre  le  protestantisme. 


LE   POUVOIR   SPIRITUEL 


L'idée  d'un  pouvoir  spirituel,  ou  plutôt  le  problème  du  pouvoir 
spirituel,  semble  avoir  occupé  depuis  longtemps  M.  Maurras.  Expli- 
quant une  phrase  qui,  dit-il,  ne  correspond  plus  à  sa  pensée,  au  sujet 
de  «  la  fâcheuse  scission  intervenue  à  l'ère  chrétienne  entre  le  pouvoir 
civil  et  le  pouvoir  religieux  »,  il  l'explique  ainsi  :  «  Ce  que  j'ai  le  plus 
admiré  de  l'unité  antique,  ce  n'était  pas  son  étatisme,  c'était  sa  théo- 
cratie, où  c'était  l'ordre  reliiP'ieux  qui  absorbait  l'ordre  civil.  »  (Etrange. 


115 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Les  collèges  sacerdotaux  n'avaient  à  peu  près  aucun  pouvoir  politique 
dans  les  cités  antiques.  Le  mot  comme  la  chose  de  théocratie  répugne 
absolument  à  la  langue  grecque  et  à  l'Etat  grec.  Le  Thésaurus  d'Es- 
tienne  ne  cite  qu'un  exemple  du  mot  ©soxpaTia,  employé  pour  la 
première  fois  par  l'historien  Josèphe  dans  son  livre  contre  Apion 
lorsqu'il  veut  exprimer  en  un  terme  grec  le  caractère  essentiel  de  l'Etat 
juif.  Et  c'est  du  côté  de  cet  Etat  juif  seulement  que  peut  se  donner 
carrière  l'admiration  de  M.  Maurras  pour  la  théocratie.  Mais  passons). 
Il  ajoute  :  «  C'est  de  mes  plus  anciennes  lectures  de  Lamennais  que 
m'était  peut-être  restée,  entretenue  par  les  fantaisies  fumeuses  de 
Renan,  cette  inclination  à  un  gouvernement  direct  de  l'esprit  pur, 
qui,  en  dernière  analyse,  devait  imposer  à  notre  planète  un  système 
analogue  à  celui  des  Jésuites  du  Paraguay  ^.  »  Illusions  qui  s'éva- 
nouirent, dit-il,  devant  «  l'usurpation  juridique  et  politique  des  Intel- 
lectuels ».  U Avenir  de  V Intelligence  «  montre  en  vingt  endroits  la  diffé- 
rence qu'il  faut  faire  entre  les  fonctions  d'influence  qui  sont  propres 
à  la  lumière  intellectuelle  et  l'action  matérielle  et  morale  de  l'auto- 
rité ». 

Auguste  Comte  avait  fait  cette  distinction  que  la  courbe  de  sa  vie 
intellectuelle  et  politique  a  permis  à  M.  Maurras  de  retrouver.  M.  Maur. 
ras  nous  dit  qu'il  a  été  de  l'une  de  ces  conceptions  à  l'autre,  de  celle 
l'jun  pouvoir  spirituel  avec  la  force  temporelle  à  celle  d'un  pouvoir 
spirituel  réduit  à  l'ascendant  lumineux  de  l'intelligence.  En  réalité 
il  a  oscillé  et  toute  idée  du  pouvoir  spirituel  doit  osciller  de  l'une  à 
l'autre. 

M.  Bougie,  ayant  un  jour  défini  le  mouvement  démocratique  «  la 
volonté  de  conformer  de  plus  en  plus,  en  poussant  aussi  loin  que 
possible  le  respect  des  personnes,  l'organisation  sociale  aux  vœux  de 
l'esprit  »,  M.  Maurras  observe  :  «  Il  manque  une  majuscule  à  ce  dernier 
mot  qui  est  tiré  de  Y  Apocalypse.  »  C'est  «  une  formule  de  mysticisme  ». 
L'idée  du  pouvoir  spirituel  selon  Comte  et  M.  Maurras  serait,  au 
contraire,  semble-t-il,  de  conformer  et  d'adapter  les  Vœux  de  l'esprit 
à  l'organisation  sociale,  ce  qui  implique  une  organisation  de  l'esprit  ; 
le  terme 'étant  sans  majuscule  entendu  au  sens  d'intelligence  humaine. 
Le  pouvoir  spirituel  serait  donc  non  le  pouvoir  de  l'esprit,  mais  le 
pouvoir  d'un  système  spirituel.  Un  système,  c'est-à-dire  un  ensemble 
organique  de  vérités,  de  principes,  et  non  un  droit  de  l'esprit  à  remettre 

1.  U  Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  135. 

116 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

sans  cesse  tout  en  question  en  le  faisant  passer  par  la  critique  indivi- 
duelle toute-puissante,  en  le  reprenant  dès  ses  racines. 

Mais  si  le  pouvoir  spirituel  ne  dispose  pas  de  moyens  matériels, 
directs  ou  indirects,  il  n'est  pas  un  vrai  pouvoir,  et  s'il  en  dispose, 
il  n'est  plus  un  pouvoir  purement  spirituel.  Et  toute  séparation  de 
pouvoirs,  dans  tout  état  social  ou  dans  toute  constitution  écrite,  reste 
théorique,  ne  s'applique  qu'à  des  limites.  Cela  dit  pour  expliquer 
qu'une  telle  question  admet  nécessairement  un  certain  flottement, 
et  que  le  terme  de  pouvoir  spirituel,  bien  que  sa  définition  soit  claire, 
comporte  pourtant  selon  les  cas  des  aspects  très  différents.  De  là  les 
ligures  peut-être  inattendues  que  nous  lui  verrons  prendre  au  cours 
de  cet  exposé. 

C'est  une  idée  familière  à  M.  Maurras  que,  la  démocratie  étant 
l'anarchie,  la  France  ne  fait  encore  figure  politique  que  parce  que  la 
République  est  conduite,  sous  figure  de  démocratie,  par  quatre  aris- 
tocraties qu'il  dénomme  les  Quatre  Etats  confédérés,  juif,  protestant, 
maçon,  métèque.  De  ces  quatre  Etats,  le  deuxième,  le  protestant, 
conduit  depuis  quarante  ans,  selon  M.  Maurras,  le  spirituel  de  la 
France.  Il  y  a  là  tout  un  côté  de  la  vie  politique  et  spirituelle  française 
sur  lequel  M.  Maurras,  par  la  grande  influence  qu'il  exerce  sur  la 
génération  actuelle,  force  d'ouvrir  les  yeux,  de  réfléchir  et  de  parler. 

Il  est  de  fait  qu'un  Etat  laïque  et  républicain,  surtout  dans  un 
pays  centralisé,  s'il  fait  profession  d'ignorer  tout  pouvoir  spirituel 
extérieur  à  lui  et  indépendant  de  lui,  est  ob  igé  d'assumer  lui-même  un 
pouvoir  spirituel.  Il  y  est  obligé  parce  que  la  République  n'est  pas 
donnée  seulement  comme  un  iait,  mais  comme  une  idée,  tout  aussi  bien 
que  le  royaume  de  Dieu  ou  la  Jérusalem  céleste,  et  qu'une  action  spiri- 
tuelle est  impliquée  dans  le  gouvernement  et  la  propagation  de  cette 
idée.  Il  exerce  ce  pouvoir  de  trois  manières.  D'abord,  anticlérical,  il  faut 
qu'il  lutte  contre  l'Eglise,  sur  son  terrain,  avec  des  arme;  comme  les 
siennes.  C'est  ainsi  qu'au  moment  de  la  catastrophe  du  Bazar  de  la  Cha- 
rité, le  P.  Ollivier  ayant  dans  un  discours  prononcé  à  Notre-Dame  rappelé 
les  doctrines  de  la  théologie  catholique  sur  le  péché  et  l'expiation, 
l'Etat  fit  afficher  dans  toutes  les  communes  de  France  une  réfutation 
de  ces  théories,  composée  par  le  président  Brisson,  et  lue  par  lui  sur 
le  siège  élevé  d'où  il  présidait  aux  débats  de  la  Chambre  des  députés. 
En  second  lieu  l'Etat  distribue  l'enseignement  secondaire  et  primaire  ; 

1.  La  Politique  Religieuse,  p.  216. 

117 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

il  expose  comme  vraies  certaines  doctrines  philosophiques  et  morales. 
Enfin  la  République  est  un  régime  parlementaire,  un  régime  où  l'on 
parle  et  oii  doit  fleurir  l'éloquence,  non  seulement  celle  du  genre 
délicératif,  mais  celle  du  genre  démonstratif  :  cette  dernière  surtout 
réclame,  pour  étofle  de  ses  plis  oratoires,  des  idées  générales.  (Observez 
d'ailleurs  que  ces  deux  dernières  formes  du  pouvoir  spirituel  ne  sont 
pas  particulières  à  l'Etat  français  :  en  Allemagne  le  pangermanisme 
était  naguère  doctrine  d'Etat,  et  Dieu  le  père,  nous  apprend  le  pro- 
fesseur Ostwald,  était  réservé  exclusivement,  pour  l'usage  oratoire,  à 
l'Empereur). 

La  deuxième  de  ces  trois  formes  du  pouvoir  spirituel  est  évidemment 
la  plus  importante.  Ce  pouvoir  spirituel  ayant  pour  instrument  une 
morale,  l'Etat,  représenté  souvent  par  des  hommes  de  haute  valeur, 
ne  pouvait  le  déléguer  qu'à  des  professionnels  de  la  culture  morale. 
Pour  plusieurs  raisons,  le  monde  protestant  était  prêt  à  fournir  le 
personnel  nécessaire.  N'étant  point  clérical  il  inspirait  confiance  aux 
anticléricaux  ;  n'étant  point  athée,  il  était  accepté  par  la  bourgeoisie 
bien  pensante  sinon  comme  un  bien,  du  moins  comme  un  moindre 
mal  ;  le  monde  protestant,  classe  moyenne  de  la  pensée,  de  la  religion, 
de  la  société,  se  trouvait  propre  à  prendre  le  gouvernement  de  l'éduca- 
tion publique.  Pendant  la  période  où  s'organisa  l'enseignement  républi- 
cain, les  directeurs  des  trois  enseignements,  ceux  des  grandes  écoles, 
les  professeurs  des  chaires  influentes,  les  auteurs  des  livres  scolaires 
ofiiciellement  propagés,  furent  protestants,  et  teignirent  à  leurs  nuances 
méthodes  et  principes  d'instruction. 

Or,  tandis  que  l'efficace  du  catholicisme  et  de  l'éducation  catholique 
consiste  dans  une  idée  de  la  hiérarchie,  dans  un  rangement  de  l'indi- 
vidu à  l'ordre  extérieur,  la  vertu  du  protestantisme  consiste  toute  dans 
la  valeur  morale  des  individus.  Un  très  grand  et  très  pur  protestant, 
Amiel,  écrit  en  parlant  de  la  France  :  «  Ces  races  disciplinées  et  sociables 
ont  une  antipathie  pour  l'indépendance  individuelle  ;  il  faut  que  chez 
elles  tout  dérive  de  l'autorité  militaire,  civile  et  religieuse.  Dieu  lui- 
même  n'est  pas  tant  qu'il  n'a  pas  été  décrété.  Leur  dogme  instinctif 
c'est  l'omnipotence  sociale  qui  traite  d'usurpation  et  de  sacrilège  la 
prétention  de  la  vérité  à  être  vraie  sans  estampille,  et  celle  de  l'individu 
à  posséder  une  conviction  isolée  et  une  valeur  personnelle  ^.  »  Et 
ailleurs  :  «  La  République  suppose  des  hommes  libres  ;  en  France  elle 

1.  Journal  Intime,  II,  p.  93. 

118 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

doit  se  faire  tutrice  et  institutrice.  Elie  remet  la  souveraineté  au  suffrage 
universel  comme  si  celui-ci  était  déjà  éclairé,  judicieux,  raisonnable, 
et  elle  doit  morigéner  celui  qui,  par  fiction,  est  le  maître  ^.  »  Aussi  les 
éducateurs  protestants  se  proposèrent-ils,  en  France,  de  mettre  Tenfant 
et  l'homme  en  état  de  juger  eux-mêmes,  d'exercer  leur  volonté,  de  se 
donner  une  vie  morale. 

On  a  certainement  attribué  une  influence  exagérée  à  la  morale 
de  Kant,  que  les  professeurs  de  l'Université  «  réfutaient  »  dans  leur 
cours  comme  ils  «  dépassaient  »  sa  critique,  et  tout  ce  qu'inspire  à  ce 
sujet  à  M.  Barres,  dans  les  Déracinés,  reste  très  fantaisiste.  (Je  discu- 
terai cela  ailleurs.)  M.  Maurras  allonge  démesurément  une  idée  juste 
lorsqu'il  écrit  :  «  Nos  kantistes  sont  les  directeurs  de  renseignement. 
Certains  livres,  certains  systèmes,  certains  noms  sont  proscrits  par 
eux  :  les  écoles  n'en  entendent  jamais  rien  dire...  Index  huguenot  et 
révolutionnaire  ^.  »  Ce  qui  est  exact,  c'est  que  du  kantisme  pris  dans 
son  ensemble  a  passé  dans  la  philosophie  universitaire  une  doctrine 
de  la  croyance.  On  peut  même  trouver  caractéristique  que  la  croyance 
fasse  le  titre  et  le  sujet  de  la  thèse  de  M.  le  recteur  Payot,  l'homme 
dont  l'influence  sur  le  «  spirituel  »  de  l'enseignement  primaire  a  été 
le  plus  considérable  (il  appartient  d'ailleurs  à  une  famille  protestante 
de  Chamonix.)  Une  raison  personnelle  s'est  opposée  peu  à  peu  à 
cette  raison  impersonnelle  que  l'éclectisme  de  Cousin  avait,  avec  un 
certain  flair  pédagogique,  établie  comme  un  terrain  neutre  ou  une 
plaque  tournante  entre  des  doctrines  que  l'enseignement  philosophique 
devait,  entre  WO  et  1880,  obligatoirement  respecter.  Or  le  protes- 
tantisme pouvait  trouver  dans  sa  nature  religieuse  le  principe  ou  l'équi- 
valent des  théories  de  la  raison  personnelle.  Le  philosophe  de  la  liberté 
et  du  «  personnalisme  »,  notre  plus  forte  tête  pensante  entre  Comte 
et  Bergson,  était  exactement  dans  la  logique  sociale  de  son  criticisme 
lorsque,  reprenant  une  idée  de  Quinet  (qui  en  sema  beaucoup)  il  se 
fit  inscrire  à  l'église  réformée  d'Avignon  et  commença  son  apostolat 
naïf  pour  protestantiser  la  France. 

Tout  cela  M.  Maurras  l'exprime  à  sa  façon  en  donnant  de  ce  pouvoir 
spirituel  cette  définition  : 

«  La  seule  doctrine  que  patronne  et  que  subventionne  cet  Index  est 
celle-ci. 


1.  Il,  l  p.  98. 

2.  Lm  Politique  Religieuse,  p.  216. 


119 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

a  II  y  a  au  monde  un  objet  respectable,  et  il  n'y  en  a  qu'un  :  l'homme 
Individuel.  La  société  n'est  une  «  chaîne  »  tolérable  que  parce  qu'elle 
peut  être  quelquefois  un  moyen  de  perfection  et  de  progrès  pour 
l'homme  individuel.  Celui-ci,  quel  qu'il  soit,  en  est  donc  le  but  ou 
l'excuse. 

((  Il  en  est  aussi  le  principe.  Toute  société  légitime  est  censée  résulter 
d'un  contrat,  d'un  libre  pacte  entre  les  personnes  conscientes,  rai- 
sonnables et  libres.  Elles  n'aliènent  pas  leur  liberté,  elles  les  juxta- 
posent, comme  de  petits  cubes  pareils,  égaux  de  taille,  de  dimension 
et  de  poids.  Cette  liberté,  cette  conscience  et  cette  raison  individuelles 
font  le  prix,  l'honneur,  le  bien  de  la  vie  ^.  » 

Il  y  aurait  peut-être  un  peu  à  redire  là-dessus.  Observons  qu'au 
moment  de  l'affaire  Dreyfus,  où  se  fixait  le  spiruel  de  la  France  démo- 
cratique, la  morale  enseignée  dans  les  écoles  primaires  et  secondaires 
avait  pour  base  un  petit  livre  de  M.  Bourgeois  appelé  Solidarité^ 
d'ailleurs  vide.  La  solidarité,  telle  que  la  définissait  cet  homme  d'Etat, 
était  fondée  non  plus  sur  un  contrat,  mais  sur  un  quasi-contrat,  et 
par  cette  fiction  juridique  on  pouvait  rejoindre  facilement  la  plus 
pure  orthodoxie  comtiste.  Il  me  souvient  fort  bien  que  dans  l'ensei- 
gnement secondaire  le  meilleur  moyen  d'avoir  de  l'avancement  était 
de  prendre  pour  sujet  de  discours  de  distribution  de  prix  :  la  Solidarité, 
et  de  pleuvoir  d'une  façon  grise,  une  demi-heure,  d'après  ce  thème. 
Ces  cinq  syllabes  figuraient  le  schibboleth  spirituel  qui  vous  intégrait 
à  l'Université  républicaine.  L'éloquence  démonstrative,  représentée 
par  son  chef,  montrait  le  chemin  :  chaque  discours  que  prononçait 
M.  Loubet  contenait  obligatoirement  ces  deux  mots,  qui  furent, 
comme  le  «  sensible  »  du  XVIII®  siècle,  toute  une  époque  :  «  solidarité  » 
et  «  les  humbles  ».  Si  un  superdreadnought  ne  s'appela  point  la  Soli- 
darité, c'est  peut-être  que  M.  Bourgeois  lui-même,  homme  de  goût, 
s'y  opposa.  A  la  même  époque  on  inaugurait,  sous  la  présidence  du 
général  André,  l'Auguste  Comte  de  la  place  de  la  Sorbonne,  sur  qui 
paraissent  aujourd'hui  avoir  déteint  tous  les  produits  de  la  boutique 
de  produits  chimiques  qui  lui  fait  face  :  image  peut-être  des  revendi- 
cations bigarrées  dont  son  œuvre  est  l'objet.  Le  pouvoir  spirituel 
tendait  doncfen  ce  temps  à  prendre  une  figure  assez  différente  de  celle 
qu'indique  ici  M.  Maurras. 

Le  solidarisme  du  sénateur  de  la  Marne  n'en  resta  pas  moins  un 

1.  La  Politique  Religieuse,  p.  216. 

Î20 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

pouvoir  spirituel  de  deuxième  zone.  La  bonne  et  authentique  marque 
demeure  dans  renseignement  philosophique  cette  doctrine  du  per- 
fectionnement, ce  culte  du  moi  auquel  il  arrive  d'ailleurs  tout  aussi 
bien  qu'à  celui  de  M.  Barres  de  trouver  son  chemin  de  Damas  social, 
et  même  (pourquoi  pas  ?)  national.  Evidemment  on  peut  faire  ici 
toutes  les  critiques  que  l'on  voudra.  On  peut  alléguer  avec  les  positi- 
vistes et  avec  M.  Maurras  qu'il  est  contradictoire  de  fonder  une  mora- 
lité commune,  une  conscience  nationale,  un  ordre  de  foi  unanime  sur 
la  vie  individuelle,  la  culture  intérieure,  le  sentiment  religieux,  la 
volonté  autonome.  Une  moralité  commune  implique  une  société  spi- 
rituelle réelle,  avec  un  support  matériel,  un  corps,  —  un  être,  Disu 
ou  Humanité  ou  Patrie,  spirituel  dans  son  espèce,  mais  visible  aans 
sa  manifestation,  supérieur  à  l'individu  qu'il  commande  logiquement 
et  à  qui  il  commande  réellement. 

Ce  qui  se  passa  à  l'époque  de  l'affaire  Dreyfus  est,  à  ce  point  de 
vue,  assez  typique.  Du  côté  républicain  l'affaire  fut  mise  en  mouve- 
ment par  l'arrêt,  l'examen,  la  réflexion  de  la  conscience  individuelle  : 
elle  fut,  pour  les  dreyfusards  de  la  première  heure,  une  question 
morale.  Mais  du  jour  où  Pecus  eût  lancé  des  pierres  dans  le  cabinet 
de  travail  de  M.  Bergeret  et  où  l'affaire  eût  agité  toute  la  France  au 
point  que  tout  le  monde  fût  d'un  côté  ou  de  l'autre,  l'idéal  moral  et 
individuel  fut  dessaisi  en  faveur  d'un  idéal  collectif,  d'une  doctrine 
sociale,  totale  «  catholique  »  au  sens  étymologique  du  mot,  le  socia- 
lisme. A  l'époque  où  Jaurès  était  l'Eminence  grise  du  ministère  Combes, 
où  VHumanité  débutait  avec  les  allures,  et  même  les  commandites, 
d'un  Temps  socialiste,  où  l'armée  ouvrière  défilait  avec  les  bannières 
rouges  devant  le  Triomphe  de  la  République  et  bousculait  Guy  et 
Contran  sur  les  pelouses  de  Longchamp,  le  socialisme  fournissait 
vraiment  à  la  République  un  pouvoir  spirituel  vivant  et  organisé.  Et 
cela  en  vertu  de  son  contenu  messianique,  de  tout  ce  qui  lui  constitue 
un  corps,  un  être,  une  étoffe.  République  en  arrivait  à  désigner  sim- 
plement socialisme  imparfait,  socialisme  du  dehors.  Le  nom  du  parti 
au  pouvoir  :  radical-socialiste,  qui  paraît  inepte,  était  en  réalité  très 
significatif,  le  premier  des  deux  mots  désignant  le  réel  et  le  temporel, 
le  second  l'idéal  et  le  spirituel.  L'affaire  Dreyfus  fut,  autour  du  socia- 
lisme et  dans  un  pays  à  la  fois  logique  et  nationaliste,  l'équivalent  de 
ce  que  sont  dans  les  pays  anglo-Scixons  les  revivais  à  la  Wesîey.  Le 
mouvement  des  Universités  Populaires  (quarum  pars  minima  fui)  par 
exemple  dont  l'histoire  serait  étonnamment  intéressante  (il  reste 

12] 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

encore  dix  ans  pour  récrire)  avait  pour  nous  sans  que  nous  nous  en 
doutions  tous  les  caractères  d'un  mouvement  religieux. 

Ainsi,  à  ce  tournant  de  l'histoire  française,  le  pouvoir  spirituel, 
représenté  par  les  professeurs  de  philosophie  et  par  ce  que  M.  Maurras 
appelle  le  cénacle  de  M.  Renouvier,  passa,  un  bon  moment,  entre 
les  mains  de  l'un  d'entre  eux,  devenu  chef  de  groupe  et  chef  religieux, 
Jean  Jaurès.  Cela  n'infirme  point  le  caractère  de  culture  individuelle 
et  de  perfectionnement  intérieur  que  présentait  d'ordinaire  leur  ensei- 
gnement :  soit  qu'ils  conseillassent  à  leurs  élèves,  avec  la  persuasion 
d'un  Lagneau,  de  sculpter  eux-mêmes  leur  propre  statue,  soit  qu'ils 
les  initiassent,  avec  Hamelin  et  Rauh,  à  la  dignité  délicate  de  la  per- 
sonne humaine,  soit  qu'ils  distillassent  pour  eux  avec  Bazaillas  l'essence 
fine  de  la  vie  intérieure,  soit  qu'ils  les  conduisissent  avec  Lachelier, 
Boutroux  et  Bergson  dans  les  plus  secrètes  salles  des  palais  d'idées. 
M.  Maurras  discerne  en  ce  pouvoir  spirituel  de  nos  modernes  philo- 
sophes l'influence  du  protestantisme,  et  il  a  tout  vu  arriver,  de  ses 
yeux,  par  l'échancrure  de  Genève  et  de  Coppet.  Mais  quel  besoin 
de  chercher  spécialement  ici  Madame  de  Staël,  Rousseau  et  ce  Calvin 
au  culte  de  qui  M.  Gabriel  Seailles  avait  voulu  parait-il,  en  Sorbonne, 
«  ramener  les  Muses  et  les  Grâces  décentes  ?»  Il  y  a  là  simplement 
une  nécessité  entière,  vitale,  et  en  définitive  professionnelle  de  toute 
philosophie.  Antique  ou  moderne,  c'est  toujours  en  valeurs  intérieu:  C3 
qu'elle  a  converti  les  réalités  extérieures.  Tous  ses  grands  mouvements, 
toutes  ses  révolutions  ont  consisté  à  approfondir  davantage  la  cons- 
cience, à  permettre  à  l'homme  de  se  connaître  mieux,  à  lui  présenter 
dans  sa  propre  personne  un  monde  dont  la  morale  intellectualiste, 
sorte  de  morale  professionnelle  des  philosophes,  figure  les  nombres  et 
les  lois.  Des  professeurs  de  philosophie,  devant  leurs  élèves  ou  devant 
leur  papier,  ne  peuvent  en  général  penser  que  selon  les  vieux  rythmes 
de  la  vie  philosophique,  tel^  qu'ils  se  sont  constitués  dans  les  écoles 
d'Elée  ou  d'Athènes.  Que  la  philosophie  se  soit  formée  contre  la  cité, 
comme  l'a  pu  montrer,  avant  l'affaire  Drej^us,  certaine  affaire  Socrate, 
ou  qu'elle  ait  essayé  de  reformer  la  cité  selon  ses  lois  abstraites  et 
idéales,  que  la  philosophie  moderne  soit  l'œuvre  du  déraciné  Des- 
cartes, du  juif  Spinoza,  du  rêveur  Malebranche,  de  l'Allemand  Leib- 
nitz,  du  Prussien  Kant,  et,  au  XIX^  siècle,  de  plusieurs  anglicans,  pro- 
testants et  juifs,  c'est  la  triste  vérité.  Mais  alors  réclamez  qu'on  revienne 
à  la  classe  de  logique  de  M.  Fourtou,  reprenez  la  campagne  à  laquelle 
s'amusa  jadis,  dans  la  Revue  Bleue,  M.  Vanderem,  «  Une  classe  à  sup- 

122 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

primer  »,  celle  de  philo,  et  envoyez  aux  Carrières  ces  agrégés  de  philo- 
sophie, ce  cénacle  de  M.  Renouvier,  desquels  en  les  temps  derniers 
de  sa  vie  Brunetière  se  plaignait  amèrement  parce  qu'ils  s'étaient 
refusés  à  prendre  au  sérieux  ses  fantaisies  de  parler  et  de  trancher  tout 
simplement  sur  Kant. 

J'entends  bien  que  M.  Maurras  ne  dénonce  jamais  un  mal  sans 
indiquer  le  remède  ou  tout  au  moins  sans  l'avoir  tout  prêt  dans  sa 
pensée.  Signalant  une  prétendue  conjuration  huguenote  dirigée  dans 
le  haut  enseignement,  contre  Fustel  de  Coulanges,  par  Gabriel  Monod, 
il  continue  :  «  En  philosophie,  notamment,  les  docteurs  et  commen- 
tateurs du  Kantisme  procédaient  aux  mêmes  savants  efforts  d'obscur- 
cissement et  recevaient  la  même  protection  de  l'Etat  pour  défendre 
l'honneur  de  la  Déclaration  des  droits  de  l'homme  que  menaçaient 
vers  la  même  époque  l'avènement  du  positivisme  français  et  la  Renais- 
sance du  thomisme  dans  les  chaires  catholiques.  Les  étudiants  en 
Sorbonne  ont  avoué  qu'il  y  avait  comme  une  tenture  abaissée  pour 
eux  au  devant  des  doctrines  de  Fustel,  d'Auguste  Comte  ou  des  anciens 
scolastiques  ^  ».  Je  puis  assurer,  en  passant,  M.  Maurras  que  les  étu- 
diants en  Sorbonne  qui  lui  ont  «  avoué  »  cela  ou  bien  l'ont  mystifié  ou 
bien  avaient  étudié  sur  les  banquettes  du  Balzard  et  de  la  Source  de 
préférence  à  la  salle  H  et  à  l'Amphithéâtre  Guizot.  C'est  l'exécuteur 
testamentaire  et  l'éditeur  de  Fustel  de  Coulanges,  M.  Camille  Jullian, 
qui  occupé  au  Collège  de  France  la  chaire  des  Antiquités  Nationales, 
et  les  ouvrages  de  Fustel  n'ont  jamais  été,  pas  que  je  sache,  bannis  de 
la  bibliothèque  de  l'Université  ni  de  ce  vieil  Albert  Dumont.  Auguste 
Comte  serait  mal  venu  à  se  plaindre.  Quand  on  créa,  au  même  Collège, 
l'enseignement  d*Histoire  générale  des  Sciences^  c'est  son  successeur, 
Pierre  Laffitte,  qui  fut  nommé  par  le  Ministre,  et  après  la  mort  de 
Pierre  Laffite,  c'est  un  autre  chef  du  positivisme,  M.  Wyrouboff,  qui, 
sans  y  être  le  moins  du  monde  désigné  par  sa  valeur,  et  simplement 
comme  représentant  de  la  rue  Monsieur-le-Prince,  se  vit  attribuer  la 
chaire  contre  Jules  Tannery.  Le  livre  le  plus  clair  et  le  plus  sympa- 
thique sur  la  philosophie  de  Comte  fut  écrit  par  M.  Lévy  Bruhl  et 
professé  en  Sorbonne  avant  d'être  publié.  Quant  aux  scolastiques,  ils 
n'avaient  jamais  été  à  pareille  fête.  Les  interlocuteurs  de  M.  Maurras 
eussent  été  accueillis  avec  joie  par  M.  Picavet,  titulaire  en  Sorbonne  de 
la  chaire  d'histoire  des  philosophies  médiévales,  et  ils  eussent  assouvi 

1 .  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pa*,  p.  95. 

123 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 
dans  l'érudition  de  ce  maître  leur  fringale  d'ancienne  scolastique.  il 
leur  eût  taillé  de  la  besogne,  il  leur  eût  enseigné  à  rechercher  cet  or 
que  Leibnitz  disait  caché  dans  le  fumier  de  l'Ecole,  il  leur  eût  indiqué 
du  saint  Thomas  à  éclairer,  du  Duns  Scot  inédit  à  publier,  des  thèses  à 
élaborer  aussi  savantes  que  la  sorbonique  de  M.  Gilson  sur  les  origines 
scolastiques  du  cartésianisme.  Mais  il  leur  était  plus  facile  évidem- 
ment d'aller  bourrer  les  crânes  de  leurs  parents  et  de  M.  Maurras  en 
leur  racontant  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  dans  une  Faculté  germanisée 
et  que  les  sorbonagres  tiraient  sur  tout  ce  qui  eût  intéressé  de  jeunes 
nationalistes  des  tentures  pleines,  comme  un  rideau  de  théâtre,  de 
réclames  en  faveur  des  Droits  de  l'Homme. 

Ces  polémiques  de  M.  Maurras,  qui  sont  d'un  homme  d'esprit,  ont 
mis  quelque  vie  et  quelque  couleur  sur  la  Montagne  Sainte-Geneviève, 
mais  le  positif  de  sa  pensée  importe  plus  que  sa  critique.  Des  dernières 
lignes  que  nous  avons  citées,  retenons  que  dans  une  Sorbonne  réorga- 
nisée a  la  royale,  il  verrait  avec  joie  que,  l'ancienne  Faculté  de  Théologie 
catholique  rétablie  dans  toute  son  autorité,  l'honneur  de  lui  faire  pen- 
dant et  de  partager  avec  elle  le  magistère  spirituel  fût  confié  à  une  pensée 
organique,  positive,  par  exemple  au  positivisme  ^.  M.  Maurras  a  d'ail- 
leurs signalé  lui-même  dans  ses  fortes  pages  sur  Comte  le  rapport  qui 
existe  entre  la  théorie  du  Grand  Etre  et  la  pure  ontologie  de  la  première 
scolastique.  M.  Maurras,  enfant  de  son  siècle,  éprouve  une  forte  ten- 
dance à  matérialiser,  à  convertir  en  institutions  les  directions  qu'a 
prises  sa  vie  intellectuelle.  On  s'expliquera  sa  conception  propre  du 
pouvoir  spirituel  en  songeant  qu'il  s'est  reconnu  dans  ce  Charles 
Jundzill,  dont  Comte  cite  la  lettre  en  tête  de  la  Synthèse  Subjective, 
Les  pages  qu'il  lui  consacre  sont  même,  si  nous  en  croyons  le  P.  Descoqs 
une  véritable  autobiographie  intellectuelle. 

«  Il  ne  croyait  plus,. et  de  là  venait  son  souci.  Oh  emploierait  un 
langage  bien  inexact  si  on  disait  que  Dieu  lui  manquait.  Non  seulement 
Dieu  ne  manquait  pas  à  son  esprit,  mais  son  esprit  sentait,  si  l'on  peut 
s'exprimer  ainsi,  un  besoin  rigoureux  de  manquer  de  Dieu  :  aucune 
interprétation  théologique  du  monde  et  de  l'homme  ne  lui  était  sup- 
portable... Seulement,  Dieu  éliminé,  subsistaient  les  besoins  intellec- 
tuels, moraux  et  politiques,  qui  sont  naturels  à  tout  homme  civilisé,  et 
auxquels  l'idée  catholique  de  Dieu  a  longtemps  correspondu  avec 
plénitude.  Charles  Jundzill  et  ses  pareils  n'admettent  plus  de  Dieu, 

1 .  Enquête,  p.  533. 

Î24 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

mais  il  îeuir  faut  de  Tordre  dans  leur  pensée,  de  Tordre  dans  leur  vie, 
de  Tordre  dans  la  société  dont  ils  sont  membres.  Cette  nécessité  est 
sans  doute  commune  à  tous  nos  semblables  :  elle  est  particulièrement 
vive  pour  un  catholique,  accoutumé  à  recevoir  sur  le  triple  sujet  les 
plus  larges  satisfaction.  Un  nègre  de  l'Afrique  ne  saurait  désirer  bien 
vivement  cet  état  de  souveraine  ordonnance  intellectuelle  et  morale 
auquel  il  n'eut  jamais  accès.  Un  protestant,  fils  et  petit-fils  de  protes- 
tants, s'est  de  bonne  heure  entendu  dire  que  l'examen  est  le  principe 
de  l'action,  que  la  liberté  d'examen  est  de  beaucoup  plus  précieuse  que 
Tordre  de  l'esprit  et  l'unité  de  l'âme,  et  cette  tradition,  fortifiée  d'un 
âge  à  l'autre,  a  effacé  de  son  esprit  le  souvenir  du  spîendide  tout 
catholique  ;  bien  que  sujet  aux  mêmes  appétits  d'unité  et  d'ordre  que 
les  autres  pensées  humaines,  il  n'est  pas  obsédé  de  l'image  d'un  paradis 
perdu  :  de  son  désordre  même  il  tire-  un  orgueil  bien  naïf  ^.  » 

Ce  paradis  perdu,  cette  institution  catholique  de  la  pensée,  de  la 
vie,  de  la  société,  il  est,  pour  l'âme  de  goûts  et  de  formation  catholique, 
mais  sans  Dieu,  deux  moyens  d'en  compenser  l'absence.  Ou  en  recons- 
tituer une  image  :  c'est  ce  que  fait  Auguste  Comte  dans  son  monument 
de  la  religion  positiviste.  Ou  en  composer  une  idée,  définir  le  «  spîendide 
tout  catholique  »,  le  «  paradis  perdu  »  dans  son  ciel  intelligible  et  plato- 
nicien, le  considérer  et  le  construire  du  dehors,  l'apercevoir  dans  un 
panorama,  le  proposer  comme  un  modèle,  un  type,  et  penser  soi- 
même  d'après  les  normes  qui  présidèrent  à  la  réalisation  de  ce  type. 
C'est  à  peu  près  ce  que  fait  M.  Maurras.  Tournant  qui  rentre  lui-même 
dans  un  genre  plus  étendu  et  que  nous  rendait  déjà  visible  ce  que  nous 
appelions  tout  à  l'heure  la  littérature  des  Génies.  Cette  idée  du  «  paradis 
perdu  »  c'est  l'idée  de  l'Amour  telle  que  la  dégage  dans  le  Banquet  le 
mythe  d'Aristophane.  Nous  aimons  ce  qui  nous  manque  plus  pathéti- 
quement et  plus  consciemment  que  nous  n'aimons  ce  que  nous  possé- 
dons. Il  faut  avoir  perdu  un  paradis  pour  éprouver  la  douceur  amère 
de  le  rêver  et  réunir  en  nous  les  forces  qui  nous  reconduiraient  vers  lui. 
Pour  toute  grande  réalité,  un  moment  vient  où  sa  beauté  faite  d'images 
suspendues  et  flottantes  se  répand  vers  son  dehors,  où  ses  valeurs 
se  proposent  et  se  définissent  par  ce  dehors.  Ce  sont  des  images  du 
dehors,  c'est  une  distribution  dans  le  passé,  pareille  à  celle  des  masses 
d'un  paysage,  qui  constituent  de  «  splendides  touts  »  .Le  spîendide  tout 
catholique  »,  ressemble  au  spîendide  tout  classique  et  au  spîendide  tout 

1.  U Avenir  de  r Intelligence,  p.  108. 

125 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MÂURRAS 

monarchique.  A  ce  spectacle  ordonné  du  dehors  s'oppose  toujours 
une  culture  de  dedans,  plus  en  puissance  qu'en  acte,  mal  composée 
encore,  mais  qui  prépare,  accumule  et  vit.  Entre  les  deux  sortes  de 
cerveaux  auxquels  correspondent  ces  deux  ordres  de  valeurs,  cloisons, 
méconnaissance,  incompréhension  nécessaires. 

Quoiqu'il  en  soit,  M.  Maurras  n'envisage  pas  lé  tout  catholique 
avec  une  simple  imagination  d'artiste.  Il  a  les  yeux  fixés  sur  lui  comme 
le  Démiurge  de  Timée  a  les  yeux  fixés  sur  les  Idées,  pour  travailler 
d'après  lui,  pour  modeler  sur  le  précédent  de  cette  réussite  unique  le 
pouvoir  spirituel  que  sa  fonction  d'écrivain  lui  donne,  à  lui  aussi,  le 
devoir  de  rechercher  et  d'exercer  en  cette  période  d'interrègne  et  de 
libre  examen  dont  il  est  bien  forcé  de  respirer  l'atmosphère  et  de 
subir  les  nécessités.  Ainsi  un  socialiste  est  obligé  de  s'accommoder  aux 
lois  de  l'ordre  capitaliste  où  le  malheur  des  temps  le  force  à  vivre  : 
dites-moi  qu'à  l'inépuisable  dialecticien,  au  riche  tempérament  per- 
sonnel et  aux  survivances  éparses  du  «  petit  anarchiste  »  que  vous 
observez  en  M.  Maurras,  cette  obligation  n'est  guère  plus  pénible,  sans 
doute,  qu'il  ne  l'est  à  un  amateur  bien  rente  de  sensations  et  d'idées 
comme  M.  Marcel  Sembat  de  mener  son  existence  parlementaire  dans 
un  ordre  social  qu'il  réprouve,  —  à  la  bonne  heure  ! 

A  l'exercice  du  plus  humble  fragment  de  pouvoir  spirituel,  celui 
d'un  journaliste,  est  bienfaisante  et  nécessaire  l'idée  du  pouvoir 
spirituel  total,  organique  et  curganisé  tel  qu'il  règne  de  la  colline  vati- 
cane. 

«  Ni  la  douce  clarté  du  parler  de  France,  ni  l'éclat  d'or  des  bonnes 
raisons,  ne  font  écouter,  je  veux  dire  écouter  efficacement.  Ecrivains,^ 
même  lus,  à  chaque  appel  nous  mesurons  combien  est  médiocre  l'action 
d'une  pensée,  même  estimée,  sur  les  ressorts  réels  de  ces  pouvoirs 
publics  qui  n'existent  pourtant  que  par  leurs  vieilles  étiquettes  de 
«  gouvernement  de  l'esprit  »  ou  de  1'  «  opinion  »  ou  de  la  discussion  »  ou 
de  la  «  raison  ».  Aucun  système  n'est  aussi  imperméable  à  ce  qui  n'est 
que  de  l'esprit  ^.  » 

Cela  parce  que  l'esprit  au  nom  duquel  parle  M.  Maurras,  n'est  pas 
organisé  en  institution,  parce  qu'il  ne  s'intègre  pas  à  la  masse  d'un  digne 
pouvoir  spirituel.  Le  pouvoir  spirituel  organisé  de  l'Eglise  n'est,  chez 
nous,  pas  écouté  et  n'est  pas  libre,  —  et  le  libre  pouvoir  spirituel  de 
la  discussion  et  de  la  raison,  émietté  dans  l'individualisme  et  la  contra- 

1.  Le  Pape,  p.  259. 

126 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

diction,  n*est  pas  écouté  davantage  :  sans  poids  intérieur,  sans  organisa- 
tion, son  caractère  extérieur,  le  bruit,  le  confond  avec  tout  bruit  qui 
passe  et  qu'emporte  le  vent. 

Alors,  dans  cet  admirable  épilogue  du  Pape^  si  plein,  si  lumineux 
d'intelligence,  auquel  manque  peut-être  un  peu  de  ce  souffle  oratoire 
vers  lequel  il  aspire  et  qui  l'achèverait,  M.  Maurras  évoque  le  pouvoir 
spirituel  réel,  organisé,  monarchique,  du  catholicisme.  Il  dresse  un 
tableau  de  toute  l'activité  supérieure  déployée  par  le  Pape  pour  l'adou- 
cissement de  la  guerre,  pour  le  rétablissement  de  la  paix,  et  il  remarque 
que  «  le  Pape  n*a  rien  ».  Le  Pape  n'est  pas  de  ces  neutres  qu'on  ménage 
et  qu'on  estime  et  qu'on  courtise  pour  l'aide  matérielle  ou  économique 
qu'ils  apportent  :  «  L'immense  bienfait  romain  se  trouve  accompli 
par  des  mains  immatérielles,  puisqu'elles  sont  dépourvues  de  tout 
appareil  militaire  et  ne  sont  chargées  d'aucune  puissance  économique. 
L'esprit  et  son  prestige,  et  son  ascendant,  et  ses  persuasions,  et  sa  tradi- 
tion travaillent  tout  seuls  ^.  »  Non  évidemment  cet  esprit  dont  parlait 
tout  à  riieure  M.  Bougie,  et  aux-  vœux  contradictoires  duquel  la  démo- 
cratie aussi  contradictoire  que  lui  «  conformait  »  l'organisation  sociale, 
mais  l'esprit  qualifié,  incorporé,  avec  le  prestige  matériel  d'un  Vatican, 
l'ascendant  politique  d'un  monarque,  les  persuasions  de  la  plus  ionga* 
nime  patience,  la  tradition  de  dix-neuf  siècles.  Dès  lors  tout  ce  qiïî 
pense,  tout  ce  qui  écrit,  tout  ce  qui  exerce  un  pouvoir  spirituel,  esl 
intéressé  dans  la  beauté  formelle  de  ce  fait  :  «  D'une  source  faite  de 
pensées  et  de  sentiments  sans  mélange,  substance  sœur  de  la  médita** 
tion  des  sages  et  de  la  vertu  des  héros,  jaillissent  à  longs  flots  tous  les 
lourds  éléments  nécessaires  a  la  réparation  de  la  vie  soulïrante.  » 

Tous  ?  Hélas  !  quelle  disproportion  entre  la  bonne  volonté  et  les 
résultats,  entre  autrefois  la  trêve  de  Dieu  et  les  grandes  abbayes,  et 
le  peu  de  bien  que  peuvent  réaliser  aujourd'hui,  dans  l'incendie  de  ia 
terre,  les  quelques  gouttes  lustrales  de  l'eau  spirituelle  !  M.  Maurras 
s'émerveiHe  en  ces  pages  que  le  Vatican  et  le  nonce  aient  été,  pendant 
la  guerre,  seuls  capables  de  lui  rendre  un  service  important  en  faisant 
relâcher  un  consul  ami  de  sa  famille  et  prisonnier  des  Turcs.  «  Nulle 
part  on  n'aura  mieux  vu  l'esprit  créer  sa  matière  ou  bien  s'assujettir 
jusqu'à  un  certain  point  la  matière  ennemie  :  le  Grand  Turc  se  laisse 
toucher.  »  Oui,  parce  qu'il  est  lui-même  un  pouvoir  spirituel,  parce  que 
l'atmosphère  de  l'Orient,  où  la  nationalité  même  ne  rend  qu  un  son 

L/c/.,p.26l. 

127 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

religieux,  est  celle  où  s'échangent  ces  grands  courants  aériens,  où 
Tesprit  parle  à  l'esprit,  où  les  dieux  se  visitent  encore. 

Ces  méditations  sur  les  sources  hautes  et  sur  les  fleuves  éthércs  du 
pouvoir  spirituel  aboutissent,  dans  l'ordre  de  l'action,  à  une  tentative 
limitée,  mais  qui  suffit  à  occuper  noblement,  comme  c'est  le  cas  pour 
M.  Maurras,  une  vie  humaine  :  «  Toute  tentative  dans  l'ordre  politique 
sera  consécutive  à  l'organisation  d'un  pouvoir  spirituel  royaliste. 
Constituer  cette  très  haute  autorité  scientifique,  en  rassembler  les 
éléments,  les  proposer  à  tous  les  Français  réfléchis,  voilà  quelle  est 
ma  tâche...  Nous  aurons  vécu  notre  vie,  nous  aurons  accompli  notre 
naturelle  fonction  ■^.  »  La  haute  autorité,  scientifique  qu'il  s'est  proposée 
d'acquérir  porte  non  sur  des  détails,  mais  sur  les  principes  généraux 
de  la  politique,  sur  ce  général  qui  est,  seul,  «  spécial  à  tout  ».  Ses 
principes  établis  sous  une  forme  ne  varietur,  constitués  comme  un 
édifice  bien  maçonné  de  dogmes,  il  s'est  occupé  de  leur  créer  un  assen- 
timent, un  public,  et  il  y  a  réussi.  Quelle  que  soit  la  valeur  des  idées  de 
M.  Maurras,  ces  idées  sont  devenues  le  lien  d'un  véritable  pouvoir 
spirituel,  au  sens  exact  et  complet  du  mot,  et  le  cas  est  unique  aujour- 
d'hui. Un  pouvoir  spirituel  n'est  tel  en  effet  que  s'il  constitue  un  pou- 
voir, s'il  rallie  des  hommes  pour  une  action,  s'il  forme  autour  de  lui 
une  Cité  des  esprits  bien  spécifiée,  bien  délimitée,  si  cette  Cité  des 
esprits,  soumise  à  un  gouvernement,  à  un  Credo  (et  c'est  le  cas  des 
royalistes  d'Action  Française)  tire  de  là  tous  les  bienfaits  d'une  disci- 
pline spirituelle,  image  idéalisée  des  bienfaits  de  cette  discipline  tem- 
porelle qu'elle  réclame  dans  l'Etat.  On  comprend  l'admiration  de 
M.  Maurras  pour  l'édifice  catholique,  qui  est  le  macrocosme  de  l'édifice 
spirituel  qu'il  a  construit.  Il  pourrait  G 'y  change  un  seul  mot,  le  dernier) 
s'appliquer  à  lui-même  ce  qu'il  écrit  du  pouvoir  pontifical  :  «  D'une 
source  faite  de  pensées  et  de  sentiments  sans  mélange,  substance  soeur  de 
la  méditation  des  sages  et  de  la  vertu  des  héros,  jaillissent  à  longs  flots 
tous  les  éléments  nécessaires  à  la  réparation  de  la  vie  nationale.  »  Ajou- 
tons que  ce  pouvoir  spirituel  se  formulerait  volontiers  par  un  Syllahus 
analogue  à  l'autre  dont  M.  Maurras  a  écrit  l'Apologie,  et  qu'il  comporte, 
comme  l'autre,  et  le  recours  à  la  force  que  doit  lui  prêter  le  pouvoir 
temporel  intronisé  et  défendu  par  lui,  et  l'appel  au  bras  séculier. 
«  Toute  idée  vive  enferme,  en  puissance,  du  sang.  Mais  entre  l'idée  du 
Libéralisme  et  celle  du  Syllabus,  il  y  a  exactement  la  même  différence 

1.  Enquête,  p,  184. 

Î28 


LE     POUVOIR     SPIRITUEL 

qu'entre  une  vaine  boucherie  et  la  chirurgie  bienfaisante  ^.  »  M.  Maurras 
n'est  d'ailleurs  pas  altéré  de  sang  humain,  et  les  châtiments  corporels 
qu'il  réclame  pour  ses  adversaires  ne  sont  en  général  que  des  coups 
de  bâton.  Tradition  littéraire  plus  que  religieuse  :  il  a  été  écrit  un  livre 
curieux  sur  l'histoire  des  coups  de  bâton  dans  les  lettres  françaises. 
Le  docteur  du  néo-classicisme  nous  a  donné  de  la  matière  pour  le 
dernier  chapitre  de  cette  littérature  baculaire. 

Pour  trouver  l'analogue  du  pouvoir  spirituel  de  M.  Maurras,  il 
faudrait  remonter  à  Saint-Simon,  auquel  il  se  rattache  par  Auguste 
Comte.  De  lui  à  Saint-Simon,  les  autres  tentatives  de  pouvoir  spirituel 
apparaissent  avortées.  L'essai  de  Renouvier  pour  amener  les  Français 
à  s'inscrire  aux  Eglises  protestantes  n'est  point  sans  analogie  formelle 
avec  celui  de  M.  Maurras  :  il  s'agissait  pour  lui,  en  somme,  d'organiser 
autour  d'une  idée,  d  une  réforme,  les  éléments  non  catholiques  de  la 
France  et  de  les  soustraire  à  l'anarchie  en  leur  adaptant  un  minimum 
d'ordre.  La  Critique  Religieuse  ne  put  jamais  trouver  le  moindre  public, 
et  Renouvier  avait  depuis  longtemps  abandonné  son  projet  quand  le 
testament  de  Taine  vint  lui  donner  son  unique  et  précieuse  adhésion,  — 
vicia  Catoni.  Auguste  Comte  paraît  avoir  mieux  réussi.  Le  positivisme 
forma  une  Eglise,  et  même  deux  qui  vivent  encore  aujourd'hui.  Mais 
le  pouvoir  spirituel  du  grand  prêtre  de  l'humanité  ne  s'éten^^it  jamais 
que  sur  quelques  doux  rêveurs.  On  aura  un  bon  terme  de  comparaison 
entre  le  pouvoir  spirituel  de  Comte  et  celui  de  M.  Maurras  en  rappro- 
chant l'indifférence  avec  laquelle  les  jésuites  reçurent  les  o^res  d'amitié 
de  Comte  et  les  multiples  â'ppuis  que  s'est  créés  auprès  de  la  cour  de 
Rome,  et  dans  cette  cour,  M.  Maurras.  Seul  le  saint-simonisme,  qui 
posa  le  premier  la  question  du  pouvoir  spirituel,  a  marqué  une  organisa- 
tion et  une  efficace  de  ce  pouvoir  analogues  à  celles  qu'il  a  reçues  de 
M.  Maurras.  Ce  pouvoir  spirituel  eut  pour  consécration,  comme  celui 
du  christianisme  à  sa  naissance,  un  procès,  celui  de  Ménilmontant.  La 
Haute-Cour  a  paru  quelquefois  guetter  M.  Maurras.  Mais  la  ciguë  est 
depuis  Socrate  l'emblème  de  tout  pouvoir  spirituel  naissant... 

M'est-il  permis  de  rappeler  Socrate  ?  Mais  M.  Maurras  lui-même 
m  y  convie.  Le  Politique  d'abord,  c'est  l'idée  d'une  «  réforme  politique 
et  sociale  préalable  »  par  laquelle  «  un  beau  mouvement  religieux  aurait 
des  chances  de  réussir  en  France,  d'y  forcer  l'atonie  générale,  et  d'ob- 
tenir que  l'intelligence  régénérée  reprenne  le  gouvernement  de  l'action 

1.  La  Politique  Religieuse^  p.  142. 

129  0 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

privée  et  publique.  Il  est  clair  que  tout  est  sommeil  et  déchéance  hors 
de  là.  Sans  cela,  tout  est  perdu  de  ce  qui  fait  l'homme.  A  moins  de 
cela,  mon  cher  Glaucon,  avoue  Socrate  dans  Platon,  il  n*est  point  de 
remède  aux  maux  qui  désolent  les  Etats,  ni  même  à  ceux  du  genre 
humain.  » 

Ce  sont  les  derniers  mots  du  livre  de  M.  Maurras  sur  le  Pape,  la 
Guerre  et  la  Paix.  Et  la  citation  de  Platon  vient  à  point  pour  nous  faire 
ressouvenir  qu  au  IV^  siècle  Platon  pensait  déjà  de  même  sur  la  néces- 
sité d*un  pouvoir  spirituel,  —  que  ses  vœux  furent  d*abord  stériles,  — 
qu'ils  furent  quelque  peu  réalisés  longtemps  après  lui,  comme  il  arrive 
toujours,  de  la  manière  à  laquelle  il  se  fût  attendu  le  moins,  —  et 
qu'ainsi  le  monde  et  l'humanité  eurent  une  existence  non  à  vrai  dire 
divine,  mais  humaine,  qui  valait  tout  de  même  la  peine  d'être  vécue. 


IV  ^ 

LE   POSITIVISME 


M.  Maurras  appelle  Auguste  Comte  «  le  maître  de  la  philosophie 
occidentale  ^  ».  Sa  philosophie  est  «  éminemment  française,  classique 
et  romane  »,  en  ce  qu'elle  incorpora  la  règle  à  l'instinct,  l'art  à  la  nature, 
la  pensée  à  la  vie  ^.  On  conçoit  les  colères  de  M.  Maurras  contre 
M.  Bergson  qui,  discernant  une  incorporation  de  ce  genre  dans  toute 
philosophie  et  dans  toute  intelligence  («  Nous  naissons  tous  platoni- 
ciens »)  en  a  fait  la  psychologie  critique  de  la  même  encre  dont  Adrien 
Sixte  écrivait  une  Psychologie  de  Dieu.  Contre  ce  retour  de  la  Marthe 
syrienne,  M.  Maurras  s'est  cantonné  avec  plus  de  rigueur  et  de  défi 
sur  ses  hauteurs  d  Aristarchè.  Il  y  a  repensé  fortement  le  positivisme 
de  Comte.  «  Comte  écrit  et  pense  rudement.  Sa  philosophie  a  la  puis- 
sance, mais  la  condensation  et  l'austérité  d'une  algèbre.  Il  faut  gravir 
longtemps  pour  arriver  au  belvédère  qui  donne  sur  un  beau  paysage 


1.  Enquête,  p.  495. 

2.  U Avenir  de  Hntelligence, 


130 


LE     PÛSITÎVISMË^ 

philosophique  »  K  Ce  sont  bien  en  effet  les  montagnes  du  Midi,  le 
paysage  rhodanien,  la  lumière  compacte,  les  pentes  rocailleuses,  Tombre 
et  la  fraîcheur  rares  et  précieuses,  l'eau  retirée  toute  en  la  circulation 
intérieure  et  n'affleurant  que  par  la  source  vauclusienne  où  l'image 
de  Clotilde  se  confond  avec  celle  de  Laure. 

Dans  le  Discours  sur  l Esprit  positif.  Comte  groupe  systématiquement 
les  sens  différents  des  rrîots  positif  et  positivisme  et  montre  que  sa 
doctrine  est  pour  ainsi  dire  à  l'interférence  de  toutes  leurs  significations. 
On  peut  en  simplifiant  l'exposé  de  Comte,  distinguer  trois  sens  géné- 
raux :  un  sens  philosophique,  positif  se  confondant  avec  relatif  y  s'en- 
tendant  des  connaissances  et  s 'opposant  à  métaphysique^  —  un  sens 
logique,  positif  se  confondant  avec  afflrmatif,  s'entendànt  des  juge- 
ments, et  s 'opposant  à  négatif  ,  —  un  sens  pragmatique,  positif  se  con- 
fondant avec  pratique  et  s'opposant  à  théorique.  Le  positivisme  d 
M.  Maurras,  comporte,  à  peu  près  à  la  façon  de  celui  de  Comte,  ces 
trois  significations. 

Tant  que  Jaurès  vécut,  la  lecture  de  son  article  quotidien  et  de 
l'article  quotidien  de  M.  Maurras  fournissait  chaque  jour  au  psycho- 
logue une  occasion  de  jeter  quelque  remarque  dans  les  marges  des 
pages  de  Comte  relatives  à  la  loi  des  trois  Etats.  (Pages  dont  l'idée 
chronologique  est  insoutenable,  mais  qui  gardent  leur  valeur  par  des 
vues  justes  sur  la  nature  des  trois  types  d'esprit.)  Ces  deux  Méridio- 
naux, le  Toulousain  et  le  Provençal,  formulaient  chaque  jour  les  deux 
couplets  symétriques  du  métaphysicien  et  du  positiviste.  Jaurès  a 
écrit  une  thèse  sur  la  Réalité  du  monde  sensible,  dont  le  titre  mal  compris 
serait  trompeur.  Il  ne  défend  cette  réalité  que  du  point  de  vue  méta- 
physique contre  le  relativisme  psychologique,  et,  selon  la  mode  insti- 
tuée cutour  de  lui  par  l'enseignement  de  Lachelier,  il  «  dépasse  » 
l'idéalisme,  il  «  dépasse  »  Kant  :  tour  de  passe-passe  qui  était  alors 
l'Âl^B  C  du  métier.  Même  lorsqu'il  figurait  dans  les  congrès  socialistes 
l'élément  pondérateur,  opportuniste,  il  prenait  la  réalité  du  monde 
politique  sous  la  protection  de  l'idée,  de  la  même  façon  dialectique  et 
superbe  dont  il  prenait  en  Sorbonne  sous  la  protection  des  Idées  la 
réalité  du  monde  sensible.  Sa  conception  socialiste,  si  métaphysique, 
son  histoire  si  naïvement  idéaliste  de  la  Révolution,  sa  notion  dialec- 
tique et  abstraite  des  forces  économiques,  le  révèlent  toujours  dans 
l'acte,  dont  sa  thèse  philosophique  traçait  le  schéma,  de  dépasser  sa 

1.  Enquête,  p.  354. 

131 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

nature  pour  s'installer  dans  la  nature  contraire  et  de  retomber  d'autant 
plus  carrément  dans  la  première.  A  ce  tempérament  oratoire  et  toulou- 
sain paraît  s'opposer  comme  le  paysage  sec  et  lumineux  de  la  Provence 
rhodanienne,  le  positivisme  substantiel  de  M.  Maurras.  L'un  se  meut 
dans  le  futur  et  le  possible,  dans  le  milieu  fluide  qui  n'offre  qu'une 
résistance  atténuée,  l'autre  dans  le  passé  et  le  réel  qui  conviennent  a  sa 
«  philosophie  des  solides  ».  Le  métaphysique  et  le  fluide,  eau  ou  air, 
foit  figurés  dans  la  mythologie  spontanée,  dans  la  synthèse  subjective  de 
M.  Maurras  par  ces  formes  d'eau  et  d'air  qu'il  appelle  les  Nuées.  On 
reconnaît  exactement  les  vieilles  divinités  dont  le  réaliste  Aristophane 
a  groupé  le  chœur  autour  du  berceau  même  de  la  métaphysique. 
Tout  cela  se  distribue,  se  voit,  d'une  manière  satisfaisante  pour 
l'esprit,  et  savoureuse. 

M.  Maurras  n'est  d'ailleurs  guère  plus  que  Jaurès  l'homme  du  détail 
et  des  faits.  On  ne  l'imagine  point  par  exemple  écrivant  une  histoire 
avec  la  méthode  objective  et  critique  que  Ion  apprend  dans  les  Uni- 
versités. Le  positivisme  dé  M.  Maurras,  comme  celui  de  Comte,  con- 
siste dans  une  étude  des  lois  et  non  dans  un  groupement  de  faits.  «  La 
généralité  est  une  spécialité  »,  elle  est  sa  spécialité.  Il  y  a  là  une  division 
du  travail,  impliquée  dans  l'exercice  ordinaire  du  cerveau  humain,  et 
dont  le  Cours  de  philosophie  positive  explique  suffisamment  le  méca- 
nisme. 

«Petit  ou  grand,  dit  M.  Maurras,  le  praticien  spécialiste  se  figure 
qu'il  doit  commencer  par  vivre  et  agir  sans  savoir  autre  chose  q'je  son 
métier  subordonné.  Il  subsiste  des  spécialistes  de  la  raison,  mais  elle 
a  perdu  son  empire  \  »  C'est  bien  cela  qu'il  représente  :  un  spécialiste 
de  la  raison,  un  docteur  en  généralité  politique.  Il  a  comme  Auguste 
Comte  la  faculté  de  concevoir  le  général,  mais,  avec  un  instinct  plas- 
tique de  visuel,  celle  aussi  de  le  réaliser  sous  une  forme  concrète.  Les 
pages  qu'il  a  écrites  sur  la  sculpture  grecque,  version  esthétique  de 
cette  double  faculté,  tirent  de  là  leur  suc  et  leur  sens  vigoureux.  L'idée 
du  roi,  centre  de  sa  pensée,  est,  en  même  temps  que  la  plus  générale 
des  idées  politiques,  la  plus  réelle,  la  plus  vivante,  celle  dont  le  contenu 
Imaginatif  est  le  plus  riche. 

L'ordre  politique  imite  l'ordre  scientifique  et,  comme  dirait  Leibnitz, 
symbolise  avec  lui.  Comme  les  généralités  de  la  philosophie  scienti- 
fique constituent  une  spécialité,  l'intérêt  général  implique  aussi  une 

1.  Le  Pape,  p.  267. 

132 


LE     POSITIVISME 

spécialité.  «  Un  Etat  où  chaque  intérêt  particulier  possède  ses  repré- 
sentants attitrés,  vivants,  militants,  mais  où  l'intérêt  général  et  central, 
quoiqu'assiégé  et  attaqué  par  tous  les  autres  intérêts  n*est  pas  repré- 
senté ^.  »  Comte  adressait  exactement  le  même  reproche  à  la  science  de 
son  temps,  et  au  régime  des  Académies. 

Le  passage  de  Tétat  métaphysique  à  Tétat  positif  apparaissait  à 
Comte  comme  devant  se  produire,  selon  ses  deux  adverbes  favoris, 
spontanément  et  irrévocablement.  Mais  il  pensait  de  sa  chambre  de  la 
rue  Monsieur-le-Prince,  et  il  était  le  contemporain  de  ce  Charles 
Fourier  qui,  ayant  besoin  de  quelques  millions  pour  première  mise  de 
fonds  du  régime  phalenstérien,  imprima  qu'il  attendait  tous  les  jours, 
de  onze  heures  à  midi,  le  riche  commanditaire  soucieux  de  fonder 
avec  lui  le  bonheur  de  l'humanité,  et  chaque  jour,  l'ayant  attendu  une 
heure,  sortait  à  midi  avec  la  certitude  que  ce  serait  pour  le  lendemain  ; 
ce  fut  pour  demain  pendant  trente  ans.  M.  Maurras,  qui  fait  du  jour- 
nalisme depuis  plus  d'un  quart  de  siècle,  sait  que  la  vérité  en  marche 
avance  souvent  avec  peine.  «  Il  est  en  politique  des  vérités  que  tout 
établit,  que  rien  ne  dément  et  contre  lesquelles  le  verbiage  de  l'orateur 
et  la  manœuvre  de  l'intrigant  ne  feront  que  pitié.  Elles  triompheront, 
ainsi  que  triomphèrent  les  renseignements  d'Hecatée,  au  fur  et  à 
mesure  que  le  monde  sentira  le  besoin  de  les  vérifier  ^.  »  Mais  ce  passage 
du  métaphysique  au  positif,  de  la  nuée  au  rocher,  il  se  fait  malgré  ses 
efforts  avec  mille  peines  qui  pourraient  décourager.  «  Nous  étant  donné 
la  peine  d'étudier  et  de  réfléchir  nous  savons  :  et  le  savoir  ne  nous  sert 
de  rien.  Je  veux  dire  qu'il  ne  sert  de  rien  à  notre  justice.  Ceux  que 
nous  avions  convaincu  ont  encore  dans  l'oreiHe  le  poids  de  nos  discours  : 
ce  plat  rhéteur  qui  passe,  ce  chiffon  de  papier,  n'importe  quelle  dis- 
traction le  leur  fera  oublier..  Il  n'y  a  pas  encore  d'intérêt  assez  vif  pour 
faire  préférer  aux  fables  politiques  une  vérité  politique.  Comme  pour 
la  géographie  du  temps  d'Hecatée,  c'est  de  fictions  que  le  public  a  faim 
et  soif...  »  Mais  la  lenteur  ou  la  vitesse  d'un  développement  consti- 
tuent une  question  de  dynamique  de  laquelle  reste  indépendante  la 
vérité  statique.  La  vérité  politique  comme  la  vérité  mathématique 
n'est  point  atteinte  par  le  refus  d'y  adhérer.  C'est  celui  qui  la  refuse, 
qui  est  atteint  dans  la  mesure  où  i  Iprétend  se  passer  d'elle.  Auguste 
Comte  aimait  à  citer  ce  mot  de  son  «  père  spirituel  »  :  «  Le  matelot 

1.  Kiel  et  Tanger,  p.  XLIX. 

2.  L'Action  Française  et  la  Religion  Catholique^  p.  124, 

133 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

qu'une  exacte  observation  de  la  longitude  préserve  du  naufrage  doit 
la  vie  à  une  théorie  conçue,  deux  mille  ans  auparavant,  par  des  hommes 
de  génie  qui  avaient  en  vue  de  simples  spéculations  géométriques.  » 
Dans  Tordre  politique  et  social,  on  n'a  jamais  en  vue  de  simples  spécu- 
lations ;  notre  être  y  est  engagé  de  trop  près,  il  faut  parier.  Mais 
l'application,  la  réussite  de  la  vérité  politique  peuvent  être  longtemps 
digérées  sans  rien  perdre  de  leur  valeur.  «  Tout  est  possible.  Ce  qui 
est  impossible,  c'est  que  l'art,  c'est  que  la  science  de  la  politique  se 
composent  sur  d'autres  bases  que  celles  que  nous  ont  déterminées  nos 
maîtres  et  que  nous  essayons  d'affermir  après  eux  :  de  nos  petits  faits 
bien  notés,  de  nos  lois  prudemment  et  solidement  établies,  de  nos 
vérités  incomplètes,  mais  en  elles-mêmes  indestructibles,  de  là  et  non 
d'ailleurs  le  science  politique  s'élèvera.  Nous  sommes  —  à  trois  ?  — 
à  quatre  ?  —  à  cinq  ?  —  à  dix  ?  —  nous  sommes  Hécatée  le  Milésien. 
Placés  aux  commencements  de  notre  science,  nous  avons  néanmoins  le 
droit  de  répéter  la  fière  et  dédaigneuse  profession  du  savoir  ;  —  Moi, 
Hécatée  le  Milésien,  je  dis  ces  choses  et  f  écris  comme  elles  me  paraissent, 
car,  à  mon  avis,  les  propos  des  Hellènes  sont  nombreux  et  ridicules.  »  Si, 
dans  cette  page  que  lui-même,  la  reproduisant  après  dix  ans,  déclare 
un  peu  outrée,  mais  dont  l'allure  est  belle,  M.  Maurras  semble  faire 
vraiment  commencer  bien  tard,  presque  avec  lui-même,  la  science 
politique,  ne  voyons  là  qu'un  accompagnement  nécessaire  de  toute 
pensée  vigoureuse  et  un  trait  de  ressemblance  nouveau  entre  sa 
pensée  et  celle  de  Comte.  La  phrase  vive  et  forte  d'Hécatée  de  Milet, 
c'est  l'accent  dorien  de  la  lyre  d'Amphion,  qui  accompagne  toute 
fondation  de  cité. 

Au  second  sens,  qui  oppose  positif  à  négatif,  nul  ne  mérite  cette 
ëpithète  mieux  que  M.  Maurras.  M.  Maurras  n  était  connu  que  dans 
les  deux  mondes  un  peu  restreints  du  Félibrige  parisien  et  de  l'Ecole 
Romane  à  l'époque  où  M.  Paul  Desjardins  écrivait  le  Devoir  Présent, 
Dans  ce  petit  livre  vert  qui  pour  quelques-uns  apparut  comme  au 
bec  de  la  colombe  de  l'arche,  M.  Desjardins  séparait  les  écrivains  de 
son  temps  en  positifs,  où  M.  de  Vogué  et  M.  Brunetière  culminaient, 
et  en  négatifs,  qu'il  honnissait  et  dont  Renan,  Lemaître  et  Barrés 
formaient  trois  damnables  têtes.  Il  a  dû  reconnaître  depuis  que  ces 
deux  derniers  avaient  simplement  manqué  le  départ  ou,  qu'ayant  laissé 
les  autres  faire  le  train,  ils  étaient  arrivés  bons  premiers  au  poteau. 
Mais  enfin  il  e^i  bien  certain  que  nul  mieux  que  M.  Maurfas  n'a  droit, 
en  le  sens  de  M.  Desjardins,  au  titre  de  positif.  I  ai  déjà  rappelé  à  son 

134 


LE     POSITIVISME 

sujet  la  distinction  de  l'organique  et  du  critique,  que  Saint-Simon 
transmit  à  Comte,  et  que  Comte  aurait  transmise  à  M.  Maurras  si 
celui-ci  ne  lavait  trouvée  dans  sa  nature.  Il  partage  la  sympathie  de 
Comte  pour  tous  ceux  qui  cherchent  à  construire  et  son  antipathie 
pour  tous  ceux  qui  veulent  détruire.  Ainsi,  dans  ses  jugements  sur  la 
Révolution,  Comte  met  la  Convention,  qui  a  gouverné  et  bâti,  bien 
au-dessus  de  la  Constituante,  qui  a  critiqué  et  aboli.  M.  Maurras  appelle 
de  même  la  Constituante  «  la  plus  folle  et  la  plus  criminelle  de  toutes 
les  Assemblées  françaises,  sans  excepter  le  sanguinaire,  mais  réaliste, 
positive  et  patriote  Convention  ^,  »  La  philosophie  «  romane  »  de 
Comte,  le  romanisme  de  M.  Maurras  appartiennent  au  même  ordre 
du  positif  et  du  constructif .  «  Je  suis  Romain  par  tout  le  positif  de 
mon  être  »,  s'écrie-t-il  dans  Barbares  et  Romains  et  le  morceau  entier 
constitue  comme  une  somme  du  positif  portée  au  crédit  de  Rome. 

Reste  le  dernier  sens,  le  positif  rapproché  du  relatif  et  opposé  à 
Tabsolu,  Ici  encore  nous  retrouvons  chez  M,  Maurras  une  double 
démarche  de  la  pensée  comtiste.  D'une  part  le  positif,  pour  lui,  c'est 
le  domaine  des  faits,  de  l'expérience,  qu'il  prétend  interprêter  et 
même  totaliser,  mais  qu'il  se  défend  toujours  de  transgresser.  Non 
l'expérience  en  général,  mais  l'expérience  politique  acquise  et  groupée 
du  point  de  vue  d'un  seul  problème,  —  l'intérêt  national.  Jl  se  refuse 
à  traiter  aucune  question  d'esthétique,  de  justice,  de  politique  sinon 
dans  sa  relation  avec  l'intérêt  français,  qu'il  s'agisse  du  romantisme,  de 
l'affaire  Dreyfus,  de  la  forme  du  gouvernement.  Cet  inflexible  relati- 
visme national  choquera  fréquemment  une  pensée  souple,  habituée  à 
s'élargir  et  qui  trouve  sa  vérité  dans  cet  élargissement,  de  même  que 
l'on  est  surpris  de  voir  le  relativisme  humain  de  Comte  se  désintéresser 
presque  de  l'astronomie  stellaire  parce  que  c'est  trop  loin  et  trop 
vague.  Répondant  à  un  article  de  M.  Jaurès  sur  la  question  d'Alsace- 
Lorraine,  M.  Maurras  écrit  :  «  Pour  M.  Jaurès  il  n'y  a  point  d'Alsace, 
il  n'y  a  point  de  Lorraine,  Jaurès  ne  retient,  il  ne  compte  que  l'idée 
d'une  offense  morale  faite  en  1871  aux  Lorrains  et  aux  Alsaciens,  à 
ceux,  du  moins  qui  vivaient  à  ce  moment-là.  Où  nous  parlons  géogra- 
phie, économique,  histoire,  art  militaire,  il  nous  répond  jurisprudence, 
éthique  et  religion  :  les  Allemands  ont  fait  du  mal  aux  Alsaciens  et 
aux  Lorrains,  ils  les  ont  annexés  sans  leur  consentement  ,*  les  Allemands 
sont  donc  tenus  à  réparer  leur  tort.  M.  Jaurès  est  inflexible  sur  ce 

1.  U Etang  de  Berre,  p.  85. 

135 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

dommage.  Mais  on  peut  lire  et  relire  son  article,  on  n*y  trouve  rien 
qui  soit  relatif  au  fait  alsacien-lorrain  considéré  comme  nécessaire 
à  la  force  et  à  la  durée  du  reste  de  notre  patrie  ^.  »  Ces  lignes  font  bien 
comprendre  le  positif  ou  relatif  que  M.  Maurras  oppose  en  politique 
à  tout  absolu.  Mais  il  n'y  a  là  qu'une  face  de  la  question  et  chez  Comte 
et  chez  M.  Maurras. 

Ce  domaine  des  faits  humains,  ce  troisième  sens  du  mot  relatif 
s'oppose  au  domaine  de  la  spéculation  pure,  à  l'absolu.  Mais  ce  n'est 
pas  par  cette  opposition  qu'il  se  définit,  il  a  un  contenu  propre.  Cette 
humanité  par  rapport  à  laquelle,  chez  Comte,  tout  doit  être  pensé, 
elle  n'est  pas  comme  pour  l'idéalisme  anglais,  celui  de  Berkeley  ou 
de  Stuart  Mill,  simplement  l'esprit,  la  perception,  un  fantôme  verbal 
de  la  psychologie,  ou,  plus^  simplement,  l'individu.  Elle  existe  comme 
un  être,  comme  le  seul  être  réel  et  complet,  comme  le  Grand  Etre. 
Le  troisième  sens  de  positif  rejoint  par  là  le  deuxième.  L'humanité  est 
une  idée  positive,  elle  est  la  grande  idée  positive  précisément  par  ce 
qu'elle  contient  l'être,  l'organisation  portés  à  leur  haute  et  pleine 
puissance.  Tout  est  relatif  à  l'humain,  mais  tout  reprend  ainsi  sa  vraie 
et  digne  réalité,  comme  la  réalité  du  monde  se  trouvait  fondée  pour 
MaleLranche  sur  ce  fait  qu'il  était  relatif  à  Dieu.  Le  positivisme  au  sens 
clair  et  complet  du  mot  implique  donc  dans  l'ordre  scientifique  la 
suprématie  de  la  sociologie,  dans  l'ordre  religieux  et  moral  la  consti- 
tution du  Grand-Etre.  On  trouverait  chez  M.  Maurras  une  ontologie 
analogue  appliquée  à  une  idée  vivante  et  totale  de  la  France.  Si  tout  doit 
se  considérer  relativement  à  l'intérêt  français,  notre  pensée  s'ordonne, 
se  totalise,  construit  sa  synthèse  subjective  dans  la  réalité  du  royaume 
de  France.  «  Le  futur  royaume  de  France  est  le  rendez-voiis  naturel 
et  comme  le  rond-point  nécessaire  de  toutes  les  idées  justes  ^  ».  Les  idées 
justes  seraient  suspendues  en  l'air,  comme  les  Nuées  elles-mêmes,  si 
elles  ne  s'accordaient  sur  ce  terrain  et  ne  convergeaient  vers  ce  rond- 
point  d'une  réalité. 


1 ,  Kiel  et  Tanger,  p.  259. 

2.  Kiel  et  Tanger,  p.  373. 


136 


LE     TEMPLE     DES     DÉFINITIONS 


LE   TEMPLE    DES    DÉFINITIONS 


Cet  accent  placé  sans  cesse  sur  les  valeurs  positives  implique  naturel- 
lement le  désir  de  la  certitude,  le  besoin  nécessaire  de  se  référer  à  la 
certitude  et  de  produire  des  certitudes.  «  Si  les  petites  passions,  celles 
qui  ressemblent  à  des  vices,  s'accommodent  du  vague  de  l'inconnu,  ou 
des  vacillations  d'une  demi-lumière,  les  passions  fortes  ont  besoin  d,une 
pleine  certitude,  comme  la  vie  a  besoin  de  beaucoup  d'air  et  de  beau- 
coup d'eau  ^.  »  Et  en  effet  le  besoin  de  certitude,  l'horreur  du  doute, 
ressemblent  au  besoin  delà  vie  et  à  l'horreur  de  la  mort.  C'est  comma 
citadelle  parfaite  du  dogmatisme,  comme  architecture  d'affirmations 
que  M.  Maurras  admire  l'édifice  catholique.  «  Rien  au  monde  n'est 
comparable  à  ce  corps  de  principes  si  généraux,  de  coutumes,  si  souples, 
soumis  à  la  même  pensée,  et  tel  enfin  que  ceux  qui  consentirent  à 
l'admettre  n'ont  jamais  pu  se  plaindre  sérieusement  d'avoir  erré  par 
ignorance  et  faute  de  savoir  au  juste  ce  qu'il  devaient.  La  conscience 
humaine,  dont  le  plus  grand  malheur  est  peut-être  l'incertitude,  salue 
ici  le  temple  des  définitions  du  devoir  ^.  »  L'envie  que  porte  à  une  âme 
toute  catholique  M.  Maurras,  l'ardeur  avec  laquelle  il  a  cherché 
vainement  la  foi,  ne  sont  nullement,  comme  des  adversaires  religieux 
le  lui  ont  reproché,  des  attitudes  feintes.  Elles  correspondent  rigou- 
reusement à  sa  faim  de  certitude,  à  son  sentiment  de  l'intelligence,  à 
sa  conception  du  spirituel. 

De  là  une  logique  et  une  ontologie  non  à  l'état  de  doctrine  déve- 
loppée, mais  a.  l'état  de  directions  et  de  tendance.  Toutes  deux  de 
figure  assez  nettement  scolastique.  M.  Maurras  aurait  été  le  plus  pur 
scolastique  de  son  temps  si  Durkheim  n'avait  pas  existé. 


1 .  La  Politique  Religieuse,  p.  337. 

2.  /J.,  p.  383. 


137 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Ecrivant  pour  défendre  le  système  d'enseignement  de  la  théologie 
catholique,  il  admire  qu'en  cette  théologie  «*4?s  doutes  se  résolvent  en 
affirmations,  les  analyses,  si  loin  qu'on  les  pousse,  en  reconstitutions 
brillantes  et  complètes.  Voilà  pour  de  jeunes  esprits  la  préparation 
désirable...  On  les  aura  introduits  à  l'art  de  penser...  Ce  n'est  pas  au 
cœur,  mais  au  cerveau  que  se  marque  la  race  humaine  ;  même  pour 
notre  vie  pratique  le  meilleur  traité  de  morale  n'aura  point  l'efficace 
du  noble  exercice  logique  qui  instruit  l'âme  à  bien  penser  ^  »,  On 
pourrait  ici  discuter  beaucoup.  La  méthode  dont  M.  Maurras  fait 
l'éloge  a  été  peu  à  peu  refoulée  sans  retour,  resserrée  comme  l'Empire 
byzantin  du  XV®  siècle  dans  l'enceinte  de  Constantinople,  en  les 
murailles  des  séminaires.  M.  Maurras,  comme  Dante,  «  élève  et  bon 
élève  des  lecteurs  et  disputeurs  en  théologie  »  a  mobilisé,  heureusement 
pour  sa  cause,  d'autres  ressources  dialectiques.  Les  services  que  la 
théologie,  par  son  contenu  d'affirmations  et  de  certitudes,  rendait  à  la 
discipline  intellectuelle,  sont  remplacés  depuis  Descartes  (et  M.  Maur- 
ras peut  se  reporter  à  Auguste  Comte)  par  l'utilisation  pédagogique 
des  mathématiques. 

Le  paragraphe  XIII  du  Syllabus  condamne  comme  erronnée  cette 
proposition  :  «  La  méthode  et  les  principes  d'après  lesquels  les  anciens 
Docteurs  scolastiques  ont  cultivé  la  théologie  ne  conviennent  plus  aux 
nécessités  de  notre  temps  et  aux  progrès  des  sciences.  »  M.  Maurras, 
dans  son  Apologie  du  Syllabus,  cite  cet  article  avec  enthousiasme,  et 
l'appuie  au-delà  même  de  ce  qu'il  affirme,  puisque  le  Souverain 
Pontife  ne  prétend  faire  ici  que  la  police  des  études  théologiques,  où 
évidemment  il  est  le  maître  :  le  lecteur  qui  s'imaginerait  que  le  pape 
prétend  imposer  la  méthode  scolastique  à  la  biologie  et  à  la  psychologie 
abuserait  du  droit  à  ne  savoir  pas  lire.  M.  Maurras  défend  cette  méthode 
comme  l'exercice  le  plus  vigoureux  et  le  plus  plein  de  la  raison  humaine  : 
«  La  méthode  des  anciens  docteurs  avait  pour  principal  défaut  d'être 
loyale  et  claire  ;  le  libéralisme,  qui  n'est  qu'une  pêche  en  eau  trouble, 
commence  par  supplier  les  gens  de  ne  point  définir  les  termes,  de  ne 
point  les  qualifier,  ni  les  enchaîner,  ni  les  mettre  en  réaction  les  uns 
sur  les  autres  :  moyennant  quoi,  sans  doute,  si  l'on  peut  espérer  de 
vivre  en  fait  avec  son  voisin,  on  ne  peut  rêver  d'entrer  en  conversation 
étroite  et  suivie  avec  lui  :  où  serait  la  langue  commune  ?  Le  préjugé 
antiscolastique  aurait  pour  dernier  effet  la  disparition  du  langage  et  la 

1.  Trots  Idées  Politiques,  p.  69. 

138 


LE  TEMPLE  DES  DÉFINITIONS 
suppression  de  tout  rapport  intellectuel  entre  les  hommes  ^,  »  C'est 
là  une  vue  systématique,  mais  dans  une  direction  très  juste.  La  scolasr 
tique,  aboutissement  dernier,  pétrification  gigantesque  de  la  dialec- 
tique socratique  et  de  la  philosophie  du  concept  est  en  eflfet  comme  une 
hypostase  du  langage.  Elle  avait  pour  problème  central  la  question  des 
universaux,  réalités  pour  les  uns,  flatus  vocis  pour  les  autres.  La  mobilité 
de  l'esprit  grec  a  trouvé  toujours  des  ressources  d'une  souplesse  infinie 
contre  cette  rigidité  et  cet  empâtement  auxquels  tendait  une  forme 
de  pensée  que  lui-même  avait  créée.  Il  a  toujours  entouré,  atténué» 
allégé  la  pensée  solide  par  ces  voiles  subtils  et  presque  liquides  que  sont 
aux  mots  du  langage  qu'il  emploie  la  conjugaison  et  les  particules. 
L'éristique  de  Zenon  d'Elée,  la  sophistiqua  de  Gorgias,  les  scrupules 
de  Platon,  l'argumentation  des  scept'qu  i,  le  probabilisme  de  la 
Nouvelle  Académie  ont  marié  a  la  nette  é  d  )rique  du  concept  défini  la 
mobilité  ionique  d'une  intelligence  plus  versatile  et  fluide.  L'esprit 
grec  a  côtoyé  la  scolastique,  côtoyé  l'anti-scolastique.  Mais  il  avait  le 
sentiment  que  si  le  préjugé  anti-scolastique  aurait  pour  dernier  effet 
la  disparition  du  langage,  le  préjugé  scolastique  aurait  pour  ultime 
résultat  son  ossification  ou  sa  congélation. 

M.  Maurras,  dans  la  précision  de  son  atmosphère  intellectuelle,  la 
sécheresse  d'arêtes  de  ses  pensées  solides  et  compactes,  la  maçonnerie 
romaine  de  ses  idées  et  de  son  argumentation,  écarte  comme  une 
faiblesse  cette  temporisation  indéfinie,  cette  complaisance  aux  molles 
ambiguités  du  doute.  Il  les  écarte  aussi  paradoxalement  qu'Ingres 
écartait  le  coloris  et  le  clair-obscur.  Cet  admirateur  de  Fustel  de 
Coulanges  éprouve  de  se  passer  du  doute  le  même  besoin  que  cet 
admirateur  du  christianisme  de  se  passer  de  Dieu.  Renan  exprime  le 
regret  esthétique  que  saint  Paul  soit  mort  vraisemblablement  sans  avoir 
eu  sur  k  valeur  de  son  œuvre  ce  doute  mélancolique  qui  l'eût  embelli 
pour  son  historien.  Certainement  M.  Maurras  quittera  la  vie  sans 
souci  de  complaire  aux  Renan  et  aux  Chateaubriand  de  l'avenir.  Je 
suis  évidemment  des  premiers  à  estimer  son  style  intellectuel,  et  je 
ne  le  voudrais  pas  autre.  Mais  ce  n'est  pas  a  lui  que  je  veux  penser  ici, 
c'est  à  ses  idées,  ou,  si  l'on  veut,  à  son  «  préjugé  scolastique  ». 

La  pensée  grecque  a  su  rester  vivante  en  se  défendant  du  préjugé 
scolastique  ;  mais  dans  toutes  nos  civilisations  occidentales  il  est  toute 
une  lignée  qui  les  en  défend  pareillement,  tout  un  sel  marin  qui  les 

K  La  Politique  Religieuse,  p.  152. 

139 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

protège  et  les  assainit.  Voltaire,  dans  une  lettre  de  M.  de  Tressan, 
énumérant  les  raisons  de  son  goût  dour  Montaigne,  termine  ainsi  : 
«  et,  ce  que  j'aime,  sachant  douter  ».  La  science  et  l'art  de  douter,  la 
chaîne  de  Montaigne,  Saint  Evremond,  Voltaire,  Stendhal,  Sainte- 
Beuve,  il  faut  bien  y  reconnaître  l'analogue* de  la  chaîne  grecque  dont 
je  parlais  tout  à  l'heure.  Et  voyez  en  Angleterre  la  chaîne  Bacon-Hume- 
Berkeley-Stuart  Mill,  —  en  pays  germanique  la  chaîne  Erasme-Leib- 
nitz-Schopenhauer-Nietzsche.  Les  grandes  formes  de  la  culture  ont 
là  leurs  chemines  d'aération.  N'appelez  pas  cela  du  négatif,  appelez-le 
la  curiosité  de  la  pensée,  le  travail  actif  de  l'esprit  pour  lui-même.  On 
ne  peut  plus  concevoir  une  culture  occidentale  sans  cela,  c'est-à-dire 
qu  on  ne  peut  plus  concevoir  de  scolastique.  Je  ne  touche  pas  à  la 
question  de  savoir  jusqu'à  quel  point  et  si  en  effet  Farchaïsme  de 
m.  Maurras  rencontre  en  politique  des  paradoxes  analogues  à  son 
paradoxe  philosophique.  Je  pense  seulement  qu'il  faut  maintenir  pour 
l'esprit  ce  droit  d'envisager  toute  tentative  positive  d'un  point  de  vue 
critique  à  la  Montaigne,  —  analogue  au  droit  pour  tout  positivisme  de 
repousser,  à  son  point  de  vue,  comme  le  fait  Comte,  toute  critique 
négative.  Il  y  a  là  un  dialogue  nécessaire  des  esprits  qui  est  incorporé 
bon  gré  mal  gré  à  toute  notre  culture  d'Occident  ;  par  lui  tout  se 
balance,  s'additionne  ou  se  soustrait  dans  une  chambre  de  compensa- 
tion idéale.  Notre  atmosphère  intellectuelle  est  faite,  comme  notre 
atmosphère  physique,  d'un  oxygène  et  d'un  hydrogène,  et  les  expé- 
riences du  docteur  Ox  ne  sont  pas  à  recommencer  tous  les  jours. 

Les  mêmes  qualités  de  réalisation  qu'il  trouve  dans  les  formes 
romanisées  et  mécaniques  de  la  philosophie  du  concept,  M.  Maurras 
les  aperçoit  pareillement  dans  la  forme  supérieure  de  l'art  humain, 
l'art  classique.  Il  est  intéressant  de  le  voir  porter  dans  les  sphères 
les  plus  différentes  un  même  critère.  «  L'esprit  classique  ne  cessa  de 
répéter  en  grec,  en  français,  en  latin,  en  italien,  en  provençal,  non  seule- 
ment pour  les  peuples  qui  boivent  à  la  coupe  de  notre  mer,  mais  pour 
tout  citoyen  du  monde,  non  seulement  en  art,  mais  dans  les  sciences 
et  les  industries,  dans  les  arts  de  la  politique  et  même  de  la  vie,  ce  grand, 
cet  uniforme  et  invariable  conseil  de  réaliser  avant  toute  chose,  et  pour 
cela  de  définir,  de  préciser,  d'organiser.  »  L'art  classique  «  ne  tend  donc 
jamais  à  la  beauté  qui  pourra  être  et  qui  devient,  mais  à  la  beauté  en 
acte.  Il  ne  suggère  pas,  mais  expose  lucidement  ce  qu'il  conçoit  ^  ». 

1.  U Action  Française  (mensuelle),  î^'  octobre  1907. 

140 


LE     TEMPLE     DES     DÉFINÎTIONS 

Réalisme  et  définition  vont  de  pair,  l'un  est  la  face  ontologique  et 
Fautre  la  face  logique  d*un  même  concept.  Il  est  inutile  de  ramener 
encore  des  chaînes  de  noms  pour  montrer  que  cette  conception  de 
Fesprit  et  du  style  classique  n'enferme  que  la  moitié  de  cet  esprit 
et  de  ce  style,  leur  état  de  statique  et  de  synthèse,  et  non  de  dynamique 
et  d'analyse.  Mais  en  somme  ces  manifestations  de  réalisme  congénital 
à  l'esprit  de  M.  Maurras  sont,  assez  secondaires  si  on  les  compare  à  ses 
formes  et  à  ses  formules  politiques.  Dans  l'ordre  de  l'esprit,  qu'il 
s'agisse  de  philosophie  ou  de  poésie,  le  stable  et  le  défini,  le  mobile  et 
l'indéfini  peuvent  s'équilibrer,  se  rectifier,  vivre  l'un  par  l'autre.  On 
peut  même  dire  en  somme  que  la  philosophie  dans  son  ensemble  depuis 
Socrate  jusqu'à  Bergson,  serait  plutôt  une  école  d'idéalisme,  de  mobi- 
lisme  et  de  critique,  que  ses  jeux  suprêmes  paraissent,  de  ce  côté, 
porter  sur  des  pointes  délicates,  sur  des  valeurs  qui  se  dérobent,  sur  des 
limites  pareilles  à  celles  où  la  poésie  pure  hallucina  Mallarmé.  Mais  en 
politique  c'est  différent.  L'animal  politique  peut  être  évidemment  un 
animal  poétique  et  métaphysicien,  mais  il  ne  le  sera  pas  d'une  manière 
suprêmement  raffinée.  L'Etat,  à  mpins  d'être  Néphélococcygie,  doit 
consister  en  du  réel,  s'appuyer  sur  du  solide,  se  fonder  sur  de  la  pierre 
et  non  s'écrire  sur  de  l'eau.  Tout  ce  réalisme  intellectuel  de  M,  Maurras 
ne  vaut  que  comme  prélude  à  son  réalisme  politique. 

Ce  sens  du  solide  et  du  réel  ne  lui  permet  pas  d'être  républicain. 
«  On  est  patriote,  on  est  royaliste  avec  quelqu'un  pour  quelque  chose. 
On  est  républicain  surtout  contre  quelqu'un,  pour  repousser  et 
désavouer  quelque  chose...  La  démocratie  vénère  obscurément  l'anar- 
chie comme  son  expression  franche,  hardie  et  pure  -^  ».  L'esprit  répu- 
blicain se  confond  avec  l'idéologie  anti-réaliste.  Un  certain  idéalisme 
est  peut-être  la  condition  nécessaire  de  l'esprit  philosophique.  Il  est 
le  contraire  de  l'esprit  politique  :  la  corporation  des  professeurs  de 
philosophie,  en  fournissant  à  la  République  une  partie  éminente  de 
son  personnel  politique,  a  remis  beaucoup  d'idéologie  là  d'où  il  aurait 
fallu  en  déblayer.  Il  me  souvient  d'une  formule  qui  se  répétait  souvent 
au  temps  de  l'affaire  Dreyfus  :  La  patrie  est  une  idée,  elle  n'est  pas 
une  idole.  On  entendait  par  le  terme  péjoratif  d'idole  ce  qui,  ainsi  que 
les  images  païennes  pour  les  juifs,  avait  la  grossièreté  d'exister  en  pierre 
et  en  bois,  sinon  en  chair  et  en  os.  Quitte  à  la  voir  traiter  d'idole,  ce 
qui  lui  serait  peut-être  indifférent,  M.  Maurras  ne  conçoit  la  patrie 

I.  Kiel  et  Tanger,  p.  LXXXVI. 

141 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

que  comme  une  réalité.  Réalisme  =  royalisme.  Res  =  rex,  «  Le  monde 
moderne  perçoit  les  périls  dont  l'environnent  lanonymat,  Timper- 
sonnalité,  l'irresponsabilité,  du  pouvoir  collectif.  On  veut  désormais 
que  l'Etat  soit  une  personne  avec  une  tête  et  des  membres,  une  cer- 
velle, un  cœur,  des  entrailles  vivantes,  quelqu'un  enfin  à  qui  le  public 
puisse  dire  comme  autrefois  :  l'Etat  c'est  vous  ^  ».  Il  voit  l'Etat  avec  ces 
caractères  d'humanité  et  de  vie  qui  apparaissent  dans  une  œuvre  d'art 
comme  dans  une  production  de  la  nature.  «  Nous  ne  faisons  ni  ontologie 
ni  métaphysique  politique.  Nous  savons  que  les  sociétés  humaines  ne 
sont  des  êtres  animés  que  par  métaphore,  nous  avons  assez  critiqué 
l'organicisme  social  pour  y  tomber  le  moins  du  monde...  Tout  adver- 
saire qu'il  fût  de  l'organicisme.  Tarde  n'estimait  pas  illogique  de 
souhaiter  à  un  Etat  de  se  rapprocher  autant  que  possible  du  modèle 
d'organisation  représenté  par  l'esprit  humain,  et,  puisque  les  Etats  se 
développent  dans  la  durée,  de  lui  désirer,  par  exemple,  de  ne  pas  se 
composer  d'impulsions  contradictoires  et  de  lier  le  mieux  possible  les 
instants  successifs  dont  il  est  formé.  Un  Etat  florissant  ressemble  à 
i'âme  humaine,  $ui  conscia,  sui  memor,  sut  compos...  Ce  n'est  point  là 
une  simple  vue  de  philosophe.  Les  plus  médiocres  artisans  de  la 
politique  l'ont  compris  ^.  » 

Réalisme  qui,  allié  aux  idées  et  aux  sentiments  nationalistes  de 
M.  Barres,  a  déterminé  depuis  quinze  ans  une  conception  vivantt 
de  l'Etat  et  de  la  patrie,  a  fait  descendre  d'un  pâle  ciel  oratoire  ee 
abstrait  la  notion  substantielle  de  la  France,  a  matérialisé  pour  les 
yeux  qui  ne  la  voyaient  pas  la  figure  architecturale  de  l'Eglise.  La 
force  plastique  de  la  pensée  de  M.  Maurras  peut  être,  comme  les 
groupes  qui  se  développaient  au  fronton  des  temples  gTecs,  un  bienfait 
public.  Gela  ne  doit  pas  nous  empêcher  de  la  considérer  technique- 
ment comme  un  cas  privUégié  d'une  forme  générale  d'intelligence. 

L'idéalisme  consiste  à  faire  des  idées  avec  des  choses,  à  oblitérer  la 
réalité  sensible,  physique,  visible  ou  pensante  pour  en  garder  seule- 
ment un  signe,  pour  la  retirer  toute  en  une  idée.  L'idéalisme  politique 
procède  de  même.  Il  absorbe  volontiers  la  réalité  de  la  France  dans 
les  idées  qu'elle  est  censée  personnifier  :  c'est  la  théorie  de  la  France 
mais..,  que  M.  Maurras  a  poursuivie  avec  une  verve  inlassable.  Le 
réalisme  politique  de  M.  Maurras,  aussi  radical  et  intégral  que  l'est 


1 .  Kiel  et  Tanger,  p.  CVL 

2.  /(/..  p.  XXX. 


142 


LE     TEMPLE     DES     DÉFINITIONS 

par  exemple  cet  idéalisme  politique  chez  Jaurès,  procède  de  la  manière 
exactement  inverse  :  il  fera,  poussé  a  son  extrême  logique,  des  choses 
avec  des  idées.  En  se  plaçant  au  cœur  même  de  l'ontologie  scolastique, 
on  suit  facilement,  comme  une  allée  droite,  d'un  seul  coup  d'oeil, 
cette  ligne.  La  preuve  ontologique  de  saint  Anselme  et  de  Descartes 
consiste  à  poser  l'existence  comme  l'attribut  nécessaire  de  1  être  que 
l'on  conçoit  comme  parfait.  M.  Maurras  en  a  rapproché  avec  raison 
la  théorie  positiviste  du  Grand  Etre.  Sur  le  même  plan  réaliste  que 
l'Humanité  de  Comte,  M.  Maurras  pose  «  la  plus  grande  des  réalités 
naturelles,  la  déesse  France  ^  ».  «  Le  dogme  catholique  met  a  son  centre 
Têtre  le  plus  grand  qui  puisse  être  pensé,  id  quo  majus  cogitari  non 
potest.,.  Le  dogme  positiviste  établit  à  son  centre  le  plus  grand  être 
qui  puisse  être  connu,  mais  connu  positivement  ^  ».  Le  dogme  néces- 
saire au  sentiment  national  doit  comporter  un  centre  analogue.  Et, 
comme  le  Dieu  catholique,  comme  le  Grand  Etre  positiviste,  cet  être 
n'a  de  portée  humaine  que  par  la  réalité  non  plus  générale,  mais 
vivante,  d'une  personne. 

Faire,  avec  des  idées,  des  choses.  La  pente  logique  de  ce  pli  consiste, 
en  dernier  lieu,  comme  cela  se  passe  dans  la  preuve  ontologique  de 
saint  Anselme  et  de  Descartes,  à  porter  au  crédit  de  l'être  la  compré- 
hension logique  de  l'idée.  Si  Kant  défait  ce  pli  par  le  raisonnement  au 
troisième  chapitre  de  la  Dialectique  Transcendentale,  il  fait  comprendre 
aussi  comment  il  est  naturel  à  l'esprit  humain.  Il  consiste  à  introduire, 
au  prix  d'une  contradiction,  dans  le  concept  d'une  chose  conçue 
comme  possible  le  concept  de  cette  chose  admise  comme  réelle,  et  il 
n'appartient,  dit  Kant,  qu'à  l'esprit  scolastique  de  vouloir  extraire 
d'une  idée  arbitrairement  jetée  l'existence  même  de  l'objet  corres- 
pondant. 

Le  pari  de  Pascal  nous  présente,  au  fond,  une  autre  figure  de  la 
preuve  ontologique,  puisqu'il  réalise  comme  un  motif  de  croyance  en  la 
réalité  de  l'idée  l'excellence  de  l'idée  en  tant  que  représentation.  Le 
calcul  des  probabilités  ne  fait  chez  lui  que  rajeunir  l'argument  scolas- 
tique par  des  considérations  de  l'ordre  arithmétique,  de  même  que 
l'argument  cartésien  le  rajeunissait  en  lui  conférant  une  figure  ou  au 
moins  des  affinités  géométriques.  Les  mathématiques,  où  le  réel  ne 
se  distingue  pas  du  possible,  admettent  facilement  que  l'on  trans- 

1 .  L'Avenir  de  rintelligence^  p.  272, 

2.  /J„  p.  124. 

143 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

plante  en  elles  ou  que  Ton  confirme  par  elles  des  raisons  de  cette  sorte. 
Pareillement,  la  tendance  de  M.  Maurras  consiste  à  concevoir,  dans 
tous  les  ordres,  l'idée  la  plus  nette,  la  plus  haute  et  la  plus  puissante, 
à  considérer  moins  la  possibilité  matérielle  de  sa  réalisation  que  la 
dignité  formelle  qui  en  fait  le  prix  et  qui  mérite  que  Ton  combatte 
pour  elle.  Son  esprit  parfaitement  viril  n'en  tire  pas,  comme  c  la  se 
passe  ordinairement  dans  la  littérature  des  génies,  une  sorte  de  à  cou- 
ragement  devant  l'action,  de  mépris  et  de  malveillance  pour  la  ré  lité: 
il  flétrira  au  contraire  cette  attitude  dans  Chateaubriand.  Voici  une 
formule  excellente  de  cette  association  entre  la  dignité  du  but  et 
l'énergie  de  l'action.  «  Le  réalisme  ne  consiste  pas  à  former  ses  idées 
du  salut  public  sur  la  pâle  supputation  de  chances  constamment 
déjouées,  décomposées  et  démenties,  mais  à  préparer  énergiquement, 
par  tous  les  moyens  successifs  qui  se  présentent,  ce  que  l'on  considère 
comme  bon,  comme  utile,  comme  nécessaire  au  pays.  Nous  ignorons 
profondément  quels  moyens  se  présenteront.  Mais  il  dépend  de  nous 
d'être  fixés  sur  notre  but,  de  m.anière  à  saisir  sans  hésiter  ce  qui  nous 
rapproche  de  lui  ^.  »  Ainsi,  il  ne  s'agira  pas  de  faire  entrer  la  moneïrchie 
en  France  par  la  porte  basse  et  par  l'escalier  de  service,  en  murmurant 
toujours  à  ses  partisans  comme  la  mère  d'Uriah  Heep  dans  David 
Copperfield  :  «  Soyez  humble,  Uriah,  soyez  humble  !  »  en  la  rendant 
aussi  élective,  actuelle,  parlementaire  et  administrative  que  possible, 
et  en  la  montrant  comme  la  meilleure  des  Républiques.  Mais  on  la 
présentera  dans  toute  sa  netteté  réactionnaire  (réaction  d'abord  1), 
comme  héréditaire,  traditionnelle,  anti-parlementaire  et  décentralisée 
sous  la  figure  d'un  roi  qui  règne  et  qui  gouverne.  —  C'est  le 
moyen  de  ne  rien  obtenir,  gémit  M.  Piou.  —  Eh  quel  pas  avez-vous 
donc  fait,  vous,  en  vous  avançant  à  plat  ventre  ?  répond  M.  Maurras. 
M.  Piou  et  consorts  «  n'ont-ils  pas  été  traînés  de  défaite  en  défaite  par 
la  modestie  de  leurs  réclamations  ?»  —  Peut-être  ont-ils  été  au  con- 
traire traînés  par  leurs  défaites  successives  à  la  modestie  de  leurs  récla- 
mations. Mais  enfin,  n'importe  !  Combattre  pour  un  but  élevé,  noble 
et  total,  cela  ne  diminue  pas  les  chances  de  réussite  (puisque  le  moyen 
contraire  n'a  pas  réussi  davantage)  et  cela  réclame  la  netteté  et  la 
force  dans  l'esprit,  provoque  l'énergie  dans  l'action.  A  quoi  bon, 
disait  Mallarmé  de  la  poésie,  à  quoi  bon  trafiquer  de  ce  qui  ne  doit 
pas  se  vendre,  surtout  quand  cela  ne  se  vend  pas  ? 

1 .  L Avenir  de  r Intelligence,  p.  279. 

144 


LE     TEMPLE     DES     DÉFINITIONS 

Même  raison  à  l'attitude  de  M.  Maurras  vis-à-vis  de  l'Eglise.  D'abord 
l'accepter  tout  entière  et  n'en  point  dissimuler  honteusement  certains 
aspects,  comme  le  SyllabuSy  sous  prétexte  qu'ils  sont  impopulaires,  — 
la  recevoir  et  la  présenter  dans  son  idée  intégrale.  Puis  la  convier  à 
réclamer  non  pas  une  mesquine  tolérance,  mais  un  sort  digne  d'elle. 
«  Ces  Messieurs  devaient  se  borner  à  promettre  au  clergé  catholique 
une  situation  égale  à  celle  des  rabbins  et  des  pasteurs  du  saint  Evangile  ; 
mais,  de  son  côté,  le  nationalisme  français  avait  le  droit  de  reconnaître 
une  dignité  politique  et  morale  à  l'Eglise,  puisque  les  services  qu'elle 
a  rendus  à  la  France  se  souffrent  pas  de  comparaison  ^  »  —  Enfin 
le  maximalisme  des  revendications  de  M.  Maurras  et  de  son  journal 
pendant  la  guerre,  la  rive  gauche  du  Rhin,  le  dépècement  des  Alîe- 
magnes,  la  guerre  qui  paie  et  la  Part  du  Combattant  consistent  égale- 
ment à  intensifier  l'action  par  l'élévation  clu  but,  à  faire  entrer  cette 
grandeur  même  du  but  dans  ses  raisons  de  se  réaliser. 

Ainsi  M.  Maurras,  s'eflorçarit  dans  VEnquête  d'amener  à  la  Monar- 
chie, en  M.  Barrés,  une  magnifique  recrue,  lui  montrait  «  la  volupté  de 
faire  quelque  chose  de  difficile,  mais  de  grand.  »  Le  bon  sens,  la  finesse 
et  la  prudence  que  M.  Barrés  tient  des  petites  gens  lorraines  lui  firent 
sans  doute  considérer  cette  proposition  du  même  œil  dont  il  envisagea 
celle  du  jeune  Tigrane  quand  ce  séduisant  Arménien  s'efforça  de  lui 
montrer  combien  il  serait  beau  de  renouveler  les  exploits  et  la  mort  de 
lord  Byron  en  partant  pour  Trébizonde  et  en  fournissant  des  secours, 
même  un  cadavre  magnifique  et  utile,  aux  insurgés  du  Sassoun.  Peut- 
être  M.  Maurras  eût-il,  en  rappelant  le  pari  de  Pascal,  touché  en  les 
hérédités  de  M.  Barrés  quelque  racine  arverne  par  le  fil  de  laquelle  il 
eût  emporté  la  forteresse. 

Le  nerf  psychologique  de  cet  argument  à  figure  ontologique,  c'est 
en  somme  la  présence  d'une  idée-force.  Pour  une  âme  grande  la  force 
d'une  idée  peut  provenir  de  son  intégrité  et  de  sa  beauté.  Pour  une  âm 
ordinaire  elle  proviendra  de  sa  facilité.  Nous  retrouvons  toujours  ce 
style  dorique  que  recherche  pour  gouverner  son  intelligence  M.  Maur- 
ras. 

Sans  doute  est-ce  aux  mêmes  directions  logiques  que  l'on  pourrait 
rattacher  ces  arguments  à  forme  étrangement  mathématiques  dit 
M.  Maurras  qui  ont  étonné  de  bons  esprits.  Evidemment  il  faut  les 
prendre  cum  grano  salis,  à  peu  près  comme  Platon  nous  engage  à 

1.  La  Politique  Religieuse,  p.  XXVIII. 

145 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

prendre  cet  argument  de  la  République  qui  démontre  que  le  «  roi  » 
est  exactement  729  fols  plus  heureux  que  le  tyran.  Ainsi  la  Monarchie 
ayant  vécu  huit  siècles  et  comporté  trente-trois  règnes  «  contre  l'his- 
torien idolâtre  et  hypnotisé,  cette  Monarchie  peut  se  définir  une 
institution  qui  ne  craque  et  ne  tombe  que  tous  les  huit  cents  ans  et  que 
tous  les  trente-trois  règnes  »  ^.  Le  conseil  municipal  de  la  Rochelle 
ayant  voté  10.000  francs  pour  la  statue  de  Guiton  et  100  francs  pour 
un  monument  à  Richelieu,  M.  Maurras  en  conclut  que  «  10.000 
pour  100,  tel  est  le  rapport  de  la  passion  républicaine  à  la  passion 
patriotique  »  ^,  M.  Japy  lui  écrivant,  pour  défendre  ses  coreligionnaires, 
que  «  si  M.  de  Pressensé,  M.  Pelletan,  sont  protestants  d'origine, 
MM.  Combes  et  Clemenceau,  Jaurès,  Rouvier,  Dubief,  Trouillot, 
Lafîerre  et  tant  d'autres  sont  d'origine  catholique  »,  M.  Maurras  prend 
sa  plume  et  calcule  :  «  Les  protestants  sont  500.000  et  ces  500.000 
donnent  deux  sectaires  (1  pour  250.000)  ;  les  catholiques  sont  36  mfil- 
lions,  qui  ne  donnent  à  eux  tous  que  sept  sectaires  (1  pour  5.142.857) 
ils  devraient  en  donner  cent  quarante-quatre  si  le  sectarisme  des 
hommes  d'origine  catholique  était  égal  à  celui  des  protestants  originels 
Le  sectarisme  de  ces  catholiques  est  au  sectarisme  des  protestants 
d'origine  comme  7  à  1 44.  Le  sectarisme  catholique  est  plus  de  vingt  fois 
moindre,  d'après  les  nombres  mêmes  que  M.  Gaston  Japy  nous  a 
fournis  spontanément,  et  seule  l'habitude  l'a  pu  rendre  insensible  à 
Ténormité  de  la  différence  ^.  »  Objectez  à  M.  Maurras  que,  s*il  ne 
meurt,  comme  je  le  lui  souhaite,  qu'à  cent  ans,  il  trouverait  peut-être 
bizarre  que  son  sépulcre  des  Martigues  dût  s*orner  de  cette  inscrip- 
tion :  «  Ci-gît  Charles  Maurras,  Martégal,  nationaliste  intégral  et  bon 
écrivain  français,  qui  ne  meurt,  comme  le  phénix,  que  tous  les  cent  ans.  » 
-^  Ajoutez  qu'il  était  naturel  que  les  Rochelois  souscrivissent  la  forte 
somme  pour  le  maire  Guiton,  qui  n'est  qu*à  eux,  et  que  leur  quote- 
part  de  100  francs  pour  un  monument  au  grand  Cardinal,  qui  est  à 
la  France  entière,  implique,  la  population  de  la  Rochelle  étant  de 
20.000  âmes,  une  souscription  de  100  francs  par  20.000  habitants,  ce 
qui  donnerait  pour  toute  la  France  environ  200.000  francs  (sans  faire 
souscrire  les  indigènes  des  colonies),  et  ce  qui  mettant  à  200.000 
pour  10.000  le  rapport  de  la  passion  patriotique  à  la  passion  républi- 


1 .  Enquête,  p.  355. 

2.  La  Politique  Religieuse,  p.  LIX. 
3./J..P.49.  . 


146 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

caine,  réhabilite  du  coup  l'assemblée  charentaise.  —  Dites  enfin  que 
M.  Maurras  n'a  point  lu  le  texte  de  M.  Japy  à  bien  grand  renfort  de 
besicles,  puisqu'il  en  élimine  simplement  les  mots  «  et  tant  d'autres  » 
et  que  par  ces  quatre  mots  M.  Japy  indiquait  certainement  la  suite  des 
trois  ou  quatre  cents  députés  d'origine  catholique  qui  votèrent  les 
lois  «  sectaires  ».  Lui  était-il  donc  nécessaire,  pour  prévenir  les  raison- 
nements arithmétiques  de  M.  Maurras,  de  recopier  une  énumération 
aussi  longue,  mais  moins  pittoresque,  que  celle  des  jeux  de  Gargantua 
dans  notre  grand  Alcofribas  ?  —  Répondez  tout  cela  à  M.  Maurras, 
et  il  rira  avec  vous,  car  l'auteur  des  Trente  Beautés  de  Martigues  recon- 
naîtra que  vous  avez  comme  lui  le  sens  de  la  galéjade.  Ne  faites  point 
comme  Tartarin  qui  eut  la  naiveté  de  prendre  au  sérieux  les  explica- 
tions de  Bompard  sur  la  «  Compagnie  ».  Retenez  seulement  qu'à  l'ex- 
trémité de  la  plus  agile  et  de  la  plus  souple  dialectique,  il  y  a  quelque 
chose  d'analogue  à  ce  que  Flambeau  appelle  «  du  luxe  »,  et  que  ces 
raisons  ailées  et  fuyantes,  ces  chiffres  capricieux  qui  écrivent  des  vols 
d'oiseaux  sur  le  ciel,  sont  un  peu  au  raisonnement  ce  que  les  Odes 
funambulesques  et  la  Prose  pour  des  Esseintés  sont  à  la  poésie.  Le  passage 
de  la  République  que  je  citais  met  tout  cela  au  point.  «  O  fourbe,  dit 
Minerve  à  Ulysse,  qui  te  surpasserait  en  malice,  si  ce  n'est  un  dieu  ?  » 
Ainsi  il  sied  que  le  réalisme  le  plus  matériel  et  le  plus  solidement 
maçonné,  s'achève,  comme  une  maison  vivante,  par  la  spirale  d'une 
fumée» 

V    Des  bouts  de  fumée  en  forme  de  cinq 


VI 
LMDÉE    DE    L'UNITÉ 


L'idée  constructrice,  de  formule  et  de  type  romains,  qui  guide 
M,  Maurras,  implique,  comme  les  deux  Muses  sans  cesse  présentes 
de  la  vie  intellectuelle,  politique  et  sociale,  l'unité  et  la  durée. 

Personne,  depuis  Bossuet  et  le  Sermon  sur  l'Unité  de  l'Eglise,  n'a 
maintenu,  éclairci,  codifié,  de  façon  plus  combative  et  plus  décidée 


147 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

que  lui  les  droits  et  le  primat  de  l'Unité.  Peut-être  sont-ils  moins  nés^ 
pour  lui,  de  l'unité  qu'il  trouve  en  lui  que  de  l'unité  qu'il  n'y  trouve  pas, 
dont  le  désir  le  hante  et  dont  la  beauté  extérieure  le  fascine.  «  Lorsque 
nous  concevons  un  régime  type  pour  fournir  une  règle  à  notre  juge- 
ment ou  un  modèle  à  nos  programmes  de  réforme,  nous  sommes 
obligés  d'y  comprendre  le  règne  de  l'unité  morale  et  religieuse  ;  de 
plus,  quand  nous  songeons  à  ce  qui  nous  éloigne  de  cette  unité  exem- 
plaire, nous  éprouvons  les  émotions  qui  conviennent  à  notre  cas,  une 
tristesse  mâle  et  grave  où  le  désir  s'unit  salutairement  au  regret  ^.  » 

Cette  idée  de  l'unité  morale  et  religieuse  est  une  idée  catholique. 
M.  Maurras  la  prend,  la  pèse  et  l'admire  sous  cet  aspect.  Mais  il  ne 
laisse  pas  de  lui  voir,  à  diverses  occasions,  une  forme  morale  et  poli- 
tique plus  générale  où  elle  apparaît  plus  claire  et  plus  nue  que  dans  sa 
solide  réalisation  romaine. 

L'unité  morale  et  religieuse  née  d'un  consensus  spontané  entre  les 
volontés,  d'une  vue  pareille  chez  toutes  les  intelligences,  n'a  évidem- 
ment jamais  existé.  Pratiquement  cette  unité  implique  la  discipline, 
non  seulement  consentie,  mais  imposée  ;  tout  conformisme  est  produit 
par  une  coercition  possible  et  la  produit.  C'est  dire  que  l'idée  de  l'unité 
se  confond  ici  avec  celle  de  l'ordre  et  l'idée  de  pluralité  avec  celle  de 
liberté. 

C'est  un  des  problèmes  auxqueis  la  pensée  de  M.  Maurras  a  essayé 
de  s'appliquer,  avec  le  plus  de  vigueur  et  de  netteté,  sur  un  parvis 
supérieur  d'idées  pures.  L'ordre  et  la  liberté  sont  envisagés  en  eux- 
mêmes,  dans  ce  rayon  indivisé  qui  ne  s'est  pas  encore  bifurqué  entre 
l'individuel  et  le  social.  «  Platon  dans  la  République  se  sert  du  social 
pour  découvrir  l'individuel.  Il  ne  paraît  point  illégitime  ni  superflu 
de  suivre  un  ordre  inverse,  et  de  rechercher  dans  la  vie  individuelle 
de  la  pensée  le  prototype,  le  modèle  simplifié  de  ce  qui  se  passe  dans 
la  vie  sociale  et  politique.  Ce  procédé  permet  l'étude  du  problème  de 
la  Kberté  et  de  l'unité  sur  le  terrain  le  plus  neutre,  le  moins  irritant,  et 
sans  diminuer  la  rigueur  de  cet  examen  ;  si,  en  effet,  ce  que  je  dis  de 
la  subordination  du  principe  de  liberté  est  trouvé  juste  quand  on 
l'applique  à  la  vie  solitaire  d'un  seul  esprit  humain,  les  mêmes  conclu- 
sions seront  d'autant  plus  vraies,  et  à  plus  forte  raison,  appliquées  au 
fonctionnement  de  la  société  ^.  » 

1.  La  Politique  Religieuse,  p.  108. 

2.  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  202. 

148 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

Hypothèse  qui  doit  nous  agréer,  en  tant  qu'elle  permet  la  circula- 
tion aisée  et  lumineuse  d'une  belle  pensée  ;  mais  prenons  garde  que 
ce  monisme  idéal  ne  nous  présente  le  même  risque  d'utopie  que  la 
République  platonicienne.  M.  Maurras  nous  introduit  dans  l'intérieur 
d'un  esprit  qu'un  heureux  mouvement  détermine  et  ordonne,  dans  les 
rythmes  esthétiques  et  intellectuels  qui  font  sortir  d'un  petit  anarchiste 
un  restaurateur  de  Tordre  et  un  docteur  de  l'Etre.  «  Une  grande  âme 
n'est  pas  liberté,  elle  eét  servitude  :  et  sa  grandeur  s'estime  non  point 
précisément  sur  le  rapport  de  ses  énergies  naturelles  avec  la  règle 
supérieure  qui  Içs  conduit.  »  Une  âme  richement  douée  commence 
normalement  par  une  liberté  voli^ptueuse  et  fiévreuse  ;  elle  se  sait 
capable  de  se  porter  en  beaucoup  de  places,  elle  se  croit  capable  de 
se  porter  partout.  Puis  au  fur  et  à  mesure  qu'elle  a  trouvé  dans  sa 
liberté  la  multiplicité  des  buts  inconciliables,  dans  son  activité  sans 
cohésion  et  sans  sacrifice  le  désordre  et  les  échecs,  l'âme  se  circonscrit, 
s  assure  et  se  règle  jusqu'à  ce  qu'elle  se  soit  formée  selon  des  arêtes 
nettes,  qu'elle  ait  abandonné  sur  son  chemin  son  indétermination  et 
ses  rêves,  comme  une  belle  journée  au  long  de  ses  premières  heures 
s'est  dépouillée  de  ses  vapeurs  matinales. 

Mais  l'analogie  de  l'état  politique  avec  ces  rythmes  individuels  est- 
elle  complète,  les  rythmes  du  polftique  ne  sont-ils  pas  inverses  ? 
L'état  politique  commence  par  l'acte  ou  par  les  actes  d'autorité,  par 
la  puissance  de  la  coutume  et  de  la  force  :  plus  tard,  lorsqu'il  a  crû  en 
complexité,  il  se  relâche  nécessairement  de  son  emprise  sur  les  individus 
et,  pùisqu'en  politique  on  appelle  liberté  le  pouvoir  laissé  à  l'individu, 
on  peut  dire  que  l'état  social  gagne  automatiquement  en  liberté.  — 
Vous  croyez  ?  Comparez  le  citoyen  administré  pendant  la  paix  et 
enrégimenté  pendant  la  guerre,  tel  que  vous  le  voyez  et  tel  que  vous 
l'êtes  en  1918,  et  ce  gentilhomme  du  XVI^  siècle  que  le  poids  de  la 
souveraineté,  disait  Montaigne,  ne  touchait  qu'une  ou  deux  fois  dans 
sa  vie.  —  La  souveraineté  qui  ne  le  touchait  pas  pour  le  gouverner  ne 
le  touchait  pas  non  plus  pour  le  protéger,  et  vous  savez  que  Montaigne 
vivait  a  Montaigne  dans  le  risque  perpétuel  d'être  volé  ou  tué.  D'une 
époque  à  l'autre,  liberté  et  servitude  se  déplacent,  et  l'on  ne  gagne 
souvent  sur  un  tableau  que  pour  perdre  sur  l'autre.  Mais  enfin  l'orga- 
nisation du  monde  moderne  vaut  comme  un  incomparable  moyen  de 
liberté  ;  les  modes  de  vie  individuelle  sont  de  plus  en  plus  nombreux, 
complexes  et  variés.  Quelle  que  soit  chez  vous  la  puissance  de  la  raison 
d'Etat,  quels  que  soient  votre  vénération  pour  l'Etat  et  votre  principe 

149 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

du  Politique  d'abord^  vous  n'admettez  point  comme  le  nationalisme 
prussien  de  la  chaire  que  l'Etat  constitue  une  valeur  en  soi,  que  l'in- 
dividu n'existe  que  par  rapport  à  lui  et  dans  la  mesure  où  il  règle  et 
circonscrit  cette  existence.  Vous  n'êtes  point  de  Sparte,  mais  d'Athènes. 
Personne  au  contraire  n'a  mieux  que  vous  spécifié  le  caractère,  la 
primauté  de  la  liberté,  des  libertés  :  vous  attribuez  à  l'Etat  la  fonction 
de  respecter,  de  garantir  les  unes  des  autres  et  de  défendre  contre  le 
dehors  une  multitude  de  petites  sociétés  qui  existent  au  même  titre 
que  lui  et  avant  lui,  depuis  la  famille  jusqu'à  la  province;  vous  donmz  à 
votre  roi  le  beau  nom  de  Roi  des  Républiques  françaises.  Vous  souhaitez 
la  renaissance  et  la  prospérité  de  ces  Républiques.  Vous  désirez  les 
affranchir.  —  Oui,  précisément  comme  politique  de  l'ordre  et  comme 
ennemi  de  l'individualisme.  Ce  sont  elles  qui  constituent  les  freins  les 
plus  réels  et  les  déterminations  les  plus  justes  pour  l'individu.  Contre 
l'individu  libre,  l'individu  isolé,  l'individu  principe,  j'ai  écrit  mon 
Contr'un.  —  Vous  avez  rappelé  en  effet  qu'une  grande  âme  est  servi- 
tude, qu'elle  se  mesure  à  la  solidité  de  la  règle  supérieure  qui  la  conduit 
et  de  l'ordre  humain  qui  l'encadre.  Elle  est  servitude  non  par  ce  qu'elle 
est,  mais  par  ce  qu'elle  donne,  par  la  discipline  qu'elle  accepte,  l'obéis- 
sance à  laquelle  elle  se  soumet,  l'hommage  spontané  qu'elle  rend. 
Pareillement  l'Etat,  le  roi  si  vous  voulez,  est  liberté  non  par  ce  qu'il 
est,  puisqu'il  est  le  premier  serviteur  de  l'Etat,  le  premier  ministre 
du  roi,  ainsi  que  le  disait  le  roi-sergent,  mais  liberté  par  ce  qu'il  donne, 
par  ce  qu'il  permet.  Une  grande  âme  est  une  liberté  qui  se  donne  une 
servitude,  une  loi.  Un  grand  Etat  est  une  servitude,  une  discipline 
qui  fonde  et  qui  permet  des  libertés,  qui  rayonne  en  liberté,  en  droits 
qu'il  confère  ou  protège.  Considérez  la  société  élémentaire,  la  famille 
L'Etat  républicain  lui  apporte  ce  que  M.  Dumont,  dans  une  discussion 
sur  la  liberté  d'enseignement,  appelait  le  droit  de  l'enfant,  c'est-à-dire 
la  liberté  de  l'enfant.  Votre  Etat  à  vous  lui  apporte  la  liberté  du  chef, 
du  père  de  famille.  Mais  enfin  tous  les  deux  vous  apportez  une  liberté, 
vous  vous  battez  à  coups  de  libertés,  comme  les  chantres  et  chanoines 
se  battent  chez  Barbin  avec  des  livres.  L'Etat  républicain  appelle 
liberté  la  possibilité  pour  l'enfant  de  choisir  plus  tard  entre  des  idées 
qui  lui  auront  été  proposées,  non  imposées.  Votre  Etat  appelle  liberté 
la  possibilité  pour  le  père  de  faire  élever  son  enfant  selon  ses  idées  à 
lui.  Je  n'entre  pas  dans  le  fond  du  débat,  je  n'en  considère  que  la 
forme.  Or  dans  la  forme,  aucun  des  deux  partis  ne  dira,  l'un  :  Je 
vous  apporte  la  servitude  de  l'Etat,  et  l'autre  :  Je  vous  apporte  la  ser- 

150 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

vîtude  de  l'Eglise,  —  quoique  ces  expressions  aient  autant  de  significa- 
tion que  les  précédentes.  Le  mot  de  servitude  peut-être  pourvu  d'une 
bonne  conscience  individuelle  (celle  sur  laquelle  est  bâti  Servitude  et 
grandeur  militaires  par  exemple)  mais  il  implique  une  mauvaise 
conscience  politique,  et  cela  sans  doute  parce  que  les  deux  courants, 
l'individuel  et  le  politique,  vont  en  raison  inverse  l'un  de  l'autre. 

En  général  pourtant  l'appel  au  sentiment  de  la  liberté  ou  même  à 
l'idée  des  libertés,  n'est  présentée  par  M.  Maurras  que  comme  acces- 
soire ;  comme  l'individu  est  pour  Comte  une  abstraction  sociale,  la 
réalité,  la  liberté  individuelles  sont  pour  M.  Maurras  tirées  par  abstrac- 
tion de  ces  grandes  et  solides  réalités  qui  sont  l'ordre  et  l'unité. 

La  succession  de  la  liberté  état  inorganique  et  de  l'ordre  état  orga- 
nique, voici  comment  il  la  transporte  de  la  vie  individuelle  dans  la 
vie  sociale.  En  politique  «  toute  politique  d'empire  a  dépassé  la  liberté. 
L'Allemagne  eut  besoin  de  la  liberté  pour  être,  pour  compter  (1750- 
1850).  Pour  acquérir  et  conquérir  l'unité  fut  indispensable.  »  Soit. 
Unité,  organisation,  ordre,  sont  les  valeurs  qui  poussent  sur  le  terreau 
de  la  liberté.  Mais  à  leur  tour  elles  ri 'ont  de  valeur  humaine  que  si  elles 
sont  productrices  de  liberté,  si  elles  protègent  le  citoyen  dans  sa  liberté 
de  se  mouvoir,  d'acquérir,  de  jouir.  Il  y  a  là  quelque  chose  d'analogue 
à  ce  chemin  de  fer  circulaire  auquel  M.  Helfïerich  comparait  pendant 
la  guerre  la  politique  financière  de  l'Empire  allemand. 

De  même  «  ni  l'Allemagne  ni  l'Angleterre,  ni  les  Etats-Unis,  ne 
s'arrêtèrent  à  la  liberté  helvétique.  Mais  aucune  de  ces  trois  puissances 
n'est  parvenue  à  la  discipline  unitaire  qui  distingue  la  civilisation  des 
Français.  La  France  et  la  Suisse  figurent  donc  les  deux  extrêmes  de  la 
série  entre  lesquels  on  peut  intercaler  une  infinité  de  moyennes.  »  Préci- 
sément, liberté  et  discipline  sont  en  saine  politique  complémentaires. 
L'une  ne  perd  pas  ce  que  l'autre  gagne,  bien  que  l'une  et  l'autre  soient 
en  apparence  antagonistes.  Mais  le  sentiment  de  l'une  est  en  fonction 
du  sentiment  de  l'autre.  Une  discipline  vigoureuse  implique  la  réaction 
d'une  liberté  vigoureuse  et  réciproquement.  Nietzsche  dit  fort  bien 
que  les  Français  ont  été  le  plus  chrétien  de  tous  les  peuples,  et  que, 
précisément  pour  cette  raison,  la  libre-pensée  française,  celle  du 
XVIII®  siècle,  fut  seule  sérieuse  et  puissante  parce  que  seule  elle  eut  à 
lutter  contre  de  vrais  grands  hommes.  Pareillement  si  le  caractère  des 
Français,  selon  le  mot  de  la  Bruyère,  exige  du  sérieux  dans  le  souverain, 
ce  n'est  pas  en  tant  qu'il  est  lui-même  sérieux,  c'est  en  tant  qu'il  ne 
l'est  pas  assez.  La  France  a  toujours  été  un  pays  où  l'idée  de  l'ordre  et 

151 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRÂS 

l'idée  de  la  liberté  ont  fleuri  extrêmement  vivaces  et  l'un  des  deux 
éléments  du  couple  ne  serait  plus  qu'un  pâle  fantôme  si  l'autre  dispa- 
raissait. La  coexistence  de  l'une  et  de  l'autre  dans  le  microcosme  de 
toute  Assemblée,  parlementaire  ou  non,  n'est  que  la  figure  de  leur 
succession  générale  dans  une  autre  histoire  et  de  leur  simultanéité 
dans  chaque  moment  de  notre  histoire.  —  C'est  bien  pourquoi,  entre 
mille  raisons,  il  faut  être  anti-parlementaire.  —  Ne  mêlons  pas  ce  filon 
à  celui  que  nous  suivons  à  présent.  D'une  façon  générale  toute  culture 
supérieure  consiste  en  un  rapport  original  entre  des  valeurs  d'ordre  et 
des  valeurs  de  liberté.  Toujours  le  dorique  et  l'ionique  de  notre 
Acropole.  La  France  a  été  comme  le  laboratoire  des  idées  claires  et 
distinctes,  logiques  et  plastiques  de  l'une  et  de  l'autre.  Fille  aînée  de 
l'Eglise  et  mère  de  la  Révolution,  elle  implique  bien  les  deux  Frances 
dont  M.  Seippel  a  fait  le  portrait  dans  son  livre  ingénieux.  Mais  n'existe- 
t-ir  pas  pareillement  sur  le  même  plan  deux  Angleterres  et  deux 
Allemagnes  ?  L'Angleterre  de  l'imitation,  de  la  discipline  sociale  et 
du  cant  n'est-elle  pas  l'Angleterre  de  la  grande,  pleine  et  saine  liberté 
individuelle  ?  L'Allemagne  de  l'organisation  et  du  Verein  n'est-elle 
pas  l'Allemagne  de  la  musique  ? 

La  musique...  Schème  général  ou  réalité-type  du  monde  comme  le 
voulait  Schopenhauer,  unissant  l'ordre  mathématique  le  plus  rigoureux 
avec  la  liberté  la  plus  indéfiniment  vaporeuse.  Un  peuple,  pour  qui  le 
déchiffrerait  comme  une  partition,  ne  révélerait-il  pas  dans  son  unité 
le  même  contraste  intérieur  ? 

Restons,  avec  M.  Maurras,  à  ces  racines,  à  ces  essences.  «  Un  poème, 
dît-il,  n'est  pas  liberté,  il  est  servitude  :  sa  beauté  se  juge  précisément 
au  rapport  des  valeurs  naturelles  mises  en  jeu  avec  la  sereine  vigueur 
du  rythme  ondoyant  qui  les  courbe.  »  Un  poème  est  donc  servitude, 
ordre  fixé  et  défini,  et  nous  avons  vu  M.  Maurras  trouver  au  degré  le 
plus  éminent  ce  caractère  dans  l'art  classique.  Mais  à  son  tour  ce 
poème,  ce  rythme  ondoyant,  vigoureux  et  serein,  constitue  une  valeur 
naturelle  de  suggestion  vivante,  souplement  et  diversement  rayon- 
nante. Il  n'est  point  asservi  à  son  texte,  il  n'est  même  pas  asservi  à  un 
rythme  fermé  et  fini.  Il  s'en  libère  pour  se  répandre  dans  d'autres 
texte  et  sous  d'autres  rythmes.  Le  Racine  de  M.  Maurras,  celui  qui 
le  mène  à  la  belle  discipline  française,  n'est  pas  celui  qui  faisait  verser 
tant  de  larmes  par  la  voix  de  la  Champmeslé  ;  il  n'est  point  le  Racine 
exemplaire  du  goût  et  modèle  à  imiter  du  XVIII®  siècle.  Et  le  poème 
en  dehors  de  cela,  de  ces  lectures,  de  ces  imitations,  de  cette  humanité, 

152 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

qu*est-il?  Je  sais  bien  que  cette  liberté  de  suggestion  n'est  pas  elle- 
même  un  état  dernier,  qu'au  long  de  cette  eau  courante  la  critique  inter- 
vient avec  des  coupes,  des  terrasses,  des  belvédères,  qu'elle  intègre  des 
valeurs  de  jugement  et  d'histoire  comme  la  poésie  intégrait  des  valeurs 
de  sonorité  et  de  vie.  Mais  comme  le  soleil  autour  duquel  se  meut  la 
terre  est  lui-même  emporté  vers  la  constellation  d'Hercule,  le  même 
rythme  enveloppe  et  conduijt.  la  critique  elle-même  :  le  Sainte-Beuve 
de  M.  Maurras,  maître  de  1'  «  empirisme  organisateur  »  n'est  pas 
tout  à  fait  le  Sainte-Beuve  des  abonnés  du  Moniteur  en  1860.  La 
valeur  de  toute  œuvre  réside  en  grande  partie  dans  ce  rayonnement 
sans  lequel  elle  ne  serait  rien,  dans  cette  indéfinie  fécondité  par  laquelle 
retournent  en  quelque  sorte  au  mouvement  et  à  la  liberté  les  éléments 
que  groupa  et  fixa  Tordre. 

Dès  lors  il  paraît  que  les  exemples  saisis  par  M.  Maurras  pour 
étayer  son  idéal  de  l'unité  et  de  l'ordre  en  ce  qu'il  a  de  sommaire, 
de  simplificateur  et  de  nu,  impliquent  tous,  au  même  point  critique, 
le  même  artifice. 

Dans  le  livre  des  Deux  Frances,  M.  Seippel,  dénonçant  comme  le 
germe  de  nos  divisions  françaises  un  «  tourment  »  romain  et  catholique, 
semblable  dans  les  deux  partis,  de  l'unité,  remarque  que  ce  tourment 
se  rattache  à  Rome,  mais  non  à  la  Grèce,  les  Grecs  affirmant  non 
cette  idole  romaine  de  l'unité,  mais  un  goût  de  diversité  et  de  liberté. 
Il  déplairait  étonnamment  à  M.  Maurras  que  les  idées  familières 
à  son  esprit  ne  l'eussent  pas  été  à  l'esprit  des  Grecs.  II  accorde  que 
«  les  Grecs  ont  donné  au  monde  le  spectacle  d'un  libertinage  effréné 
en  politique  et  en  morale,  et  il  est  vrai  qu'ils  l'ont  payé.  »  Je  crois  — 
en  passant  —  qu'il  accorde  trop,  ici,  et  exagère  ce  «  libertinage  ». 
L'idée  la  plus  haute  de  la  politique,  la  soumission  du  citoyen  à  la 
loi  et  à  la  loi  seule  est  une  idée  grecque,  et  les  constitutions  politiques 
des  Grecs  sont  des  chefs-d'œuvre  d'ingéniosité  et  d'industrie  intellec- 
tuelle, aussi  bien  que  lelir  géométrie,  leur  langue  ou  leur  architecture. 
En  morale  ?  C'est  faire  beaucoup  de  bruit  pour  ce  qu'on  a  nommé 
1  amour  grec,  de  même  qu'on  appelle  Grecs  ceux  qui  trichent  au  jeu, 
comme  si  les  Hellènes  étaient  seuls  à  faire  Jévier  ici  la  nature  et  là 
la  fortune.  Le  genre  de  libertinage  qui  faisait  le  plus  d'horreur  aux 
Grecs  et  qu'ils  punissaient  le  plus  sévèrement  était  l'adultère,  et  le 
foyer  du  Grec  était  protégé  plus  que  celui  des  modernes  par  la  coutume 
et  par  la  loi.  Mais  enfin  il  est  vrai  que  le  génie  grec  répugnait  à  ce  que 
la  Grèce  s'unifiât  en  Etat,  et  il  est  vrai  que  la  pensée  grecque  a  poussé 

153 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

très  loin  la  critique  des  idées  morales.  Ce  n*est,  pour  M.  Maurras, 
que  dans  l'ordre  des  arts  et  dans  l'ordre  des  sciences,  que  «  l'art  grec 
et  la  science  grecque  supportent  la  comparaison  avec  ce  que  Rome  et 
Paris  ont  constitué  de  plus  un  en  politique,  en  morale  et  en  religion  ». 
Il  est  évident  qu'il  n'y  a  pas  de  création  esthétique  ou  de  théorie 
scientifique  sans  l'unité,  puisque  l'un  et  l'autre  sont  des  êtres  vivants 
et  que  la  vie  réside  dans  l'organisation.  Mais  enfin  il  ne  s'agit  pas  là 
de  l'unité  religieuse,  la  seule  qui  intéresse  l'objet  des  études  de  M.  Maur- 
ras. Lorsqu'il  écrit  :  «  Les  sociétés  de  type  supérieur  excluent  de  leur 
enceinte  toutes  les  formes  de  la  divergence  religieuse.  La  cité  antique 
l'excluait,  et  à  très  bon  droit.  A  très  bon  droit  encore  l'empire  romain, 
A  très  bon  droit  enfin  la  chrétienté  du  moyen  âge  ^  »,  nous  comprenons 
bien  que  le  droit  lui  importe  ici  plus  que  le  fait.  Car  le  fait  doit  former 
pour  lui  un  terrain  bien  fragile. 

Le  passage  est  même  assez  savoureux.  Le  contenu  historique  en  est 
tiré  tout  entier  de  ce  syllogisme  :  Les  sociétés  de  type  supérieur  excluent 
toute  divergence  religieuse.  —  La  cité  antique,  l'empire  romain,  le 
moyen  âge  chrétien  sont  des  sociétés  de  type  supérieur.  —  Donc  ils 
excluaient  toute  divergence  religieuse.  Voilà  évidemment  le  mécanisme 
scolastique  qui  a  joué  dans  le  cerveau  de  M.  Maurras.  Le  malheur  est 
que,  la  mineure  étant  vraie  et  la  conclusion  fausse,  il  faut  bien  que  la 
majeure  soit  fausse.  L'Etat  qui  exclut  nettement  toute  divergence 
religieuse,  d'une  façon  entière  et  absolue,  c'est  l'Etat  théocratique  juif, 
sans  que  l'on  puisse  dire  s'il  les  exclut  parce  qu'il  est  monothéiste  ou 
s  il  est  monothéiste  parce  qu'il  les  exclut  :  l'un  et  l'autre  évidemment. 
M.  Maurras  en  serait  donc  réduit  à  faire  de  l'Etat  juif  une  société  de 
type  supérieur  ?  Couleuvre  épouvantable  à  avaler.  La  cité  antique  et 
l'Empire  romain  ont  accueilli  les  cultes  et  les  idées  des  Juifs,  alors  que 
le  royaume  juif  n'a  jamais  reçu  la  moindre  miette  des  leurs.  Ils  vivent 
dans  un  afflux  continuel  de  nouveaux  dieux,  de  nouvelles  dévotions 
que  l'Etat  accepte  et  protège,  comme  fit  Marius  de  la  Syrienne  des 
Martigues,  à  moins  qu'elles  ne  favorisent  la  débauche  (procès  des 
Bacchanales  à  Rome)  ou  ne  soient  elles-mêmes  exclusives  et  intolé- 
rantes :  alors  l'Etat  exclut  l'exclusion  et  ne  tolère  pas  l'intolérance. 
Ce  n'est  pas  à  cause  du  dieu  qu'ils  reconnaissaient  que  les  chrétiens 
furent  persécutés,  c'est  à  cause  des  dieux  qu'ils  refusaient  de  reconnaître, 
l'Etat  et  l'Empereur  divinisés.  Il  n'y  a  pas  dans  l'antiquité  gréco- 

1.  La  Politique  Religieuse,  p.  71. 

134 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

romaine  de  clergé  qui  veille  professionnellement  sur  l'unité  de  foi  et 
l'orthodoxie  des  doctrines.  Aucun  esprit  ne  touche  des  bornes  spiri- 
tuelles qui  le  refoulent  et  le  meurtrissent.  Cette  liberté  est-elle  le 
résultat  du  polythéisme,  ou  le  polythéisme  était-il  donné  aux  Hellènes 
dans  leur  besoin  même  de  liberté  spirituelle  ?  Même  réponse  que  tout 
à  l'heure.  Enfin  le  moyen  âge  chrétien  a  exclu,  il  est  vrai,  les  formes 
de  la  divergence  religieuse  j  mais  la  diversité  des  dévotions,  le  culte 
de  milliers  de  saints,  la  multitude  et  l'opposition  des  sectes  philoso- 
phiques, les  luttes  religieuses,  soit  sur  des  questions  de  personne  soit 
sur  des  raisons  de  dogme,  ont  maintenu  à  l'intérieur  du  christianisme 
la  riche  multiplicité,  la  vie  ardente  et  touffue  du  monde  antique.  Le 
«  à  très  bon  droit  »  de  M.  Maurras  signifie  peut-être  bien  que  les 
sociétés  auraient  dû  exclure  ces  divergences,  qu'elles  ont  eu  le  malheur 
de  ne  pas  l'avoir  fait  suffisamment,  et  qu'elles  en  sont  mortes.  Louer 
quelqu'un  d'avoir  fait  ce  qu'il  aurait  dû  faire  et  na  pas  fait,  c'est 
peut-être  un  moyen  de  l'amener  à  le  faire,  —  à  condition  qu'il  en  soit 
encore  temps. 

Et  pourquoi  ne  serait-il  plus  temps  ?  M.  Maurras  a  une  politique 
religieuse.  Il  a  même  écrit  sous  ce  titre  un  livre  qui  est  un  chef-d'œuvre. 
Or  sa  politique  religieuse  ne  me  paraît  pas  différente  de  celle  qu'il  eût 
souhaitée  chez  les  empereurs,  en  des  lignes  qui  furent  souvent  incri- 
minées, lorsqu'il  leur  reproche  d'avoir  été  de  mauvais  tuteurs  du 
paganisme  expirant.  La  Politique  Religieuse  comme  ÏEnquête  sur  la 
Monarchie  propose  les  moyens  par  lesquels  l'Etat  se  montrera  bon 
tuteur  des  biens  spirituels  qui  nous  restent  et  sauvera  au  moins  les 
lambeaux  ou  les  fantômes  de  l'unité  perdue. 

«  Déchus  de  ce  bonheur  »,  l'unité  religieuse,  M.  Maurras  et  les  siens 
ont  cherché  «  une  trace,  une  ombre,  un  reflet  »,  une  unité  du  second 
degré  que  voici  :  «  Les  hommes  qui  ne  s'accordaient  pas  sur  le  point 
de  savoir  si  le  catholicisme  est  le  vrai,  ont  reconnu  qu'il  est  certainement 
le  bien.  »  Dès  lors  l'unité  du  second  degré  ne  pourra  se  faire  que  sur  le 
terrain  du  bien  ».  Il  ne  peut  pas  être  question  d'extirper  par  le  fer  ou 
le  feu  nos  sujets  de  grand  désaccord  :  le  souci  du  bien  public  ne  le 
permet  que  dans  les  cas  où  l'arrachement  se  ferait  sans  produire  de 
plus  grands  maux,  dont  le  risque  est  ici  certain.  »  Observons  que 
M.  Maurras  accueille  un  peu  froidement  une  autre  unité  religieuse  qui 
serait  plutôt  du  troisième  degré,  celle  qui  se  ferait  non  sur  le  vrai  ni 
sur  le  bien,  mais  sur  le  beau,  celle  qui  reconnaît  que  le  catholicisme 
c'est  le  beau,  celle  du  Génie  du  Christianisme  et  de  la  Grande  Pitié  des 

135 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Eglises  de  France.  Les  pages  de  Trois  Idées  Politiques  classent  en  la 
bousculant  un  peu  cette  idée  romantique. 

L'Etat,  reconnaissant  que  le  catholicisme  est  le  bien,  ne  proposera 
ni  contre  lui,  ni  sans  lui,  ni  avec  lui,  aucun  autre  bien  :  il  n'aurait  à  le 
faire  que  s'il  se  chargeait  de  l'éducation,  mais,  dans  l'Etat  restauré 
de  M.  Maurras,  «  du  service  de  l'Etat  les  maîtres  de  l'enseignement 
secondaire  passeront  sans  secousse  au  service  des  familles,  qui  sont 
souveraines  en  matière  d'éducation  »  ^,  et  l'enseignement  supérieur 
sera  libre.  Dès  lors  aucune  des  trois  causes  qui  l'amenaient  à  exercer 
un  pouvoir  spirituel  ne  subsistant,  «  il  semble  que  l'Etat  moderne, 
délivré  des  fardeaux  et  des  responsabilités  de  l'éducation,  n'ait  désor- 
mais aucune  raison  précise  d'embrasser  une  foi  religieuse  et  philoso- 
phique plutôt  que  la  foi  opposée.  Mais  des  causes  fort  énergiques  (le 
sentiment,  la  tradition,  la  somme  de  grands  intérêts  nationaux)  l'incli- 
neraient non  seulement  à  respecter  le  catholicisme,  mais  a  le  distmguer  et 
à  l'honorer,  comme  la  plus  ancienne  et  la  plus  organique  des  réalités 
nationales  ».  Le  distinguer  cela  signifie  le  distinguer  des  autres,  et 
l'honorer  c'est  l'honorer  contre  les  autres.  Si  l'Etat  perdait  l'habitude 
de  tracasser,  il  ne  serait  plus  l'Etat  :  «  Devant  une  secte  d'iconoclastes 
ou  de  skoptsky,  de  mormons  et  de  quakers,  il  est  bien  difficile  de  nier 
le  droit  de  l'Etat  à  certaines  appréhensions.  On  ne  peut  donc  lui  dénier 
non  plus  le  devoir  de  se  mettre  en  défense  et  d'exercer  une  surveillance 
ferme  et  discrète.  Telle  est  sa  charge,  et,  si  l'Etat  français  l'exécute 
bien,  les  protestants,  les  juifs  et  les  déistes  seront  vite  placés  dans 
1  impossibilité  de  lui  nuire.  Ils  y  seront  d'autant  plus  impuissants 
que  l'Etat  se  sera  mieux  eflorcé  de  s'appuyer  sur  les  groupes  archistes, 
traduisons  :  ceux  qui  enseignent  la  nécessité  de  l'organisation  politique 
et  morale...  groupes  politiquement  fédérés,  dogmatiquement  hostiles  : 
les  catholiques  d'une  part  et  d'autre  part  les  athées,  les  païens  et  les 
positivistes  ^  ».  Ces  quatre  groupes  fédérés  vont  donc  remplacer  au 
spirituel  les  «  quatre  Etats  confédérés  ». 

Mais  l'amour  du  rythme  quaternaire  paraît  imposer  à  M.  Maurras 
bien  des  fausses  fenêtres,  et  les  trois  derniers  groupes  archistes  ressem- 
blent un  peu^ux  deux  consuls  figurants  dont  la  présence  sauvait  tant 
bien  que  mal  aux  côtés  du  Premier  Consul  la  forme  républicaine. 
Nous  ne  les  rencontrons  pas  très  souvent  dans  nos  promenades.  Les 


1.  La  Politique  Religieuse,  p.  15. 

2,  M.  p.  12. 


356 


LMDÉE     DE     L'UNITÉ 

positivistes  ?  Evidemment,  il  en  existe  en  France  plusieurs  douzaines 
répartis  comme  il  convient  en  Eglises  rivales  :  l'Etat  qui  s'appuierait 
sur  eux  ne  marcherait  pas  avec  une  canne  bien  solide.  Les  païens  ? 
Cela  doit  être  encore  plus  difficile  à  trouver.  Il  y  en  avait  deux  naguère, 
Louis  Ménard  et  un  de  ses  amis.  Un  jour  l'ami  se  jeta  par  une  fenêtre 
parce  que  les  Dieux  de  la  Grèce  l'appelaient.  Et  le  brave  homme  qui 
annonça  à  Ménard  la  mort  de  son  unique  coreligionnaire  lui  dit  en 
pleurant  :  «  Je  savais  bien  qu'il  était  fou,  mais  je  croyais  que  c'était 
comme  vous  !  »  Quelque  temps  après,  le  délicieux  auteur  des  Rêveries 
d'un  païen  mystique  s'évapora,  lui  aussi,  mais  avec  la  douceur  des 
fumées  bleues  que  son  neveu,  René  Ménard,  fait  monter  d'un  paysage 
antique.  Et  maintenant,  de  païen,  il  n'en  est  plus  qu'un,  c'est  M.  Maurras, 
qui  nous  conte  ainsi  ses  enfances  :  «  Dessiné  par  Homère,  son  jeune 
univers  se  parait  de  divinités  inégales,  mais  uniques  de  force,  de  caprice 
et  de  volupté.  Ayant  trouvé  dans  un  album  l'aimable  figure  des  Grâces 
liées  de  guirlandes  de  fleurs,  les  fossettes  de  leurs  nobles  académies  lui 
parurent  le  signe  de  sa  religion.  Soit,  disait-il  un  peu  plus  tard  au  caté- 
chiste, mais  pourquoi  pas  Phébus-ApoUon  ou  Pallas  ^  ?  «  —  Les  athées  ? 
Il  y  en  a  évidemm.ent  beaucoup,  mais  la  dernière  chose  à  laquelle  songe 
un  athée,  c'est  bien  à  constituer  avec  d'autres  athées  un  groupe  orga- 
nique et  archisie.  Il  a  existé  longtemps,  il  existe  peut-être  encore  un 
groupe  blanquiste  qui  s'appelait  Ni  Dieu  ni  maître.  Athéisme  militant 
et  anarchisme  ont  toujours  été  de  pair.  D'athéisme  archiste  on  n  en 
connaît  qu'un  depuis  que  Jules  Soury  est  mort,  celui  de  M.  Maurras 
lui-même.  Il  est  vrai  qu'à  un  adversaire  qui  l'avait  appelé  un  «  païen 
athée  »,  M.  Maurras  répond  :  «  Si  je  suis  athée,  comment  suis-je  païen, 
et  païen  comment  suis-je  athée  ?  ^  »  Evidemment  M.  Maurras  ne  saurait 
être  l'un  et  l'autre  sous  le  même  rapport.  Mais  enfin  M.  Maurras  se 
range  parmi  ceux  qui  «  éprouvent  le  besoin  vigoureux  de  manquer  de 
E)ieu  »  et  pour  lui  l'athéisme,  marque  en  lui  de  loyauté  et  de  sincérité, 
n  est  point  le  commode  mais  le  vrai.  D'autre  part,  pour  l'auteur  d'Anthi" 
nea,  le  paganisme  figure  bien  ce  que  représentait  le  fétichisme  pour 
Auguste  Comte,  l'essence  religieuse  qui  correspond  le  mieux  à  son  sen- 
timent non  de  l'ordre  politique,  mais  du  cœur  et  de  la  beauté.  En  tout  cas 
c'est  lui-même  qui  parle  de  païens  organisés  en  groupe,  et  je  ne  pense 
pas  qu'il  entende  par  là  les  derniers  adorateurs  de  Jupiter.  Mais  enfin 

1.  Anthinea.p.  10. 

2.  L Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  9. 

157 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

je  retiens  que,  des  quatre  groupes  archistes  constitués  sur  la  question 
religieuse,  il  y  en  a  deux  au  moins  qui,  tels  que  M.  Maurras  les  conçoit, 
se  composent  jusqu'ici  de  lui  seul.  Et  ce  serait  d'autant  moins  savoureux 
que  M.  Maurras  militerait  avec  de  moindres  ardeurs  contre  l'individu. 
Peut-être  avez-vous  entendu  parler  de  cette  circonscription  écossaise 
d'avant  la  réforme  de  1832,  où  un  seul  électeur  s'étant  présenté  il 
constitua  l'assemblée,  fit  Tappel,  répondit  à  son  nom,  s'élut  président, 
parla  en  sa  faveur,  se  mit  aux  voix  et  se  déclara  élu  à  l'unanimité? 

Mais  enfin  si,  en  dehors  du  premier,  les  quatre  groupes  archistes  de 
M.  Maurras  n'apparaissent  pas  comme  des  réalités  sociales  bien  consi- 
dérables, retenons  que,  d'une  intelligence  catholique,  d'une  politique 
positiviste,  d'une  sensibilité  paienne,  et  d'un  zèle  que  son  athéisme 
empêche  de  se  satisfaire  dans  l'unité  divine,  M.  Maurras  a  été  dès  le 
début  porté  avec  une  irrésistible  violence  vers  cette  idée  de  l'unité 
religieuse.  Le  Chemin  du  Paradis  où  nous  trouvons  déjà  dans  leur 
jeunesse,  leur  verdeur  et  leur  fumée  toutes  les  pensées  directrices  de 
M.  Maurras,  disait  :  «  Vous  n'entendrez  louer  nulle  part  l'unité  des 
consciences,  cette  excellente  condition  de  la  prospérité  publique  et 
de  l'ordre  privé,  sauvegarde  des  faibles,  défense  des  inquiets,  forte 
discipline  des  forts,  et  qui  mériterait  bien  qu'on  la  payât  de  temps  en 
temps  au  prix  de  quelques  larmes  accompagnées  d'un  peu  de  sang 
versé.  Tout  le  monde  l'oublie  :  c'est  à  la  seule  liberté  de  conscience  que 
vont  aujourd'hui  tous  les  vœux.  Le  droit  sens  l'admettrait  encore,  si 
Ton  se  contentait  de  respecter  en  celle-ci  un  eÛét  naturel,  consacré 
par  l'histoire,  de  la  mollesse  et  de  l'incurie  de  nos  pères,  trop  lents  à 
se  garer  des  vains  fauteurs  de  nouveautés.  Mais  est-ce  jamais  sur  ce  ton 
qu'on  nous  la  recommande  ?  On  vante  à  haute  voix  cette  force  exécrable 
de  dissolution  et  de  ruine  ainsi  qu'un  bien  tout  positif,  ungain^récieux 
et  une  sorte  de  conquête  suprême  des  âges  :  comme  s'H  était  rien  de 
beau  et  de  louable  en  soi  dans  la  division  des  idées  et  le  désaccord  des 
doctrines  !  Conception  immonde  aux  yeux  du  poète  et  tout  à  fait  absurde 
au  point  de  vue  du  logicien  ^.  »  Et  dans  la  PxÂitique  re/i^ï'euseM.  Maurras 
s'indigne  que  M.  Mippolyte  Parigot  n'ait  pas  honte  de  «  célébrer  encore 
dans  le  Temps  du  24  août  1912  la  bienfaisante  diversité  des  opinions  ^.  » 
M.  Maurras  a-t-il  réfléchi  qu'aucun  autre  jour  dej'année  n'eut  été  plus 
mal  choisi  pour  que  M.  Parigot  fît  écho  dans  le  Temps  à  l'hymne  dont 


1 .  Le  Chemin  du  Paradis,  p.  XXV. 

2,  La  Politique  ReUgieuse,  p.  106. 


158 


LMDÉE     DE     L'UNITÉ 

M.  Maurras  accompagne  cet  «  un  peu  de  sang  versé  »  en  faveur  de 
•'unité  religieuse  le  24  août  étant  l'anniversaire  de  la  Saint-Barthé- 
lémy ? 

Que  l'unité  religieuse  et,  plus  généralement  spirituelle,  soit  un  gage 
de  paix  sociale,  c'est  évident.  Mais  gage  aussi  de  paix  sociale  que  de 
constituer  un  petit  peuple  sans  histoire.  Ce  qui  importe  ce  n'est  point 
tant  la  paix  que  la  vie,  la  culture,  la  puissance,  tous  les  biens  qui  font 
qu'un  peuple  ou  une  époque  laissent  une  trace  profonde  ou  font  une 
lumière  éclatante.  Evidemment  une  religion,  de  par  sa  vertu  expansive 
même,  implique  un  vœu  d'unité  ;  un  Etat,  de  par  sa  raison  organique, 
constitue  un  moyen  d'unification.  L'un  et  l'autre,  de  leur  intérieur, 
voient  en  l'unité  un  bien.  Mais  il  n'est  pas  certain  que,  les  voyant  et  les 
jugeant  du  dehors,  on  doive  tenir  absolument  et  sans  réserve  cette 
unité  pour  leur  bien. 

L'unité  comme  le  repos  engendre  la  corruption.  Il  n'y  a  pas  d'exemple 
qu'un  grand  corps  sacerdotal  ou  laïque,  soustrait  à  l'élection  et  se 
recrutant  par  lui-même,  ait  pu  se  réformer.  Une  fois  corrompu  comme 
le  veut  l'inévitable  cours  des  choses  humaines,  il  ne  se  reforme  que  sous 
l'action  du  dehors,  par  une  force  plus  ou  moins  violente,  plus  ou  moins 
ennemie,  mais  extérieure  à  lui.  L'exemple  de  l'Angleterre  et  de  l'Alle- 
magne nous  montre  que,  si  les  guerres  religieuses  furent  pour  elles 
un  grand  mal  politique,  le  résultat  de  ces  guerres,  la  diversité  de 
religion,  fut  tourné  chez  elles,  finalement,  à  un  bien  religieux.  Les 
Anglais  éclairés  conviennent  que  la  surveillance,  la  concurrence  des 
non-conformistes  a  contribué  puissamment  à  maintenir  l'Eglise 
anglicane  dans  sa  dignité  et  sa  pureté  morale,  à  la  garantir  contre  les 
tentations  de  sa  richesse  et  de  son  privilège.  Il  en  est  de  même,  en 
Allemagne,  des  catholiques  vis-à-vis  des  protestants.  Le  Play,  catho- 
lique sincère,  considérait  la  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  comme  un 
malheur  non  seulement  pour  la  France,  mais  pour  l'Eglise  :  mettant 
à  son  service  l'injustice  et  la  force  brutale,  elle  la  dispensait  de  vaincre 
par  la  dignité  de  la  vie  et  la  pureté  des  mœurs,  elle  préparait  le  clergé 
amolli  du  XVIII^  siècle,  en  vertu  de  la  même  loi  qui  avait  fait  préparer 
par  la  Réforme  le  clergé  vigoureux  du  XVI l^'.  Considérez  la  dégradation 
des  clercs  dans  les  pays  de  culte  orthodoxe  où  l'unité  religieuse  se 
confond  avec  l'unité  nationale.  Aujourd'hui  l'Eglise  catholique  s'est 
révélée  féconde  en  progrès,  riche  en  hommes  de  valeur  là  oili  elle  est 
une  minorité,  aux  Etats-Unis,  en  Angleterre,  en  Allemagne.  La  crise 
de  l'Eglise  de  France  est  venue  en  partie  de  ce  qu'elle  s'est  refusée 

159 


LES,  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

jusqu'au  Dout  à  voir  que  le  catholicisme  était  la  religion  de  la  minorité 
des  Français.  La  force  des  choses,  le  régime  de  la  séparation  l'amène- 
ront sans  doute  à  se  considérer  d'un  œil  plus  clair,  d'où  probable- 
ment une  Renaissance  catholique  et  une  plus  grande  paix  publique. 

«  Une  nationalité  où  règne  l'unité  de  la  foi  religieuse  échappe  à 
l'influence  de  ces  courants  d'idées  profondément  étrangers,  radicale- 
ment destructeurs,  tels  que  Bayle,  Rousseau,  M^^  de  Staël,  George 
Sand,  Quinet,  Michelet  et  Hugo  en  introduisirent  chez  nous  ^.  »  Dans 
la  fête  aux  idées  qu'est  l'œuvre  de  M.  Maurras,  on  ne  fait  jamais 
beaucoup  de  pas  sans  se  trouver  devant  ce  jeu  de  massacre  et  la  même 
iignfe  de  têtes  abattues.  Parmi  les  avantages  de  l'unité.  M.*  Maurras 
voit  donc  pour  un  peuple  l'avantage  de  se  suffire  intellectuellement  à 
soi-même  ou  de  ne  rien  tirer  de  l'extérieur  que  sous  certaines  conditions 
4  affinité  et  de  contrôle.  L'unité  est  un  gage  de  Dr^^t^ctionnisme 
spirituel.  D'autre  part  voici  une  très  bonne  page  de  M.  Maurras  : 
à  Le  XVII®  siècle  français  monta  comme  un  soleil  sur  les  champs  de 
bataille  de  l'Europe.  Il  versa  avec  ea  puissance  et  sa  gloire  le  raffinement 
de  l'esprit  et  la  politesse  des  mœurs,  le  culte  des  sciences,  l'amour  des 
lettres  et  des  arts,  une  direction  intellectuelle  et  morale  acceptée  du 
monde  entier  avec  joie  et  reconnaissance,  recherchée  avec  curiosité 
et  passion.  Cela  se  prolonge  bien  au-deià  du  temps  que  dura  ie  bonheur 
des  armes  du  grand  roi.  Toute  la  première  moitié  du  XVlll®  siècle 
en  Europe,  et  je  dis  en  Suède,  en  Russie  autant  qu'en  Allemagne  et 
en  Angleterre,  porta  spontanément  les  couleurs  de  notre  civilisation 
nationale.  De  tels  reflets  supposent  un  foyer  magnifique.  Pouvons-nous 
oublier  d'où  venaient,  d'où  sortaient  tant  de  lumières  ?  Et  comment 
nous  résoudre  à  nommer  inutiles  ou  absurdes  ces  conflits  et  ces  guerres, 
pères  et  mères  de  tout,  conflagrations  'qui  aboutirent  à  construire  cet 
ordre,  à  faire  cette  paix,  à  créer  tant  de  vertus  et  de  beauté  ^.  »  Para- 
phrase du  mot  de  Bossuet  quand  il  se  demande  si  la  Fronde  ne  semblait 
pas  les  convulsions  de  la  France  prête  à  enfanter  le  règne  miraculeux 
de  Louis.  Mais  alors  ces  conflits  et  ces  guerres,  et  surtout  cette  diversité, 
cette  opposition  préparatoire  à  une  riche  fusion,  elles  étaient  néces- 
saires pour  donner  à  l'unité  dans  la  mesure  où  le  XVII®  siècle  représente 
une  unité,  (et  dès  qu'on  y  regarde  de  près  cette  mesure  diminue),  son 
ton,  son  énergie,  son  mordant  vigoureux  et  vivace.  Elles  sort  prises 

\.  La  Politique  Religieuse»  p.  46. 

2.  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas»  p.  I9J. 

160 


L*ÎDÊE     DE     L'UNITÉ 

dans  son  rythme,  enrichissent  de  leurs  dissonances  sa  symphonie. 
La  France  classique  a  si  peu  comporté  Tunité  religieuse  qu'elle  s'est 
formée  autour  de  luttes  religieuses.  M.  Maurras  parle  plus  loin  de 
«  stades  de  synthèse  »  alternant  avec  des  «  stades  de  critique  et  de 
division  ».  Les  uns  et  les  autres  se  succèdent  dans  toute  grande  et 
longue  culture  comme  dans  un  vers  les  temps  forts  et  les  temps  faibles. 
Pouvez-vous  comprendre  Descartes  et  Pascal  sans  Montaigne  ?  Mal- 
herbe sans  Ronsard  ?  Bôssuet  sans  Luther  et  Calvin  ?  La  synthèse 
fait  la  synthèse  de  la  division,  et  la  critique  fait  la  critique  de  la  synthèse. 
Nos  quatre  grands  siècles  alternent  aussi  logiquement  que  les  pleins 
et  les  vides  d  une  architecture.  Pour  M.  Maurras  la  synthèse  et  lunité 
nous  viennent  de  nous-mêmes,  la  critique  et  la  division  nous  viennent 
de  rétranger.  Mais  s*il  loue  la  France  du  XVII®  siècle  d  avoir  ainsi 
rayonné  sur  le  dehors,  il  était  inévitable  que  le  dehors  se  reflétât  sur 
la  France.  Une  géographie  départementale  du  Var  mentionne  sur  une 
rivière  un  pont  qui  permet  d'aller  de  la  rive  droite  sur  la  rive  gauche  et 
vice-versa.  Tout  pont  intellectuel  ou  religieux  implique  la  même  réci- 
procité. Remarquez  d'ailleurs  que  l'hégémonie  intellectuelle  de  la 
France  n'apparaît  vraiment  avec  tout  son  éclat  que  dans  le  stade  de 
critique  et  de  division  qu'est  le  XVIII^  siècle.  Le  temps  où  Rousseau 
nous  arrive  de  Genève  est  aussi  celui  où  Voltaire  règne  à  Berlin.  Dès 
lors  n'est-ce  point  par  un  mythe  de  poète  et  par  une  abstraction  de 
logicien  (les  deux  catégories  auxquelles  doit  selon  lui  répugner  l'idée 
de  la  division)  que  M.  Maurras  isole,  pour  leur  vouer  un  culte  exclusif 
et  agressif,  des  périodes  d'unité  et  de  synthèse  ?  C'est  peut-être  un 
mauvais  calcul  que  de  réaliser  et  d'arrêter  en  un  trésor  illusoire  la 
poule  aux  successifs  œufs  d'or. 

Ce  que  M.  Maurras  admire  d'unité  dans  ces  périodes  privilégiées  du 
passé  tient  un  peu  à  ce  qu'il  les  voit  de  loin.  A  mesure  qu'on  a  plus 
d'esprit,  dit  Pascal,  on  aperçoit  plus  d'hommes  originaux.  Pour  la 
même  raison,  mieux  on  connaît  une  époque  ou  un  peuple  et  moins  on 
y  voit  d'unité.  Brunetière  en  voyait  peu  dans  le  XVII®  siècle  et  son 
maître  Bossuet  n'en  trouvait  non  plus  pas  beaucoup.  Et  cette  unité 
dont  M.  Maurras  loue  le  Moyen  Age  s'évanouit  devant  les  yeux  de 
M.  Ch.-V.  Langlois.  Renan  qui  considérait  l'Egypte  de  son  fauteuil 
de  la  Société  Asiatique  s'émerveillait  qu'elle  fût  restée  immuable  tant 
de  siècles,  comme  une  Chine,  et  les  égyptologues  aujourd'hui  sont 
d'accord  pour  déclarer  qu'elle  a  passé  par  beaucoup  de  changements, 
ce  que  les  sinologues  disent  également  de  la  Chine. 


161 


ti 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

L'unité  de  M.  Maurras,  c'est  son  UcKronie.  Il  place  ses  Salentes  dans 
le  passé  comme  les  socialistes  mettent  les  leurs  dans  l'avenir.  Je  ne 
veux  pas  le  lui  reprocher,  car  après  tout  et  sous  la  réserve  de  l'obser- 
vation précédente,  il  n'y  a  pas  d'histoire  intelligente  et  constructive 
qui  ne  doive  le  faire  dans  une  certaine  mesure.  Ce  qui  me  paraît  plus 
étrange  ce  sont  ces  lamentations  qui,  chez  lui  comm.e  chez  Auguste 
Comte,  remontent  si  loin.  Ah  !  sans  la  Réforme  !  sans  la  Révolution  ! 
sans  le  Romantisme  !  Si  Luther  avait  passé  ses  jours  dans  un  fond  de 
basse-fosse  1  Si  les  porcelets  avaient  mangé  le  petit  Jean- Jacques  ! 
Si  les  gitanes  d'Andalousie  avaient  volé  vers  1809  ce  garçonnet  du 
comte  Hugo  !  «  Sire,  disait  à  François  I*^^  un  Chartreux  de  Champmol 
en  lui  montrant  le  crâne  fendu  de  Jean-sans-Peur,  voilà  le  trou  par 
lequel  les  Anglais  sont  entrés  en  France.  »  C'est  par  des  petits  trous  de 
rien  du  tout,  à  commencer  par  «  l'échancrure  de  Genève  et  de  Ccppet  » 
que  tous  les  fléaux  se  sont  déchaînés  chez  nous.  Et,  à  leur  commence- 
ment, un  peu  d'énergie  eût  suffi  à  les  obturer.  M.  Maurras  a  vu  ce 
qui  s'est  passé  quand  les  dreyfusards  constituèrent,  comme  on  disait, 
leur  Syndicat.  Au  début  tout  ce  monde  eût  tenu,  selon  le  mot  de 
Quesnay  de  Beaurepaire,  dans  la  largeur  d'un  coup  de  filet.  Il  y  eut 
ainsi  au  début  de  toutes  nos  maladies  sociales,  l'heure  du  coup  de  filet, 
qu'il  fallait  saisir  pour  éviter  l'heure  du  coup  de  chien.  Tout  cela  c'est 
une  recherche  du  péché  originel  de  notre  société,  péché  que  M.  Maurras 
aperçoit  après  Auguste  Comte  dans  le  serpent  Luther  et  la  pomme  du 
libre  examen.  Mais  l'Eglise  elle-même  a  fini  par  se  consoler  de  la  faute 
d'Adam  en  chantant  :  Félix  culpa  quœ  talem  mertiit  redemptorem.  Nous 
avons  vu  que  ces  courants  d'idées  ont  déposé  pour  M.  Maurras  les 
matériaux  dont  est  faîte  sa  digue  des  Martigues.  Il  est  d'ailleurs  curieux 
que  Fustel  de  Coulanges  —  si  admiré  de  M.  Maurras  —  ait  construit 
sur  le  même  rythme  sa  Cï7e'  Antique  :  reconstitution  de  la  cité  antique 
primitive  et  idéale  autour  du  culte  des  morts,  de  yévoç  et  du  fiacriXeùs, 
et  temps  de  l'histoire  écrite,  dramatique  et  vivante  ne  nous  présen- 
tant que  sa  pente  descendante,  sa  décadence.  Ainsi  M.  Maurras  :  «  La 
r^atrie  sans  les  dieux,  la  France  sans  l'invocation  au  Dieu  qui  aima  les 
Français,  sont  des  concepts  dégénérés.  Combien  nos  pères  étaient 
heureux  d'unir  à  leur  enthousiasme  pour  cette  terre  de  leur  tombe  et 
ce  leur  berceau  leurs  belles  espérances  d'un  céleste  asile  éternel  ! 
Autre  malheur  :  voilà  deux  cents  ans,  ce  catholicisme  profond  unissait 
moralement  la  France  à  une  moitié  de  l'Europe  ;  au  moyen-âge  le 
catholicisme  avait  fait  de  l'Europe  entière  un  seul  peuple.  Du  Xlil^  siècle 

162 


L'IDÉE     DE     L'UNITÉ 

au  XVI®,  du  XVI®  au  XX®,  la  décadence  est  double.  On  n*y  peut  rîen  ? 
On  peut  toujours  éviter  de  prétendre  qu'on  a  gagné  quand  on  a  perdu. 
Un  pis'oller  inévitable,  mais  cruel,  n'est  pas  un  profit  ;  ce  qui  peut  être 
prohtable,  c'est  de  s'en  souvenir  ^  » 

C'est  bien  cela.  Vivre  dans  la  division  parce  qu'ille  faut,  mais  penser 
et  sérier  ses  valeurs  du  point  de  vue  de  l'unité,  parce  qu'elle  est,  pour 
le  poète  et  pour  le  logicien,  \in  moyen  du  beau  et  du  vrai,  et  de  ces 
sources  intellectuelles  transporter  dans  la  réalité  les  ombres  et  les  restes 
que  comporte  cette  unité  perdue.  De  là  les  principaux  points  d'appui 
de  la  pensée  de  M.  Maurras,  l'idée  de  l'Eglise  et  l'idée  de  la  monarchie, 
l'idée  du  page  et  l'idée  du  roi,  l'idée  de  tout  ce  qui  unifie  avec  précision 
et  vie  dans  l'ordre  de  l'individuel  et  dans  Tordre  du  social.  De  là  cette 
belle  passion  logique  de  Tunité  qui  dépasse  encore  ses  objets,  car  ces 
objets  sont  des  moyens  dont  l'Unité  abstraite,  belle  par  elle-même  à 
la  façon  de  l'Un  éléate,  est  la  fin.  La  monarchie  n'en  constitue  que  le 
moyen  :  «  J'aurais  ligué,  nous  dit  M.  Maurras,  jusqu'à  la  conversion 
du  roi  huguenot,  mais  pas  après.  »  Et  si  l'Eglise  défaillait,  M.  Maurras 
indique  légèrement  de  nouveaux  m.oyens  d'unité  éventuelle,  à  peu  près 
comme  ces  Rêves  qui  font  la  troisième  partie  des  Dialogues  Philosor 
phiques.  «  Il  y  aurait  l'Islam  si  le  positivisme  n'existait  pas  ^.  »  Entendons 
bien  que  lorsque  M.  Maurras  désigne  ainsi  la  Mecque  ou  la  rue  Mon- 
sieur-le-Prince,  c'est  par  une  manière  de  jeu  et  pour  faciliter  à  ceux  qui 
savent  lire  le  repérage  de  ses  directions.  Autrement,  déjà  signalé  par 
le  clergé  démocratique  comme  païen  et  comme  athée,  il  ne  lui  manque- 
rait plus  que  d'être  marqué  comme  adepte  du  docteur  Grenier.  Rome 
seule  demeure  le  symbole  et  le  signe  vivant  de  l'unité  parce  qu'elle  est 
le  symbole  et  le  signe  de  la  perpétuité.  Le  Rcmanus  sum  de  M.  Maurras 
ne  s'applique  pas  seulement  à  la  Rome  qui  unifie  le  divers  de  la  vie 
simultanée,  mais  à  la  Rome  qui  dessine  au  long  du  successif  sa  chaîne 
de  perpétuité,  et  le  caractère  de  la  monarchie  est  non  seulement 
d'unifier  par  l'ordre,  mais  d'unifier  par  l'hérédité  et  par  la  tradition, 
le  progrès  n'étant,  selon  la  formule  positiviste,  que  le  développement 
de  l'ordre  . 


1.  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas^  p.  2I3« 

2.  II.  p.  214. 

163 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     MAURRAS 

VÎI 
LA    DURÉE 


Il  existe  chez  M.  Maurras  une  idée  vive  et  vivace  de  la  durée,  et 
Tépoque  à  laquelle  elle  se  produit  la  rend  particulièrement  intéressante. 
Le  mot  durée  comporte  aujourd'hui  deux  significations  presque  oppo- 
sées. Tantôt  il  s'applique  à  ce  qui  change,  et  tantôt  à  ce  qui  ne  change 
pas.  Le  premier  sens  est  celui  qui,  par  l'analyse  à  laquelle  M.  Bergson 
a  soumis  la  durée,  vaut  au  bergsonisme  le  nom  de  philosophie  de  la 
durée  :  là,  durer,  c'est  épouser  le  mouvement  dans  son  acte,  c'est  tra- 
verser comme  autant  de  conventions,  comme  autant  de  nécessités 
utilitaires  et  provisoires,  les  coupes  stables  et  définies  où  l'intelligence 
s'efforçait,  pour  obéir  à  sa  loi,  d'arrêter  ce  qui  change  et  de  cristalliser 
ce  qui  coule.  Mais,  au  second  sens  du  mot,  durer  c'est  au  contraire  ne 
pas  changer,  durer  c'est  demeurer.  En  réalité  cette  opposition,  dont 
Heraclite  eut  la  notion  si  nette,  s'évanouit  facilement,  d'abord  parce 
que  tout  changement  continu  implique  une  loi  de  ce  qui  change  et 
un  détail  de  ce  qui  change,  c'est-à-dire  comporte  du  permanent  et  du 
mobile,  ensuite  parce  que,  en  langage  Kantien,  l'un  des  deux  points 
de  vue  sur  la  durée  est  celui  de  la  sensibilité,  l'autre  celui  de  l'entende- 
ment. Un  philosophe  n'est  donc  pas  embarrassé  pour  résoudre  l'oppo- 
sition, mais  il  trouvera  utile  aussi  de  ne  pas  la  résoudre  complètement, 
de  conserver  d'elle  comme  un  levain  actif  qui  l'aidera  à  classer  des 
esprits. 

Adversaire  farouche  de  M.  Bergson,  contempteur  de  l'étang  de 
Marthe,  de  l'inconsistant  et  du  poumon  marin,  promeneur  des 
rochers  d'Aristarchè  et  de  la  vieille  pierre  romaine,  c'est  le  second  de 
ces  deux  exposants  que  M.  Maurras  donne  toujours  à  son  idée  de  la 
durée.  «  Durer,  continuer,  résister  aux  forces  mortelles,  voilà  la  mer- 
veille sacrée  ^.  »  Ces  coupes  abstraites  qu'il  stabilise  dans  le  passé,  ces 

1.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  p.  149. 

164 


LA     DURÉE 

époques  cl*unité  qu'il  voudrait  gardées  de  toute  agitation,  de  tout 
courant  extérieur,  telles  sont  pour  lui  les  formes  authentiques  et  pleines 
de  la  durée.  Durer  ce  n'est  pas  céder  au  temps,  c'est  lui  résister,  c'est 
lui  dérober  ce  qui  vaut  la  peine  et  mérite  l'honneur  de  subsister,  c'est 
lui  imposer  une  figure  plastique.  Ainsi  «  la  prévoyance  politique  des 
peuples  civilisés  utilise  toujours  l'unité  et  l'hérédité  pour  maîtriser 
la  complexité  des  affaires  et -s'emparer  de  l'avenir  pour  conduire  à  des 
fins  humaines  \a  course  sans  règle  du  Temps  ■"■.  » 

De  telles  puissances  vivantes  au  foyer  intérieur  d'une  âme  engendrent 
nécessairement  dans  tous  les  ordres  une  attitude  conservatrice.  «  Le 
f  oût  des  belles  choses,  le  sens  de  leur  ruine  possible,  le  désir  passionné 
de  les  défendre  et  de  les  perpétuer  autant  qu'il  est  dans  l'homme,  qu'il 
s'agît  des  toiles  du  Louvre  (si  menacées  par  la  Commune)  ou  des 
marbres  de  l'Acropole  (encore  une  fois  sous  les  canons  destructeurs) 
cette  fièvre  sacrée,  émue  de  la  pitié  du  beau  et  des  meurtrissures  qui 
le  dévorent,  nous  fit  opter,  voilà  près  de  trente  ans  peut-être,  pour  les 
mesures  ou  les  mouvements  de  conservation  plutôt  que  pour  les 
mouvements  et  les  mesures  de  l'anarchie  alors  à  la  mode  ^.  »  L'idée  de 
la  durée  se  confond  avec  celle  d'un  héritage  à  défendre,  d'un  passé  à 
perpétuer.  La  monarchie  est  la  figure  de  cet  héritage  et  le  roi  le  délégué 
de  ce  passé.  Pas  de  perpétuité  véritable  dans  un  corps,  dans  un  groupe, 
si  cette  perpétuité  n'est  pas  personnelle,  si  elle  ne  se  confond  pas  avec 
la  perpétuité  d'une  famille  investie  de  la  durée  même  de  l'Etat.  Toute 
la  politique  de  M.  Maurras  s'affirme  par  sa  tête  et  par  ses  racines,  par 
sa  monarchie  héréditaire  et  ses  républiques  décentralisées,  comme  une 
politique  de  la  tradition  et  de  la  durée. 

Le  style  de  la  durée,  telle  que  M.  Maurras  la  conçoit,  n'est  pas  celui 
d'une  phrase  musicale,  mais  d'une  phrase  oratoire,  construite  et  solide  : 
«  Sous  la  simple  menace  de  l'empereur  allemand,  on  n'avait  guère  fait 
que  des  réponses  démocratiques  et  républicaines,  c'est-à-dire  discon- 
tinues et  brèves,  comme  il  convient  aux  êtres  qui  sentent  à  peine, 
enchaînent  peu,  ne  pensent  rien  :  notre  œuvre  aura  été  d'écîaircir  la 
vue  du  péril,  et  de  la  débrouiller,  et  de  la  rendre  intelligible,  d'en  faire 
chaque  jour  un  rappel  très  concret  ^.  »  écrit-il  des  événements  dont  la 
courbe  est  dessinée  par  Kiel  et  Tanger.  Le  propre  de  l'humanité  supé- 

1 .  Le  Parlement  se  réunit,  p.  7. 

2.  Les  Conditions  de  la  Victoire,  p.  228. 

3.  Kiel  et  Tanger,  p.  U. 

165 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

rieure  est  de  sentir  vivement,  d'enchaîner  logiquement,  de  penser 
vigoureusement  :  ainsi  l'intelligence  ramasse,  somme  et  définit  la  durée, 
au  lieu  de  se  laisser  mener  par  elle  comme  l'aiguille  d'un  baromètre 
enregistreur  par  les  variations  de  la  température.  Le  général  dans 
l'ordre  de  la  pensée  —  le  général  qui  est  le  spécial  à  tout  —  forme 
l'équivalent  de  ce  qui  est  la  perpétuité  monarchique  —  présent  per- 
pétuel d'une  famille  qui  ne  meurt  pas  —  en  politique. 

Sous  ces  grandes  formes  simples,  comme  un  arbre  qui  élève  d'au- 
tant plus  haut  ses  branches  qu'il  enfonce  profondément  sas  racines, 
les  puissances  auxquelles  un  grand  passé  est  incorporé  sont  celles  qui 
s'avancent  le  plus  sûrement  et  le  plus  fortement  vers  l'avenir.  C'est 
là  le  secret  de  la  vertu  attachée  aux  pierres  et  à  l'âme  de  Rome,  de  l'in- 
comparable poids  avec  lequel  est  promulguée  la  parole  du  Pape.  «  Sur 
le  siège,  élevé  de  dix-huit  siècles,  d'où  il  lui  est  prescrit  de  considérer 
l'univers,  les  hauteurs  du  passé  lui  donnent  la  puissance  de  tenir  un 
compte  essentiel,  presque  unique,  de  l'avenir  ^.  »  Cet  attribut  du  pouvoir 
spirituel  le  plus  élevé  et  le  plus  complet,  le  plus  ancien  et  le  plus  fécond 
qui  soit  dans  l'univers,  tout  pouvoir  spirituel  a  le  devoir  de  s'en  inspirer 
et,  dans  sa  sphère  petite  ou  grande,  de  s'attacher  à  en  reproduire  quek  U3 
image.  C'est  à  un  point  analogue,  devant  des  routes  et  des  horizons  ae 
durée  à  maintenir  et  de  continuité  à  renouer,  que  M.  Maurras  a  nourri 
la  légitime  ambition  d'installer  sa  pensée  active  :  «  L'avenir,  certes,  se 
découvre  assez  clairement  des  terrasses  de  la  Sibylle.  Mais  Paris,  mais 
la  France  ne  sont  pas  non  plus  des  lieux  médiocres,  et  les  neuf  cents  ans 
de  l'histoire  capétienne  accrus  du  dernier  siècle  de  nos  révolutions  ne 
font  pas  un  observatoire  misérable  non  plus.  Un  citoyen  français, 
établi  sur  la  tradition  de  la  France,  éclairé  aussi  par  les  convulsions  de 
l'histoire  de  son  pays,  peut,  s'il  a  l'âme  droite  et  l'esprit  net,  essayer, 
sans  outrecuidance,  de  se  rendre  un  compte  précis  de  l'avenir  de  sa 
nation.  Il  n'aurait  qu'à  donner  sa  démission  de  citoyen  si  on  lui  con- 
testait ce  droit  ^.  » 

La  durée  vraie  appartient  aux  corps  sociaux  et  non  aux  individus. 
Un  peuple,  une  nation,  une  famille  royale,  une  cité  politique  ou  spiri- 
tuelle sont  seuls  capables  de  lutter  indéfiniment  contre  la  mort,  de 
se  faire  par  la  mort  même  des  individus  un  moyen  de  persévérer  ou 
de  se  rajeunir,  c'est-à-dire  qu'ils  sont  seuls  capables  de  durer.  Ils  ne 


1.  La  Politique  Religieuse^  p.  316. 

2.  li.,  p.  319. 


166 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

durent  point  par  une  force  intérieure,  par  une  présence  spontanée  de 
la  vie.  «  Je  ne  suis  pas  des  fanatiques  de  la  Vie  »,  a  dit  M.  Maurras,  qui, 
seul  peut-être  entre  les  écrivains  de  son  temps,n'a  jamais  orné  ce  mot 
d'une  majuscule.  Ils  durent  par  un  moyen  humain,  et,  comnie  dirait 
Montaigne  un  moyen  «  artiste  »  :  l'institution.  «  Rien  n'est  possible  sans 
la  réforme  intellectuelle  de  quelques-uns.  Mais  ce  petit  nombre  d'élus 
ces  favorisés,  fussent-ils  les  plus  sages  et  les  plus  puissants,  ne  sont  que 
des  vivants  destinés  k  mourir'un  jour  ;  eux,  leurs  actes  et  leurs  exemples, 
ne  feront  jamais  qu'un  moment  dans  la  vie  de  leur  race,  leur  éclair 
bienfaisant  n'entr 'ouvrira  la  nuit  que  pour  la  refermer  s'ils  n'essayent 
de  concentrer  en  des  institutions  un  peu  moins  éphémères  qu'eux  le 
battement  furtif  de  la  minute  heureuse  qu'ils  auront  appelée  sagesse, 
mérite  ou  vertu.  Seule  l'institution  durable  à  l'infini,  fait  durer  le  meil- 
leur de  nous.  Par  elle,  Vhomme  s'éternise,  son  acte  bon  se  continue.. 
Un  beau  mouvement  se  répète,  se  propage,  et  renaît  ainsi  indéfiniment 
ment  ^.  »  Le  nom  et  la  réalité  de  Rome  signifient  pour  M.  Maurras 
l'institution  dans  l'ordre  religieux,  le  nom  et  la  réalité  de  la  France  signi- 
fient l'institution  dans  l'ordre  esthétique  et  l'institution  dans  l'ordre 
politique.  Ces  trois  formes  de  l'institution,  aux  moments  où  elles  s'éta- 
blissent, où  elles  s'épanouissent,  où  elles  se  relâchent  et  où  elles  se 
dissolvent,  il  les  a  étudiées  avec  une  grande  vigueur,  il  a  tenté  de  les 
saisir  dans  leur  problème  central,  et  c'est  là  particulièrement  qu'il  a 
creusé  dans  son  époque  un  grand  sillon  d'intelligencf. 


VIÎl 
L'ORDRE    CATHOLIQUE 


La  pleine  et  fervente  adhésion  de  M.  Maurras  au  génie  de  Rome  n'a 
pas  été  immédiate  et  sans  réserve.  Considérant  tous  Ls  biens  que 
Rome  prenait  dans  sa  barque  pour  leur  faire  passer  le  fleuve  du  terr»ps, 
tous  les  Pénates  que  son  Enée  arrachait  à  la  destruction  pour  les 


1.  L* Avenir  de  f Intelligence,  p.  16. 

167 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

fonder  sur  la  pierre  immortelle,  M.  Maurras  demeurait  mélancolique  : 
il  trouvait  cette  cargaison  bien  mêlée,  et  il  l'eût  choisie  autrement, 
«  Rome  a  propagé  l'héllénisme,  et  avec  l'hellénisme  le  semitisme  *t 
son  convoi  de  bateleurs,  de  prophètes,  de  nécromants  et  d'agita- 
teurs sans  patrie  ^.  »  Puis  le  style  de  Rome  paraissait  médiocre  à  son 
goût  très  épuré,  à  l'Acropole  rétrécie  où  il  installe  ses  images  de 
perfection.  Telle  allocution  de  Henri  IV  au  matin  de  Coutras  «  four- 
nirait peut-être  un  moyen  de  montrer  de  combien  la  fine  nature 
hellénique  ou  la  souple  nature  gauloise  mérite  de  l'emporter  sur  le 
compassé  romain  ^.  »  M.  Maurras  saluait  Rome,  mais  à  quelque 
distance.  Il  a  été  amené  vers  elle  plus  par  la  réflexion  politique  que  par 
sa  sensibilité.  Il  dit  dans  Barbares  et  Romains  que  son  adhésion  complète 
au  génie  de  Rome  fut  provoquée  par  les  cris  de  M.  Clemenceau  contre 
le  «  Romain  ».  Devant  ce  masque  de  Kalmouk  et  de  Hun  qui  au  IV®  siècle 
tiré  à  des  millions  d'exemplaires,  se  rua,  homme  déchaîné,  vers  la 
Rome  de  Léon  et  vers  le  Paris  de  Geneviève,  M.  Maurras  a  entrevu 
dans  Rome  le  nom  de  famille  de  la  Civilisation,  dont  les  autres  noms 
nationaux  ne  sont  que  les  prénoms.  Il  a  lancé  son  :  Je  suis  Romain, 
Il  ne  s'est  plus  souvenu  que  le  consul  Marius  avait  amené  à  Martigues 
la  Syrienne  qui  y  laissa  son  nom,  mais  seulement  qu'il  avait  rejeté,  dans 
les  champs  de  Pourrières  à  leur  élément  naturel  la  première  vague  des 
Barbares.  A  ses  yeux  les  deux  Romes,  l'antique  et  la  moderne  n'en  ont 
plus  fait  qu'une  seule,  dont  Auguste  Comte  lui  aide  à  désigner  le 
caractère  commun,  la  positivité  :  «  Je  suis  Romain  par  tout  le  positif 
de  mon  être.  »  Romain  par  le  oui  de  l'homme  constructeur  d'édifices, 
fondateur  de  familles,  œkiste  de  cités,  Romain  par  la  haine  du  non  des 
démolisseurs,  des  destructeurs  et  des  barbares.  Rappelons  même  en 
l'honneur  de  M.  Maurras  et  pour  que  son  idée  figure  aussi,  comme 
toutes  les  idées  justes,  sur  l'Acropole,  que  les  Grecs  modernes  ont 
emprunté  leur  ouiy  va»!,  au  parler  hellène  et  au  sang  antique,  mais  que 
leur  non,  'oy^i,  a  été  laissé  dans  leur  langue  par  le  yok  de  leurs  anciens 
maîtres  touraniens,  les  Turcs. 

Mais  M.  Clemenceau,  par  son  masque  de  nomade  de  la  steppe  et 
par  son  radicalisme  destructeur,  ne  fit,  jusqu'en  1917,  que  personnifier 
pour  M.  Maurras,  pittoresquement,  la  barbarie  politique.  C'est  par  le 
spectacle  de  cette  barbarie  et  par  les  idées  de  la  politique  contraire 


1.  Anthinea,  p.  236. 

2.  La  Part  du  Combattant,  p.  75« 


168 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

qu*il  est  amené  moyennant  un  grand  détour,  à  ce  romanisme  catholique 
qui  n'était  point  donné  dans  sa  nature  et  qui  fut  en  lui  le  produit  de 
la  réflexion.  Par  quelle  courbe  est-il  passé  de  cette  nature  à  cette 
réflexion,  et  comment  les  sentiments  et  les  raisons  qui  faisaient  de  lui 
un  ennemi  du  christianisme  l'ont-ils  en  s 'infléchissant  conduit  à  son 
apologétique  catholique  du  dehors  ? 

Dans  les  mythes  du  Chemin  du  Paradis,  on  ne  trouve  qu'un  seul 
récit  à  personnages  vivants,  la  Bonne  Mort.  Des  prêtres  honnêtes,  un 
peu  lourds,  s  en  sont  scandalisés  :  ils  y  ont  vu  une  parodie  sacrilège  du 
catholicisme.  Il  faut  le  prendre  très  au  sérieux,  d'abord  comme  un 
document  d'autobiographie  nuancée,  ensuite  comme  l'exagération, 
l'idéalisation  paradoxale  des  raisons  qui  peuvent  attacher  au  catholi- 
cisme romain  une  âme  foncièrement  païenne,  après  qu'elle  a  reçu  en 
la  foi  chrétienne  de  son  enfance  des  blessures  douloureuses  et  des 
occasions  de  scandale.  Le  collège  des  Saint-Cœurs,  dont  parle  M.  Maur- 
ras,  est  le  collège  catholique  d'Aix,  dont  le  P.  Descoqs  écrit  :  «  Comment, 
dans  un  tel  milieu,  tout  jeune  encore,  M.  Maurras,  aujourd'hui  l'apôtre 
de  la  tradition,  a-t-il  pu  se  détacher  de  ces  dogmes  qui  le  ravirent 
jadis  et  de  ces  pratiques  dont  le  souvenir  continue  toujours  d'en- 
chanter son  âme  ?  Mystère  qu'il  ne  nous  appartient  pas  de  pénétrer.  » 
Un  membre  de  notre  grand  ordre  éducateur  doit  avoir  des  moyens  de 
pénétrer  ce  mystère,  mais  aussi  des  raisons  de  s'en  taire. 

«  Le  collège  des  Saints-Cœurs,  situé  aux  portes  d'Aiguës,  sur  le 
penchant  d'une  colline  où  sont  construits  des  monastères  »,  est  très 
fidèlement  décrit.  La  Bonne  Mort  est  l'histoire,  plus  commune  qu'on 
ne  croirait,  d'un  enfant  à  la  vie  intérieure  et  sensuelle  très  ardentes, 
qui,  malgré  tout  l'enseignement  de  l'Eglise  «  ne  peut  placer  sa  con- 
fiance dans  la  bonté  de  Dieu  ».  Toute  son  aventure,  et,  je  crois,  toute 
l'aventure  dramatique  de  M.  Maurras,  tiennent  dans  ces  mots  du  jeune 
Octave  de  Fonclare  a  son  directeur  :  «  Croyez,  mon  Père,  que  c'est 
vrai  :  je  manque  de  l'amour  de  Dieu.  Je  ne  puis  rien  faire  à  cela  :  je 
le  sens  1  »  Dès  lors  Octave  doit  se  croire  voué  à  la  damnation.  Mais 
d'autre  part  il  porte  le  scapulaire  de  Simon  Stock,  pourvu  de  vertus 
miraculeuses  et  qui  assure  à  son  possesseur  la  certitude  de  la  bonne 
mort.  «  Vingt-deux  Souverains  Pontifes  l'ont  reconnu  et  ratifié.  Be- 
noît XIV  a  fortement  blâmé  le  docteur  Launois  qui  n'avait  pas  craint 
d'élever  d'insolentes  critiques  contre,  cette  coutume  connue  depuis 
des  siècles  dans  la  chrétienté.  »  Grâce  à  ce  scapulaire  Octave  pourra 
mourir  en  état  de  grâce  sans  avoir  jamais  aimé  Dieu.  Tout  ce  que  son 

169 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

confesseur  peut  répondre,  c'est  que  Dieu,  si  le  pécheur  ne  se  repent 
pas  et  si  lamour  vrai  ne  vient  au  dernier  moment  le  justifier,  fera 
qu'il  meure  sans  son  scapulaire.  Alors  Octave,  ayant  assuré,  attaché 
fortement  sur  son  corps  l'objet,  se  pend. 

«  Et  maintenant,  son  corps  fluet,  comme  la  tête  des  cyprès,  se 
balance  dans  la  lumière  ;  comme  les  cloches  des  chapelles,  il  répond 
au  vent  matinal.  Et  le  jeune  soleil,  ayant  enfin  bondi  au  ciel,  le  revêt 
de  riches  clartés.  Rien  ne  serait  plus  beau  que  cette  chair  resplendis- 
sante, n'était  le  feu  serein,  couleur  de  la  première  aurore,  qu'est 
devenue  au  même  instant  son  âme  délivrée.  Vêtue  de  confiance  elle 
s'avance  hors  du  monde,  accompagnée  de  flûtes  et  de  chants  nuptiaux. 
Sur  la  rive  opposée,  l'odeur  des  lys  unis  à  la  fleur  d'olivier  présage  la 
venue  de  la  Vierge  Marie,  chantant  avec  ses  filles  selon  les  harpes  de 
David  :  «  Béni  soit-il  celui  qui  vient,  il  a  lié  la  terre  au  ciel.  » 

Toute  l'histoire  de  la  vie  religieuse  est  là,  pour  montrer  à  quel  point 
le  problème  soulevé  par  la  Bonne  Mort,  sous  une  forme  paradoxale 
qui  rappelle  la  Thaïs  d'Anatole  France,  s'impose  à  la  conscience  du 
chrétien  de  façon  vivante,  profonde,  dramatique.  Au  XVII®  siècle  les 
âmes  en  ont  été  obsédées,  le  jansénisme  et  le  quiétisme  en  sont  nés. 
L'homme  ne  peut  être  sauvé  que  s'il  aime  Dieu.  Ma's  l'amour  de 
Dieu  ne  se  commande  pas.  La  plupart  des  hommes,  tous  les  enfants, 
peuvent  craindre  Dieu  ,*  ils  ne  peuvent  provoquer  en  eux  le  mouvement 
de  cœur  par  lequel  ils  l'aimeraient.  Le  première  parole  du  Credo  du 
petit  Joas  devant  Athalie  est 

Que  Dieu  veut  être  aimé. 
Qui!  venge  tôt  ou  tard  son  saint  nom  blasphémé. 

On  sait  que  le  Roi-Sergent,  père  du  grand  Frédéric,  se  promenait 
dans  les  rues  de  Berlin,  à  la  main  une  canne  dont  il  rossait  les  oisifs 
qu'il  rencontrait.  Un  jour  une  femme,  voyant  venir  le  roi  et  la  canne, 
s'enfuyait.  Il  courut  sur  elle  :  Pourquoi  te  sauver,  gredine  ?  —  Parce 
que  j'ai  peur.  —  Il  ne  faut  pas  avoir  peur  de  moi  :  il  faut  m'aimer. 
Fut-elle  convaincue  ? 

C'est  précisément  parce  qu'elle  avait  de  telles  difficultés  à  surmonter, 
parce  qu'elle  rencontrait,  comme  un  fleuve  puissant,  de  telles  épais- 
seurs rocheuses  sur  le  terrain  qu'elle  traversait,  que  l'Eglise,  traçant 
sa  route  sévère  et  salutaire  à  l'humanité  supérieure,  a  dû  soit  les 
tourner  par  des  courbes  savantes,  soit  ouvrir  en  elles,  comme  le  Rhin 

170 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

dans  les  schistes,  une  trouée  héroïque.  Luther,  Jansénius,  ne  îuî  per- 
mettent pas  d'oubHer  ces  problèmes  tragiques  qu'elle  tient  de  saint 
Paul  et  de  saint  Augustin.  Au  XVI I^  siècle  elle  précise  par  toute  une 
jurisprudence  minutieuse  la  doctrine  de  compromis  et  de  mesure 
établie  à  Trente.  Distinguant  la  contrition  parfaite,  soit  l'acte  par 
lequel  l'homme  déteste  en  ses  péchés  l'offense  qu'il  a  faite  à  Dieu,  et 
l'attrition,  soit  le  regret  et  la.  haine  du  péché  motivés  par  la  crainte  de 
la  damnation,  l'Eglise  tend  à  admettre  que  l'attrition  jointe  à  la  pratique 
des  sacrements  suffit  à  justifier  l'homme  s'il  s'efforce  en  même  temps, 
sincèrement,  même  sans  résultat,  de  parvenir  à  la  contrition.  C'était 
la  doctrine  des  jésuites  qui  furent  accusés  par  les  jansénistes  d'enseigner 
que  l'amour  de  Dieu  est  inutile.  C'était,  paraît-il  la  doctrine  professée 
par  Richelieu  dans  son  catéchisme  de  Luçon,  et  l'on  a  prétendu  qu'une 
des  raisons  pour  lesquelles  il  mit  à  la  Bastille  Saint-Cyran  était  que  la 
croyance  janséniste  impliquait  la  damnation  de  qui  n'avait  pas  l'amour 
vrai  de  Dieu  :  or  Louis  XHI  n'avait  jamais  dépassé  l'attrition,  et 
pour  le  cardinal  troubler  inutilement  la  conscience  du  roi  était  une 
façon  de  troubler  l'Etat.  Ainsi  la  doctrine  de  l'amour  pur  de  Dieu 
nécessaire  au  salut  fut  considérée  par  l'Eglise  romaine  comme  une 
théorie  qui  avait  besoin  de  tempérament  et  d'explication  par  Riche- 
lieu, puis  Louis  XIV  comme  une  théorie  fâcheuse,  —  et  c'est  bien 
de  son  fonds  indépendant  et  frondeur  que  Boileau  écrit  son  épître 
janséniste  sur  VAmour  de  Dieu.  A  plus  forte  raison  la  doctrine 
quiétiste  de  l'amour  pur,  c'est-à-dire  de  l'amour  de  Dieu  non  seule- 
ment nécessaire,  mais  suffisant  pour  le  salut.  Ce  n'est  pas  là  une 
digression  :  il  importe  de  marquer  que  le  primat  jaloux  de  l'amour 
de  Dieu,  c'est-à-dire  du  sentiment  que  M.  Maurras  s'est  déclaré 
incapable  de  comprendre  et  d'éprouver,  a  été,  dans  le  grand  siècle 
classique  français,  surveillé  par  l'Eglise  au  nom  de  la  psychologie 
humaine,  endigué  par  la  monarchie  au  nom  de  la  raison  d'Etat. 

Mais,  avec  son  fanatisme  logique  de  blanc  du  Midi,  M.  Maurras  a 
vu  un  ennemi  personnel  dans  ce  sentiment  dont,  enfant,  il  avait 
constaté  en  lui  l'absence,  et  dont  l'ayant  cherché  vainement,  il  avait 
souffert.  Par  un  trait  de  cette  nature  qu'il  se  plaisait  à  éprouver  et  à 
retrouver  entre  les  palais  noirs  de  Florence,  il  répute  ennemie  toute 
réalité  étrangère  que  l'une  au  moins  de  ses  pentes  n'incline  pas  vers 
lui.  Non  seulement  l'amour  de  Dieu  lui  a  semblé  mauvais,  mais  ce 
mal  lui  a  paru  venir  du  mal  contenu  dans  chacun  des  deux  termes 
que  l'amour  de  Dieu  associe,  —  l'amour  et  Dieu.  De  sorte  que,  pour 

171 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

lui,  un  homme  qui  vivra  beaucoup  par  l'amour  en  arrivera,  et  pour 
cela  même,  à  haïr  l'amour.  «  Pour  bien  aimer,  il  n'est  pas  nécessaire 
d'aimer  l'amour,  il  est  même  bon  de  ressentir  pour  lui  quelque  haine  » 
et  tout  le  leit-motiv  des  Amants  de  Venise  où  M.  Maurras  s'efforce  de 
construire  en  loi,  contre  le  romantisme,  et  son  culte  de  l'amour,  tant 
l'amour  que  la  raison.  De  sorte  aussi  qu'un  homme  qui  se  cramponne 
£u  «  tout  catholique  »  de  toutes  ses  forces  ardentes,  sincères,  parfois 
désespérées,  en  arrive  à  haïr  Dieu  ou  tout  au  moins  à  traverser  la  haine 
ce  Dieu.  Et  ces  deux  haines  ne  sont,  selon  le  grand  mot  de  Fichte, 
que  ces  amours  trahis,  et  ni  l'une  ni  l'autre  ne  sont  d'une  âme  médiocre. 
M.  Maurras  parle  des  «  sombres  reproches  que  connaissent  également 
les  sectaires  et  les  victimes  de  la  religion  de  l'Amour,  le  plus  sombre 
et  le  plus  étroit  des  monothéismes  humain  »  ^.  Il  s'en  est  trop  senti  la 
victime  pour  ne  pas  devenir  le  sectaire  de  la  religion  opposée. 

C'est  ici  que  ce  sentiment  original  et  ardent  s'embranche  à  la  fois 
sur  la  critique  du  monothéisme  qu'Auguste  Comte  a  formulée  dans 
le  Système  de  Politique  Positive,  et  sur  l'antisémitisme  né  dans  la 
pensée  parisienne  du  XIX^  siècle. 

La  critique  comtiste  du  monothéisme  est  très  logique.  Le  mono- 
théisme pur  est  exclu,  au  spirituel,  par  la  religion  de  l'Humanité, 
comme  il  est  suspect,  au  temporel,  pour  la  raison  d'Etat  de  M.  Maurras. 
Le  Grand  Etre  ne  saurait  coexister  avec  l'Etre  suprême.  La  communi- 
cation de  la  conscience  humaine  avec  la  conscience  divine,  la  société 
spirituelle  formée  par  l'union  de  l'homme  avec  Dieu  ne  pourraient  que 
dérober  l'homme  à  le  communication  avec  la  cité  des  hommes,  limiter 
ou  mutiler  la  société  spirituelle  formée  par  l'union  de  l'homme  avec 
ses  morts.  Aucune  de  ces  concurrences  n'est  dangereuse  avec  le  féti- 
chisme et  le  polythéisme  qui  ont  été  associés  dans  toute  l'antiquité 
classique  à  la  religion  des  morts,  se  sont  nourris  d'elle  et  l'ont  nourrie. 
De  là  la  sympathie  de  Comte  pour  ces  deux  essences  religieuses,  puis- 
qu'il voit  dans  le  catholicisme  avec  son  culte  des  saints  et  de  la  Vierge 
Mère  une  transition  entre  le  polythéisme  et  la  religion  de  l'Humanité 
et  qu'il  incorpore  purement  et  simplement  le  fétichisme  au  positivisme 
intégral. 

Le  monothéisme,  pour  M,  Maurras,  commet  de  même  un  détourne- 
ment à  l'égard  de  la  société.  L'homme,  faisant  son  Dieu  à  son  image, 
lui   donne    ses    propres   caractères   et  ses   pires.   Il   projette  sur  les 

I.  Les  Amants  de  Venise»  p.  241. 

172 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

brouillards  de  l'infini  sa  propre  image,  mais  informe  et  démesurée. 
Crttc  image  ne  trouve  plus  dans  d'autres  images  sociales  ce  que  Taine 
«ppflait  des  réducteurs  antagonistes,  et  le  champ  de  Thallucination 
lui  est  ouvert.  Le  dieu  unique  des  Juifs  est  un  produit  du  désert. 
On  ne  l'imagine  point  né  dans  une  Grèce  toute  humanisée,  dans 
ce  que  Curtius  appelle  le  caractère  doux  et  bienveillant  de  la  mer 
Egée.  Sortie  à  présent  du  xiésert,  mêlée  à  cet  autre  désert,  à  cet 
humide  poumon  marin  du  marais  martégal,  cette  importation  juive 
«  pourrit  les  passions  d'une  ridicule  métaphysique  ».  Le  monothéisme 
les  pourrit  en  ce  sens  qu'il  les  justifie  et  les  divinise  par  l'appel  direct 
de  l'homme  à  Dieu,  appel  au  moyen  duquel  l'homme  élude  l'ordre 
terrestre,  autorise  de  Dieu  ses  fantaisies  et  ses  caprices.  Ainsi,  chez 
les  anciens  Israélites,  «  les  prophètes  élus  de  Dieu  en  dehors  des  per- 
sonnes sacerdotales  furent  des  sujets  de  désordre  et  d'agitations  ^  ». 
L'estime  de  M.  Maurras  pour  l'anarchiste  Proudhon  irait-elle 
jusqu'à  le  faire  souscrire  au  mot  de  ce  destructeur  :  «  Dieu  c'est  le 
mal  ?  »  Peut-être,  mais  certes  pour  des  raisons  non  proudhoniennes, 
pour  des  raisons  «  archistes  »  et  parce  que,  pour  M.  Maurras,  Dieu 
n'est  le  mal  que  comme  principe  même  de  l'anarchie. 

S  il  ne  peut  admettre  l'idée  d'un  Dieu  individuel,  c'est  exactement 
du  même  fonds  dont  il  écrit  son  Contrun  et  qui  lui  défend  d'admettre 
la  personne  humaine  considérée  comme  fin,  l'individu  divinisé. 
Qu'est-ce  que  l'amour  humain  sinon  la  divinisation  d'un  individu  ? 
Et  c'est  pourquoi  si,  défendu  heureusement  de  l'amour  divin,  on  a  été 
subjugué  par  l'amour  humain,  il  ne  faut  pas  aimer  cet  amour,  il  faut 
le  craindre,  le  subir  avec  inquiétude,  le  référer  à  sa  mauvaise  conscience, 
y  trouver  l'âpreté  substantielle  et  solide  d'une  résistance  et  d'un  péché. 
Alors  d'une  part  l'amour  est  saisi,  embrassé  dans  l'intégrité  de  son 
désespoir  sombre,  peut-être  dans  cette  conscience  du  péché  dont  le 
catholicisme  augmentait  pour  Baudelaire  la  profondeur  d'une  sen- 
sation, et  d'autre  part  l'ordre  social  demeure  intact,  mis  par  cette 
ombre  en  une  plus  éclatante  lumière.  L'amour  immodéré,  l'amour 
absolu,  qu'il  soit  de  Dieu  ou  qu'il  soit  de  l'homme,  ramène  l'âme 
humaine  à  la  confusion  de  ces  marais  de  Marthe  dont  il  semble  que 
M.  Maurras  garde  la  vive  image  comme  celle  d'une  poche  de  l'enfer 
dantesque.  Parlant,  dans  le  Romantisme  féminin  ^  de  la  Nouvelle  Espérance^ 
le  roman  aigu  de  madame  de  Noailles,  il  en  écrit  :  «  Un  prêtre  catho- 

K  Trois  Idées  Politiques,  p.  6L 

173 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MÂURRÂS 

lique  pourrait  l'interpréter  sans  invraisemblance  comme  la  nostalgie 
des  sacrements.  Cette  âme,  dirait-il,  ne  s'offrirait  pas  aussi  nue  sans 
Tobscur  sentiment  qu'avouer  c'est  se  racheter,  souffrir  c'est  expier  et 
pleurer  c'est  se  repentir.  Mais  je  ne  trouve  nulle  trace  d'expiation  ni  de 
repentir  dans  ce  livre.  Le  désepoir  en  est  très  pur  :  sans  horizon,  ni 
perspective,  il  aboutit  droit  à  la  mort.  Pas  une  phrase,  pas  un  mot  qui 
fasse  soupçonner  la  moindre  confiance  en  un  juge  surnaturel  ni  dans 
quelque  amitié  céleste.  Pour  tout  Dieu,  Sabine  de  Fontenay  a  son  amant, 
ou  plutôt  son  amour,  ou  plutôt  elle-même,  ou  plutôt  une  étincelante 
minute  d'intensité  et  de  frénésie  pour  son  moi.  La  sensibilité  saturée 
aspire  à  finir.  Elle  a  atteint  le  bord  du  cercle  qui  l'environne,  tout  ce 
qui  peut  s'éprouver  du  monde  est  souffert  et  goûté.  Bulle  écumeuse  ou 
sphère  en  flamme,  le  moi  crève  et  se  rompt.  Puisque  cela  n'est  plus  et 
que  ceci  n'est  pas,  que  peut-il  subsister  au  monde  ?  La  mélancolie 
romantique  s'explique  tout  entière  par  ce  terme  mortel  assigné  au 
Sentiment  maître  de  l'âme  »  ^. 

De  son  fonds  grec,  et  politique,  M.  Maurras  serait,  plus  qu'au  mono- 
théisme, favorable  au  polythéisme  dont  le  catholicisme  au  moyen 
du  culte  des  saints  à  conservé  les  bénéfices  sociaux.  Dans  sa  première 
philosophie,  Renouvier  avait  été  porté  vers  l'hypothèse  polythéiste 
parce  qu'il  la  jugeait  éminemment  républicaine  alors  que  l'hj^pothèse 
théiste  lui  paraissait  s'accorder  au  monarchisme.  Il  était  dès  lors  bien 
peu  logique  de  vouloir,  en  protestantisant  la  France,  en  extirper  le 
culte  des  saints.  Aussi,  après  qu'il  se  fût  fait  inscrire  à  l'Eglise  réformée 
d'Avignon,  Renouvier  en  vint-il  au  monothéisme  de  sa  philosophie  per" 
sonnaliste.  Pour  M.  Maurras  le  théisme  porte  à  leur  plus  haute  puis- 
sance les  abstractions  de  la  vie  intérieure  et  de  la  raison  personnelle  ;  le 
théisme  est  anti-social  à  peu  près  de  la  même  façon  et  dans  le  même  sens 
que  le  christianisme  était,  pour  les  Romains,  Vodium  generis  humant. 
C'est  l'appel  direct  à  Dieu  qui  légitime  et  nourrit  la  rébellion  «  contre 
les  intérêts  généraux  de  l'espèce  et  des  sous-groupements  humains... 
Ce  commerce  mystique  inspire  le  scepticisme  en  spéculation  comme 
en  pratique  la  révolte...  Chaque  égoïsme  se  justifie  sur  le  nom  de  Dieu, 
et  chacun  nomme  aussi  divine  son  idée  fixe  ou  sa  sensation  favorite, 
la  Justice  ou  l'Amour,  la  Miséricorde  ou  la  Liberté  ^.  »  L'hypothèse 
théistique  décompose  l'Etat,  la  science,  jusqu'à  la  pensée,  enlève  enfin 


1.  L'Avenir  de  l Intelligence,  p.  234. 

2,  Trois  Idées  Politiques,  p.  59. 


174 


L'ORDRE      CATHOLIQUE 

«  aux  passions  leur  air  de  nature,  la  simple  et  belle  naïveté  ».  Aussi  le 
Juif  monothéiste  est-il  «  un  agent  révolutionnaire.  Le  protestant 
procède  absolument  du  juif  :  mothéisme,  prqphétisme,  anarchisme,  au 
moins  de  pensée  ».  Tout  cela  s'est  installé  dans  le  pays  de  M.  Maurras 
avec  la  Marthe  qu'y  amena  Marius.  Sorcière  d'Asie  d'où  procèdent  la 
barbarie,  le  judaïsme,  le  protestantisme,  le  Romantisme,  la  Révolution, 
le  Bloc  et  «  toutes  les  fureurs  dont  le  bloc  est  le  père  »,  Sycorax  qui  a 
pour  Caliban  M.  Reinach  de  qui  M.  Maurras  écrit  que  «  jamais  sorcier 
d'Asie  ne  se  joua  comme  lui  de  la  naïveté  du  peuple  des  Gaules  »  *. 
Tel  est  l'effroyable  arbre  de  Jessé  du  monothéisme  juif,  qui  plonge 
dans  les  marais  de  Martigues,  porte  les  fleurs  vénéneuses  du  romantisme 
et  dans  les  hautes  branches  duquel  M.  Maurras  désigne  avec  horreur 
la  tête  de  notre  Polybe. 

Le  monothéisme  étant  l'anarchie,  M.  Maurras  exalte  l'Eglise  catho- 
lique pour  avoir  accompli  la  tâche  miraculeuse  d'organiser  cette 
anarchie,  de  ployer  selon  l'ordre  helléno-romain  le  sauvage  théisme 
de  Sem,  d'arracher  à  l'idée  d'un  seul  Dieu  son  «  venin  »,  de  mettre, 
comme  l'autre  Marthe,  la  bonne,  au  cou  de  la  bête  le  cordon  qui  l'amène 
à  la  ville,  l'apprivoise,  et  en  fait  un  s^ov  tcoX^tixov. 

L'Eglise,  selon  lui,  a  organisé  l'idée  de  Dieu.  Elle  ne  laisse  passer 
sa  parole  que  contrôlée  par  une  autorité,  incorporée  au  statut  social 
de  la  nature  humaine.  Elle  interdit  à  la  conscience  de  s'adresser  à  Dieu 
omîsso  medio.  Elle  institue  un  protocole  des  relations  entre  l'homme  et 
Dieu,  elle  élève  la  communication  de  l'homme  à  Dieu  à  la  hauteur, 
à  la  dignité  de  la  société  civile,  de  la  société  romaine  sur  laquelle  elle 
s'est  modelée  et  dont  ses  fondations  ont  épousé  le  roc.  Interdisant  à  la 
fantaisie  individuelle  d'épouser  la  matière  docile  et  dangereuse  du 
monothéisme,  elle  fait  au  contraire  de  Dieu  une  tradition,  elle  fournit 
à  l'homme  une  tradition  de  Dieu,  qui  canalise  et  règle  la  spéculation 
sur  Dieu.  De  sorte  que  «  le  catholicisme  propose  la  seule  idée  de  Dieu 
tolérable  aujourd'hui  dans  un  Etat  bien  policé.  Les  autres  risquent  de 
devenir  des  dangers  publics.  » 

Supplément  paradoxal  à  Bossuet,  à  la  Défense  de  la  Tradition  et  des 
Saints-Pères.  «  Je  ne  quitterai  pas,  dit  M.  Maurras  dans  la  Préface  du 
Chemin  du  Paradis,  ce  cortège  savant  des  Conciles,  des  Papes  et  de 
tous  les  grands  hommes  de  l'élite  moderne  pour  me  fier  aux  Evangiles 
de  quatre  Juifs  obscurs.  Car  autant  vaudrait  suivre  le  Christ  intérieur 

1.  Préface  de  Joseph  Reinach,  hisforien,  par  Dutrait-Crozon,  p.  XI. 

175 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

des  gens  de  la  Réforme,  ou  la  conscience  morale  des  Latins,  ces  hugue- 
nots antiques,  ou  encore  le  vague  Dieu  qui  multiplie  par  Tinfini  les 
divers  pladta  de  M.  Jules  Simon  ». 

La  caractéristique  de  l'Eglise  catholique  est  de  maintenir  un  équilibre 
vivant  entre  la  religion  des  peuples  orientaux  du  livre  et  la  tradition  qui 
était  seule  pour  Tantiquité  classique  à  transmettre  le  dépôt  des  croyances, 
K  II  n*est  guère,  écrit  un  professeur  d'histoire  religieuse  à  la  Sorbonne, 
que  le  catholicisme  à  placer  ainsi  sur  le  même  plan,  —  pari  pietatis 
affecta  et  reverentia,  écrivent  les  Pères  du  Concile  de  Trente  —  l'Ecri- 
ture et  la  Tradition  \  »  Mais  si  Bossuet  défendait  la  Tradition  contre 
les  protestants,  c'était  évidemment  comme  tradition  de  quelque  chose. 
Les  Saints  Pères  n'ont  fait  que  développer  et  soutenir  contre  les  hérésies 
une  théologie  dont  le  noyau  est  dans  l'Evangile  et  dans  saint  Paul. 
Admirer  le  cortège  et  mépriser  ce  qu'il  transporte,  vénérer  la  tradition 
et  détester  ce  qu'elle  transmet,  voilà  un  bien  paradoxal  formalisme. 
Ici  encore  la  pensée  de  M.  Maurras  nous  apparaît  un  simple  comtisme 
immodéré,  et  nous  reconnaissons  en  lui  un  pur  écho  du  philosophe 
qui,  dans  une  lettre  du  9  Aristote  69,  écrite  à  Alfred  Sabatier  après 
l'entretien  de  ce  disciple  avec  le  jésuite  auquel  il  avait  porté  à  Rome  les 
étranges  propositions  d'alliance  du  Fondateur  du  Positivisme,  s'étonne 
douloureusement  que  Sabatier  ait  trouvé  là  «  un  naïf  interlocuteur, 
assez  arriéré  probablement  pour  ne  pas  même  sentir  combien  Ignace 
de  Loyola  surpasse,  à  tous  égards,  leur  Jésus  Christ.  » 

Voici,  je  crois,  comment  on  pourrait  fixer  sur  ses  racines  reli- 
gieuses cette  conception  individuelle  et  paradoxale  d'un  catholi- 
cisme canalisé  dans  ses  définitions  sociales.  Le  Christianisme,  quelle 
que  soit  sa  confession,  peut  se  définir  comme  la  religion  qui  admet 
entre  Dieu  et  l'homme  un  médiateur  divin,  Jésus-Christ.  Aucun 
monothéisme  d'ailleurs  n'est  rigoureusement  pur  en  ce  qu'aucun  ne  se 
passe  de  médiateurs,  qui,  dans  le  judaïsme  et  l'islamisme,  sont  simple- 
ment des  hommes.  Moïse  et  Mahomet.  Mais  l'Eglise  catholique  ne 
s'arrête  pas  là.  Entre  Jésus-Christ,  médiateur  divin,  et  l'âme  indivi- 
duelle, elle  organise  tout  un  système  de  médiation  humaine.  Un  média- 
teur humain  dans  le  temps,  qui  est  la  tradition,  un  médiateur  humain 
dcms  l'espace,  qui  est  l'Eglise,  l'Eglise  triomphante  en  son  chef  la 
Vierge  et  en  ses  membres  les  saints,  l'Eglise  militante  en  son  chef  le 
page,  en  ses  membres  les  clercs»  en  son  troupeau  les  laïques.  Cette 

1.  Guignebert.  VEvohilon  d^s  Dogmes,  p.  100. 

176 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

double  médiation  humaine,  en  1 870  le  concile  du  Vatican  Va  précisée, 
l'a  complétée,  en  lui  faisant  faire,  dans  la  même  direction,  deux  pas, 
ou,  si  Ton  veut,  en  l'achevant  par  deux  «  définitions  ».  Par  le  dogme  de 
rimmaculée  Conception,  il  a  désigné  en  la  personne  ce  Marie  un 
médiateur  sinon  divin,  du  moins  plus  qu'humain.  Par  le  dogme  de 
l'infaillibilité,  il  a  ramené  la  diversité  des  membres  à  l'unité  du  chef, 
il  a  constitué  dans  l'Eglise  militante  ce  même  médiateur  individuel 
qu'il  érigeait  dans  l'Eglise  triomphante.  A  l'opposé  du  catholicisme 
est  donc  le  déisme  omisso  medio,  qui  nie  de  Dieu  à  l'homme  cette 
chaîne  et  cet  ordre  social  catholiques,  et  qui  les  réduit  l'un  et  l'autre 
c  des  individus.  Si  une  religion  est  une  société,  le  catholicisme  réalisera 
précisément,  avec  le  maximum  de  société,  le  maximum  de  religion. 
Voilà  le  fonds  vrai  que  M.  Maurras,  s'inspirant  du  positivisme,  nous 
aide  à  conduire  dans  une  forte  lumière. 

Maximum  de  religion,  maximum  de  société  donnent  ceci  :  maximum 
d'ordre.  «  C'est,  dit  M.  Maurras,  à  la  notion  la  plus  générale  de  l'ordre 
que  cette  essence  religieuse  (le  catholicisme)  correspoi  d  pour  ses 
admirateurs  du  dehors.  «  Et  ce  passage  de  Barbares  et  Romains  pourrait 
conclure  aussi  les  Amants  de  Venise.  «  Aux  plus  beaux  mouvements 
de  l'âme,  l'Eglise  répéta  comme  un  dogme  de  foi  :  Vous  netes  pas  des 
dieux  !  A  la  plus  belle  âme  elle-même  :  Vous  n'êtes  pas  un  Dieu  non 
plus.  En  rappelant  le  membre  à  la  notion  du  corps,  la  partie  à  l'idée  et 
à  l'observance  du  tout,  les  avis  de  l'Eglise  éloignèrent  l'individu  de 
l'autel  qu'un  fol  amour-propre  lui  proposait  tout  bas  de  s'édifier  à  lui- 
'même  ;  ils  lui  représentèrent  combien  d'êtres  et  d'homm.es  existaient 
près  de  lui,  méritaient  d'être  considérés  avec  lui  ^.  » 

Rome  est  l'ordre,  elle  est  l'être,  qui  est  un  autre  nom  de  l'ordre. 
«  Je  suis  Romain  par  tout  le  positif  de  mon  être,  par  tout  ce  qu'y  Joi- 
gnirent le  plaisir,  le  travail,  la  pensée,  la  mémoire,  la  raison,  la  science, 
les  arts,  la  politique  et  la  poésie  des  hommes  vivants  réunis  avant  moi. 
Par  ce  trésor  dont  elle  a  reçu  d'Athènes  et  transmis  à  notre  Paris  le 
dépôt,  Rome  signifie  sans  conteste  la  civilisation  et  l'humanité.  Je 
suis  Romain^  je  suis  humain^  deux  propos  ti ans  identiques.  Rome  d,t 
oui,  l'Homme  dit  oui.,.  Qu'est-ce  que  l'Etre  sans  la  loi  ?  A  tous  les 
degrés  de  l'échelle  l'Etre  faiblit  quand  mollit  l'ordre  ;  il  se  dissout 
pour  peu  que  Tordre  ne  le  retienne  plus  ^.  » 


1 .  La  Politique  Religieuse,  p.  386. 

2.  /</..  p.  396. 


177 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Etre,  ordre,  Eglise.  «  Tout  ce  que  pense  rhomme  reçoit,  du  juge- 
ment et  du  sentiment  de  TEglise,  place  proportionnelle  au  degré  d'im- 
portance, d'utilité  et  de  bonté.  Lf  nombre  de  ces  désignations  élec- 
tives est  trop  élevé,  leur  qualification  est  trop  minutieuse,  motivée  trop 
subtilement,  pour  qu'il  ne  semble  pas  toujours  assez  facile  d'y  contester, 
avec  une  apparence  de  raison,  quelque  point  de  détail.  Où  l'Eglise  prend 
sa  revanche  et  où  tous  ses  avantages  reconquièrent  leur  force,  c'est 
lorsqu'on  en  vient  à  considérer  les  ensembles  \  » 

Mais  c'est  précisément  à  cette  puissance  affirmative  du  catholicisme 
qu*un  catholique  vrai  et  complet  en  appellera  de  cela  même  à  quoi 
M.  Maurras  dit  non.  Si,  dans  l'édifice  de  l'Eglise,  tout  reçoit  une 
place  «  proportionnelle  au  degré  d'importance,  d'utilité  et  de  bonté  », 
il  ne  faut  pas  oublier  que  la  première  place  y  est  pour  Dieu,  que  toute 
autre  place  y  est  occupée  en  fonction  de  Dieu.  L'Eglise  catholique  est 
apostolique  avant  d'être  romaine.  Devant  le  «  cortège  savant  »  des 
Conciles  et  des  Papes,  les  «  quatre  juifs  obscurs  »  ne  font  pas  figure  de 
parents  pauvres,  et  l'Eglise  ne  les  rejette  pas  dédaigneusement  dans  un 
coin  de  son  tableau. 

Allons  plus  loin.  Une  plaisanterie  fort  ordinaire  consiste  à  retrouver 
au  nez,  à  la  barbe  ou  à  la  race  de  tout  antisémite  une  apparence  juive. 
C'est  ainsi  que  M.  Joseph  Reinach  avance  dans  son  Histoire  de  l'Affaire 
Dreyfus  que  Drumont  était  juif.  Je  ne  voudrais  pas  toucher  M.  Maurras 
de  ces  facéties  faciles.  Mais  je  me  demande  si  ce  qu'il  admire  le  plus 
dans  l'Eglise  romaine,  ce  ne  serait  pas  justement  cela  même  qu'elle 
tient  de  ses  origines  juives  et  ce  qu'elle  apporte  et  impose  de  propre- 
ment juif  à  la  civilisation  occidentale. 

Une  grande  idée  à  passé  du  judaïsme  pur  dans  l'Eglise  catholique 
pour  lui  donner  son  âme,  et  de  l'Eglise  catholique  dans  cette  Eglise 
idéale  de  l'ordre  où  M.  Maurras  l'achève  et  la  transfigure.  C'est  l'asso- 
ciation entre  la  loi  et  la  foi,  la  loi  suivant  partout  la  foi  pour  la  sonder, 
la  contrôler,  la  définir  et  l'imposer  :  pas  de  foi  indépendamment  de  la 
loi.  Au  contraire  la  cité  antique,  la  civilisation  gréco-romaine  réduit  en 
matière  religieuse  la  loi  à  un  symbole  extérieur,  à  un  acte  public,  en 
dehors  duquel  la  foi  est  parfaitement  libre.  Surtout  la  cité  antique 
n'implique  sur  les  consciences  ni  sur  les  actes  aucune  autorité  sérieuse 
des  corporations  ou  des  individus  sacerdotaux,  des  prêtres  et  des  pro- 
phètes qui  chez  les  Juifs  se  détestaient  bien,  mais  n'en  poursuivaient 

I.  La  Politique  Religieuse,  p.  383. 

178 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

pas  moins  le  même  but,  l'établissement  de  plus  en  plus  strict  de  la  loi. 

L*idée  du  pouvoir  spirituel,  telle  que  l'Eglise  catholique  Ta  transmise 
à  Comte  et  à  M.  Maurras,  est  une  idée  juive.  Elle  apparut  dans  l'in- 
telligence des  Grecs  comme  une  pensée  philosophique  organique  et 
complète,  elle  ne  put  trouver  le  moindre  interstice  par  où  pénétrer 
dans  la  vie  publique.  On  n'en  parla  plus  à  Crotone  après  que  le  parti 
démocratique  eût  mis  le  feu  à  l'Institut  pythagoricien,  ni  à  Athènes, 
après  qu'elle  eût  conduit  Socrate  au  tribunal  et  à  la  ciguë.  Platon  l'a 
formulée  dans  les  Lois  avec  une  singulière  ampleur,  mais,  n'ayant 
jamais  reçu  dans  la  cité  un  commencement  de  réalisation,  elle  disparut 
même,  après  Platon,  de  toutes  les  écoles  philosophiques. 

Au  contraire  le  type  de  l'Eglise  catholique  se  trouve  déjà  complet 
dans  la  nouvelle  fondation  de  Jérusalem  par  Elsdras,  et  c'est  du  fond 
mSme  de  l'Etat  juif  que  l'Eglise  nouvelle  reçoit  le  principe  et  l'idée  du 
l  o avoir  spirituel.  Mais  dès  les  origines,  aux  sources  mêmes  de  l'Eglise, 
apparaît  aussi  la  force  antagoniste  qui  de  façon  ouverte  ou  secrète 
luttera  toujours  contre  ce  pouvoir.  Le  conflit  de  Pierre  et  de  Paul  à  An- 
tioche  s'étend  plus  loin  qu'à  un  débat  sur  la  circoncision.  C'est  contre 
le  judaïsme  que  se  formule  la  théologie  paulinienne,  telle  que  la  repren- 
dront Luther  directement  de  Paul,  et  Jansénius  par  l'intermédiaire 
d'Augustin.  La  justification  par  la  foi,  voilà  l'acte  décisif  par  lequel  ce 
Juif  hellénisé  de  Tarse  rompt  avec  la  synagogue,  qui  avait  déjà  reconnu 
dans  le  Royaume  de  Dieu  tel  que  l'enseignait  Jésus  le  contraire  de  la 
justification  par  la  loi.  De  sorte  que,  d'un  certain  biais,  la  justification 
luthérienne  par  la  foi  remonterait,  autant  que  l'autorité  interposée  de 
la  Bible  pouvait  le  permettre,  aux  sources  de  l'individualisme  philo- 
sophique ancien,  et  que  le  retour  protestant  au  livre  juif  implique  le 
contraire  de  la  loi  juive,  c'est-à-dire  de  la  parole  de  Dieu  interprétée 
et  défendue  par  le  pouvoir  spirituel  d'un  corps  sacerdotal.  Ainsi  encore, 
politiquement  une  des  causes  de  la  Réforme  fut  l'esprit  de  la  cité 
antique  ressuscité  par  l'humanisme,  un  retour  au  droit  romain  qui 
impliquait,  contrairement  à  la  théorie  catholique  des  deux  pouvoirs, 
la  totalité  de  la  puissance  entre  les  mains  du  prince  et  ce  cujus  regio 
ejus  religio  si  contraire  à  la  doctrine  du  Siège  romain. 

L'homme  extraordinaire  qui  releva  contre  la  Réforme  l'armée 
Eutonome  du  pouvoir  spirituel,  Ignace  de  Loyola,  eut  pour  ami  intime 
et  pour  collaborateur  un  Juif  converti,  Polaco  :  hasard  peut-être,  mais 
instructif.  La  Société  de  Jésus  eut  pour  but  de  reconstituer  avec  les 
moyens  les  plus  politiques  et  les  plus  savants  une  société  théocratique 

179 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

où  la  foi  intérieure  concordât  trait  pour  trait  avec  ce  qui  peut  être 
surveillé,  contrôlé,  imposé,  la  loi  extérieure.  Bien  mieux  que  les  Mor- 
mons dans  rUtah,  elle  la  réalisa  au  Paraguay.  L*espnt  de  la  Synagogue 
n*est-il  pas  présent  dans  les  racines  où  l'Encyclique  Pascendi  puise  sa 
condamnation  contre  ceux  qui  pensent  que  «  la  foi,  principe  et  fonde- 
ment de  toute  religion,  réside  dans  un  certain  sentiment  intime  engendré 
lui-même  par  le  sentiment  du  divin  ?  » 

Je  n'avance  tout  cela,  bien  entendu,  qu  à  titre  de  jeu  mdividuel 
et  en  le  donnant  comme  une  coupe  toute  arbitraire  dans  ce  tout  orga- 
nique de  TEglise,  le  plus  complexe  et  le  plus  plein  de  l'histoire  humaine. 
Quiconque  a  considéré  attentivement  ce  puissant  édifice  de  l'Eglise, 
ce  monument  installé  à  toutes  les  croisées  de  l'intelligence  et  de  l'ac- 
tivité, cette  construction  d'une  science  et  d'une  activité  infinies  qui 
a  tenu  compte  de  toutes  les  conditions  de  notre  nature  individuelle 
et  sociale,  sait  que  tout  point  de  vue  sur  elle  est  misérable  et  fragile  à 
côté  de  celui  qui  s'élève  et  qui  règne  de  son  centre,  des  terrasses  de  la 
Sibylle  et  de  ses  dix-huit  siècles  d'institution.  Que  les  condamnations 
de  l'Encyclique  Pascendù  et  tous  les  actes  du  Siège  romain  et  les 
constitutions  de  la  Compagnie  de  Jésus  prennent  leurs  racines  dans  le 
terrain  juif  de  l'Eglise  ou  parmi  ses  pierres  romaines  ou  bien  en  l'un 
et  lautre  endroit,  le  contrôle  de  la  foi  par  la  loi  n'en  est  pas  moins  une 
condition  nécessaire  de  toute  société  spirituelle  qui  veut  vivre.  M.  Maur* 
ras  a  eu  en  effet  l'honneur  de  proposer  ici  à  la  raison  certaines  vérités 
et  certaines  lois  méconnues.  Ce  que  je  voudrais,  d'un  point  de  vue 
extérieur  et  laïque  comme  celui  de  M.  Maurras,  c'est-à-dire  aussi 
précaire  et  incomplet  que  le  sien,  indiquer  en  ce  lieu,  c'est  ceci. 

Du  judaïsme  au  christianisme,  et  se  renforçant  d'éléments  empruntés 
tant  à  la  culture  classique  qu'au  développement  politique  des  états 
modernes,  a  passé  moins  un  état  stable  que  la  tradition  et  la  nécessité 
d'un  conflit,  d'une  opposition  tantôt  dévastatrice  et  violente,  tantôt 
apaisée  et  féconde  entre  deux  éléments  :  d'une  part  l'ordre  sacerdotal 
et  la  loi  écrite,  et  d'autre  part  l'ordre  moral,  l'ordre  du  cœur.  Dans  cette 
dualité  de  l'Eglise  et  de  l'Evangile,  dualité  qui  survit  à  toute  union  et 
la  maintient  heureusement  en  un  état  de  vigilance  et  de  tension, 
consiste  la  tragédie  intérieure  et  la  vie  supérieure  de  l'un  et  l'autre. 
Rien  de  plus  tonique  que  cette  sorte  de  bilinguisme  dont  relève  la 
conscience  chrétienne  et  catholique,  bilinguisme  spirituel  qui  pose 
sans  cesse  des  problèmes  à  résoudre,  des  transactions  à  effectuer,  des 
conflits  à  apaiser,  analogues  à  ceux  qu'exigent  les  rapports  entre  la 

i80 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

société  temporelle  et  la  société  spirituelle.  Comme  on  protège  «  la 
chasse  contre  les  chasseurs  »,  TEglise  protège  l'Evangile  contre  l'Evan- 
gile, mais  à  son  tour  l'Evangile  protège  l'Eglise  contre  l'Eglise,  !a 
poussée  de  la  foi  contre  la  pesée  du  dogme. 

Comme  un  gouvernement  entre  les  partis  de  résistance  et  les  partis 
de  mouvement,  l'Eglise  est  dès  lors  tenue  de  gouverner  entre  deux 
extrêmes  et  de  tenir  la  crête  entre  deux  versants.  L'hérésie  qu'elle 
surveille  de  plus  près,  le  danger  dont  elle  s'alarme  le  plus  c'est  la 
séparation  de  l'Evangile  et  de  l'Eglise  contre  l'Eglise,  la  négation 
protestante  de  l'Eglise  au  nom  de  l'Evangile.  La  racine  de  presque 
toutes  les  hérésies,  c'est  l'idée  qu'à  un  certain  degré  d'esprit  évangélique 
l'homme  est  à  lui-même  son  propre  prêtre,  n'a  plus  besoin  du  ministère 
symbolique  et  provisoire  de  l'Eglise.  Mais  l'hérésie  elle-même  prête 
à  l'Eglise  la  doctrine  d'après  laquelle  il  y  a  un  degré  de  catholicisme 
intégral  au-delà  duquel  l'Evangile  devient  inutile  et  même  dangereux. 
Lecomte  de  Liste,  dans  un  des  Derniers  Poèmes^  figure  un  pape  du 
moyen  âge  à  qui  le  Christ  apparaît,  et  qui  lui  dit,  ou  à  peu  près,  qu'il 
n'a  plus  rien  à  faire  dans  la  maison.  Mais  Leconte  de  Lisle,  républicain 
rouge  et  farouche  athée,  dessine  là  une  caricature  haineuse.  C'est  au 
contraire  avec  un  zèle  parfait  que  M.  Maurras  ajoute  à  la  bâtisse 
romaine  ses  solides  pavés,  dont  une  louable  intention  est  de  tuer  en 
passant  la  mouche  protestante.  :  «  De  quel  droit,  dit  le  P.  Descoqs, 
distinguer  l'Evangile  et  l'Eglise,  le  Christ  et  son  épouse  mystique  ?  » 
Le  Grand  Etre  positiviste  est  l'Eglise  de  Comte,  mais  l'Eglise  catho- 
lique de  M.  Maurras  n'est-elle  pas  une  sorte  de  Grand  Etre  positiviste  ? 
M.  Maurras  aime  à  citer  la  définition  d'Anatole  France  :  la  République 
c'est  l'absence  du  roi.  L'Eglise  catholique  dont  il  construit  la  théorie 
qu'est-ce,  sinon  l'absence  de  Dieu  ?  Nous  avons  vu  M.  Maurras,  dans 
la  Bonne  Mort,  mener,  par  un  jeu  logique  de  sa  pensée,  le  catholicisme 
romain  à  son  extrême  et  paradoxale  pureté,  et  faire  d'Octave  de 
Fonclare,  élève  des  Jésuites,  l'Alissa  de  la  porte  large. 

A  cela  voici  peut-être  ce  que  répondrait  l'auteur  de  la  Politique 
Religieuse  :  «  Tout  ce  que  vous  dites  contre  mon  catholicisme  du  dehors 
ne  serait  valable  que  s'il  se  présentait  comme  un  catholicisme  du 
dedans.  Mais  précisément  parce  que  je  suis  un  apologiste  du  dehors, 
je  ne  puis  voir  l'Eglise  que  comme  une  construction  du  dehors,  je  suis 
obligé  d'en  éliminer  Dieu.  Si  je  croyais  en  Dieu,  je  serais  un  catholique 
du  dedans,  un  catholique  complet.  Mais  est-il  de  l'intérêt  de  l'Eglise, 
est-il  même  de  sa  doctrine,  que  son  existence,  en  tant  qu'organisme 

181 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

intellectuel  et  moral,  en  tant  que  construction  d'hommes,  en  tant  que 
le  plus  ancien,  le  plus  vaste  et  le  plus  utile  monument  spirituel,  soit 
liée  à  laxroyance  en  son  Dieu?  N'a-t-elle,  comme  une  maison  de  Damas, 
qu'une  beauté  intérieure,  ou  bien,  comme  un  palais  romain,  rayonne- 
t-elle  pour  le  dehors  et  pour  ceux-là  qui  ne  sont  pas  admis  a  l'habiter  "^  » 
L'histoire  de  l'Eglise  dicte  assez  la  réponse  et  vient  légitimer  en  prin- 
cipe la  position  de  M.  Maurras.  L'Eglise  invoque  des  droits  non  seule- 
ment vis-à-vis  de  l'Etat  catholique,  mais  vis-à-vis  de  tout  État.  Elle 
reconnaît  comme  prince  de  fait  le  prince  athée  ou  hérétique,  elle 
demande  que  le  pouvoir  spirituel  catholique  soit  reconnu  comme 
pouvoir  spirituel  de  fait.  Or  l'existence,  pour  M.  Maurras,  de  l'Eglise, 
est  celle  qu'elle  revêt  pour  un  cerveau  d'Etat  normal.  Le  catholicisme 
entre  dans  l'ordre  social  pour  être  utilisé  du  point  de  vue  de  cet  ordre. 
Telle  était  l'idée  de  Comte,  —  et  aussi  de  Henri  ÏV  :  il  ne  saurait 
déplaire  à  M.  Maurras  que  la  royauté  ait,  à  un  moment  critique,  con- 
sidéré la  messe  comnie  une  valeur  sur  Paris.  M.  Maurras  utilise  le 
catholicisme  en  tant  qu'il  le  tient  «  pour  un  élément  de  paix  publique, 
d'ordre  intellectuel  et  moral,  de  tradition  nationale  ». 

L'Eglise  constitue  un  élément  de  paix  publique.  Paix  dans  l'Etat 
entre  l'Etat  et  les  individus.  Paix  dan^  l'humanité  entre  les  Etats. 

Paix  dans  l'Etat.  «  Un  gouvernement,  remarque  Faguet,  ne  peut 
pas  aimer  ni  quelqu'un  ni  quelque  chosç  doués  d'une  grande  force 
morale.  Il  ne  peut  pas  aimer  la  moralité.  D'où  il  suit  que  ceci  précisé- 
ment qui  fait  la  force  d'une  nation  fait  la  terreur  du  gouvernement 
et  lui  est  en  défiance,  ce  qui  est  une  assez  plaisante  antinomie  »  ^. 
Sauf  que  cela  n'a  rien  de  plaisant,  ces  lignes  justifieraient  fort  bien  le 
rôle  d'instrument  de  paix  publique  que  reconnaît  à  l'Eglise  M.  Maurras. 
Ces  forces  individuelles,  étrangères  ou  rebelles  à  l'Etat  temporel,  l'Eglise 
les  ordonne,  les  pétrit,  les  unifie  séùs  forme  d'Etat  spirituel  sans  qu'elles 
y  perdent  rien  de  leur  vigueur.  Par  son  travail  d'adaptation  et  de  mise 
au  point,  elle  les  fait  passer  au  service  de  l'Etat  temporel.  Elle  joue,  entre 
la  monarchie  et  la  société,  entre  l'individu  et  l'Etat,  un  rôle  de  média- 
teur plastique.  La  théologie  protestante,  la  philosophie  contemporaine 
considèrent  le  sentiment  religieux  comme  le  fond  sacré  de  l'âme 
humaine,  sa  part  la  meilleure  et  son  diamant  mystique.  Au  contraire 
M.  Maurras,  comme  l'Etat  de  M.  Faguet,  y  voit  une  force  sauvage, 
redoutable  à  la  fois  pour  l'individu  qu'elle  affole  et  débride,  pour  la 

l.  Le  Libéralisme,  p.  115. 

182 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

société  qu*eile  oiïusque  d'exigences  spirituelles.  Mais  l'Eglise  inter- 
vient, qui  la  rend  inofîensive,  puis  féconde,  qui  transforme  la  force 
en  pouvoir  spirituel,  organisé,  en  face  du  pouvoir  temporel,  de  façon 
a  moyenner  la  grande  fin  sociale,  la  paix,  jusqu'à  y  faire  participer  le 
pli  le  plus  secret  de  la  conscience  individuelle. 

La  réflexion  de  Faguet  que  j'ai  citée  fut  faite  à  propos  d'un  répu- 
blicain absolutiste,  qui  est  censé  lui  avoir  dit,  à  l'époque  où  M.  Paul 
Desjardins  essayait  de  «  fonder  une  petite  association  de  progrès  moral, 
d'épuration,  d'édification  :  «  C'est  très  dangereux,  cette  machine  que 
fonde  Desjardins,  elle  créera  des  embarras  au  gouvernenient.  »  Pré- 
cisément, pour  que  son  gouvernement  n'ait  pas  d'embarras  ou  pour 
qu'il  en  ait  le  moins  possible,  M.  Maurras  ne  voudrait  pas  que  Des- 
jardins  fondât  des  «  machines  ».  Il  voudrait  avec  Comte  que  tous 
les  gens  pour  qui  ces  «  machines  »  sont  des  besoins  s'en  tinssent 
à  celle  qui  a  fait  ses  preuves,  à  celle  qui  depuis  dix-huit  cents 
ans  est  appuyée  sur  la  pierre  de  Rome  :  «  Il  faut,  dit-il,  définir 
les  lois  de  la  conscience  pour  poser  la  question  des  rapports  de 
Fhomme  et  de  la  société  ;  pour  la  résoudre  il  faut  constituer  des 
activités  vivantes,  chargées  d'interpréter  les  cas  conformément  aux 
lois.  Ces  deux  conditions  ne  se  trouvent  réunies  que  dans  le  catholi- 
cisme. La,  et  là  seulement,  l'homme  obtient  ses  garanties,  mais  la 
société  conserve  les  siennes  :  l'homme  n'ignore  pas  à  quel  tribunal 
ouvrir  son  cœur  sur  un  scrupule  ou  se  plaindre  d'un  froissement,  et 
la  société  trouve  devant  elle  le  corps  d'une  société  complète  avec  qui 
régler  les  litiges  survenus  entre  deux  juridictions  semblablement 
quoiqu'inégalement  compétentes.  L'Eglise  incarne,  représente  l'hcm  ne 
tout  entier  ;  l'unité  des  personnes  est  rassemblée  magiqueiiient 
dans  son  unité  organique.  L'Etat,  un,  lui  aussi,  peut  conférer,  traiter, 
discuter  et  négocier  avec  elle.  Que  peut-il  contre  une  poussière  de 
consciences  individuelles  que  les  asservir  à  ses  lois  ou  flotter  à  la  merci 
de  leur  tourbillon  ?  *  » 

Théoriquement,  ce  sont  là  de  belles  et  nobles  idées  qui  s'enchaînent 
avec  solidité  et  s'épanouissent  avec  ampleur.  On  y  reconnaît  l'allure 
des  thèses  théologiques,  et  il  n'est  pas  étonnant  que  des  pages  de 
M.  Maurras  soient  citées  comme  des  modèles  dans  des  traités  de 
théologie  romaine.  Nous  sommes  ici  sur  le  terrain  idéal  où  se  place  par 
exemple  le  Syllabus  dont  M.  Murras  a  écrit  une  intelligente  ^apologie. 

î.  La  Politique  Religieuse»  p.  390. 

183 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Ce  genre  de  vérité,  cette  «  thèse  »  ne  sera  pas  complètement  infirmée 
par  toutes  les  restrictions,  les  tempéraments  qu'apporterait  l'observa- 
tion 4?  la  réalité.  Dans  le  fait,  l'Eglise  est  loin  d'avoir  été  toujours  un 
instrument  de  paix  intérieure.  A  partir  du  XVII^  siècle  il  y  eut  plus^de 
paix  religieuse  dans  les  pays  protestants  que  dans  les  pays  catholiques. 
Au  XVIII®  et  au  XIX®  siècle  le  chapitre  de  nos  querelles  à  ce  sujet  reste 
beaucoup  plus  toufîu  qu'il  ne  l'est  en  Allemagne  et  en  Angleterre. 
Dans  les  pays  anglo-saxons,  aux  Etats-Unis  surtout,  les  fantaisies 
de  la  conscience  individuelle  sont  poussées  a  un  degré  paradoxal, 
les  sectes  les  plus  étranges  foisonnent,  les  prophètes  aussi,  des  Des- 
jardihs  de  toutes  les  couleurs  et  de  tous  les  costumes  fondent  des 
«  machines  »  à  soixante  étages  à  côté  desquelles  l'impasse  Ronsin  n'est 
qu'une  bien  pauvre  petite  chose,  et  tout  cela  ne  crée  nul  embarras  au 
gouvernement.  L'Etat  s'en  désintéresse.  Si  l'on  offrait  au  Président 
Wiison  de  lui  installer  aux  Etats-Unis  un  pouvoir  spirituel  complet, 
une  Eglise  unique  dotée  de  tous  les  avantages,  pour  elle  et  pour  l'Etat, 
qu'énumère  complaisamment  M.  Maurras,  il  y  aurait  chance  pour 
qu'il  vous  reçut  à  peu  près  comme  le  personnage  de  Mark  Twain 
reçoit  le  commis-voyageur  en  paratonnerres.  Je  ne  veux  pas  dire  qu'il 
faille  juger  l'Europe  d'après  l'Amérique,  la  France  d'après  l'Alle- 
magne, la  France  d'autrefois  d'après  la  France  d'aujourd'hui.  Cette 
page  de  M.  Maurras  eût  fait  un  beau  portique  oratoire  pour  une 
Assemblée  du  clergé  au  XVII®  siècle.  Elle  offre  tout  le  genre  de  vérité 
qui  peut  appartenir  à  l'éloquence  démonstrative,  et  c'est  à  peu  près 
ainsi  qu'un  cerveau  sage  et  bien  équilibré  du  XVII®  siècle  devait  con- 
cevoir les  rapports  de  l'Eglise  et  de  l'Etat. 

Paix  dans  l'humanité  entre  les  Etats.  La  grande  guerre  a  posé  natu- 
rellement la  question  de  la  grande  paix.  Pour  M.  Maurras  le  mot,  les 
moyens,  l'essence  de  la  paix,  le  pacifisme  vrai  appartiennent  à  l'Eglise. 
Il  la  définit  heureusement  «  la  seule  Internationale  qui  tienne  »,  la 
seule  qui  représente  pour  les  nationalismes  un  tribunal  acceptable, 
parce  qu'il  est  spirituel,  parce  qu'il  constitue  «  le  seul  ilôt  d'humanité 
pure  que  puisse  montrer  la  planète  »  ^.  «  Nous  sommes  de  ces  natio- 
nalistes qui  ne  méprisent  ni  n'avons  jamais  méprisé  dans  les  choses 
humaines  l'humanité,  l'universel,  ni,  par  conséquent,  la  seule  insti- 
tution organique  et  vivante  dont  l'esprit  soit  universel,  le  catholicisme^  » 


1 .  Le  Pape,  p.  53* 

2.  /J..  p.  12. 


184 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

Et  M.  Maurras  montre  que  le  Pape  ne  peut  sans  oublier  son  carac- 
tère, sans  anéantir  lui-même,  par  une  contradiction,  son  magistère 
d'universalité  et  son  ministère  de  paix,  tomber  «  de  l'état  de  juge  à 
celui  de  plaideur  et  du  rang  de  père  pacifique  et  silencieux  au  rang  de 
fils  armé  et  belligérant  ».  D'autre  part  l'esprit  de  paix  entre  les  homm.es 
ne  pouvant  être  répandu  ou  accru  que  par  des  moyens  spirituels,  la 
plus  haute  puissance  spirituelle  est  la  puissance  la  plus  capable  de  le 
répandre  et  de  l'accroître  :  «  L'Eglise  conseille  de  déraciner  l'avarice. 
On  se  battra  moins  pour  le  bien  être  matériel  quand  les  hommes  et  les 
peuples  en  seront  un  peu  détachés.  Hors  de  ce  détachement,  hors  de 
cet  esprit  catholique,  toutes  les  perspectives  d'avenir  sont  guerrières 
fatalement.  » 

il  est  exact  que  le  pouvoir  spirituel  du  Souverain  Pontife  est  un 
instrument  de  paix  internationale.  Mais  l'est-il  bien  précisément  en 
tant  que  pouvoir  spirituel  ?  L'est-il  par  le  contenu  catholique  ou 
simplement  moral  de  ce  pouvoir  ?  Ne  l'est-il  pas,  à  peu  près  au  même 
titre  que  la  Confédération  Suisse,  comme  pouvoir  temporel,  comme 
souveraineté  neutralisée  ?  Le  Vatican  a  fait  pendant  la  guerre  l'office 
d'une  Croix-Blanche  analogue  à  la  Croix-Rouge.  —  Mais  la  Confé- 
dération Helvétique  peut  être  amenée  à  prendre  parti.  Elle  se  meut 
sur  un  terrain  politique  d'intérêts.  Elle  peut  craindre  à  chaque  instant 
une  violation  de  sa  neutralité  et  doit  entretenir  une  armée  qui  est 
autre  chose  que  la  garde  rayée  de  jaune  et  de  noir  du  Vatican.  Ses 
nécessités  de  ravitaillement  l'obligent  à  négocier  sans  cesse  pour  elle, 
avant  de  négocier  pour  les  autres.  On  ne  peut  la  comparer  à  une  puis- 
sance spirituelle  comme  le  Siège  romain.  —  Et  le  Siège  Romain  ne 
doit-il  pas  négocier  pareillement  pour  lui  ?  Pour  entrer  au  conseil 
des  nations,  pour  prendre  place  autour  du  tapis  vert  de  la  paix,  ne 
doit-il  pas  triompher  de  l'hostilité  que  lui  porte  son  voisin  du  Quirinal, 
la  neutraliser  par  sa  diplomatie  personnelle  ?  La  question  autrichienne, 
la  question  russe,  la  question  polonaise,  ne  sont-elles  pas  pour  lui  des 
questions  qu'il  faut  traiter  non  du  point  de  vue  de  l'esprit  pur,  mais 
du  point  de  vue  strictement  catholique,  des  questions  qui  relèvent  d'une 
politique  catholique,  d'un  «  nationalisme  »  catholique  ? 

Pareillement,  M.  Maurras  croit-il  que  l'esprit  de  paix  ne  saurait 
prévaloir  dans  les  rapports  internationaux  que  par  le  canal  spkituel 
d'un  Moral  d*abord?  Déraciner  l'avarice  est-ce  possible  ?  est-ce 
même  utile  ?  Une  société  de  célibataires  comme  l'Eglise,  un  philo- 
sophe sans  autre  besoin  que  celui  de  penser  clairement  et  bellement 

185 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

ont  beau  jeu  contre  ce  désir  ou  cette  passion  des  richesses.  Mais  elle 
est  établie  psychologiquement  sur  le  même  besoin  de  s'étendre  et  de 
durer  qui  conduit  l'homme  à  fonder  une  famille,  le  philosophe  ou 
l'artiste  à  réaliser  une  oeuvre,  le  politique  à  fortifier  un  Etat.  On  prêchera 
contre  V  «  avarice  »,  avec  la  même  inutilité  et  le  même  anachronisme 
qu'on  exhumera  les  thèses  de  saint  Thomas  contre  V  «  usure  ».  Mais 
au  contraire  l'idée  de  paix  aura  fait  un  pas  décisif,  quand  la  science 
économique,  rendue  plus  manifeste,  écrite  en  plus  grosses  lettres 
par  des  événements  comme  ceux  de  la  grande  guerre,  aura  fait  recon- 
naître à  tous  la  «  grande  illusion  »  et  montré  que  la  guerre  ne  paie 
pas,  que  la  guerre  paiera  de  moins  en  moins.  Il  est  vrai  que  M.  Maur- 
ras  s'est  attaché  à  propager  pendant  la  guerre  l'idée  d'une  guerre  qui 
paie.  Mais  on  peut  jouer  sûrement  à  la  baisse  sur  cette  valeur  intellec- 
tuelle de  guerre. 

Le  spirituel  ne  règle  que  l'individuel,  la  doctrine  de  l'Eglise  sur 
la  guerre  consiste  tout  entière  en  ceci,  qu'elle  s'efforce  de  faire  en 
sorte  que  ce  fléau  social  qui  perd  les  Etats  ne  devienne  pas  un  mal 
individuel  qui  corrompe  les  âmes.  M.  Maurras  parle  d'un  «  pacifisme 
catholique  et  positif  »  qui  «  se  présente  comme  une  doctrine  intelligible, 
liée,  rationnelle,  supérieure  en  réalité,  mais  en  accord  avec  toutes 
les  lois  des  choses  ^.  »  Mais  en  quoi  consiste  ce  «  pacifisme  ?  »  L'Eglise 
enseigne  que  la  guerre  est  un  des  châtiments  qui  sont  imposés  depuis 
le  péché  originel  à  notre  nature  déchue,  que  telle  guerre  en  particulier 
châtie  tels  ou  tels  péchés  collectifs  des  nations,  qui  n'ayant  pas  de  vie 
d*outre-tombe  pour  les  expier  doivent  être  punies  dans  ce  monde.  Elle 
a  pour  fonction  propre  d'établir  la  paix  dans  l'homme,  de  le  réconcilier 
avec  lui-même,  avec  autrui,  avec  Dieu.  Là  est  son  domaine  ;  le  peu 
de  cet  esprit  qu'elle  fera  par  hasard  passer  dans  les  relations  entre 
peuples  sera  toujours  autant  de  gagné,  mais  qu'il  en  passe  peu  I 
Contre  les  puissances  de  haine  gratuite  et  aveugle  déchaînées  dans 
le  cœur  humain  par  la  guerre,  la  morale  chrétienne  et  l'Eglise  qu'ont- 
elles  fait  ?  Le  socialisme  humanitaire  seul  a  agi,  mais  en  reportant 
sur  des  compatriotes  une  part  de  cette  haine.  Paix  sur  la  terre  aux 
hommes  de  bonne  volonté,  dit  l'Eglise  :  à  quand  la  paix  sur  la  terre 
par  les  hommes  de  bonne  volonté  ? 

L'Eglise  constitue  un  instrument  «  d'ordre  intellectuel  et  moral  ». 
A  M.  Maurras  aussi,  sans  doute,  on  n'a  pas  manqué  de  dire  :  Vous 

\ .  Le  PapCf  p.  8. 

186 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

voulez  une  religion  pour  le  peuple.  Argument  qui,  appliqué  a  un 
apologiste  du  dehors,  n'est  jamais  complètement  inexact  :  le  catholi- 
cisme est  toujours  pour  lui  la  religion  des  autres.  Mais  ce' n'est  là, 
quand  il  s'agit  de  M.  Maurras,  que  le  degré  le  plus  bas  et  le  plus 
grossier  de  la  vérité.  Lui  aussi  pourrait  dire  comme  M.  Barres  dans 
sa  campagne  pour  les  églises  de  France  :  C'est  pour  moi-même  que  je 
me  bats.  Seulement,  tandis  que  M.  Barres  se  bat  pour  une  condition 
de  sa  sensibilité,  M.  Maurras  se  bat  pour  une  condition  de  son  intel- 
ligence. Certes  il  se  reconnaît  une  sensibilité  catholique.  «  Bon  gré 
mal  gré,  ce  sang,  cette  chair,  nos  premiers  éléments  de  pulpe  nerveuse, 
ce  que  nous  sommes  d'intime,  de  physique,  d'originel,  tout  cela  n'a 
pas  eu  à  choisir  une  religion...  Nous  sommes  une  organisation  catho- 
lique... Toute  atmosphère  catholique  nous  pénètre  de  l'air  spirituel 
qu'ont  respiré  nos  morts  ^.  »  Mais  au-dessus  de  nos  organisations  parti- 
culières régne  en  nous  l'intelligence  qui  organise,  et  cette  intelligence, 
selon  M.  Maurras,  en  tant  qu'elle  organise,  en  tant  même  qu'elle  pense 
juste,  est  catholique  aussi.  L'Eglise  est  le  «  dernier  organe  autonome 
de  l'esprit  pur.  Une  intelligence  sincère  ne  peut  voir  affaiblir  le  catho- 
licisme sans  concevoir  qu'elle  est  affaiblie  avec  lui  :  c'est  le  spirituel 
qui  baisse  dans  le  monde,  lui  qui  régna  sur  les  argentiers  et  les  rois, 
c'est  la  force  brutale  qui  repart  à  la  conquête  de  l'univers  ^.  ^> 

L'Eglise,  sous  son  chef,  constitue  le  chœur  puissant  et  subtil,  un 
et  divers  des  forces  qui  subordonnent  le  particulier  au  général,  l'ordre 
défini  qui  soutient  les  individus  et  contre  lequel  l'individu  ne  peut,  sans 
extravagance  et  sans  contradiction,  usurper,  puisque  sans  cet  ordre  il 
ne  penserait  pas,  il  ne  serait  pas.  Dans  le  Chemin  de  Paradis,  où  toutes 
les  idées  de  M.  Maurras  figurent  déjà,  mais  nues  et  comme  de  juvéniles 
bacchantes,  le  mythe  des  Serviteurs  nous  décèle  clairement  quelle 
pente,  dans  son  intelligence,  ces  idées  creusent  et  suivent.  Il  flétrit 
ces  hommes  sans  discipline,  qui  «  redoutent  d'être  esclaves,  et  c'est 
l'être,  en  quelque  façon,  que  d'obéir  à  soi,  d'exécuter  d'anciens  projets, 
d'être  fidèle  à  de  vieux  rêves.  Ils  se  sont  affranchis  de  la  constance  et 
l'univers  entier  les  subjugue  chaque  matin  ^.  »  Mais  les  bons  serviteurs 
disent  à  leur  maître  Criton  :  «  Nous  avons  besoin  d'un  père,  d'une 
mère  et  d'un  fidèle  ami.  Tout  de  toi  nous  sera  léger,  les  injures,  les 

î.  La  Politique  Religieuse,  p.  19. 

2.  L'Avenir  de  F  Intelligence,  p.  1 3. 

3.  Le  Chemin  du  Paradis,  p.  295. 

187 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

coups.  Car  cela  fait  partie  de  notre  condition,  et  les  pires  maux  appliqués 
aux  places  convenables  deviennent  des  présents  du  ciel  ^.  »  M.  Maurras 
a  donné,  dans  V Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  la  glose 
catholique  de  ce  mythe  où  il  nV  qu*un  désir,  celui  d'atteindre  «  l'in- 
dividualisme ».  Diogène  disait  chez  Platon,  en  marchant  sur  le  tapis  : 
Je  foule  aux  pieds  l'orgueil  de  Platon.  —  Avec  un  autre  orgueil, 
répondit  Platon.  Sans  doute  M.  Maurras  a  prévu  qu'on  lui  reproche- 
rait d'atteindre  l'individualisme  avec  un  autre  individualisme,  puis- 
qu'il paraît  prévenir  ce  reproche  dans  une  page  de  la  Politique  Religieuse, 
supplément  fort  élégant  aux  Serviteurs. 

«  Assurément  il  est  de  beaucoup  plus  facile  à  des  libre-penseurs  de 
supporter  les  formules  dogmatiques  du  catholicisme  qu'à  des  catho- 
liques de  supporter  avec  la  même  égalité  des  formules  directement 
opposées  à  leur  foi.  Un  indifférent,  un  positiviste  peut  fort  bien  se 
sentir  honni  chez  les  catholiques  et  ne  point  s'arrêter  dans  ses  déclara- 
tions d'estime,  d'affection  et  même  de  vénération  et  d'amitié  pour  le 
catholicisme.  Il  peut  donner  sans  espérer  de  recevoir,  et  ne  souffrir 
d'aucun  sentiment  d'une  duperie.  Et  plus  les  catholiques  se  manifes- 
teront rigoureux  catholiques,  c'est-à-dire  précis  en  matière  de  dogme, 
richement  nuancés  en  science  morale,  réalistes  en  politique,  plus  ils 
auront  de  droit  à  l'admiration  de  cet  esprit  positif.  On  ne  parviendra 
point  à  le  blesser  en  l'excommuniant.  Il  conviendra  qu'il  n'est  point 
de  la  communion,  mais  que  la  communion  lui  paraît  belle,  forte  et 
utile  au  bien  de  l'Etat.  C'est  tout  ce  qu'il  accordera,  dans  l'ordre  de  la 
la  pensée.  Il  l'accordera  de  grand  cœur  ^.  » 

En  fait  M.  Maurras,  attaqué  par  des  catholiques,  commence  par 
sauter  sur  son  bâton  et  par  exécuter  dans  V Action  Française  et  la 
Religion  Catholique  trois  cent  cinquante-quatre  pages  de  magnifique» 
moulinets  ;  seulement  ces  catholiques  ne  sont  pas  de  rigoureux  catho- 
liques selon  k  définition  de  M.  Maurras  qui  a  reçu  au  contraire  en 
toute  déférence  les  critiques,  parfois  vives,  du  P.  Descoqs.  C'est  au 
livre  de  ce  dernier  que  pourraient  s'appliquer  les  lignes  citées.  — 
L'athée  à  qui  il  plait  d'être  battu,  direz-vous,  ressemble  fort  àla  femme 
de  Sganarelle.  —  Pourquoi  pas  ?  La  logique  de  Martine  est  une  logique, 
ne  vous  en  déplaise,  même  une  logique  réaliste  et  «  archiste  ».  Sganarelle 
a  beau  battre  sa  femme,  il  forme  avec  elle  un  ménage,  un  groupe,  un 


1.  Le  Chemin  du  Paradis,  p.  287. 

2.  La  Politique  Religieuse,  p.  17. 


188 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

Etat.  Il  appartient  à  la  femme  d'être  battue,  pour  son  bien,  à  Thomme 
de  battre,  pour  le  bien  commun,  comme  à  l'athée  d'être  blessé  et 
excommunié,  a  l'Eglise  d'excommunier  et  de  blesser.  Qu'est-ce  alors 
que  M.  Robert  qui  s'en  vient  remontrer,  démontrer  à  Sganarelle  qu'il 
n'a  pas  le  droit  de  battre  sa  femme?  Parbleu,  M.  Robert  c'est  le  libéral. 
Faites-lui  sortir  ses  papiers  :  il  arrive  de  Suisse,  il  s'est  glissé  par 
l'échancrure  de  Genève  et  deCoppet.  Dès  lors  le  ménage  qui  veut 
rester  un  ménage,  l'Etat  qui  veut  demeurer  un  Etat,  le  catholique  et 
l'athée,  bons  archistes,  se  réconcilient  pour  tomber  de  leurs  quatre 
bras  sur  l'intrus  qui  personnifie  à  lui  seul  les  quatre  Etats  confédérés. 

D'une  façon  plus  générale,  si  nous  restituons,  par  delà  le  sens 
vulgaire  qu'il  englobe  de  loin,  au  terme  de  «  police  '>  la  plénitude  ori- 
ginelle de  son  sens,  nous  pourrons  dire  que  M.  Maurras  admire  dans 
l'Eglise  une  police  :  ce  qui  défend  le  général  contre  le  particulier. 
l'Etat  contre  l'individu,  ce  qui  donne  en  même  temps  et  par  là  l'être, 
la  définition  au  particulier  et  à  l'individu,  ce  qui  exprime  dans  sa 
lumière  et  son  intégrité  l'ordre  intellectuel  et  moral. 

La  belle  et  forte  synthèse  exposée  par  M.  Maurras  a  semblé  a  des 
membres  éminents  du  clergé  susceptible  de  fournir  à  l'apologétique 
des  éléments  précieux.  Peut-être  pourrait-on  la  trouver  partielle  et 
partiale.  M.  Maurras  serait  d'ailleurs  probablement  le  premier  à  en 
convenir,  lui  qui  écrit  :  «  Quelque  étendue  que  l'on  accorde  au  terme 
de  gouvernement,  en  quelque  sens  extrême  qu'on  le  reçoive,  il  sera 
toujours  débordé  par  la  plénitude  du  grand  être  moral  auquel  s'élève 
la  pensée  quand  la  bouche  prononce  le  nom  de  l'Eglise  de  Rome. 
Elle  est  sans  doute  un  gouvernement,  elle  est  aussi  mille  autres  choses... 
La  règle  extérieure  n'épuise  pas  le  concept  du  Catholicisme,  et  c'est 
lui  qui  passe  infiniment  cette  règle  ^.  »  M.  Maurras  ajoute  :  «  Sans 
consister  toujours  en  une  obédience,  le  Catholicisme  est  partout  un 
ordre.  C'est  à  la  notion  la  plus  générale  de  l'ordre  que  cette  essence 
religieuse  correspond  pour  ses  admirateurs  du  dehors.  »  Alors,  de  ses 
admirateurs  du  dehors  à  ceux  qui  la  connaissent  et  qui  la  vivent  du 
dedans,  le  point  de  vue  sur  cette  essence  varierait  singulièrement. 
L'ordre  catholique  n'est  pas  une  fin,  mais  un  moyen  en  vue  d'une  fin 
qui  est  le  salut  de  l'âme  individuelle.  L'ordre  catholique  suppose  des 
éléments  chrétiens  à  ordonner,  et  la  formule  comtiste  pourrait  se 
répéter,  à  »eine  modifiée   comme  formule  catholioue  •  L'amour  de 

L  La  Politique  Religieuse,  p.  382. 

189 


LES     IDÉES     DE     C H A R L ES     M A U R R AS 

Dieu  pour  principe,  l'ordre  social  pour  base,  le  progrès  de  l'âme 
(c'est-à-dire  le  salut)  pour  but.  Dans  ce  triple  élément.  M.  Maurras, 
en  défiance  contre  le  premier  et  le  dernier,  attribue  à  la  base  un  primat 
exagéré.  Son  hymne  à  l'Eglise  de  l'ordre  ne  s'adresse  qu'aux  parties 
inférieures  de  l'Eglise.  «  En  rappelant  le  membre  à  la  notion  du  corps, 
la  partie  à  l'idée  et  à  l'observance  du  tout,  les  avis  de  l'Eglise  éloi- 
gnèrent l'individu  de  l'autel  qu'un  fol  amour-propre  lui  proposait 
tout  bas  de  s'édifier  à  lui-même  ;  ils  lui  représentèrent  combien 
d'êtres  et  d'hommes,  existant  près  de  lui,  méritaient  d'être  considérés 
avec  lui  ^.  »  Précisément  parce  qu'elle  est  un  ordre,  l'Eglise  classe, 
hiérarchise  tout  ce  qu'elle  contient,  et,  dans  cette  hiérarchie  la  place 
supérieure  appartient  à  des  valeurs  mystiques,  à  une  réalité  indivi- 
duelle, au  diamant  pur  de  l'âme  rachetée  :  «  J'ai  versé  telles  gouttes 
de  sang  pour  toi.  »  Le  Docteur  qui  classerait  la  Politique  tirée  de  l Ecriture 
Sainte  au-dessus  de  Vlmitatiôn  ne  serait  pas  loin  de  préférer,  comme  le 
fondateur  du  positivisme,  Ignace  de  Loyola  à  Jésus-Christ.  Marthe 
a  nettoyé  la  maison  pour  la  venue  du  Sauveur,  elle  a  fait  de  la  Tarasque 
un  animal  politique,  elle  a  été  la  patronne  de  la  Provence.  Marie  n'a 
passé  sur  la  terre  que  pour  mener  avec  le  Christ  son  dialogue  intérieur. 
l'Eglise  a  canonisé  les  deux  sœurs,  mais  à  un  rang  certainement  inégal, 
puisque  la  meilleure  part  appartient  à  Marie. 

Enfin  l'Eglise  est  incorporée  à  notre  tradition  nationale.  M.  Maurras 
considère  l'Eglise  catholique  du  même  œil  politique  dont  un  Anglais 
bien  né  considère  l'Eglise  anglicane.  Avec  cette  différence  que  l'Eglise 
d'Angleterre  est  chère  aux  Anglais  parce  que  nationale,  tandis  que 
l'Eglise  catholique  doit  être  chère  aux  Français  parce  qu'universelle 
et  romaine.  Comme  «lie  interpose  sa  médiation  entre  Dieu  et  l'homme, 
elle  figure  aussi  un  médiateur  entre  l'humanisme  méditerranéen  et  les 
puissances  autochtones  du  sol  français. 

Comme  Dieu  est  pour  un  hégélien  la  catégorie  de  l'idéal,  l'Eglise 
figure,  pour  M.  Maurras,  la  catégorie  de  la  tradition.  Et,  puisqu'une 
nation  se  construit  de  tradition,  la  France,  en  épousant  le  catholicisme, 
double  ses  forces,  ses  ressources  de  tradition.  La  continuité  de  l'Eglise 
fait  partie  de  notre  continuité  nationale,  lui  communique,  par  une 
vibration  sympathique,  sa  valeur  spirituelle. 

Dès  lors  il  serait  injuste,  selon  M.  Maurras,  d'offrir  simplement 
chez  nous  au  catholicisme  une  liberté  et  une  tolérance  qu'il  par- 

1.  La  Politique  Religieuse^  p.  386. 

190 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

tagei'ait  avec  toutes  les  formes  de  la  pensée  et  de  la  religion.  Sa 
place  dans  l'histoire  de  France  lui  donne  droit  dans  la  France  à  une 
place  privilégiée,et  non  à  un  privilège  tout  honorifique  et  décoratif 
mais  à  un  privilège  effectif  qui  lui  permette  de  militer  efficacement 
contre  ses  ennemis.  «  En  adhérant  à  la  Ligue  d'Action  Française,  on 
s'engage  à  combattre  les  influences  religieuses  hostiles  au  catholicisme 
traditionnel,  ce  qui  consacré  la  situation  privilégiée  qui,  selon  nous, 
est  due,  entre  toutes  les  confessions,  entre  tous  les  cultes,  à  l'Eglise 
catholique  sur  la  terre  de  France  et  sur  toute  terre  habitée  ^.  »  Tous 
ces  termes  sont  dosés  avec  le  plus  subtil  doigté.  Combattre  aujourd'hui 
les  influences  religieuses  hostiles  au  catholicisme  ne  signifie  pas  com- 
battre demain  les  confessions  religieuses  différentes  du  catholicisme. 
Celles-ci  connaîtront  «  une  honnête  licence  à  l'égard  des  personnes 
vivantes.  »  (Et  les  corps  ?  C'est  à  peu  près  ce  genre  de  licence  que  la 
Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  laissait  aux  protestants).  De  sorte  que, 
dans  la  France  de  M.  Maurras,  les  cultes  seraient  libres,  mais  les  cultes 
suspects  de  tendance  individualiste  et  anarchiste  (protestants  ou  juifs) 
seraient  surveillés,  les  cultes  archistes,  s'il  en  survenait  (positiviste  et 
païen)  seraient  favorisés,  et  le  culte  traditionnel,  civilisateur  et  français 
(catholique)  serait  privilégié. 

M.  Maurras  ne  se  place  pas  là  au  point  de  vue  d'un  droit  abstrait, 
égal  pour  tous,  mais  au  point  de  vue  des  faits,  au  point  de  vue  des 
groupements  spirituels  que  l'histoire  a  formés,  qu'elle  a  associés  à  la 
vie  nationale  française,  et  qu'il  faut  considérer  du  point  de  vue  d'une 
tradition  et  d'un  intérêt  national.  Dès  lors  ne  serait-il  pas  utile  de  se 
demander  si  cette  situation  de  l'Eglise  catholique,  celle  d  une  Eglise 
privilégiée  au  milieu  de  confessions  tolérées,  n'aurait  pas  déjà  existé 
chez  nous,  et  dans  ce  cas  d'examiner  par  quel  moyen  elle  a  été  établie, 
dans  quel  sens  elle  a  été  entendue,  et  quel  bienfait  ou  quel  dommage 
elle  a  pu  apporter  à  l'Etat  et  à  l'Eglise. 

Or  je  crois  que  le  seul  homme  politique  du  XIX®  siècle  qui  ait  réalisé 
une  idée  fort  approchante  de  celle  de  M.  Maurras  serait  Villèle,  que 
M.  Maurras  lui-même  appelle  quelque  part  «  le  plus  appliqué  des 
politiques,  le  plus  avisé  des  administrateurs,  peut-être  le  meilleur 
citoyen  de  son  siècle  »  ^. 

C'est  en  effet  le  sens  de  la  loi  du  sacrilège.  Je  ne  sais  si  M.  Maurra» 


î.  La  Politique  Religieuse^  p.  110. 
2.  U Avenir  de  ï Intelligence,  p.  39. 


191 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

n  y  a  pas  songé  ou  si,  Tayant  vu,  il  a  préféré  passer  sous  silence  un 
précédent  impopulaire.  La  liberté  des  cultes  étant  reconnue  par  la 
Charte,  une  loi  confère  cependant  au  dogme  essentiel  de  l'Eglise 
catholique,  à  la  présence  réelle  de  Jésus-Christ  dans  l'Eucharistie 
une  reconnaissance  officielle  et  une  protection  spéciale,  puisqu'elle 
prononce  contre  la  profanation  publique  d'une  hostie  la  peine  de  mort. 
—  Cette  loi  de  privilège  a,  tout  à  fait  dans  le  sens  de  M.  Maurras, 
une  portée  politique  plus  que  religieuse  :  elle  est  votée  moins  pour  le 
vrai  que  pour  le  bien  par  une  majorité  de  députés  et  de  pairs  où  les 
voitairiens  et  les  athées  sont  nombreux.  Elle  signifie  pour  l'Eglise 
catholique  ce  qu'en  Angleterre  signifient  contre  elle  et  pour  l'Eglise 
anglicane  le  bill  du  test  et  l'obligation  pour  tout  fonctionnaire  de 
répudier  par  écrit  ce  même  dogme  de  la  présence  réelle.  —  Enfitn 
elle  est  agencée  très  adroitement  de  façon  à  demeurer  plus  spirituelle 
aue  temporelle,  plus  décorative  qu'efficace.  Les  cinq  ans  qu'elle  dura, 
elle  ne  fut  jamais  appliquée.  Faisant  bloc  avec  la  loi  sur  le  milliard  des 
émigrés,  elle  donnait  à  l'Eglise  une  satisfaction  idéale  en  même  temps 
que  la  noblesse  spoliée  recevait  une  compensation  réelle.  A  l'égard  de 
ces  deux  corps,  la  monarchie  réparait  les  catastrophes  du  passé.  Elle 
les  réparait  avec  le  moins  de  frais  pour  le  reste  de  la  nation,  puisque  la 
loi  du  sacrilège  devait  demeurer  inopérante  dans  l'arche  sainte,  et  que 
la  loi  du  milliard,  provoquant  une  plus-value  des  biens  nationaux 
désormais  en  sûreté,  profitait  à  tout  le  monde.  Ce  milliard  des  émigrés, 
multiplié  par  la  loi  au  bénéfice  de  chacun,  fait  même  un  pendant 
fort  élégant  au  milliard  des  congrégations  anéanti  par  la  loi  au  détri- 
ment de  tout  le  monde. 

Malheureusement  pour  la  Restauration,  pour  l'Eglise  et  pour  la 
France,  Villèle  ne  réussit  pas.  Le  résultat  de  la  loi  du  sacrilège  fut  que, 
cinq  ans  après,  les  prêtres,  pendant  une  année,  ne  purent  sortir  à 
Paris  en  costume  ecclésiastique  sans  être  insultés  et  maltraités.  Au 
contraire,  de  1830  à  1848,  la  campagne  du  parti  catholique  sur  le 
terrain  de  la  liberté  et  du  droit  commun  fut  couronnée  par  des  succès 
définis  et  considérables,  par  la  loi  Falloux  et  par  les  avantages  de  toutes 
sortes  que  conserva  l'Eglise  pendant  toute  la  durée  du  second  Empire. 

Il  est  dès  lors  naturel  que  le  clergé,  ému  du  zèle  déployé  par  M.  Maur- 
ras, lui  dise  à  l'oreille  :  Surtout  ne  nous  protégez  pas  !  —  et  que  depuis 
1830  le  trône  et  Tautel,  même  dans  leurs  rapprochements  passagers, 
se  soient  tenus  prêts  toujours  à  couper  la  corde,  comme  Tartarin  et 
Bompard  au  Mont-Blanc. 

192 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

C*est  un  devoir  pour  nous,  dit  M.  Maurras,  d'ofïrir  à  l'Eglise  une 
situation  privilégiée.  Mais  si  elle  trouve  la  mariée  trop  belle,  ce  sera 
évidemment  son  droit  de  la  refuser.  —  Est-ce  bien  sûr.  Quand  il  parle 
de  privilèges,  M.  Maurras  s'incline  devant  les  théologiens  catholiques, 
comme  le  cardinal  Billot,  qui  «  font  observer  que  ce  mot  est  pris  au 
sens  large  ;  car  c'est  au  nom  d'un  droit  commun  strict,  le  droit  de  la 
vérité,  qu'ils  demandent  la  préséance  du  catholicisme  ^>.  Renvoyons  son 
Fminence  à  Pascal  pour  lui  faire  entendre  que  la  vérité  en  tant  que  telle 
n'a  que  faire  des  préséances,  et  que  ce  sont  les  valeurs  sociales  conven- 
tionnelles qui  en  ont  besoin,  qui  s'en  nourrissent.  Mais  cette  réflexion 
nous  indique  bien  que  l'Eglise  du  cardinal  Billot  ne  se  reconnaîtrait 
pas  le  droit  de  renoncer  à  l'un  de  ses  droits  :  son  domaine  spirituel, 
qui  ccnj;ient  le  droit  à  la  préséance,  est  inaliénable.  Les  idées  de 
M.  Maurras  seront  dès  lors  vues  de  l'œil  le  plus  bienveillant  par  le 
monde  de  la  pourpre  et  les  théologiens  romains.  Mais  il  est  de  braves 
curés  français  qui  relisent  sans  doute  certain  dialogue  de  leur  confrère 
de  Meudon  :  «  Sire,  nous  vous  faisons  aujourd'hui  plus  grand,  plus 
chevalereux  prince  qui  oncques  lut  depuis  la  mort  d'Alexandre  Macedo  » 
et  qui  se  souviennent  que  tout  le  résultat,  pour  Picrochole,  ce 
fut  de  fmir  ses  jours,  après  sa  déconfiture,  comme  marchand  de 
moutarde. 

Une  autre  raison  pourrait  mettre  en  méfiance  certains  catholiques, 
très  romains  ceux-là,  contre  l'idée  d'une  Eglise  catholique  incorporée 
à  la  tradition  nationale  et,  pour  cette  raison  précise,  privilégiée. 
N'évoque-t-elle  pas  l'essaim  poussiéreux  des  souvenirs  gallicans,  et 
la  figure  de  ces  infatigables  légistes  dont  l'argumentation  passionnée 
multiplia  sur  le  chevet  de  la  cour  romaine  pendant  trois  siècles  les 
nuits  sans  sommeil  ?  Si  la  place  de  l'Eglise  dans  la  tradition  nationale 
exige  aujourd'hui  que  la  France  l'élève  à  une  situation  privilégiée, 
la  vraie  tradition  nationale  n'était-elle  pas  autrefois  de  demander  peur 
la  France,  dans  l'Eglise,  une  situation  privilégiée  de  fille  aînée  et 
majeure  ?  Cela,  M.  Maurras,  ultramontain  résolu,  l'appelle  la  turlu- 
taine  gallicane.  Il  ne  veut  nul  bien  au  gallicanisme  et  il  introduit  contre 
sa  mémoire  vivace,  sa  présence  impalpable  et  son  avenir  problématique 
trois  sortes  de  raisons.  Il  n'appartient  pas  à  notre  vraie  tradition  natio- 
nale. Il  n'a  plus  de  raison  d'être  depuis  le  concile  du  Vatican,  Une 
Eglise  nationale  nous  livrerait  à  Jérusalem  et  à  la  Bible. 

M.  Maurras  loue  le  Syllabus  de  «  n'être  pas  susnect  de  concessions 


193 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

aux  turlutaines  gallicanes  qui  n*ont  rien  de  commun  avec  le  culte  du 
passé  de  notre  nation  ».  Evidemment  il  se  montre  là  bon  Méridional, 
les  Parlements  des  pays  d'oc  étant  dans  l'ancienne  France  décriés  pour 
leur  ultramontanisme.  Mais  il  paraît  surtout  sacrifier  à  ses  amitiés 
romaines  tout  un  beau  plan  de  tradition  française.  M.  Maurras  a  d'élo- 
quentes pages  pour  montrer  que  le  Oui  est  romain,  le  Non  barbare  ; 
mais  entre  le  oui  et  le  non  n'y  a-t-il  pas  une  gamme  de  formules 
françaises,  même  normandes,  et  surtout  la  formule  critique  du 
XVlï®  siècle,  celle  d'un  Pascal,  celle  qui  dit  :  jusque  là  et  pas  plus  loin? 
La  doctrine  gallicane,  c'est  la  raison  française  en  tant  qu'elle  se  sou- 
met pour  un  bénéfice  certain.  Jansénisme  et  catholicisme  signifient 
qu'une  âme  française  fut  portée  au  sein  du  catholicisme  et  qu'un  sel 
français  le  défendit  chez  nous  contre  des  puissances  espagnoles  et 
italiennes,  comme  un  sel  latin  nous  défendait  contre  des  puissances 
germaniques.  Entre  Rome  et  ces  formes  françaises  le  roi  servait  de 
médiateur,  intervenant  contre  celle  des  deux  puissances,  romaine  ou 
nationale,  qui  usurpait  :  ce  fut,  de  1614  à  la  Restauration,  toute  la 
politique  religieuse  de  la  monarchie. 

Et  il  n'est  peut-être  pas  exact  que  tout  cela  ne  soit  que  de  l'histoire 
morte  et  qu'allusion  inutile  à  une  tradition  coupée  :  «  La  turlutaine  gal- 
licane ne  tient  plus  dès  qu'on  fait  observer  que,  depuis  le  Concile,  le 
catholicisme  ayant  complété  sa  définition,  il  faut  le  voir  comme  il  se 
voit  et  comme  il  est,  non  comme  il  plait  de  le  rêver  ^.  »  Il  est  très  juste 
que  le  gallicanisme,  aux  deux  sens  anciens  du  mot,  comme  ensemble  de 
libertés  propres  à  TEelise  de  France,  et  comme  doctrine  professée  par 
les  légistes,  a  cessé  d  exister.  Mais  le  principe  formel  qu'il  représente 
est  incorporé  à  l'existence  de  toute  nation  catholique  et  se  manifeste 
avec  d'autant  plus  de  force  que  la  vie  catholique  de  cette  nation  est 
plus  intense.  Quelles  que  soient  l'obéissance  et  la  fidélité  d'un  clergé 
au  siège  romain,  il  arrive  souvent  des  moments  où  l'immixtion  de  Rome 
dans  une  affaire  de  détail,  une  habitude  locale,  une  tradition  nationale, 
parait  abusive  à  une  partie,  grande  ou  petite,  de  ce  clergé.  De  là  une 
résistance  qui  demeure  respectueuse  de  la  discipline,  mais  qui  la  respecte 
avec  des  réserves,  des  détours,  et,  dans  certains  cas  graves,  une  oppsoi- 
tion  plus  nette»  —  Esprit  d'orgueil,  esprit  de  Satan.  —  Attendez  : 
ce  diable  apporte  sa  pierre  à  l'Eglise.  Un  axiome  politique  certain  veut 
qu'on  ne  s'appuie  que  sur  ce  qui  résiste.  L'Eglise  de  France,  parce 

I .  La  Politique  Religieuse,  p.  xxv. 

194 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

qu'elle  était  forte,  a  pu  autrefois  se  défendre  en  même  temps  contre 
la  Réforme  et  contre  les  prétentions  ultramontaines.  Dans  les  pays  où 
TEglise  est  forte,  quand  il  le  faut,  contre  le  pouvoir  civil,  elle  se  montre 
ferme,  quand  il  en  est  besoin,  contre  Rome.  Lors  de  Fencyclique 
Pascendi  et  de  la  décision  romaine  qui  prétendait  imposer  à  tous  les 
clercs  le  serment  anti-moderniste,  les  catholiques  allemands  s'insur- 
gèrent. Le  cardinal  Kopp'  déclara  que  l'Encyclique  «  ne  peut  s'ap- 
pliquer à  des  Allemands,  qu'elle  n'est  pas  faite  pour  les  catholiques 
d'Allemagne  »,  du  ton  dont  un  capitaine  prussien  ferait  connaître  au 
feldwebel  d'ordinaire  que  les  pommes  de  terre  gelées  sont  pour  les 
hommes  et  non  pour  les  officiers.  L'opinion  catholique  allemande 
résista  au  nom  de  la  science  allemande,  de  la  liberté  allemande,  de  la 
probité  allemande,  de  tout  ce  qui  est  au-delà  du  Rhin  réputé  allemand, 
contre  l'étranger,  le  monsignor,  les  cardinaux  Billot,  Merry  del  Val, 
Vives  y  Tuto.  Et  ce  fut  Rome  qui  céda.  Le  Non  possumus  des  catho- 
liques allemands  au  pape  avait  sa  source  dans  les  mêmes  énergies  que 
le  Non  possumus  des  catholiques  allemands  à  Bismarck.  La  docilité 
du  clergé  et  des  catholiques  français  à  l'égard  de  Rome  peut  être 
prisée  comme  une  vertu,  mais  cette  docilité  leur  vient  du  même  fonds 
que  leur  faiblesse  devant  l'Etat. 

Cette  docilité  générale  à  l'égard  de  Rome  ne  s'est  pourtant  pas 
étendue,  dans  le  clergé  français,  jusqu'à  adopter  avec  enthousiasme  les 
directives  romaines  de  M.  Maurras.  Sont-ce  les  vieux  ferments  galli- 
cans, est-ce  le  nouveau  levain  moderniste,  ou  est-ce  seulement  cette 
crainte  des  représailles  que  devant  une  solidarité  possible  de  l'Eglise 
avec  les  partis  monarchistes  exposait  éloquemment  par  sa  lettre 
de  1880  au  pape  le  cardinal  Lavigerie,  est-ce  enfin  l'esprit  de  fidélité 
aux  directions  prudentes  de  Léon  XIII  et  du  cardinal  Rampolla  ? 
toujours  est-il  qu'une  bonne  partie  du  clergé  n'a  pas  vu  sans  inquiétude 
ni  mauvaise  humeur  le  rôle  d'adjudant  faiseur  de  zèle  que  s'attribuait 
VAction  Française  dans  les  relations  entre  l'état-major  romain  et  le 
popolo  minuto  du  monde  religieux,  les  dithyrambes  de  M.  Maurras 
en  l'honneur  de  la  «  juste  et  sainte  alliance  du  froc  et  de  l'épée,  du 
corps  des  officiers  et  des  Congrégations  religieuse  »  ^.  Ecrivant  contre 
l'un  des  prêtres  qui  l'attaquaient  sans  ménagement,  il  s'écrie  avec  un 
étonnement  qui  m'étonne  :  «  Malveillance  profonde,  sans  mesure 
sans  frein,  et  dont  j'ignore  absolument  la  source  I  Que  lui  avons-nous 

1   /(/..p.  260. 

193 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

fait  ?  Pour  ma  part  je  ne  pense  pas  avoir  causé  jamais  de  préjudice 
à  M.  Pierre,  que  j'ignorais  profondément.  »  M.  Maurras  se  gausse 
ailleurs  de  Gabriel  Monod  qui  devant  ses  attaques  violentes  s 'écriait, 
lui  aussi  :  «  Qu'est-ce  que  je  lui  ai  donc  fait  ?  Je  ne  le  connaissais  pas.  » 
Et  il  énumère  abondamment  les  torts  de  Monod  envers  la  France,  au 
nom  de  laquelle  il  se  porte  contre  lui  partie  plus  ou  moins  civile.  Que 
M.  Maurras  se  rappelle  son  triomphe  sur  le  Sillon,  ou,  plus  simplement, 
qu'il  relise  le  Curé  de  Tours.  Qu'avait  fait  l'abbé  Birotteau  à  l'abbé 
Trubert  ?  Rien  et  tout.  M.  Maurras  devait  prévoir  rigoureusement 
à  quelles  haines  sacerdotales  l'exposerait  sa  politique  religieuse  et 
quels  germes  de  guerre  ecclésiastique  implique  la  phrase  où  toute  cette 
politique  est  résumée  :  «  UAction  Française...  rallie  les  catholiques... 
à  proportion  qu'ils  se  montrent  plus  fidèles  à  l'unité  du  dogme  romain.  y> 
Conception  précieuse  pour  donner  à  M.  Maurras  «  l'ordre  intellectuel 
et  moral  »,  beaucoup  moins  pour  apporter  à  la  France  et  à  son  Eglise 
la  «  paix  publique  ». 

De  sorte  que  les  adversaires  catholiques  de  M.  Maurras  sont  fondés 
quelque  peu  à  circonscrire  son  Génie  du  Catholicisme  sur  le  même 
terrain,  dans  le  même  camp  de  concentration  où  lui-même  relègue 
Chateaubriand  et  le  Génie  du  Christianisme  :  le  grand  cimetière  déco- 
ratif de  la  littérature  des  génies.  Dans  une  note  de  la  Politique  Reli- 
gieuse ^,  M.  Maurras  cite  un  article  du  Temps  où  M.  Paul  Souday 
(Rome  alors  honorait  ses  vertus)  exposant  qu'un  Huysmans  a  plus 
de  saveur  qu'un  Fogazzaro  conclut  :  «  Pour  tout  dire,  à  l'opportu- 
nisme ambigu  et  fade  des  modernistes,  il  est  loisible  de  préférer, 
par  simple  goût  des  belles  choses  réalisant  la  plénitude  de  leur 
type,  soit  la  netteté  de  la  pure  libre-pensée,  soit  la  splendeur  tra- 
ditionnelle du  catholicisme  intégral  ».  M.  Maurras  épingle  en  triom- 
phant cette  citation,  et  y  voit  la  preuve  que  «  les  sympathies  de  la 
libre-pensée  ont  finalement  abandonné  le  protestantisme  ainsi  que 
le  libéralisme,  son  succédané.  »  Le  Temps  et  M.  Souday  s'embri- 
gadent-ils donc  dans  la  «  juste  et  sainte  alliance  du  froc  et  de  l'épée  ?  » 
que  M.  Maurras  s'écrie  :  «  «  Une  aube  se  fait  peu  à  peu  ?  »  Attendez. 
Supposez  que  M.  Souday  ait  écrit  ceci  :  «  Pour  tout  dire,  à  l'oppor- 
tunisme ambigu  et  fade  de  l'Alliance  démocratique,  il  est  loisible  de 
jpréférer,  par  simple  goût  des  belles  choses  réalisant  la  plénitude  de 
leur  type,  soit  le  net  syndicalisme  révolutionnaire  de  la  C.  G.  T., 

I.  La  Politique  Religieuse,  p.  XL. 

196 


L'ORDRE     CATHOLIQUE 

soit  le  splendide  nationalisme  intégral  de  l'Action  Française.  »  M.  He- 
brard  eût  demandé  à  M.  Souday  s'il  était  devenu  aliéné,  et  le  grand 
organe  républicain  eût  fait  moins  bon  marché  de  l'opportunisme  que 
du  protestantisme.  A  M.  Souday  étonné  M.  Hebrard  eût  expliqué 
que  son  indifférence  dans  le  premier  cas  venait  de  ce  qu'il  ne  s'intéres- 
sait pas  du  tout  à  l'Eglise,  de  ce  qu'il  la  voyait  réaliser  chez  les  littéra- 
teurs la  plénitude  de  son  type  avec  la  même  bienveillance  distante  dont 
il  regardait  le  gothique  épanouir  dans  la  façade  de  Notre-Dame  l'in- 
tégrité du  sien.  Mais  quand  il  s'agit  de  la  politique,  c'est  une  autre 
affaire.  M.  Hebrard,  de  son  bureau  et  dé  son  expérience,  voyait  la 
France  vivre  beaucoup  de  l'Etat  et  peu  de  l'Eglise.  Or,  par  son  centre, 
un  organisme  implique  à  chacun  de  ses  moments  ce  qui  est  la  condi- 
tion de  la  vie,  un  «  opportunisme  ambigu  et  fade  »,  lisez  simplement 
une  faculté  d'adaptation.  Il  n'est  pas  d'Etat  sans  cela.  Il  n'est  pas  non 
plus  d'Eglise  vraie,  de  conscience  chrétienne  tragique  et  vivante  sans 
cela.  —  Vous  confondez  le  spirituel  et  le  temporel,  dira  M.  Maurras. 
Le  spirituel  exclut  l'opportunisme  que  le  temporel  implique.  Le  vers 
d'Auguste  Comte  :  Conciliant  en  fait,  inflexible  en  principe,  énonce 
la  loi  de  tout  spirituel,  et  le  Syllabus  est  là  pour  nous  le  rappeler 
magnifiquement.  —  Pardon,  il  s'agit  pour  M.  Souday  et  pour  vous, 
quand  vous  considérez  ce  spirituel,  de  belles  choses  réalisant  pour 
vos  yeux  et  pour  votre  intelligence  la  plénitude  de  leur  type  et  non  de 
choses  vraies  qui  ne  pourraient  la  réaliser  qu'aux  dépens  de  votre 
croyance,  non  de  choses  bonnes  qui  ne  pourraient  la  réaliser  qu'aux 
dépens  de  votre  activité  et  de  ce  que  le  Siège  Romain  appelait  au 
temps  de  Lamennais  hœc  detestabilis  atque  exsecranda  da  libertas  artis 
librariœ.  Et  puis  le  pouvoir  spirituel  n'est  inflexible  en  principe  que 
parce  que  les  principes  eux-mêmes  sont  flexibles,  peuvent  se  tourner 
et  s'interpréter  dans  les  sens  les  pkis  divers  (voyez  votre  Apologie 
pour  le  Syllabus,  ô  Protagoras  !),  parce  que  leur  abstraction  d'abord, 
puis  le  mouvement  même  de  l'intelligence  où  ils  vivent  et  par  laquelle 
ils  vivent  constituent  pour  eux  un  esprit  et  une  présence  de  concilia- 
tion immanente.  Mais  enfin,  tout  ce  qui  est  vie,  tant  dans  l'intelligence 
que  dans  l'action,  implique  conciliation,  et  tout  ce  qui  est  opération 
esthétique,  création  d'art,  littérature  de  génies,  implique  réduction  à 
la  plénitude  d'un  type.  C'est  bien  la  plénitude  d'un  type,  une  essence 
religieuse  que  M.  Maurras  veut  connaître  seule  en  l'Eglise. 

Rien  n'est  plus  digne,  en  somme,  d'intérêt  et  d'estime  que  le  système 
de  politique  religieuse  et  l'idée  du  catholicisme  romain  édifiés  par 

197 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

M.  Maurras  avec  un  grand  esprit  architectonique  de  décision  et  de 
hardiesse,  à  la  suite  d'Auguste  Comte,  sur  un  champ  de  raison  méridio- 
nale. Un  catholicisme  du  dehors  se  développe  comme  un  automne  para- 
doxal et  pur,  comme  un  été  de  la  Saint-Martin  après  le  grand  été  catho- 
lique, total,  mûrissant  et  fécond.  Il  le  suit^  et  paraît  attendre  le  moment 
où  il  ira  s'asseoir,  sur  un  tombeau,  dans  une  attitude  pensive  et  plas- 
tique de  génie  héroïsé.  Comme  le  système  de  Comte  était  une  grande 
création  de  logique  historique  nue,  celui-ci  dessine  une  figure  de 
logique  infléchie,  assouplie  et  humaine.  Il  devait  séduire  un  esprit 
sensible  à  la  volupté  de  tenter  «  quelque  chose  de  difficile,  mais  de 
grand  »,  un  Athénien  qui  trouve  le  chef-d'œuvre  de  l'art  dans  la  fusion 
de  deux  idées  opposées,  là-bas  ionique  et  dorique,  ici  païenne  et 
catholique.  On  se  laisse  aller  à  l'admiration  ou  l'on  demeure  sur  la 
réserve  selon  que  l'on  est  sensible  soit  au  goût  des  belles  choses  réalisant 
pour  l'esprit  «  la  plénitude  de  leur  type  »  soit  à  la  situation  délicate  de 
l'Eglise  de  France,  qui,  pareille  à  une  forêt  frappée  et  brûlée,  aurait 
besoin,  pour  se  refaire,  non  pas  qu'on  y  traçât  des  routes  romaines  tt 
royales,  mais  qu'on  lui  laissât  d'abord  du  silence  et  du  repos. 


198 


LIVRE    IV 


TERRE    DE    FRANCE 


LE    ROMANTISME 


«  Ceux  qui  sont  satisfaits  n'auront  pas  à  ouvrir  ce  livre  que  je  soumets 
à  la  raison  de  tous  les  Français  mécontents.  »  Ainsi  débute  YEnqueit 
sur  la  Monarchie.  Les  premiers  sujets  du  futur  roi  de  France  sont, 
comme  il  convient,  ces  sujets  de  mécontentement  dont  Rochefort 
voyait  la  France  de  1869  peuplée.  Ils  ont  en  général  les  origines  les 
plus  diverses,  et  proviennent  le  plus  souvent,  ainsi  qu'il  est  naturel 
et  humain,  de  mécomptes  personnels.  La  raison  suit  naturellement, 
comm.e  l'ombre  le  corps,  ces  menus  déboires  que  la  République  des 
camarades,  avec  la  facilité  et  la  débonnaireté  de  ses  mœurs,  multiplie 
autant  et  plus  que  tout  autre  régime.  Si  M.  Maurras  exerce  un  règne 
spirituel  sur  le  peuple  de  ces  sujets,  personne  ne  pensera  que  son 
mécontentement  à  lui  prenne  sa  source  dans  des  terrains  aussi  communs 
et  aussi  bas.  Ce  mécontentement  est  lui-même  royal  et  misère  de  roi 
dépossédé,  il  appartient  à  une  démarche  de  sa  raison,  à  tout  un  ordre  de 
hauteurs,  de  glaciers  blancs,  de  théorie  esthétique  et  de  pensée  histo- 
rique. 

M.  Maurras  remonte  loin  dans  le  passé  pour  y  trouver  le  principe 
de  notre  désordre.  La  grande  lézarde  sur  notre  vieille  maison  a  ses 
origines  dans  les  tremblements  de  terre  de  la  Réforme  et  de  la  Révolu- 
tion. Puis  le  temps  l'a  comblée  d'une  terre  végétale  qui  la  masquait 
et  la  faisait  paraître  belle  et  qu'au  printemps  et  à  l'été  toutes  les  fleurs 
de  muraille  dissimulaient  sous  des  écharpes  d'or.  Cette  terre  végétale 
et  ces  fleurs  ce  fut  la  littérature  romantique.  M.  Maurras  reporte  en 
colère  sur  elle  toutes  les  angoisses  que  lui  inspire  la  maison  branlante. 
Cet  éclat  qui  pare  les  ruines  depuis  Chateaubriand,  il  le  considère  d'une 
âme  d'architecte.  Sa  première  opération  de  police  consista  à  nettoyer  : 
romantisme,  campagne  critique  anti-romantique  et  cette  pure  faucille 
d'or  des  Trois  Idées  Politiques  ont  frayé  le  chemin  à  sa  grande  campagne 
de  reconstruction  française.  Nous  ne  sommes  pas  en  République, 
disait  l'ancien  archevêque  d'Aix,  mais  en  maçonnerie.  Pour  M.  Maurras 
nous  sommes  en  République  parce  que  nous  sommes  en  romantisme. 

201 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Le  romantisme  lui-même,  d'ailleurs,  procédait  de  la  Révolution  qui 
procédait  de  la  Réforme.  A  condition  de  faire  craquer  bien  vite  les 
cadres  abstraits  que  l'on  a  provisoirement  établis  et  de  voir  le  courant 
des  choses  sous  ces  coupures  de  mots,  comme  un  fleuve  sous  des 
ponts,  ces  enchaînements  de  la  raison  entre  les  ordres  esthétique  et 
politique  ne  sauraient  être  que  féconds  :  «  Les  rapports  entre  peuple 
et  gouvernement,  dit  finement  Nietzsche,  sont  les  rapports  typiques 
les  plus  forts  sur  lesquels  se  modèlent  involontairement  les  rapports 
entre  professeur  et  élève,  maître  et  serviteur,  père  et  famille,  chef  et 
soldat,  patron  et  apprenti  ^  ».  Ajoutez-y,  comme  l'avait  aperçu  Platon, 
les  rapports  intérieurs  entre  les  diverses  facultés  de  l'homme.  M.  Maur- 
ras,  venu  de  la  critique  littéraire  à  la  politique,  a  vu  naturellement, 
d'abord,  la  vie  politique  française  comme  une  transgression  d'un  flot 
littéraire,  le  romantisme,  puis  il  a  envisagé  la  réforme  littéraire  comme 
une  conséquence  de  la  réforme  politique.  Et  il  a  déterminé,  ici  comme 
ailleurs,  un  sillage  intéressant  dont  on  retrouve  fréquemment  la  ligne, 
avouée  ou  dissimulée,  dans  la  pensée  française  d'aujourd'hui. 

Le  mouvement  néo-classique  né  des  campagnes  de  M.  Maurras  a 
invité  l'esprit  français  à  une  révision  de  certaines  valeurs  importantes. 
Il  a  constitué  dans  le  calme  plat  de  la  littérature  la  seule  école  doctrinale, 
et  il  a  hérité,  en  somme,  de  l'influence  de  Brunetière  que  M.  Maurras 
n'aime  pas  plus  que  Comte  n'aimait  «  le  jongleur  dépravé  »  Saint-Simon. 
Le  livre  un  peu  tendu  et  fumeux  de  M.  Lasserre  sur  le  Romantisme 
Français  fut  le  succès  le  plus  retentissant  de  la  critique  depuis  le 
XVÎII^  siècle  de  Faguet,  et  Remy  de  Gourmont  en  écrivait  :  «  J'attends 
M.  Lasserre  sur  les  contemporains.  Il  est  capable  d'en  renouveler  les 
valeurs  et  d'en  corriger  les  hiérarchies.  »  L'école  nouvelle  réussit 
presque  à  marquer,  pour  le  langage  courant,  le  mot  romantisme  d'une 
signification  péjorative,  comme  s'il  s'agissait  d'une  maladie.  Déjà 
en  1830,  on  écrivait  couramment  que  le  romantisme  n'est  pas  une 
doctrine,  mais  une  maladie,  terme  d  ailleurs  très  élastique.  Une  dame, 
qui  déjeunait  d'une  assiette  de  pâtes  et  d'une  pomme,  démontrait  un 
jour  à  quelqu'un  que  l'appétit  était  proprement  et  rigoureusement 
une  maladie.  Mais  enfin,  bonne  ou  mauvaise,  cette  attitude  indique 
une  critique  qui  juge  plutôt  qu'une  critique  qui  comprend. 

Une  critique  de  jugement  et  de  doctrine,  il  sembla  d'abord  que 
M.  Maurras  dût  y  prendre,  avec  moins  de  connaissances  et  plus  de 

I.  Htanain,  trop  humain,  t.  I,  tr.  fr.,  p.  385. 

202 


LE     ROMANTISME 

style,  moins  de  système  et  plus  de  goût,  la  place  de  Brunetière.  Il 
eût  balancé  par  elle  l'impressionnisme  nuancé  de  Lemaître,  l'impres- 
sionnisme tintamarresque  de  Faguet.  Si  la  méditation  d'un  texte  de 
Demosthène  et  la  vieille  maison  de  Théophraste  Renaudot  ne  l'avaient 
amené  à  élire  parmi  ses  buts  possibles  une  œuvre  de  restauration  poli- 
tique, la  critique  certainement  l'aurait  mené  aux  palmes  vertes,  à  la 
coupole  et  à  un  noble  belvédère  d'idées.  Mais  il  réfléchit  sans  doute 
que,  tout  étant  commandé  par  le  politique,  ce  serait  là  une  œuvre 
partielle,  inefficace,  et  qu'avant  de  s'occuper  de  ce  qui  fait  la  beauté 
d  un  corps,  il  est  nécessaire,  dans  l'intérêt  même  de  cette  beauté,  de 
rechercher,  de  découvrir  et  d'appliquer  ce  qui  en  fera  la  santé.  Le 
Politique  d'abord  rendait  service  à  la  critique  elle-même. 

Sa  conception  de  la  critique  était  d'ailleurs  elle-même  politique  et  mo- 
narchique. Un  des  malheurs  du  romantisme,  une  raison  de  ses  défauts, 
consista  en  ce  fait  qu'il  n'eut  pas  autour  de  lui  une  critique  de  juge- 
ment, cette  critique  que  M.  Maurras,  venu  trop  tard  peut-être,  pou- 
vait infliger  pour  son  bien  au  romantisme  littéraire,  et  qu'il  s'est  décidé  à 
infliger  au  romantisme  politique.  Il  écrit  de  la  littérature  romantique  : 
«  On  n'était  plus  tenu  par  le  scrupule  de  choquer  une  clientèle  de  gens 
de  goût,  et  l'on  fut  stimulé  par  le  désir  de  ne  pas  déplaire  à  un  petit 
monde  d'originaux  extravagants.  Plus  soucieuse  d'intelligence^  (c'était 
le  mot  dont  on  usait)  que  de  jugement,  la  critique  servait  et  favorisait 
ce  penchant  ;  de  sorte  que,  au  lieu  de  se  corriger  en  se  rapprochant 
des  meilleurs  modèles  de  sa  race  et  de  sa  tradition,  un  Gautier  devenait 
de  plus  en  plus  Gautier  et  abondait  fatalement  dans  son  péché,  qui  était 
la  manie  de  la  description  sans  mesure  ;  un  Balzac,  un  Hugo  ne  s'effor- 
çaient que  de  se  ressembler  à  eux-mêmes,  c'est-à-dire  de  se  distinguer 
par  les  caractères  d'une  excentricité  qui  leur  fût  personnelle  *.  » 

Corriger  les  écrivains  en  les  rapprochant  des  meilleurs  modèles  de 
leur  race  et  de  leur  tradition,  telle  est  la  tâche  que  M.  Maurras  se  serait 
proposée  en  critique,  et  faute  de  laquelle,  avant  lui,  le  romantisme  a 
envahi  librement  toute  la  littérature.  Observons  cependant  que  le 
romantisme,  de  1 830  à  1 850,  accepté,  soutenu  par  le  public,  a  été  com- 
battu avec  acharnement  par  la  critique  qui  alléguait  déjà  contre  lui 
une  bonne  part  des  arguments  et  du  décri  mis  à  la  mode  par  ses  récents 
adversaires.  Et  la  critique  n'a  guère  réussi.  Est-il  dans  sa  nature  et 
dans  ses  effets  ordinaires  d'avoir  une  action  sur  les  écrivains  ?  C'est 


I 


1.  L'Avenir  de  F  Intelligence,  p.  46. 

203 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

au  temps  du  romantisme  que  vécut  le  roi  de  la  critique,  Sainte-Beuve. 
Quf:Ile  tïit  son  influence  sur  les  romantiques,  sur  les  auteurs  de  son 
temps  ?  Nulle.  Il  est  vrai  qu'il  n'en  chercha  pas. 

M.  Maurras  dira  peut-être  :  La  littérature  classique,  elle,  impliquait 
une  critique,  un  goût,  une  règle  ;  de  là  sa  supériorité  sur  le  roman- 
tisme. —  Distinguons.  Bien  que  la  pure  critique  professionnelle  ne 
date  guère  que  du  XVIII^,  c'est  au  XVII^  que  nous  rencontrons  |a 
seule  œuvre  critique  qui  chez  nous  ait  jamais  exercé  sur  les  auteurs  une 
action  profonde  et  patente,  les  Sentiments  de  V Académie  sur  le  Cid, 
qui  ont  déterminé  en  partie  l'évolution  de  G>rneille,  et  que  Racine  a 
sûrement  médités  de  près,  comme  il  pratiquait  assidûment  les  Remar- 
ques de  Vaugelas.  Mais  les  Sentiments  ne  sont  pas  une  œuvre  de  critique 
professionnel,  ils  sont  le  procès-verbal  d'une  discussion  à  laquelle 
donne  lieu  chez  les  interprètes  les  plus  autorisés  du  goût,  réunis  en 
Compagnie,  un  important  ouvrage  nouveau.  Ils  forment  un  recueil 
collectif  d'observations,  auquel  collaborent  des  compétences  diverses, 
ils  sont  un  état  du  goût  en  1636  comme  les  Remarques  de  Vaugelas 
sont  un  état  de  l'usage,  et  leur  autorité  leur  vient  de  cette  source 
collective.  Or  ce  qui,  du  point  de  vue  auquel  nous  amène  M.  Maurras, 
'  me  paraît  curieux  et  important,  c'est  que  précisément  cette  œuvre  de 
1636,  justement  estimée,  n'ait  jamais  eu  de  lendemain.  Lorsque 
Richelieu  demanda  aux  compétences  littéraires,  groupées  par  lui  en 
Académie  Française,  une  opinion  motivée  et  détaillée,  un  rapport  qui 
pût  éclairer  le  public  sur  une  pièce  alors  sans  commune  mesure  et 
jaillie  comme  une  merveille  inattendue  et  inclassable,  il  était  parfaite- 
ment dans  la  logique  de  l'Etat  français  tel  que  le  concevait  et  l'accou- 
chait son  génie.  Cette  besogne  commune  d'une  assemblée  de  notables 
littéraires  pouvait  être  répétée  à  certaines  occasions  analogues,  telles 
que  celles  d' Andromaque,  du  Tartuffe,  des  Caractères,  de  la  NoU' 
velle  Héloïse,  du  Génie  du  Christianisme,  des  Méditations,  d'Hernani. 
Personne  n'y  songea  plus  jamais.  Lorsqu'en  1830  une  délégation 
de  l'Académie  alla  trouver  Charles  X  pour  gémir  sur  la  représenta- 
tion d*Hernani,  le  roi  se  moqua  d'elle.  De  sorte  que  les  Sentiments 
sur  le  Cid  et  leur  influence  sur  la  tragédie  figurent  réellement  le  témoi- 
gnage d'un  pouvoir  spirituel  littéraire,  tel  que  le  cerveau  d'Etat  de 
Richelieu  le  concevait  comme  possible  et  désirable,  mais  tel  que  la 
nature  des  choses  le  révéla  au  contraire  comme  impossible  et  indési- 
rable, et  qui  ne  survécut  pas  à  la  première  année  de  l'Académie.  Ce 
pouvoir  spirituel  littéraire,  seule  forme  sous  laquelle  la  critique  puisse 

204 


LE     ROMANTISME 

exercer  Tinfluence  que  M.  Maurras  lui  propose,  parait  tout  à  fait  dans 
la  logique  du  positivisme  monarchique.  La  critique  de  jugement 
réussit  une  fois,  à  lorigine  de  la  tragédie  classique.  Mais  en  1830  ni 
Charles  X  ni  personne  ne  pouvaient  faire  sortir  du  nouveau  Cid  un 
Horace.  Un  Maurras  de  1830  n'eût  pu  que  conseiller  au  monarque 
d'exécuter  contre  le  romantisme  destructeur  un  mouvement  tournant 
et  de  frapper  d'abord  à  la  tête  politique.  M.  de  Polignac  s'en  chargea 
cinq  mois  plus  tard  sans  plus  de  succès.  En  ce  temps  là  l'art  était  aisé 
et  la  critique  difficile. 

Mais  que  la  critique  fût  d'intelligence  ou  de  jugement,  le  premier 
soin  qu'elle  dût  honnêtement  orendre  était  de  définir  son  objet. 
Définir  le  romantisme  une  maladie  paraît  un  peu  sommaire.  Dupuis 
et  Cotonet  cherchent  d'autres  définitions  et  ils  obtiennent  entre  elles 
celle-ci  :  «  Le  romantisme,  c'est  l'étoile  qui  pleure,  c'est  le  vent  qui 
vagit,  c'est  la  nuit  qui  frissonne,  la  fleur  qui  vole  et  l'oiseau  qui  em- 
baume... C'est  l'infini  et  l'étoile,  le  chaud,  le  rompu,  le  désenivré, 
et  pourtant  en  même  temps  le  plein  et  le  rond,  le  diamétral,  le  pyra- 
midal, l'oriental,  le  nu  à  vif,  l'étreint,  l'embrasé,  le  tourbillonnant, 
quelle  science  nouvelle  !  ^  »  Musset  a  beau  se  moquer,  tout  ce  qu'il  dit 
là  se  ramène  à  cette  seule  idée,  de  voir  dans  le  romantisme  la  forme 
d'art  et  même  de  pensée  qui  incorpore  a.  la  philosophie,  à  la  poésie, 
rU  roman  (voire  même  à  la  peinture  devenue  une  symphonie  de  cou- 
leurs) le  plus  possible  de  ce  qui  paraissait  réservé  à  la  musique  Un 
poète  romantique,  un  enthousiaste  de  poésie  romantique,  peuvent 
d'ailleurs  être  inexperts  en  musique  :  ce  qu'ils  réalisent  ou  aiment  dans 
leur  art  n'en  participe  pas  moins  de  la  musique,  n'en  est  pas  moins 
une  musique.  Lorsque  M.  Barrés,  à  la  Chambre,  dénonçait  en  Rousseau 
le  musicien  extravagant,  il  donnait  une  définition  juste  du  romantique, 
à  condition  de  prendre  l'épithète  dans  son  sens  originel,  point  défavo- 
rable, de  l'inquiète  sortie,  de  l'aventure  hors  des  limites,  de  tout 
ce  qui  fait  «  extravaguer  »  si  délicatement  M.  Barrés  lui-même  à  la 
pointe  extrême  d'Europe,  à  celle  de  Sion,  à  tant  de  pointes  musicales 

1 .  Dans  la  même  lettre  se  trouve  cette  phrase  qui  contient  déjà  tous  les 
grieis  de  M.  Maurras  contre  le  romantisme  :  «  Madame  de  Staël,  ce  Blûcher 
littéraire,  venait  d'achever  son  invasion,  et  de  même  que  le  passage  des 
Cosaques  en  France  avait  introduit  dans  les  familles  quelques  types  de 
physionomie  expressive,  la  littérature  portait  dans  son  sein  une  bâtardise 
encore  sommeillante.  » 

203 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

et  par  tant  de  retombantes  fusée».  Si  le  goût  de  M.  Maurras  répugne 
au  romantisme,  c  est  pour  ia  même  raison  qu'il  n'aime  pas  Jean^ 
Christophe^  c'est  que 

Cet  homme  assurément  naime  pas  la  musique 

et  qu'il  est  parti  contre  elle,  sur  le  sentier  de  la  guerre,  pour  la  traquer 
dans  tous  les  coins  de  sa  forêt  enchantée. 

«  Je  demande  la  parole  !  »  s'écrie  M.  Barres,  et  M.  Maurras  la 
demande  aussi,  et  je  sais  bien  ce  qu'ils  vont  dire  :  qu'une  tigresse 
d'Hyrcanie  ne  les  a  pas  allaités,  qu'ils  honorent  la  musique,  qu'ils 
estiment  les  musiciens,  qu'ils  se  font,  lorsqu'eux-mêmes  pratiquent 
la  musique,  un  plaisir  et  un  devoir  d*extravaguer,  mais  qu'ils  entendent 
que  la  musique  reste  à  sa  place,  qui  est  large  et  belle,  et  qu'elle  n'en- 
treprenne pas  de  pénétrer  là  où  elle  n'a  que  faire,  singulièrement  en 
politique.  Le  maître  de  M.  Jourdain  soutient  que  les  malheurs  des 
Etats  viennent  tous  de  ce  que  la  musique  n'y  est  pas  suffisamment 
pratiquée.  Et  M.  Jourdain  l'a  cru,  M.  Jourdain  a  laissé  les  musiciens 
romantiques  extravaguer  à  cœur  joie  dans  l'Etat  :  il  a  applaudi  le  ténor, 
encouragé  la  contrebasse,  félicité  les  cymbales,  c'est  toute  l'histoire 
du  X!X®  siècle,  et  voyez  le  bel  ouvrage  !  Le  vrai  romantisme,  celui  qu'il 
faut  démasquer  et  terrasser,  n'est  pas  celui  du  musicien  dans  sa 
musique,  mais  celui  du  musicien  hors  de  sa  musique,  du  musicien  qui 
extravague  partout,  confond  tout,  abîme  tout. 

«  Le  romantisme,  dit  M.  Maurras,  naît  à  ce  point  où  la  sensibilité 
usurpe  la  fonction  à  laquelle  elle  est  étrangère,  et,  non  contente  de 
sentir  ou  de  fournir  à  l'âme  ces  chaleurs  de  la  vie  qui  lui  sont  néces- 
saires se  mêle  de  lui  imposer  sa  direction.  »  Par  une  sorte  de  réverbéra- 
tion de  son  sujet  sur  lui-même,  M.  Maurras  met  sous  le  romantisme 
plus  d'ardeur  à  en  exorciser  les  puissances  qu'il  ne  répand  sur  lui  de 
lumière  pour  en  distinguer  les  significations.  Nous  voyons  qu'il  n'aime 
pas  le  romantisme,  en  vertu  d'un  goût  littéraire  et  d'un  sentiment 
politique  qui  évidemment  s'éclairent  l'un  l'autre,  mais  l'amènent  aussi 
à  transporter  dans  l'appréciation  littéraire  des  considérants  politiques, 
et  a  donner  à  sa  politique  sinon  le  fond  du  moins  la  couleur  de  ses 
antipathies  littéraires. 

Dans  l'ordre  littéraire,  ce  primat  de  la  sensibilité  implique  un  état 
de  tension  lyrique,  tout  ce  qu'amène  au  jour  verbal,  en  frémissant, 
dans  une  incessante  pêche  miraculeuse,  un  filet  ruisselant  de  musique. 

206 


LE     ROMANTISME 

Il  est  raisonnable,  très  raisonnable,  de  voir  le  lyrisme  v/ai  dans  la 
strophe  contenue  d'Horace  et  de  Malherbe  et  de  préférer  à  une  branche 
luxuriante  de  fruits  le  sac  de  noisettes  fraîches  que  sont  les  stances  de 
Moréas.  Mais  le  romantisme,  lui,  établit  un  primat  du  grand  lyrisme 
sensuel,  comme  le  classicisme  établissait  le  primat  de  la  tragédie. 
Pourtant  ce  primat  honorifique  n'enferme  ni  n'épuise  la  complexe 
et  riche  république  romantique  des  lettres,  où  l'on  passe,  par  transi- 
tions insensibles,  à  des  formes  qui  paraissent  fort  peu  romantiques. 
Dans  quelle  mesure  par  exemple  un  Balzac,  un  Stendhal,  un  Flaubert 
sont-ils  ou  non  des  romantiques  ?  Un  coup  d'œil  suffit  pour  mobiliser 
les  deux  séries  de  raisons  par  lesquelles  on  plaiderait  le  pour  et  la 
contre.  Mais  plaidoiries  que  doivent  suivre  un  exposé  du  ministère 
public  et  un  arrêt  du  tribunal.  Et  peut-être  l'exemple  suivant,  pris  à 
titre  de  métaphore,  serait-il  utile  pour  fixer  sur  ce  sujet  délicat  les 
idées  du  ministère  public.  Le  fonctionnement  du  régime  parlementaire 
anglais  implique  ce  principe  que  le  leader  de  l'opposition  joue,  en  face 
du  gouvernement  et  presque  dans  le  gouvernement,  pris  au  sens  large, 
un  rôle  utile,  indispensable.  Je  crois  même  qu'au  Canada  il  touche  un 
traitement  du  budget.  C'est  ainsi  que  l'opposition  au  romantisme  est, 
dans  une  certaine  mesure,  incorporée  au  romantisme.  Le  cas  de 
Flaubert  nous  montre  d'une  façon  typique  comment  le  romantisme  et 
le  contre-romantisme  peuvent  coexister  chez  le  même  homme,  se 
rattacher  au  même  principe,  se  concilier  dans  la  vivante  vigueur  d'un 
grand  tempérament  littéraire.  Aussi  M.  Maurras  a-t-il  bien  raison 
quand  il  incorpore  au  romantisme  les  réactions  contre  le  romantisme, 
mais  il  a  tort  quand  il  argue  de  là  qu'elles  ne  sont  que  des  réactions 
apparentes.  Le  romantisme,  selon  lui,  a  eu  trois  états,  romantisme  de 
1830,  Parnasse,  symbolisme,  «  trois  états  d'un  seul  et  même  mal,  le 
mal  romantique.  Le  romantisme  de  1830  ne  cesse  pas  en  1860;  il  s,s 
transforme  et  se  renforce  comme  au  Consulat  la  Révolution^  ».  Et 
M,  Lasserre  dit  à  son  tour  :  «  La  réaction  contre-romantique  de  1860 
est  dominée  par  le  romantisme.  Et  le  romantisme  gouverne  encore 
celle,  si  impuissante,  qui  s'est  produite  en  1890  contre  le  déterminisme 
et  le  pessimisme  ^  »  C'est  une  loi  que  toute  réaction  esc  gouvernée  par 
l'action  contre  laquelle  elle  réagit  et  sans  laquelle  elle  ne  serait  pas. 
Si  nous  appelons  romantisme  le  primat  du  lyrisme  chez  Lamartine 

1.  L'Avenir  de  ï îrdeUigence,  p.  181. 

2.  La  Romantisme  Français»  p.  542. 

207 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

OU  Hugo,  le  contre-lyrisme,  discrédit  du  lyrisme,  et  appliqué  d'ailleurs 
à  l'apologie  de  la  passion  italienne  nue,  sera  chez  Stendhal  romantisme 
ou  conséquence  du  romantisme.  Et  l'action  et  la  réaction  coexisteront, 
indiscernables,  tant  chez  Musset  que  chez  Flaubert.  Ainsi,  à  mesure 
que  notre  idée  du  romantisme  se  moule  sur  la  réalité  complexe, 
nous  la  reconnaissons  mieux  jusque  dans  les  colères  ou  l'ironie  qu'elle 
excite.  Ce  serait  écrire  un  supplément  trop  facile  à  la  série  d'Emile 
Deschanel  que  de  traiter  ici  du  romantisme  de  M.  Maurras.  Bornons- 
nous  à  rappeler  qu'aucun  être,  c'est  M.  Maurras  qui  l'a  dit,  ne  peut 
«  rester  l'éternel  ennemi  d'une  part  de  lui-même  ». 

Passons  au  côté  politique  du  romantisme,  qui  touche  de  plus  près 
M.  Maurras.  «  Ronsard  et  Malherbe,  Corneille  et  Bossuet,  défendaient 
en  leur  temps  l'Etat,  le  roi,  la  patrie,  la  propriété,  la  famille  et  la 
religion.  Les  lettrés  romantiques  attaquent  les  lois  où  l'Etat,  la  disci- 
pline publique  et  privée,  la  patrie,  la  famille  et  la  propriété  ;  une  condi- 
tion presque  unique  de  leur  succès  paraît  être  de  plaire  à  l'opposition, 
de  travailler  à  l'anarchie  ^  ».  Voilà  le  îeit-motiv  de  la  lutte  contre  le 
romantisme.  II  y  a  là  une  très  grande  part  d'imagination.  Lorsqu'il 
s'agit  du  bon  parti  et  du  bon  temps,  M.  Maurras  cite  quatre  noms,  et 
il  est  certain  que  ces  quatre  écrivains  ont  défendu,  lorsque  l'occasion 
s'en  est  présentée,  ce  que  dit  M.  Maurras.  Mais  pourquoi,  lorsqu'il 
s'agit  des  lettrés  romantiques,  ne  fournit-il  ni  un  nom  ni  un  exemple  ? 
Parce  que  ces  exemples  se  retourneraient  en  grande  partie  corïtre  lui. 

Pendant  toute  sa  période  ascendante,  jusqu'en  1843,  le  romantisme 
fut,  ou  bien,  avec  Lamartine  et  Hugo,  à  peu  près  conservateur  en  poli- 
tique, ou  bien,  avec  Gautier  et  Musset,  à  peu  près  indifférent.  Aucun 
des  lettrés  romantiques  n'a  contribué,  même  d'une  veilîéite  de  son 
petit  doigt,  à  la  révolution  de  1830.  (Si  en  1848  V Histoire  des  Girondins 
descendit  dans  la  rue,  ce  fut  pour  en  chasser  le  roi  des  barricades  : 
c'était  le  lapin  monarchique  qui  avait  commencé.)  Au  contraire  elle  est 
préparée  par  des  voltairiens,  des  hommes  de  goût  et  d'éducation  aca- 
démiques et  classiques,  comme  Thiers,  Mignet,  Carrel,  les  équipes 
du  National  et  du  Constitutionnel.  Aucun  n'a  attaqué  d'une  façon  systé- 
matique les  lois  et  l'Etat.  Au  contraire  Victor  Hugo,  Lamartine,  ont 
réclamé  des  lois  nouvelles,  ce  que  nous  appelons  des  lois  sociales  : 
héritiers  du  XVIII^  siècle  ils  ont  péché  seulement  par  une  foi  trop 
candide  dans  l'efficace  suprême  et  toute-puissante  de  la  loi.  Cela 

1.  L'Avenir  di  r Intelligence»  p.  47. 

208 


LE     ROMANTISME 

regarde  la  discipline  publique.  Quant  à  la  discipline  privée,  M.  Maurras 
attache-t-il  de  l'importance  à  des  fantaisies  candides  comme  celles  du 
bon  Théo,  Fortunio  et  Mademoiselle  de  Maupin  ?  Les  romantiques 
anglais,  Byron  et  Shelley,  ont  ici  un  autre  tempérament  et  une  autre 
envergure.  Qu'on  se  souvienne  de  la  place  que  tiennent  le  sentiment 
et  l'apologie  de  la  vie  de  famille  chez  Lamartine  et  chez  Hugo.  Chez 
Musset  comme  chez  Baudelaire,  la  débauche  s'accompagne  presque 
toujours  de  mauvaise  conscience,  et  l'âme  la  déteste  quand  la  chair 
faible  y  cède.  La  patrie  ?  N'est-ce  pas  du  romantisme  qu'est  né  en 
France  le  grand  lyrisme  patriotique,  celui  de  l'ode  nationale  à  la  Hugo, 
qui  a  ajouté  sa  quatrième  corde,  la  plus  sonore,  au  discours  de  Ron- 
sard, au  poème  officiel  de  Malherbe,  à  la  tragédie  cornélienne  ?  La 
propriété  ?  Quel  écrivain  romantique  a  donc  attaqué  formellement  le 
principe  de  la  propriété  individuelle  ?  »  Cette  malle  doit  être  à  lui  », 
murmure,  du  romantisme,  M.  Maurras  devant  la  malle  barbue  de  1 848. 
Ainsi  le  Dauphin,  fils  de  Louis  XV,  à  qui  son  précepteur  énumérait 
les  crimes  de  Néron  lui  demanda  :  «  Ne  pensez-vous  pas  qu'un  pareil 
coquin  devait  être  janséniste  ?  »  . 

N'exagérons  d'ailleurs,  à  notre  tour,  rien.  Il  n'est  pas  de  groupe 
littéraire  un  peu  complexe  où  toutes  les  tendances  de  l'ordre  politique 
et  social  ne  soient  représentées.  Exclurons -nous,  par  exemple,  du 
classicisme  Fénelon  que  Louis  XIV  appelait  le  bel-esprit  le  plus  chimé- 
rique de  son  royaume  ?  —  Il  y  a  tout  de  même,  tant  dans  le  romantisme 
que  dans  le  contre-romantisme,  son  frère  ennemi,  des  éléments  de 
source  et  de  tendance  révolutionnaires,  ou  du  moins  nettement  adverses 
de  ceux  qu'approuve  et  adopte  la  pensée  de  M.  Maurras.  Mais  il  semble 
que,  parmi  les  romantiques  et  leurs  voisins,  M.  Maurras  dénonce 
avec  le  plus  d'âpreté  ceux-là  même  auxquels,  peut-être,  il  doit  le 
plus,  et  que  cet  enfant  dru  et  fort  réserve  à  sa  nourrice  ses  plus  vigou- 
reux coups  de  poing. 

Voici.  La  doctrine  politique  de  M.  Maurras  est  le  nationalisme 
intégral,  qui  comporte  d'abord  un  élément  de  raison  et  de  volonté  : 
tout  subordonner  au  salut  public,  en  définir  les  conditions  et  les  réaliser 
par  tous  les  moyens  ;  —  ensuite  un  élément  de  sensibilité  :  se  sentir 
Français  par  toutes  ses  racines  et  ses  fibres.  Français  de  son  pays  et  de 
son  terroir,  fruit  d'un  arbre,  d'une  tradition,  d'un  ciel,  attaché  à  sa 
grande  patrie  par  l'intermédiaire  nécessaire  de  sa  petite  patrie.  Si,  par 
le  premier  côté,  M.  Maurras  procède  de  maîtres  politiques,  par  le 
second  il  est  un  fils  spirituel  de  Mistral  et  un  frère  de  M.  Barrés.  Mais 


209 


M 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRÂS 

quelles  sont  les  figures  anciennes  de  cette  idée  et  de  ce  sentiment,  en 
tant  qu'ils  fleurissent  sur  un  visage  des  lettres  françaises  ?  L'âge 
classique  ne  les  a  pas  connus  ;  nous  ne  voyons  jamais  un  auteur  du 
XVII®  siècle  reprendre  la  belle  tradition  de  la  Pléiade,  du  Vendômois 
Ronsard  ou  de  FAngevin  du  Bellay,  parler,  avec  quelque  complaisance 
et  quelque  tendresse,  de  sa  province.  Il  en  est  de  ce  sentiment  comme 
de  celui  de  la  nature.  Gautier  trouvait  dans  toute  la  littérature  clas- 
sique, deux  vers  pittoresques,  l'un  du  Cid  et  l'autre  du  Tartuffe.  De 
même  il  ne  me  souvient  pas,  chez  nos  classiques,  d'une  autre  trace  de 
sentiment  local  qu'une  ligne  d'une  lettre  où  Descartes  se  dit  avec  quelque 
satisfaction  «  un  homme  né  dans  les  jardins  de  la  Touraine  ».  Il  semble 
qu'un  homme  du  XVI i^  siècle  se  rapetisse  en  se  rattachant  à  une  petite 
patrie,  tout  aussi  bien  qu'en  aimant  le  souvenir  de  son  enfance  et  en 
ne  la  considérant  pas  comme  une  infirmité  de  la  condition  humaine. 
Or  l'homme  qui  a  porté  le  premier  avec  fierté  le  nom  de  sa  petite 
patrie,  qui  a  tiré  de  là  des  émotions  et  même  des  idées  (les  idées  adverses 
de  celles  de  M.  Maurras)  c'est  celui-là  même  par  qui  s'est  exprimé 
dans  toute  sa  musique  le  sentiment  de  la  nature,  c'est  le  citoyen  de 
Genève,  le  métèque  Rousseau. 

Et  un  tel  sentiment  prend  un  peu  de  ses  origines,  de  ses  résonances 
Et  de  sa  valeur  littéraires,  dans  ce  fait  qu'il  est  une  nostalgie,  qu'il  est 
repensé  du  dehors  et  qu'il  cristallise  dans  l'exil.  Aussi  bien  que  Rous- 
seau, M.  Maurras  et  M.  Barrés  attestent  qu'il  n'éclôt  pas  dans  le 
terroir  idéalisé  par  lui,  mais  dans  le  séjour,  les  imaginations  et  les 
langueurs  de  Paris.  Peut-être  est-ce  seulement  chez  un  enfant  délicat 
Bt  sensitif  de  Paris  que  pouvait  se  composer  en  une  idée  vivante  la 
somme  de  ces  nostalgies,  que  la  France  devait  apparaître  comme  le 
composé  et  le  chœur  de  ces  provinces,  le  point  de  vue  central  de  ces 
monades  et  la  figure  de  leur  harmonie.  Et  ce  fut  en  effet  l'œuvre  de 
Micheîçt.  Les  fonds  décoratifs  et  sentimentaux,  la  terre  et  les  morts, 
tout  cet  orchestre  actuel  des  vqix  traditionnelles  et  provinciales,  tout 
cela  sort  du  Tableau  qui  ouvre  le  deuxième  volume  de  V Histoire  de 
France.  Ce  Tableau  marque  une  date  non  seulement  dans  l'histoire  de 
la  prose  française,  mais  aussi  dans  celle  de  l'unité  et  de  la  conscience 
françaises  ;  il  formule,  par  son  étinceîante  densité,  comme  un  trésor 
dans  un  coffre,  la  somme  pure  du  patriotisme  français.  Or  Michelet 
est  dénoncé  par  M.  Maurras  comme  le  plus  dangereux  malfaiteur, 
après  Rousseau.  Il  figure  dans  les  Trois  Idées  Politiques  conime  l'ex- 
pression la  plus  nette  de  la  folie  romantique  et  révolutionnaire.  «  Un 

210 


LÉ     ROMANTISME 

esprit  pur  et  libre  se  décide  par  des  raisons  et,  en  d  autres  mots,  par 
lui-même  :  le  sien  cédait,  pour  l'ordinaire,  à  ce  ramassis  d'impressions 
et  d'imaginations  qui  se  forment  sous  l'influence  des  nerfs,  du  sang,  du 
foie  et  des  autres  glandes.  Ces  humeurs  naturelles  le  menaient  comme 
un  alcool.  »  Serait-il  difficile  de  discerner  chez  M.  Maurras  les  humeurs 
naturelles  de  Provençal  blanc  qui,  plus  peut-être  que  l'équitable  raison, 
le  conduisent  contre  Michelet  et  lui  font  méconnaître  une  des  racines 
par  lesquelles  le  traditionalisme  monarchique  lui-même  a  pu  s'ins- 
taller dans  notre  sol  intellectuel  ? 

Mais  est-il  vraiment  possible  de  marquer  le  moment  précis  où, 
chez  un  homme  qui  pense,  «  la  sensibilité  usurpe  la  fonction  qui  lui 
est  étrangère  »,  tient  le  rôle  de  guide  au  lieu  de  servir  de  moteur  ? 
Existe-t-il  un  critère  qui  permette  de  discerner  clairement,  et  non 
simplement  à  titre  d'impression  littéraire,  de  plaidoyer  momentané, 
le  moment  où  elle  croit  guider  du  moment  où  elle  meut  ?  «  On  peut 
se  passionner  sans  aucun  romantisme  »,  dit  M.  Maurras  citant  en 
exemple  Bossuet.  Pourquoi  Bossuet  passionné  contre  Luther  n'est-il 
pas  romantique,  alors  que  Michelet  passionné  contre  Madame  de 
Maintenon  est  romantique  ?  Au  fond  tout  grand  art,  classique  ou 
romantique,  tout  beau  et  total  rythme  humain  consiste  dans  l'ample 
mouvement  d'une  sensibilité  forte  qui  s'ordonne  ;  il  donne  sa  fleur 
quand  la  passion  par  lui  s'épure  et  qu'il  en  lève  l'image  dans  la  paix. 
Un  Michelet  va  à  la  Fête  des  Fédérations  et  au  Tableau  de  la  France 
comme  Bossuet  à  V Exposition  de  la  Doctrine  Catholique  ou  au  Sermon 
sur  r  Unité  de  V Eglise.  Jocelyn  et  les  Contemplations  se  terminent  sur  un 
apaisement  aussi  bien  qu  Horace  et  que  Phèdre,  parce  que  depuis 
VIliade  c'est  là  le  nombre  d'or  qui  règle  les  musiques  de  l'art  et  de 
ame. 

Mais  M.  Maurras  poursuit  encore  ici  le  romantisme.  Ce  que  le 
romantisme  aurait  détruit,  ce  serait  un  certain  tragique  de  la  vie,  et 
peut-être  même  une  certaine  grandeur  possible  de  la  passion.  «  A  force 
de  tout  relâcher,  les  romantiques  ont  créé  ce  vil  Olympe  de  héros 
dissolus,  d'où  semblent  retombées  des  générations  toutes  faites  d'ar- 
gile ^  ».  Le  romantisme  n'a  ployé,  utilisé  la  passion  que  pour  l'exhaler 
dans  une  paix  découragée  et  ne  sachant,  au  lieu  de  l'affronter,  que 
tantôt  l'aduler  et  tantôt  la  dissoudre.  «  Il  n'est  jamais  question  aujour- 
d'hui que  de  sentiments,  écrivait  M,  Maurras  dans  la  préface  du 

l.  Les  Amants  de  Venise,  p.  287. 

211 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Chemin  de  Paradis.  Les  femmes,  si  brisées  et  humiliées  par  nos  mœurs, 
se  sont  vengées  en  nous  communiquant  leur  nature.  Tout  s*est  efféminé, 
depuis  l'esprit  jusqu'à  l'amour.  Tout  s'est  amolli.  Incapable  de  disposer 
et  de  promouvoir  des  idées  en  harmonieuses  séries,  on  ne  songe  plus 
qu'à  subir.  »  Des  générations  toutes  faites  d'argile  M.  Maurras  verrait 
sans  doute  l'équivalent  d'art  dans  une  forme  poétique  trop  spontanée 
qui  ne  sait  que  se  complaire  indéfiniment  dans  son  abondance  oratoire 
ou  dans  ses  ressources  verbales  et  que  céder  au  flux  et  à  la  magie  des 
mots. 

En  d'autres  termes  le  romantisme  lui  est  apparu  comme  la  forme 
littéraire  de  ce  que  la  République  des  camarades  a  installé  en  plein 
dans  le  centre  de  l'état  politique,  la  facilité.  Lamartine  qui  la  possédait 
démesurément  l'appelle  la  grâce  du  génie,  et  le  classique  qu'était  au 
fend  Musset  se  moque  de  lui.  «  Avez-vous  lu  JocelyUy  l'abbé  ?  —  Oui. 
Il  y  a  du  génie,  du  talent,  de  la  facilité.  »  Et  dans  une  autre  édition  de 
//  ne  faut  jurer  de  rien,  comme  l'interlocuteur  de  M.  Harpin,  il  efface 
Jocelyn  pour  le  remplacer  par  Eugène  Sue...  Cette  facilité  qui  coule 
de  sa  plume  dans  ï Histoire  des  Girondins  comme  elle  coulait  de  la 
bouche  même  de  Vergniaud,  elle  s'écoulera  dans  la  rue  quand  l'/Z/s- 
toire  des  Girondins  y  descendra  en  1848  ,*  elle  est  l'essence  même,  la 
pente  naturelle  du  régime  républicain  et  de  la  démocratie.  Elle  figure 
un  acte  de  foi  dans  une  sorte  de  facilité  suprême  qui  serait  à  la  racine 
de  l'être,  dans  une  disposition  des  choses  à  se  faire  toutes  seules,  idée 
tellement  naturelle  au  philosophe  démocratique  de  la  Réalité  du 
monde  sensible  qu'il  nota  comme  une  révélation  prodigieuse  (et  vite 
oubliée)  l'apophtegme  contraire.  Cette  croyance,  en  relâchant  les 
sources  de  résistance,  les  fibres  combatives,  les  énergies  de  réaction, 
en  faisant  de  la  paix  par  exemple  une  sorte  d'état  naturel  qui  s'institue 
et  se  maintient  de  lui-même,  représentait  à  M.  Maurras,  lorsqu'il 
écrivait  Kiel  et  Tanger,  «  cinq  cent  mille  jeunes  Français  couchés  froids 
et  sanglants  sur  leur  terre  mal  défendue  ». 

Il  n'y  a  pas  longtemps,  M.  Maurras  écrivant  son  article  quotidien 
de  V Action  Française,  une  nuit  d'avions  allemands,  l'intitula  tout 
naturellement  Philosophie  de  Falerte.  Devant  ces  gens  affolés  qui 
couraient  en  hâte  aux  abris,  M.  Maurras  songeait  à  l'essence  de  la 
paix  et  de  la  guerre.  Il  semblait  que  sur  la  capitale,  fourmilière  émue 
par  le  talon  des  puissances  supérieures,  cet  état  de  trouble  fût  une 
exception,  un  scandale,  le  bouleversement  de  l'ordre  et  de  l'assiette 
naturelle.  M.  Maurras  invitait  son  lecteur  à  voir  là  au  contraire  un 

212 


LE     ROMANTISME 

retour  à  Tétat  normal.  La  vie,  la  société  sont  en  état  àe  guerre  et  de 
luttes  perpétuelles,  la  vie  est  une  réaction,  et,  selon  la  profonde  défini- 
tion de  Bichat,  Tensemble  des  forces  qui  luttent  contre  la  mort  (exacte* 
ment  la  direction  sur  laquelle  s'embranche  la  cosmogonie  bergsonienne 
de  V Evolution  Créatrice...).  Cette  définition  est,  selon  M.  Maurras, 
«  une  vue  de  profonde  philosophie,  qui  rend  hommage  a  la  qualité 
exceptionnelle,  merveilleuse,  réactionnaire  de  la  vie,  au  milieu  des 
assauts  acharnés  qui  lui  sont  livrés  de  toutes  les  parts.  Ainsi,  la  notion 
de  la  paix,  inspirée  de  son  vrai  amour  et  de  sa  juste  estime,  doit  être 
conçue  par  rapport  à  la  multitude  infinie  des  éléments  et  des  puis- 
sances qui  conspirent  tantôt  à  l'empêcher  de  naître,  tantôt  à  la  détruire 
à  peine  est-elle  née  ».  Et  il  disait  puissamment  cette  tension  vigilante, 
cette  carapace  fragile  et  tenace  de  courage  et  de  génie  humains  sus- 
pendues dans  l'atmosphère  de  la  nuit  sous  les  étoiles  pour  entretenir 
sur  l'humanité  menacée  une  enveloppe  légère  encore  et  précaire  de 
sécurité. 

Idée  austère  et  tonique,  pessimisme  sain  comme  l'amertume  du  sel, 
domination  de  l'ordre  mâle,  cet  aspect  à  la  fois  viril,  courageux  et 
triste  du  Thésée  au  Parthénon  et  de  l'Adam  à  la  Sixtine,  —  la  racine 
élémentaire  et  la  base  originelle  de  la  virilité  et  de  l'énergie.  A  des 
«  générations  toutes  faites  d'argile  »  celui  qui  s'agenouillait  devant 
une  colonne  des  Propylées  doit  proposer  l'exemple  du  marbre,  du 
bronze,  de  la  matière  dure. 

L'argile  elle-même  y  trouve  son  compte,  et  par  les  bronziers  pélo- 
ponnésiens  l'art  est  conduit  à  Tanagra.  «  Pour  bien  aimer  il  ne  faut 
pas  aimer  l'amour,  il  ne  faut  pas  le  rechercher,  il  est  même  important 
de  sentir  pour  lui  quelque  haine.  S'il  veut  garder  toute  la  douceur  de 
son  charme  et  toute  la  force  de  ses  vertus,  l'amour  doit  s'imposer 
comme  un  ennemi  qu'on  redoute,  non  comme  un  flatteur  qu'on  appelle.. 
Sans  doute,  quand  l'objet  est  fort,  quand  il  est  digne,  quand  la  passion 
est  puissante,  est-il  bon  que  ce  soit  le  trouble,  en  fin  de  compte,  qui 
l'emporte  ;  plus  l'obstacle  aura  été  élevé,  énergique  la  résistance,  plus 
ce  trouble  victorieux  aura  gagné  d'éclat  ou  de  durée  et  pourra  donner 
de  délices.  Telle  est  la  grâce  de  la  sagesse,  tel  est  le  prix  de  la  raison, 
que  leur  frein  serré  constitue  la  condition  dernière  de  tout  plaisir  un 
peu  intense  et  pénétrant.  Elles  seules  composent  une  volonté  ferme, 
un  corps  pudique  et  un  cœur  vrai  \  » 

I .  Les  Amants  de  Venise,  p.  267. 

213 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Ainsi  le  romantisme  ne  (ait  pas  seulement  déchoir  le  prix  de  l'ordre, 
niais  le  prix  encore  de  ce  qui  rend  belle,  en  tant  qu'elle  est  redoutée 
et  retardée,  la  rupture  de  l'ordre.  Cette  touche,  que  l'on  croirait  d'abord 
ultra-romantique  et  qui  nous  est  donnée  comme  ultra-classique,  elle 
tire,  elle  aussi  et  au  même  titre  que  le  sentiment  par  elle  indiqué,  sa 
valeur  de  son  exception,  de  son  isolement  dans  la  pensée  de  M.  Maur- 
ras,  de  ce  qui  la  fait  scintiller  comme  un  pic  inattendu,  d'ordinaire 
voilé  sous  le  rideau  d*une  volontaire  nuée.  N 'atteignons-nous  pas  là 
comme  un  hédonisme  transcendant,  frère  plus  aigu  et  paradoxal  de 
celui  qu'aménage  savamment  l'œuvre  de  M.  Barrés  ?  Cette  vie  double, 
qui  à  une  nature  grossière  n'apporte  qu'hypocrisie,  une  âme  bien  née 
la  connaît  et  la  construit  comme  l'effort,  tantôt  humainement  infruc- 
tueux, tantôt  divinement  réussi  d'une  discipline.  Et  en  effet  la  culture 
du  XVII ^  siècle,  les  racines  de  notre  art  classique,  plongent  dans  ces 
assises.  L'homme  d'alors,  né  chrétien  et  français,  vivait  sur  deux 
registres  opposés,  naïvement  et  puissamment,  celui  du  monde  et  celui 
de  la  religion.  De  là,  en  partie,  chez  Descartes  et  chez  Pascal,  chez 
Corneille  et  chez  Racine,  un  invincible  dualisme,  un  perpétuel  travail 
tantôt  pour  distribuer  méthodiquement  dans  les  deux  ordres  les 
objets  de  la  nature  humaine,  tantôt  pour  ployer  et  réduire  un  ordre  à 
l'autre.  Ce  dualisme  fait  du  tragique  le  sommet  même  de  cette  culture. 
Dès  le  XVII ^  siècle  il  est  tourné  en  ridicule  par  Molière,  ou  plutôt 
Molière  pose  la  question  sur  le  terrain  comique,  tant  avec  le  Mison" 
thrope  qu'avec  Tartuffe.  La  franchise  d'Alceste  annonce  si  bien  îe 
philosophe  de  Genève  que  c'est  tout  juste  si  Rousseau,  lorsqu'il 
reproche  à  Molière  d'avoir  rendu  Alceste  ridicule,  n'estime  pas,  dans 
son  délire  de  la  persécution,  que  Molière  l'a  personnellement  visé,  — 
et  Camille  Desmoulins  prétendra  reconnaître  en  Philinte  un  feuillant, 
en  Alceste  un  jacobin.  Au  sentiment  de  la  vie  double  que  la  religion 
catholique  entretient  savamment,  parfois  dangereusement,  succède 
une  passion  de  simplicité,  de  franchise,  d'unité. 

Donc  tandis  que  le  secret  de  la  culture  est  en  partie  dans  une  con- 
science qui  discerne,  dans  une  force  qui  hiérarchise,  dans  un  fyein  qui 
discipline,  le  romantisme  a  simiplifié  tout  ctla  à  l'excès.  Il  a  prétendu 
aller  tout  droit  au^bout  de  tout,  il  a  mutilé  la  vie  en  ne  la  viva/it  que  sur 
un  plan.  Et  tout  cela  n'est  pas  faux,  et  il  hut  savoir  à  M.  Maurras  le 
meilleur  gré  de  nous  le  dire  ou  de  nous  le  suggérer.  Seulement,  ici 
encore,  nous  ne  devons  pas  oublier  de  porter  en  "compte  au  roman- 
tisme le  bénéfice  de  nos  remarques  de  tout  à  l'heure.  Il  nouç  a  fait 

214 


LE     ROMANTISME 

sentir  plus  profondément  le  besoin  de  ce  qu'il  méconnaissait  si  grandio- 
sement.  On  ne  peut  le  séparer  des  réactions  qu'il  provoque»  des  examens 
de  conscience  qu'il  oblige  à  faire,  des  nostalgies  qu'il  fait  éclore,  des 
beaux  enfants  qu'il  a  nourris  et  qui  s'exercent  à  le  battre.  Certes  il 
est  une  délicatesse  de  culture,  une  riche  complexité  de  vie  en  partie 
double,  qui  manque  aux  Lamartine  et  aux  Hugo,  même  aux  Vigny  et 
aux  Baudelaire.  Mais  peut-on  séparer  du  romantisme  ceux  qui  ont  cons" 
truit  du  romantisme  et  contre  lui  cela  même  qu'ils  ont  reconnu  lui  man- 
quer, les  Stendhal,  les  Sainte-Beuve,  les  Renan,  les  Flaubert,  les  Barres, 
les  Maurras  ?  Nous  avons  là  non  pas  certes  un  bloc,  mais  une  unité 
complexe  et  vivante,  riche,  nuancée,  équilibrée.  Les  Français,  à 
M.  Maurras,  paraissent  le  peuple  qui  «  après  Rome,  plus  que  Rome, 
incorpora  la  règle  à  l'instinct,  l'art  à  la  nature,  la  pensée  à  la  vie  ». 
Mais  précisément  romantisme  et  contre-romantisme  font  surgir 
dramatiquement  devant  la  critique  une  vivacité  d'instinct,  une  pro- 
fondeur de  nature,  une  puissance  de  vie,  qui  ne  se  laissent  pas  incor- 
porer à  fond  toute  la  règle,  tout  l'art,  toute  la  pensée.  La  résistance 
qu'ils  leur  opposent,  l'étoffe  ou  la  matière  dont  ils  les  dépassent, 
donnent  même  à  la  règle,  à  l'art,  à  la  pensée,  leur  tragique,  leur  intérêt, 
leur  humanité.  S'il  y  a  en  eflFet  dans  le  romantisme  quelque  chose  de 
démesuré  (le  mot,  qui  se  place  bellement  à  la  rime  et  s'y  accorde  avec 
azuré,  est  pris  toujours  chez  Hugo,  Banville,  Heredia  avec  un  sens  de 
magnificence  et  d'éclat),  l'ombre  de  ce  démesuré  céleste  s'est  projetée 
sur  la  terre  comme  un  goût  plus  cher  et  plus  fervent  de  la  mesure. 

Quun  éclate  de  chair  humain  et  parfumant  ï 
Le  pied  sur  quelque  guivre  oà  mon  amour  tisonne^ 
Je  songe  plus  longtemps,  peut-être,  éperdûment 
A  l'autre,  au  sein  brûlé  d'une  antique  Amazone  I 


215 


LES     IDÉES     DE      CHARLES     MAURRAS 

II 

LA    DÉMOCRATIE 


Révolution,  démocratie,  république,  tout  l'ordre  politique  contre 
lequel  s*est  armé  M.  Maurras  est  associé  de  près  au  romantisme  qui 
l'a  sinon  engendré,  du  moins  légitimé  et  déchaîné.  Il  faut  le  louer  d'avoir 
posé  le  problème  politique  avec  cette  ampleur,  d'avoir  placé  sur  une 
même  ligne  et  expliqué  l'un  par  l'autre  le  spirituel  et  le  temporel  du 
siècle.  Il  n'était  pas  le  premier,  et  les  romantiques  lui  avaient  eux-mêmes 
montré  le  chemin.  Dans  la  Réponse  à  un  acte  d'accusation  Victor  Hugo 
pousse  jusqu'au  bout,  avec  une  verve  illimitée,  la  comparaison  de  sa 
révolution  littéraire  avec  la  révolution  politique  de  1 789.  Il  a  fait  pour 
les  mots  ce  qu'elle  avait  fait  pour  les  hommes.  Mais  on  peut  aller  plus 
loin  et  parler  plus  sérieusement  que  cette  im-agerie  d'Epinal.  Le  point 
de  vue  le  plus  général  sous  lequel  on  envisagerait  ce  parallélisme  du 
politique  et  du  littéraire  serait,  je  crois,  celui-ci  :  le  romantisme  a  mis 
derrière  l'humanité,  la  pensée,  la  poésie,  une  substance  dont  tout  le 
reste  n'est  que  manifestation  passagère,  la  Nature.  Romantisme, 
naturalisme,  symbolisme,  l'acceptent  pareillement  comme  la  réalité 
suprême  qui  commande  l'homme,  comme  la  mer  universelle  où 
retombent  toutes  les  gouttes  d'eau  individuelles.  Elle  est  donnée  chez 
eux  comme  un  élément.  Au  contraire  l'art  classique,  qui  était  un  art 
humain,  réalisait  la  nature  sous  les  espèces  de  l'homme.  Du  XVII^  siècle 
au  XIX*^  s'est  faite  la  grande  transgression  musicale,  dont  les  eaux 
sonores  ont  tout  envahi.  Cette  impression  que  nous  verse  magnifique- 
ment la  poésie  romantique,  je  la  retrouve  transposée  en  l'ordre  poli- 
tique, mais  toujours  de  même  fonds  et  révélant  les  mêmes  racines  origi- 
nelles, quand  je  lis  les  derniers  chapitres  de  la  Démocratie  en  Amérique 
où  Tocqueviîle,  avec  une  clairvoyance  ironique,  détachée,  à  peine 
teintée  de  mélancolie,  développe,  en  le  style  élégant  et  nu  qu'il  tient 
de  Montesquieu,  en  petites  phrases  égales  et  douces,  le  mouvem.ent 
d'irrésistible  marée  dont  la  démocratie  submerge  peu  à  peu  les  sociétés 

216 


LA     DÉMOCRATIE 

humaines.  Peu  à  peu  cette  démocratie  s*anime,  occupe  tout,  déborde 
tout,  comme  le  Satyre  de  Hugo  devant  Tassemblée  des  dieux.  Elle 
investit  l'humanité  et  l'espace,  pareille  à  la  Nature  romantique,  avec 
la  puissance  d'un  élément.  On  pense  aux  personnifications  pan- 
théistes de  Flaubert  dans  la  Tentation  de  Saint  Antoine.  C'est  en 
eftet  à  la  tentation  du  vieux  solitaire  qu'a  été  soumise  l'intelligence 
du  XIX^  siècle.  Les  puissances  multiformes  du  nombre  et  de  la 
matière  se  sont  imposées  d'abord  à  elle  par  la  force,  puis  se  sont 
enracinées  dans  son  consentement,  se  sont  fait  accepter  et  flatter, 
M.  Maurras  les  désigne  d'un  nom  sans  honneur  :  «  Taine  avait  dit  le 
crocodile.  Mais,  de  grâce,  pourquoi  le  crocodile  plutôt  que  le  chameau, 
l'âne  et  la  vipère  ?  Basse  méchanceté,  sottise,  veulerie,  tout  cela  est 
républicain-démocratique.  Notre  ami  a  trouvé  un  sobriquet  plus  syn- 
thétique. Il  a  écrit  :  la  Bête,  et  tout  le  monde  a  reconnu  le  funeste 
animal  ^,  »  Le  vicomte  de  Tocqueville  s'exprimait  en  termes  plus 
amènes  :  sous  les  lucides  périphrases  de  la  Démocratie  en  Amérique  il 
pensait  parfois  la  même  chose.  C'est  la  même  Bête  que  Renan  a 
introduite  dans  son  Caîihan.  Mais  l'auteur  de  la  Réforme  intellectuelle 
et  moralcy  dégoûté  par  la  nullité  des  vieux  partis,  séduit  par  les  préve- 
nances dont  la  démocratie  l'entourait,  par  la  liberté  complète  et  les 
complaisances  aimables  qu'elle  ménageait  à  ses  travaux  intellectuels, 
montra  Caliban  en  voie  de  s'humaniser,  et  d'établir,  en  succédant  à 
Prospero,  un  gouvernement  sortable. 

M.  Maurras  n'a  pas  regardé  sans  effroi  l'Intelligence  amoureuse, 
comme  Titania,  du  nouveau  Bottom,  et  caressant,  enguirlandant  (de 
fleurs  en  papier,  celles  des  estrades  officielles)  ses  oreille  d*ânes.  Devant 
ce  retour  offensif  des  puissances  que  symbolise  le  marais  de  Marthe, 
il  s'est  tenu  plus  ferme  à  l'autel  des  divinités  poliades  et  aux  pierres 
du  rocher  d'Aristarchè.  Il  a  vu  dans  le  vicomte  de  Tocqueville  le 
successeur  direct  de  ce  marquis  de  la  Fayette  qui 

Fit  à  Leviathan  sa  première  layelte 

comme  dit,  en  une  belle  rime  qui  a  raison,  Victor  Hugo.  Ainsi  que 
saint  Antoine  il  a  su  résister  à  Timmense  diablerie  orientale,  ojystique 
et  romantique.  A  une  Belle  Jardinière  où. le  crayon  de  Foiain  a 
figuré  la  démocratie  arrosant  les  lys,  il  crie  verveusenient  :  «  Oui  l 

L  Enquête,  p.  155. 

217 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 
te  voilà,  Démocratie,  épais  arrière-train  et  croupe  de  bête  mystique, 
grave  accumulation  de  ce  poids  de  bassesses  qui  te  tirent,  à  chaque 
instant,  un  peu  plus  près  de  ton  élément  naturel  !...  La  Belle  Jardinière 
crie  à  première  vue  :  Je  suis  bien  cette  juive  que  vous  appelez  Répu- 
blique. Ne  me  regardez  plus,  si  je  vous  fais  horreur,  mais,  l'œil  baissé, 
comprenez-moi.  Comprenez  :  je  suis  la  bêtise  et  je  ne  peux  pas  être 
moi  sans  préparer  et  confectionner  mon  contraire  ;  comme  Catoblépas, 
qui  se  ronge  et  se  dévore  sans  le  savoir,  je  me  tue  à  faire  le  jeu  de  mes 
ennemis  déclarés  ^,  » 

Quand  il  explique  le  romantisme  en  deux  importants  ouvrages,  les 
Amants  de  Venise  et  le  beau  morceau  du  Romantisme  Féminin,  M.  Maur- 
ras  ne  se  défend  pas  d'une  estime  éclairée  pour  la  poésie  romantique, 
d'une  tendresse  pour  ceux  qui  furent  les  liéros  et  les  victimes  du 
romantisme.  Mais  aucune  atténuation  dans  ses  jugements  sur  la 
démocratie  :  la  démocratie  c'est  l'anarchie,  c'est  le  mal,  c'est  la  mort 
«  La  cité  antique  est  tombée  en  décadence  quand  le  ver  de  la  démocratie 
l'a  rongée;  et  les  parties  du  monde  moderne  auxquelles  le  même 
animalcule  immonde  s'est  attaqué  inclinent  au  même  destin  ^.  » 
Défendre  la  société  contre  ses  ravages,  telle  est  l'œuvre  qu'il  s'est 
proposée,  tonique  par  sa  difficulté,  escarpée  par  son  but.  Sa  haine  de 
la  démocratie  est  fondée  sur  trois  raisons  :  la  démocratie  est  le  contraire 
de  l'organisation,  —  elle  est  la  société  à  l'état  de  consommation  et 
non  de  production,  —  elle  représente  dans  l'intelligence  politique  la 
critique  qui  ne  peut  que  détruire,  mais  ne  sait  pas  édifier. 
;  Le  problème  dit  de  l'organisation  de  la  «  démocratie  »  a  fait  le  sujet 
de  nombreux  ouvrages,  généralement  peu  substantiels.  On  déclare  que 
c'est  un  problème  vital  auquel  il  est  nécessaire  d'aviser,  puis  après 
quelques  tours  de  passe-passe,  on  se  confie  aux  forces  de  la  «  vie  »,  on 
constate  une  pagaille  présente,  dont  on  fait  un  tableau  pittoresque,  et 
l'on  conclut  que  la  démocratie  saura  probablement  «  se  débrouiller  ». 
Mais  le  système  D  n'est,  dans  l'ordre  politique  comme  dans  l'ordre 
1  militaire,  qu'une  rallonge  que  met  l'esprit  d'initiative  à  une  organisa- 
^tion  qui  lui  préexiste  et  qui  lui  donne  sa  base.  Le  terme  d'organisation 
jde  la  démocratie  est  simplement,  d'après  M.  Maurras,  un  terme  con- 
tradictoire, un  fer  en  bois,  «  Une  démocratie  est  nécessairement  amorphe 
^et  atomique,  ou  elle  cesse  d'être  une  démocratie.  Une  démocratie  ne 


1.  Enquête,  p.  386. 

2.  U Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  316* 

218 


LA      DÉMOCRATIE 

s  organise  pas  ;  car  «  Tiaée  d'organisation,  à  un  degré  quelconque,' 
exclut,  à  un  degré  quelconque,  l'idée  d'égalité.  Organiser,  c'est  di^é- 
rencier,  et  c'est,  en  conséquence,  établir  des  degrés  et  des  hiérarchies. 
Aucun  ordre  ne  saurait  être  égalitaire,  si  ce  n'est  dans  les  types  les 
plus  humbles  et  les  plus  récents  de  la  vie  politique,  en  des  sociétés  très 
pauvres  et  dénuées  de  toute  complexité  ^.  » 

Logiquement,  cela  se  tient  en  perfection  et  demeure  irréfutable. 
Le  raisonnement  de  M.  Maurras  porte,  au  spirituel,  contre  l'idée 
démocratique  incorporée  au  spirituel  de  l'Etat  républicain,  contre  la 
notion  de  démocratie  intégrale.  Il  suit  les  théoriciens  démocratiques 
sur  leur  terrain  et  leur  démontre  leur  absurdité.  C'est  son  droit  et  c'est 
leur  faute.  Mais  il  ressort  des  paroles  de  M.  Maurras  et  de  la  saine 
raison  qu'il  n'y  a  pas,  qu'il  n'y  aura  jamais,  de  démocratie  intégrale 
sinon  dans  un  monde  anarchique  dont  la  Russie  actuelle  elle-même  ne 
donne  qu'un  faible  crayon. 

Seulement  la  République  ne  constitue  pas  une  démocratie  intégrale. 
Et  M.  Maurras  est  le  premier  à  en  convenir,  ou  plutôt  à  l'établir 
triomphalement  :  l'organisme  politique  appelé  République  française 
ne  vit  que  par  un  reste  ou  une  imitation  du  vieil  ordre  monarchique, 
et  par  l'existence  d'une  aristocratie  politique  qui  le  gouverne,  celle 
dite  des  quatre  Etats.  Lorsqu'il  se  dit  démocratie  il  ment  ;  quand  la 
loi  parle  d'égalité  «  la  loi  ment,  et,  les  faits  quotidiens  mettant  ce 
mensonge  en  lumière,  ôtant  aux  citoyens  le  respect  qu'ils  devraient 
au  régime  politique  de  leur  pays,  ceux-ci  en  reçoivent  un  conseil  per- 
manert  d'anarchie  et  d'insurrection  »  ^.  Il  y  a  donc  contradiction  entre 
le  spirituel  et  le  temporel  de  l'Etat.  Un  régime  qui  séparerait  les  deux 
pouvoirs  leur  permettrait  d'avoir  raison  chacun  sur  son  terrain,  un 
régime  qui  les  confond  ne  peut  les  faire  cadrer  ensemble  que  par  des 
sophismes  ou  des  mensonges. 

Si  la  République  n'est  pas  une  vraie  démocratie,  si  ce  poulet  est 
baptisé  indûment  carpe,  il  se  pourrait  donc  qu'elle  fût  un  bon  gouver- 
nement... —  Y  pensez-vous  ?  s'écrie  M.  Maunas.  Considérez  sur 
quels  fondements  peut  être  bâti  un  Etat  qui  retient  à  sa  base  un  pareil 
mensonge.  Et  puis,  si  la  démocratie  n'est  point  dans  ce  qui  fait  l'être  de 
l'Etat,  c'est-à-dire  dans  le  minimum  de  force  qui  lui  permet  d'exister, 
elle  est  dans  toutes  ses  causes  de  faiblesse  et  de  ruine,  elle  est  l'ensemble 


1.  Enquête,  p.  117» 

2. /j..p.  n;. 


219 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

même  de  ces  causes.  Elle  se  développe  incessamment,  portant  avec 
elle  la  maladie  et  la  mort,  grâce  aux  funestes  institutions  de  l'an  VIII, 
qui  «  travaillent  depuis  cent  ans  à  affaiblir,  faute  de  pouvoir  les  détruire 
complètement,  la  famille,  l'association,  la  commune,  la  province  et, 
en  bref,  tout  ce  qui  seconde  et  fortifie  l'individu,  tout  ce  qui  n'enferme 
pas  le  citoyen  dans  son  maigre  statut  personnel.  » 

La  démocratie  pure  n'existe  pas.  «  Ce  qui  existe  en  France  depuis 
la  funeste  Déclaration  des  droits  de  l'homme,  c*est  un  état  d'esprit 
démocratique  ».  Bien.  Mais  il  existe  aussi  un  état  d'esprit  aristocratique. 
A  la  page  suivante  M.  Maurras  écrit  :  «  Il  serait  ridicule  de  dire  que 
nos  mœurs  sont  démocratiques.  Tout  observateur  attentif  distingue, 
au  contraire,  que  les  différences  de  classe  se  marquent  et  s'accentuent 
en  France  de  jour  en  jour  ^.  »  Bien  encore  :  des  mœurs  ne  vont 
pas  sans  un  état  d'esprit.  Et  il  existe  enfin  un  état  d'esprit  monar- 
chique. La  République  est  l'absence  du  roi,  mais  cette  absence 
garde  l'empreinte  de  l'absent.  Les  institutions  de  l'an  VIII,  dont 
se  plaint  M.  Maurras,  et  qui  nous  régissent  non  politiquement, 
mais  administrativement,  sont  des  institutions  monarchiques,  une 
mauvaise  monarchie  mais  enfin  une  monarchie.  Qu'est-ce  à  dire  sinon 
que  la  France,  absolument  comme  tous  les  Etats  un  peu  complexes 
du  monde,  ceux  du  passé  et  ceux  de  l'avenir,  représente  un  gouverne- 
ment mixte  ?  La  théorie  du  gouvernement  mixte,  formulée  par 
Aristote  (d'après  Platon)  et  jugée  par  lui  le  meilleur  gouvernement 
était,  comme  en  fait  foi  le  De  Repuhlica  de  Cicéron,  incorporée  a  l'opi- 
nion éclairée  et  à  la  sagesse  des  anciens.  Ce  n'est  pas  seulement  le 
meilleur  gouvernement,  mais  tous  les  gouvernements  même  médiocres 
qui  sont  mixtes,  et  qui  comportent  une  dose  plus  ou  moins  modérée 
de  démocratie.  Dans  un  vigoureux  chapitre  de  la  Politique  Religieuse, 
M.  Maurras  se  moque  beaucoup  du  vicomte  d'Haussonville  qui  avait 
allégué  que  l'Eglise  «  offrait  le  parfait  modèle  d'une  société  démocra- 
tique où  la  naissance  ne  conférait  aucun  droit.  »  M.  Maurras  n'a  pas 
de  peine  à  montrer  que  l'Eglise,  sauf  en  ce  qui  concerne  l'hérédité 
impossible  dans  une  hiérarchie  de  célibataires  et  dans  une  société 
spirituelle  où  l'on  n'est  introduit  que  par  la  naissance  du  baptême,  a 
une  constitution  aristocratique  et  monarchique.  C'est  vrai.  Mais 
enfin,  dans  notre  langage  d'aujourd'hui,  le  sens  de  démocratie  ne  se 
borne^pas  plus  à  celui  de  gouvernement  par  le  peuple  que  le  sens 

1.  Enquête,  p.  119. 

220 


LA     DÉMOCRATIE 

J*EgIîse  à  celui  d'assemblée  :  démocratie  et  démocratique  s'entendent 
de  tout  système  politique  et  social  où  les  hommes  sont  classés  par 
d'autres  inégalités  que  celles  de  la  naissance,  par  celle  de  l'intelligence 
ou  de  la  vertu  ou  de  l'argent  ou  de  l'intrigue.  Une  société  aristocratique 
comme  l'Eglise  pourra  être  démocratique  par  là.  Une  société  démocra- 
tique par  ses  efes  (l'émiettement  individuel)  comme  celle  créée  par 
les  institutions  de  l'an  VÏII  est  aristocratique  par  ses  moyens  (les 
familles  où  elle  recrute  son  personnel)  et  monarchique  par  sa  source 
(Bonaparte  et  les  successeurs  de  Bonaparte).  La  monarchie  de  M.  Maur- 
ras  s'accommode  d'ailleurs  fort  bien  de  cette  triple  formule  :  monarchie 
dans  l'Etat,  aristocratie  dans  le  gouvernement  local,  qui  s'organiserait 
autour  des  familles-souches,  démocratie  dans  les  corps,  Instituts  ou 
Syndicats,  qui  sont  des  sociétés  d'égaux. 

«  Le  moindre  individu,  dit  Gœthe,  peut  être  complet,  à  condition 
de  se  mouvoir  dans  les  limites  de  ses  aptitudes  et  de  sa  compétence.  » 
La  démocratie  aussi  peut  se  mouvoir  sans  usurper  dans  les  limites 
de  ses  aptitudes  et  de  sa  compétence.  Mais  ces  aptitudes,  précisément, 
M.  Maurras  les  limite  à  ce  peu  de  choses  :  consommer  ce  que  les  régimes 
constructeurs  ont  produit. 

«  Mon  ami  Maurice  Barres  s'est  publiquement  étonné  que  j'eusse 
rapporté  d'Attique  une  haine  aussi  vive  de  la  démocratie.  Si  la  France 
moderne  ne  m'avait  persuadé  de  ce  sentiment,  je  l'aurais  reçu  de 
l'Athènes  antique.  La  brève  destinée  de  ce  qu'on  appelle  la  démocratie 
dans  l'antiquité  m'a  fait  sentir  que  le  propre  de  ce  régime  n'est  que  de 
consommer  ce  que  les  périodes  d'aristocratie  ont  produit.  La  produc- 
tion, l'action,  demandait  un  ordre  puissant.  La  consommation  est 
moins  exigeante  :  ni  le  tumulte  ni  la  routine  ne  l'entrave  beaucoup. 
Des  biens  que  les  générations  ont  lentement  produits  et  capitalisés, 
toute  démocratie  fait  un  grand  feu  de  joie.  Mais  une  flamme  est  plus 
prompte  à  donner  des  cendres  que  le  bois  du  bûcher  ne  l'avait  été  à 
mûrir,  et  ainsi  ces  plaisirs  du  bas  peuple  sont  brefs  ^.  » 

C'est  là  poser  avec  une  grande  netteté  le  problème  sur  son  point 
essentiel  et  sur  son  centre  de  gravité.  Ces  lignes  d*Anthinea  ont  été 
écrites  vers  1900.  Je  les  recopie,  ce  mois  de  janvier  1918,  aux  lueurs 
d'un  fameux  bûcher,  celui  de  la  révolution  russe.  Quelques  mois  de 
démocratie,  poussée  à  ses  extrémités  par  la  logique  asiatique  du  cerveau 
slave,  ont  suffi  pour  détruire  ce  qu'avaient  édifié  en  trois  siècles  les 
rassembleurs  de  terre  russe. 

1.  Anthinea,  p.  VI. 

221 


LES      IDÉES      DE      CHARLES      MAURRAS 

Considérez  tous  les  éléments  actifs  et  positifs  dont  est  faite  une 
société,  et  voyez  que  la  démocratie  qui,  du  rang  encore  redoutable  de 
Caliban,  est  descendue,  pour  M.  Maurras,  à  celui  d*  «  animalcule 
immonde  »  a  pour  fonction  de  les  détruire.  «  Tradition,  discipline, 
hiérarchie,  famille,  association  spontanée,  autorité,  responsabilité  et 
hérédité  du  pouvoir,  —  voilà  ce  qui  crée  et  conserve  les  États,  qu'ils 
soient  anciens,  qu*ils  soient  modernes,  »  Or  la  démocratie  a  coupé  la 
tradition,  énervé  la  hiérarchie,  défait  la  discipline,  émietté  la  famille, 
empêché  l'association  spontanée,  puisé  l'autorité  à  sa  source  la  plus 
basse,  fait  de  l'irresponsabilité  le  privilège  du  pouvoir  et  interdit  à  ce 
pouvoir,  révocable  après  quatre  ou  sept  ans  ou  selon  le  bon  plaisir 
d'une  foule  parlementaire,  d'hériter  de  ses  propres  expériences. 
Détruire  une  à  une  les  forces  dont  l'acte  est  de  construire,  tel  est  donc 
Tacte  de  la  démocratie. 

Quand  M.  Barrés  s'est  étonné  que  cette  haine  de  la  démocratie  n*ait 
reçu  dans  un  voyage  à  Athènes  aucun  tempérament,  sans  doute 
songeait-il  que  le  travail  qui  aux  yeux  de  M.  Maurras  représente  dans 
l'ordre  du  beau  la  production  la  plus  parfaite  de  l'homme,  l'Acropole, 
fut  construit  par  une  démocratie.  —  Non.  Elle  fut  l'œuvre  de  Pericles, 
de  Phidias,  d'Ictinus  et  de  Mnesiclès,  et  les  deux  premiers  au  moins 
n'eurent  guère  à  se  louer  de  la  démocratie  athénienne.  Les  œuvres  de 
l'art  sont  filles  du  génie  individuel,  et  n'ont  pas  grand  chose  à  voir  avec 
les  œuvres  de  la  politique.  —  M.  Maurras  publiera  peut-être,  quand 
des  loisirs  lui  viendront,  son  Essai  sur  V échec  de  ruHsîocratie  athénienne 
annoncé  depuis  longtemps  et  que  nous  aimerions  bien  lire.  En  attendant 
il  allègue  pour  sauver  son  goût  athénien  et  sa  haine  de  la  démocratie 
deux  arguments  dont  il  essaie  de  pallier  la  contradiction  :  d'abord  que 
le  grand  nombre  des  esclaves  faisait  des  républiques  grecques,  même 
quand  leur  constitution  était  démocratique,  de  véritables  aristocraties  ; 
ensuite  que  pendant  la  période  démocratique  Athènes  a  simplement 
usé  et  détruit  ce  qu'avait  accumulé  de  ressources  politiques  l'aristo- 
cratie au  second  degré  qui  gouvernait  son  aristocratie  d'hommes 
libres. 

Je  ne  veux  pas  engager  à  ce  propos  un  débat  historique.  11  seia 
temps  de  l'entamer  quand  aura  paru  le  livre  annoncé  de  M.  Maurias. 
(Sa  seconde  Quiquengrogne  peut-être...)  Mais  j'ai  déjà  noté,  en  me 
référant  à  Isocrate,  tout  ce  qu'on  rencontre  d'affinités  grecques  dans  la 
politique  de  M.  Maurras.  Une  phiase,  une  page  de  lai  nous  ramène 
souvent  à  la  République  ou  aux  Lois.  Cette  idée  de  la  démocratie  qui  à 

222 


LA     DÉMOCRATIE 

Athènes  ou  en  France  répondrait  aux  époques  de  consommation  me 
fait  songer  aux  pages  de  la  République  où  Platon  compare  TEtat  sain  et 
l'Etat  gonflé  d'humeurs,  le  premier  demeurant  presque  mythique,  le 
second  correspondant,  dans  la  description  qu'il  en  fait,  aux  formes 
réelles  de  cités  qu'il  avait  sous  les  yeux.  Cet  état  gonflé  d'humeurs  a 
beau  être  déclaré  malade,  il  ose  vivre,  se  développer  dans  ce  bruit, 
ce  luxe,  ces  conquêtes,  cette  expansion  qui  constituent  pour  Platon 
autant  de  vices  mortels.  La  Cité  Antique  de  Fustel  donne  une  impres- 
sion analogue  :  quand  les  cités  antiques  entrent  dans  l'histoire  elles 
sont  déjà  en  décadence,  et  c'est  pourtant  cette  période  proprement 
historique,  cette  pente  de  leur  décadence  qui  a  fait  la  fécondité 
de  leur  vie  et  l'a  rendue  digne  d'être  vécue.  Le  triomphe  de  la 
démocratie  à  Athènes,  qui  passe  par  les  trois  étapes  de  Clisthène, 
de  Thémistocle  et  de  Périclès  correspond  à  la  grande  période  produc- 
trice et  civilisatrice  de  l'histoire  athénienne.  Que  cette  démocratie 
n'ait  existé  à  Athènes  que  dans  la  mesure  où  la  dosait  une  constitution 
mixte,  d'accord.  Que  cela  ne  prouve  pas  grand  chose  contre  la  critique 
détaillée  et  précise  faite  par  M.  Maurras  de  la  démocratie  française, 
soit.  Mais  enfin,  puisque  nous  nous  qccupons  ici  du  jugement  général, 
dogmatique,  qu'il  porte  sur  la  démocratie  en  soi,  Athènes  fournit  un 
premier  exemple  d'un  peuple  qui,  en  démocratie,  a  produit  en  même 
temps  qu'il  a  consommé.  Il  y  en  a  d'autres.  Il  y  a  la  Suisse.  Il  y  a  les 
Etats-Unis,  que  Tocqueville  alla  étudier  à  fond  et  sur  place  comme  le 
type  le  plus  instructif  de  la  démocratie.  Or  le  bon  état  actuel  et  les 
chances  de  durée  de  la  Confédération  helvétique  et  de  la  République 
américaine  n'impliquent  aucune  collaboration  aristocratique  :  la 
Suisse  n'a  pas  d'aristocratie,  et  celle  des  Etats-Unis,  toute  financière 
et  industrielle,  est  à  peu  près  viagère,  se  refait  à  chaque  génération. 
La  Suisse  et  les  Etats-Unis  ne  vivent  pas  évidemment  dans  les  mêmes 
conditions  que  nous,  et  M.  Maurras  aurait  beau  jeu  à  nous  montrer 
les  différences.  Mais  il  ne  s'agit  toujours  que  de  l'idée  générale  de  la 
démocratie,  et  de  la  question  de  savoir  si  la  démocratie  appartient  au 
règne  humain  et  politique  où  simplement  à  ces  espèces  animales, 
monstrueuses  ou  immondes,  Tarasque  ou  ver  de  terre,  tout  juste 
capables  de  manger  et  de  détruire,  parmi  lesquelles  la  rangent  les 
imaginations  peut-être  un  peu  entières  et  précipitées  de  M.  Maurras. 
Od  classerait  à  peu  près  les  idées  sur  ce  sujet  complexe  en  remarquant 
qu  un  pouvoir  peut  être  démocratique  de  trois  façons  qui  non  seule- 
ment peuvent  ne  pas  coexister,  mais  dont  l'une  exclut  assez  générale- 

223 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

ment  les  autres.  ïl  est  démocratique  dans  son  exercice,  quand  les 
décisions  importantes  sont  prises  par  le  peuple  assemblé  ainsi  que  cela 
se  passait  dans  les  républiques  antiques  et,  aujourd'hui,  dans  les 
pays  de  référendum  comme  la  Suisse.  Il  est  démocratique  dans  sa  source 
quand  il  est  exercé  par  des  mandataires  élus  au  suffrage  universel, 
comme  c'est  le  cas  en  France  pour  le  pouvoir  politique,  comme  c'était 
le  cas  dans  les  constitutions  de  la  fin  du  XVIïI^  siècle,  celles  de  nos 
Assemblées  révolutionnaires  et  celle  qui  régit  encore  les  Etats-Unis 
d'Amérique,  pour  les  pouvoirs  politique,  administratif,  judiciaire  et 
même  reKgieux.  Il  est  démocratique  dans  son  effet  quand  il  est  exercé, 
quelle  qu'en  soit  la  source,  au  bénéfice  de  la  «  classe  la  plus  nombreuse 
et  la  plus  pauvre  »  (le  langage  courant  donne  à  cet  état  de  démophilie 
le  sens  de  démocratique  lorsqu'il  appelle  par  exemple  l'abaissement  des 
tarifs  de  chemin  de  fer  une  mesure  démocratique).  «  La  Monarch  e, 
écrit  M.  Maurras,  comme  la  Science,  est  réaliste.  Elle  ne  se  paye  point 
de  mots.  Elle  voit  les  choses  et  tient  compte  des  plus  infimes.  Si  la 
démocratie  était,  comme  on  le  dit,  un  fait  économique,  et  s"Û  existait, 
réellement,  un  état  démocratique  de  la  société,  la  Monarchie,  comme 
la  Science,  en  tiendrait  compte  avec  scrupule.  Mais  la  démocratie,  on 
l'a  bien  dit,  n'est  qu'un  mensonge  ^.  »  M.  Maurras  entend-il  par 
monarchie  la  cité  abstraite  sur  laquelle  règne  avec  une  majesté  louis 
quatorzienne  sa  belle  intelligence  ?  Les  monarchies  de  l'Europe, 
à  commencer  par  celle  des  Hohenzollern,  ont  tenu  compte  de  l'état 
démocratique  puisqu'elles  lui  ont  fait  sa  part,  puisque  le  Reichstag, 
élu  au  suffrage  universel  avec  les  garanties  rigoureuses  d'un  vote  secret, 
ses  cent  députés  socialistes,  était  une  pièce  essentielle  de  leur  empire. 
—  Attributions  réduites,  socialistes  domestiqués,  impérialistes.  — 
•Peut-être.  Il  n'y  en  avait  pas  moins  en  Allemagne,  que  vous  le  limitiez 
ou  que  d'autres  l'allongent,  un  état  démocratique,  une  démocratie 
tout  court,  une  Sozialdemocratie,  toutes  choses  dont  la  monarchie 
impériale  et  royale  tient  autant  de  compte  que  la  monarchie  royale 
française  de  demain  tiendrait  de  compte  des  états  français  analogues 
et  dont  elle  savait  se  servir. 

L'artifice  de  M.  Maurras  consiste  à  élire  dans  le  sens  complexe  et 
mouvant  que  la  vie  politique  a  donné  au  mot  démocratie  tous  les 
éléments  négatifs  et  destructeurs,  à  dénommer  aristocratiques  ou 
monarchiques  tous  les  éléments  positifs  et  constructeurs.  Il  y  a  quelques 

1.  Enquêtet  p.  117. 

224 


LA     DÉMOCRATIE 

années  Faguet  écrivant  tous  les  jours  dans  le  Gaulois  une  petite 
machine  hachée  et  pressée  qu*il  signait  «  Un  Désabusé  »  s  avisa  d'y 
remarquer  qu'au  fond  tout  gouvernement  est  aristocratique,  et  que 
même  la  démocratie  n'est  autre  chose  que  l'aristocratie  du  nombre. 
Evidemment  Faguet  estimait  qu'un  pareil  raisonnement  était  toujours 
assez  bon  pour  un  quotidien,  et  il  employait  lors  d'une  soutenance 
de  thèse  en  Sorbonne  des  argumenta  plus  décents.  Toujours  est-il  que 
M.  Maurras,  relevant  ce  passage  dans  V Action  Française^  demanda 
pour  une  telle  manière  de  ratiociner  un  certain  nombre  de  coups 
de  bâton.  M.  Maurras  entend,  plus  raisonnablement,  par  aristocratie 
la  domination  d'une  minorité  sur  la  majorité,  d'une  qualité  sur  la 
quantité...  mais  ne  reste-t-il  dans  la  démocratie,  dans  la  part  d'auto- 
rité qui  appartient  à  la  quantité,  au  nombre,  aucun  contenu  réel  et 
«  archique  ». 

Ce  contenu,  c'est  le  gouvernement  de  l'élection,  l'élection  du  gou- 
vernement. La  démocratie,  gouvernement  direct  dans  l'antiquité, 
ne  s'exerce  dans  nos  Etats  modernes  que  par  des  collèges  de  repré- 
sentants. Dans  le  gouvernement  direct,  l'électeur  vote  sur  un  sujet 
réel  ;  dans  le  gouvernement  par  représentant  il  vote  pour  une  personne. 
La  démocratie  d'Athènes  était  fort  peu  électorale,  puisque  les  magistrats 
sauf  les  stratèges  étaient  désignés  par  le  sort.  Notre  démocratie  est  au 
contraire  toute  électorale,  et  elle  exclut  le  gouvernement  du  peuple 
par  lui-même,  puisque  la  loi  interdit  le  mandat  impératif.  La  même 
étiquette  est  donc  portée  par  deux  formes  de  gouvernement  opposées, 
—  ce  qui  continue  à  nous  montrer  la  complexité  de  ces  concepts  et  de 
ces  états  politiques.  Notre  démocratie  à  nous  prend  ses  sources  moins 
chez  des  citoyens  que  chez  des  électeurs.  Or  M.  Maurras  donne  une 
formule  pittoresque  de  l'élection  politique.  Elle  consiste,  dit-il,  à 
«  délivrer  des  blanc-seings  à  des  inconnus  ». 

Cette  définition  n'est  qu'une  phase  dans  la  destinée  vraiment 
curieuse  que  la  langue  courante  d'aujourd'hui  ménage  aux  termes 
d'électeur  et  d'électoral.  Sur  les  affiches  du  mois  de  mai,  électeur 
signifie  dépositaire  de  la  science  infuse,  juge  suprême  des  valeurs 
françaises,  source  incorrompue  du  beau,  du  vrai  et  du  bien  ;  électoral 
se  joint  d'ordinaire  au  mot  auguste  de  devoir  :  voter  c'est  remplir  le 
devoir  électoral.  En  dehors  de  cette  époque  privilégiée,  l'un  et  l'autre 
mot  passent  par  toute  la  gamme  des  sens  ironiques,  électeur  signifie 
troupeau,  gogo  et  poire,  électoral  appliqué  à  un  acte  de  politique  quel- 
conque, le  note  de  ridicule  et  d'infamie.  Que  signifient  ces  fortunes 

223  » 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

bizarres  ?  Tout  simplement  qu'il  y  a  une  disproportion  immense  entre 
îa  compétence  attribuée  à  l'électeur  par  la  loi,  compétence  que  le 
premier  sens  étend  démesurément,  et  la  compétence  réelle  de  l'électeur, 
compétence  que  le  second  sens  bafoue  injurieusement. 

La  première  partie  de  la  formule  de  M.  Maurras  est  plus  vraie  que 
la  seconde.  L'électeur  délivre  bien  des  blanc-seings  pour  traiter  de 
tout,  mais  il  ne  les  délivre  pas  à  des  inconnus.  En  général  l'électeur, 
tant  l'électeur  isolé  que  le  gros  électeur  influent,  sait  fort  bien  pour 
qui  et  pourquoi  il  vote  ;  il  cherche  avant  tout  un  factotum  débrouillard, 
actif,  capable  de  faire  aboutir  dans  les  bureaux  et  ailleurs  les  affaires 
locales  et  privées.  L'avoué  et  l'avocat  qui  s'enrichissent  attirent  la 
pratique  et  c'est  très  naturel  :  malins  pour  leur  compte,  ils  le  seront 
pour  le  compte  de  leurs  clients.  Il  en  est  de  même  de  l'avoué  et  de 
l'avocat  politique,  de  ce  procureur,  de  ce  courrier  qui  tient  pour  l'ar- 
rondissement le  rôle  du  defensor  dans  la  cité  gallo-romaine.  Notre 
constitution  démocratique  de  1875  est  superposée  aux  administrations, 
bureaucratiques  et  monarchiques  de  l'an  VIII  ;  le  Parlement  et  les 
ministres  figurent  comme  le  collège  des  avocats  du  public  auprès  de 
ces  administrations.  Evidemment  moins  les  intérêts  locaux  auront  de 
litiges  avec  les  administrations,  moins  ils  auront  besoin  d'avocats  ; 
plus  ils  seront  autonomes  dans  leur  sphère,  moins  ils  auront  de  litiges  ; 
c  est  pourquoi  M.  Maurràs  a  fort  bien  compris  qu'un  gouvernement  ne 
pouvait  être  sainement  anti-parlementaire  que  s'il  décentralisait  : 
«  La  décentralisation,  lui  dit  un  de  ses  interlocuteurs  de  l'Enquête, 
sera  1  os  à  ronger  du  parlementarisme  »  puisque  l'on  pourra  continuer 
à  parlementer  dans  les  assemblées  locales,  compétentes  sur  leurs 
intérêts.  Mais  tant  qu'il  y  aura  des  administrations  centralisées,  le 
Français  aura  besoin  du  courrier  et  du  défenseur  parlementaires. 
Aucune  administration  n'est  plus  autonome,  plus  monarchique  que 
celle  de  l'armée  :  si  pendant  les  cinq  années  de  guerre,  nous  autres 
poilus  avons  obtenu  successivement  les  améliorations  matérielles  qui 
ont  rendu  notre  vie  moins  primitive,  nous  ne  le  devons  pas  à  nos 
grands  chefs,  que  le  bien-être  du  soldat  n'intéresse  que  secondaire- 
ment, mais  aux  réclamations  de  nos  avocats  du  Palais-Bourbon,  aux 
millions  de  lettres  qui  leur  ont  parlé  sur  tous  les  tons,  doux  ou  rudes, 
de  permissions,  de  portions  et  de  quarts  de  vin.  En  1914  un  comman- 
dant du  Midi  criait  à  des  territoriaux  réunis  dans  la  cour  d'une  caserne, 
à  Bourges  :  «  Vous  n'êtes  plus  des  éléqueteurs,  vous  êtes  des  soldats 
et  vous  marcherez  droit.  »  Le  poilu  s'est  tout  de  même  bien  trouvé 

226 


LA     DÉMOCRATIE 

d*être  un  «  éléqueteur  ».  —  Les  électeurs  rencontrent  dans  les  hommes 
de  loi  et  similaires  les  gens  qu'il  leur  faut  :  quiconque  aura  bien  com- 
pris l'horizon,  la  compétence  et  la  psychologie  de  l'électeur,  jugera 
qu'il  vote  fort  sainement,  et  que  ses  choix,  de  son  point  de  vue  légitime, 
sont  généralement  bons. 

Le  vice  réside  dans  le  fait  de  déléguer  à  ce  collège  de  défenseurs 
locaux  tous  les  pouvoirs  d'un  Etat  centralisé.  Le  parlementaire  a  joué 
un  rôle  utile  —  dont  je  lui  suis  reconnaissant  —  en  enjoignant  à  Tin- 
tendance  d'emplir  mon  quart,  d'augmenter  mon  prêt  et  mon  indem- 
nité de  tranchées.  Mais  lecteur  de  Kiel  et  \  anger  je  suis  fondé  à  recon- 
naître que  son  ignorance  en  matière  de  politique  européenne  l'a 
mené  aux  fautes  qu'un  million  et  demi  de  Français  ont  payées  de 
leur  vie.  Et  (que  les  militaires  ou  le  Parlement  ou  très  probablement 
tous  deux  soient  ici  responsables)  je  sais  que  plus  d'artillerie  lourde  au 
début  de  la  guerre  m'eût  procuré  des  avantages  plus  appréciables  que 
ne  l'était  ma  chopine  quotidienne  de  pinard.  Tel  député  de  mon  dépar* 
tement,  deux  fois  ministre,  cinq  fois  rapporteur  du  budget  des  affaires 
étrangères,  pouvait  être,  pour  nos  intérêts  locaux  et  même  pour  des 
affaires  personnelles  un  excellent  et  précieux  courtier,  rôle  appréciable, 
utile,  et  qu'il  remplissait  avec  dévouement.  Un  matin  de  1903,  dans  le 
petit  appartement  d'Asnières  où,  pauvre  et  honnête,  il  vivait  exigûment, 
il  me  déclara  du  ton  doctoral  d'un  homme  dont  l'essence  est  d'avoir 
raison  :  «  On  prétend  que  le  parti  radical  n'a  pas  de  politique  extérieure. 
Le  parti  radical  a  une  politique  extérieure  dont  voici  le  programme  î 
laïciser  notre  enseignement  en  Orient,  et  instituer  l'arbitrage  inter- 
national. »  La  même  semaine  M.  Henry  Bérenger  montait  son  escalier 
pour  le  prier  de  vouloir  bien  diriger  la  politique  étrangère  à  V Action, 
journal  alors  puissant.  Ce  genre  d'ignorance,  qui  paraît  bien  congé- 
nital au  régime,  coûte  cher  à  un  pays. 

Le  pouvoir  absolu  d'un  Parlement  multiplie  l'un  par  l'autre  tous  lea 
périls  de  l'anarchie  et  de  l'absolutisme,  de  l'incompétence  et  de  l'irres» 
ponsabilité.  Un  parlementaire  comprend  mal  pourquoi,  grand  homme 
vénéré  dans  sa  circonscription,  Paris  se  moque  de  lui.  C'est  qu'il  «st 
respecté  dans  le  cercle  des  services  qu'il  rend,  bafoué  à  la  place  où  il 
usurpe.  Mais  bafoué  ou  non  il  y  reste.  Et  comme  on  n'a  jamais  vu  tm 
corps  se  réformer  de  lui-même  et  par  lui  seul,  comme  le  parlementaire 
ne  sait  corriger  un  abus  qu'en  s'attribuant  des  pouvoirs  nouveaux, 
comme  le  parlementarisme  n'est  pas  un  accident  du  régime,  mais  le 
régime  lui-même,  leâ  Français  clairvoyants  se  trouvent  rejetés  sur 

227 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Toreiller  de  l'indifférence  ou  vers  l'espoir  d'un  coup  de  force.  De  là 
un  malaise  général  et  des  crises  périodiques. 

Cette  omnipotence,  née  de  l'élection,  n'est  bornée  que  par  l'élection, 
et  ses  bornes  mêmes  deviennent  aussi  néfastes  que  son  principe. 
M.  Maurras  a  montré  souvent,  avec  beaucoup  de  sens,  comment  le 
gouvernement  électif  doit  dépenser  sa  principale  force  non  à  gou- 
verner, mais  à  se  maintenir,  non  à  exercer  sa  fonction,  mais  à  conserver 
son  être,  —  le  souverain,  c'est-à-dire  le  Parlement,  à  se  conserver 
devant  l'électeur,  le  délégué  du  souverain,  c'est-à-dire  le  ministère,  à 
se  conserver  devant  le  Parlement. 

«  Amiel,  dit  M.  Maurras,  a  connu  et  décrit  la  maladie  d'une  âme 
chez  qui  la  force  et  la  vivacité  de  la  critique,  la  constance  et  la  hardiesse 
du  contrôle,  précédant  la  vie  et  l'action,  viennent  diminuer  le  pouvoir 
d'agir  et  de  vivre.  La  maladie  libérale  et  parlementaire,  c'est  la  maladie 
d'Amiel  étendue  au  corps  de  l'Etat.  Les  Chambres  critiquent  les 
moindres  résolutions  et  les  moindres  tendances  du  Gouvernement. 
Celui-ci  perd  son  temps  à  contester  cette  critique  préalable  :  à  la  longue, 
il  ne  tente  plus  d'opposer,  comme  le  ferait  l'être  sain,  à  cfe  vaines  cen- 
sures, une  volonté  positive.  Ses  forces  vives  sont  absorbées  par  le 
dialogue  avec  l'opposition.  Il  confond  la  nécessité  de  se  maintenir 
contre  les  assauts  de  cette  dernière  avec  son  office  d'administrer  et 
de  gouverner  le  pays.  Le  peu  d'intelligence  et  d'énergie  pratique  qui 
n'est  point  frappé  d'ataxie  est  ainsi  dépensé  à  de  basses  manœuvres  de 
défense  ministérielle.  L'Etat  languit,  il  se  dissout  \ 

Souveraineté  de  la  critique,  analogue  à  ce  «  gouvernement  de 
dl'examen  »  dont  on  parlait  devant  Charles  Jundzill.  C'est  par  là  que 
fl'esprit  de  la  Révolution,  de  la  grande  «  période  critique  »  des  Saint- 
Simoniens,  incorporé  au  spirituel  de  la  France,  agit  sur  elle.  Il  deplait 
à  M.  Maurras  qu'on  invoque  à  ce  sujet  certains  travers  anciens  du 
caractère  français.  Pourtant,  chez  un  peuple  intelligent  et  logicien, 
porté  à  vivre  en  autrui  et  sur  autrui,  il  était  naturel  que  le  sens  critique, 
aiguisant  le  goût  des  idées  et  de  la  parole,  ne  pût  être  réfréné  et  main- 
tenu à  sa  place  que  par  une  discipline  aussi  énergique  que  lui  :  une  des 
premières  pages  du  Testament  politique  de  Richelieu  dit  à  ce  sujet  en 
quelques  phrases  tout  l'essentiel.  La  tendance  politique  de  tout  fait 
social  à  se  tourner  en  institution  est  balancée  aujourd'hui  par  la  ten- 
dance parlementaire  à  discuter  toute  institution,  par  la  tendance 

1*  U Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  174. 

223 


LA     DÉMOCRATIE 

critique  à  la  remettre  sans  cesse  en  question  et  en  chantier.  La  démo- 
cratie implique  un  mécontentement,  une  inquiétude,  un  renouvelle- 
ment perpétuels.  «  Les  idées  de  la  Révolution,  dit  fortement  M.  Maur- 
ras,  sont  proprement  ce  qui  a  empêché  le  mouvement  révolutionnaire 
d'enfanter  un  ordre  viable  :  l'association  du  Tiers-Etat  aux  privilèges 
du  clergé  et  de  la  noblesse,  la  vente,  le  transfert,  le  partage  des  pro- 
priétés, les  nouveautés  agraires,  la  formation  d'une  noblesse  impériale, 
l'avènement  des  grandes  familles  jacobines,  voilà  des  événements 
naturels  et,  en  quelque  sorte  physiques,  qui,  doux  ou  violents,  accomplis 
sous  l'orage  ou  sous  le  beau  temps,  se  sont  accomplis.  Je  les  nomme  des 
faits.  Ces  faits  pouvaient  fort  bien  aboutir  à  reconstituer  la  France 
comme  fut  reconstituée  l'Angleterre  de  1688  :  il  suffisait  qu'on  oubliât 
des  principes  mortels  ;  les  effets  de  ces  mouvements  une  fois  consolidés 
et  ces  faits  une  fois  acquis,  l'œuvre  de  la  nature  eût  bientôt  tout  concilié, 
raffermi  et  guéri.  Mais  les  principes  révolutionnaires,  défendus  et 
rafraîchis  de  génération  en  génération  (n'avons-nous  pas  encore  une 
Société  des  Droits  de  l'Homme  et  du  Citoyen  ?)  ont  toujours  entravé 
l'œuvre  naturelle  de  la  Révolution.  Ils  nous  tiennent  tous  en  suspens, 
dans  le  sentiment  du  provisoire,  la  fièvre  de  l'attente  et  l'appétit  du 
changement.  Il  y  eut  un  Ancien  régime  :  il  n'y  a  pas  encore  de  régime 
nouveau,  il  n'y  a  qu'un  état  d'esprit  tendant  à  empêcher  ce  régime 
de  naître  ^.  » 

Certainement  la  critique  (et  M.  Maurras  le  méconnaît)  sert  de 
levain  à  une  société..  C'est  une  utopie  comtiste  que  de  vouloir  faire 
coexister  dans  le  même  cerveau  le  sentiment  de  l'ordre  et  le  sentiment 
du  progrès  :  toute  opinion  individuelle,  en  matière  politique  ou  sociale, 
joue  sur  l'un  ou  sur  l'autre  tableau,  et  le  groupement  des  deux  opinions 
en  deux  grands  partis  semble  un  état  normal  des  sociétés  modernes. 
Le  malheur  est  que  le  gouvernement,  de  forme  anglo-saxonne,  du 
pays  par  un  parti,  fonctionne  en  France  d'une  manière  bien  moins 
ordonnée  qu'en  Angleterre.  Depuis  près  de  vingt  ans,  le  radicalisme 
et  le  socialisme  à  forme  négative^  partis  critiques,  ont  fourni  le  per- 
sonnel du  gouvernement.  Le  meilleur  moyen  d'arriver  à  gouverner  est 
de  faire  un  stage  dans  la  critique  la  plus  systématique  et  la  plus  âpre. 
On  arrive  ainsi  à  deux  résultats.  D'abord  on  se  fait  craindre,  ensuite 
on  bénéficie  de  ce  raisonnement  que  l'on  a  provoqué  dans  le  public  : 
celui  qui  voit  si  bien  que  tout  va  mal  doit  voir  aussi  bien  ce  qu'il 

1 .  Trois  liées  Politiques,  p.  64. 

229 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 
faudrait  faire  pour  que  tout  cessât  d  aller  mal.  Mais  avoir  des  moyens 
pour  détruire  ne  signifie  pas  du  tout  que  Ton  a  des  plans  pour  remplacer. 
Ainsi  la  marine,  par  les  qualités  de  continuité  et  de  vigilance  qu'elle 
exige  particulièrement  dans  ses  services  directeurs,  fournit  un  excellent 
microcosme  de  l'Etat,  la  ville  de  bois  dont  parlait  la  Pythie  fait  figure 
de  cité  complète*  La  marine,  ccmnie  toutes  les  choses  humaines  com- 
porte des  abus,  des  lacunes  et  dis  vices.  Il  appartient  à  une  critique 
clairvoyante  de  les  signaler,  et  c'est  en  particulier  la  tâche  d'un  bon 
rapporteur  parlementaire.  Certain  rapport  sur  la  marine,  d*Etienne 
Lamy,  est  réputé  dans  le  monde  politique  comme  un  modèle  du  genre. 
Lamy,  en  1885,  relevait  d'une  Assemblée,  d'un  milieu  et  d'une  édu- 
cation qui  ne  pouvaient  lui  suggérer  l'idée  de  poser,  par  l'excellence 
de  son  rapport,  sa  candidature  âu  ministère  de  la  marine.  Pressenti, 
il  se  fût  récusé.  Savoir  reconnaître  que  des  vers  sont  mauvais  ne 
signifie  pas  du  tout  qu'on  saura  en  composer  de  bons.  Mais  quand 
Lamy  eût  été  remplacé  comme  député  par  Trouillot  et  comme  cri- 
tique de  la  marine  par  Lockroy,  les  choses  changèrent.  Après  quelques 
rapports  budgétaires,  Lockroy  s'assit  devant  le  bureau  de  Colbert, 
qui  échut  plus  tard  de  la  même  manière  à  Pelletan.  Le  nom,  la  vie 
politique  et  les  ministères  de  M.  Clemenceau  symboliseraient  à  la 
perfection  ce  passage  automatique  de  la  fonction  critique  à  la  fonc- 
tion organique. 

Si  le  régime  parlementaire  nous  convient  mal,  si  ce  vêtement  de 
confection  nous  habille  lourdement,  c'est,  pense  M.  Maurras,  qu'il 
n'est  pas  français.  «  Le  parlementarisme,  dit-il,  est  une  institution  née 
anglaise  et  restée  anglaise  en  dépit  des  transformations  :  c'est  le  gou- 
vernement des  Chambres  ou  plutôt  d  une  Chambre  ^.  »  Et  il  écrit 
ailleurs  :  «  Non,  la  démocratie,  le  libéralisme,  l'esprit  de  h  République, 
de  la  Révolution  et  de  la  Réforme  n'ont  rien  de  latin.  Tout  cela  tire, 
en  fait,  son  origine  des  forêts  de  la  Germanie  ^.  »  C'est  pourtant  à 
Athènes  que  tout  dépendant  du  peuple  le  peuple  dépendait  de  la 
parole  ;  c'est  à  Athènes  qu'Aristophane  dénonce  la  souveraineté  de  la 
Langue  comme  M.  Maurras  dans  V Avenir  de  nntelligence  a  dénoncé 
en  France  la  souveraineté  de  cette  Langue  omnipotente  qui  s'appelle 
l'Ecrit.  La  puissance  de  l'éloquence  est  au  moins  aussi  grande  dans  les 
pays  latins  que  dans  les  pays  anglo-saxons,  et  l'amour  de  Vargute  loqui 


1.  Enquête^  p.  316. 

2.  La  Politique  Religieuse,  p.  202. 


230 


LA     DÉMOCRATIE 

caractérisait  nos  pères  gaulois.  Or  tout  cela  fait  au  parlementarisme,  à 
Tesprit  verbal  et  abstrait  de  la  Révolution  l'atmosphère  qu'ils  res- 
pirent. 

Bien  au  contraire  le  gouvernement  des  Chambres  ou  plutôt  d'une 
Chambre,  l'omnipotence  d'une  Assemblée,  aurait  plutôt  des  racines 
françaises  qu'anglaises,  s'accorderait  logiquement  à  la  fois  à  notre 
passé  monarchique  et  à  notre  goût  pour  la  critique  et  pour  la  parole. 
La  Révolution  se  montra  beaucoup  plus  portée  à  succéder  à  la  royauté 
par  l'institution  d'une  Assemblée  unique  qu'à  imiter  l'Angleterre  par 
la  coexistence  de  deux  Chambres  dont  l'une  sert  de  frein  à  l'autre.  La 
souveraineté  illimitée  d'un  seul  corps  parlementaire  n'a  jamais  été  une 
idée  anglaise  :  la  question  ne  s'est  même  posée  qu'une  fois,  après  la 
mort  de  Charles  I^',  et  elle  a  été  résolue  immédiatement,  presque  sans 
lutte,  contre  le  parlementarisme,  au  profit  du  pouvoir  non  parlemen- 
taire, celui  de  l'armée  et  de  son  chef.  L'Angleterre  est  même  le  pays  de 
ce  qu'il  y  a  de  moins  parlementaire,  de  plus  sainement  anti-parlemen- 
taire :  les  fondations  intangibles,  les  corps  constitués  non  par  déléga- 
tion de  l'Etat,  mais  par  un  droit  propre,  égal  et  antérieur  à  celui  de 
l'Etat.  L'existence  de  ces  corps,  le  respect  de  la  personne  et  de  la 
fonction  royale,  l'administration  décentralisée,  l'individualisme  anglo- 
saxon  constituent  autant  de  barrages,  qui  durent  encore,  contre  le 
parlementarisme. 

Voilà  pour  le  parlementarisme.  Quant  à  l'organe  politique  qui 
B*appelle  un  Parlement,  il  n'est  pas  davantage  une  institution  née 
anglaise  et  restée  anglaise.  La  Déclaration  de  Saînt-Ouen,  en  Î814,  le 
rattachait  un  peu  artificiellement,  mais  non  tout  a  fait  faussement,  aux 
Assemblées  de  l'ancienne  France.  En  réalité  le  Parlement  est  né  du 
vieux  droit  de  l'Europe  féodale,  celui  de  consentir  les  impôts.  Jusqu'à 
la  fin  du  XVII®  siècle,  les  rois  d'Angleterre  peuvent  ne  le  convoquer  que 
s'ils  ont  besoin  d'argent,  comme  nos  anciens  Etats-Généraux.  La  parti- 
cipation du  Parlement  à  la  législation,  puis  au  gouvernement,  ne  s'est 
presque  établie  que  contrainte  et  forcée,  par  suite  d'une  carence  de  la 
royauté.  Cette  carence,  qui  est  chez  nous  un  fait  récent,  constitue  au 
contraire,  depuis  le  moyen-âge,  le  fait  capital  de  l'histoire  d'Angleterre. 
N'oublions  jamais  que,  sauf  sous  la  dynastie  nationale  des  Tudors 
(ravagée  d'ailleurs  de  dissensions  religieuses)  l'Angleterre,  sans  jamais 
subir  d  invasion  étrangère,  dut  se  défendre  constamment  contre  des 
rois  étrangers  ou  qui  avaient  un  pied  dans  l'étranger,  —  Ecossais, 
papistes,  Hollandais,  Allemands  ;  les  guerres  napoléoniennes  la  trou- 

231 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

vèrent  même  comme  la  guerre  de  Cent  ans  nous  avait  vus,  avec  un 
roi  fou.  La  royauté  anglaise  fut  donc  aussi  peu  anglaise  que  la  royauté 
française  était  française.  De  là  l'obligation  pour  le  Parlement  de  parer 
aux  défaillances  du  pouvoir.  Il  en  était  d'autant  plus  capable  que- 
formé  sur  une  charpente  d'aristocratie,  il  comportait  comme  la  monan 
chie  l'hérédité,  et  mieux  que  la  monarchie  la  nationalité.  L'aristocratie, 
toute  anglaise,  admettait  pour  rois  le  Hollandais  Guillaume  ou  l'Alle- 
mand Georges,  ainsi  que  la  monarchie  française  admettait  des  ministres 
italiens  comme  Mazarin  et  des  maréchaux  allemands,  comme  Maurice 
de  Saxe.  L'histoire  n'avait  pas  fait  porter  chez  l'un  et  l'autre  peuple 
l'accent  national  sur  le  même  élément. 

Le  développement  du  régime  parlementaire  en  Angleterre  et  en 
France  nous  permattrait  de  définir  le  Parlement  comme  une  représen- 
tation d'intérêts  qui,  dans  la  carence  du  pouvoir  monarchique,  s'est 
trouvée  investie  d'attributions  sans  cesse  plus  étendues.  Quand  ce 
pouvoir,  en  Angleterre,  est  tombé  en  défaillance  ou  en  sommeil,  le 
Parlement  l'a  redressé  ou  suppléé  en  le  conservant.  En  France  le  Parle- 
ment a  pris,  après  les  longs  détours  de  l'histoire,  la  succession  de  la 
monarchie  absolue  ;  mais  son  principe  paraît  celui  du  vieux  droit 
romain,  la  délégation  du  pouvoir  par  le  peuple.  Le  peuple  délègue  le 
pouvoir  qu'il  a,  c'est-à-dire  le  pouvoir  dans  sa  plénitude.  Au  contraire 
dans  les  pays  à  gouvernement  héréditaire  le  peuple  ne  délègue  qu'un 
pouvoir  limité  par  l'institution  monarchique.  Aux  Etats-Unis,  dans  un 
Nouveau-Monde  qui  n'a  pas  été  touché  par  le  droit  romain,  il  délègue 
un  pouvoir  divisé,  des  pouvoirs  séparés,  —  système  que  les  consti- 
tutions de  1 791  et  de  1848  n'ont  pu  acclim.ater  en  pays  latin. 

L'état  normal,  sain,  de  l'Europe  contemporaine,  c'est  le  régime  de 
la  monarchie  parlementaire,  qui  laisse  évidemment  à  désirer  du  point 
de  vue  monarchique  et  du  point  de  vue  parlementaire,  mais  qui 
présente  de  bons  gages  de  conservation  et  d'adaptation.  L'exemple  de 
la  Norvège  serait  médité  utilement  par  les  nouvelles  républiques  euro- 
péennes. Les  deux  grands  hommes  politiques  du  XIX^  siècle,  Cavour 
)t  Bismarck,  n'ont  pas  hésité  à  lier  l'un  le  Statuîo  à  la  dynastie  nationale 
de  Savoie,  l'autre  le  suffrage  universel  à  l'unité  allemande.  Une  monar- 
chie anti-parlementaire,  telle  que  la  veut  M.  Maurras,  n'aurait  de 
précédents  que  celui  du  Second  Empire  et  de  la  Constituion  de  1852 
(qui  avait  d'ailleurs  de  fort  bonnes  parties).  Comme  l'écrivait  Lionel 
des  Rieux  dans  V Enquête,  le  lys  de  M.  Maurras  butine  sur  l'abeille. 
—  M.  Maurras  lui  répond  que,  pour  être  «  aussi  peu  parlementaire 

232 


LA     DÉMOCRATIE 

qu*Henri  IV  »  son  ancêtre,  Monsieur  le  duc  <l*0rléans  n'aura  pas 
à  se  mettre  à  Fécole  d'un  Bonaparte.  —  Mais  si  Charles  X  eut  le 
tort  de  n'avoir  rien  appris  depuis  Louis  XVI,  Philippe  VIII  monterait- 
il  sur  le  trône  pour  tout  oublier  depuis  Henri  IV  ?  Quand  M.  Maurras 
nous  affirme  que  «  par  ses  besoins  et  ses  mœurs,  la  civilisation  actuelle 
est  plus  près  d'un  régime  intermédiaire  entre  Louis  XIV  et  Saint  Louis 
que  des  assemblées  de  la  Restauration  ou  des  comités  de  la  Conven- 
tion ■^,  »  nous  reconnaissons  les  chimères  comtistes  du  Système  de 
Politique  Positive  plutôt  qu'une  vue  réaliste  de  l'Europe  moderne,  et 
lorsqu'il  fait  ensuite  remarquer  que  nous  ne  sommes  pas  au  moment 
où  l'on  réclame  «  des  constitutions  et  des  chartes  »,  il  nous  paraît  qu'on 
ne  les  réclame  pas,  pour  la  simple  raison  qu'on  les  a.  M.  Maurras  veut 
que  la  monarchie  soit  anti-parlementaire  de  tradition,  et  il  s'écrie  : 
«  Qu'est-ce  que  le  parlementarisme  dans  la  tradition  monarchique  ? 
Une  simple  et  funeste  erreur  du  seul  Louis  XVIII  ^.  »  Et  ailleurs  : 
«  Quant  à  la  Restauration,  que  l'on  calomnie,  la  vérité  est  que  jamais 
l'expérience  parlementaire  ne  fut  tentée  avec  autant  de  loyauté  et 
de  talent  ;  qu'elle  ait  échoué,  c'est  la  condamnation  du  système  ^.  » 
Très  bien.  L'expérience  parlementaire  demandait  de  la  loyauté  et  du 
talent  chez  le  monarque  comme  dans  le  Parlement.  Elle  les  a  trouvés 
chez  Louis  XVIII.  Elle  a  échoué  avec  Charles  X  parce  que  le  moins 
qu'on  en  puisse  dire  est  qu'en  effet  il  manquait  de  talent,  et  que  la 
violation  de  la  Charte  par  les  ordonnances  marque  un  singulier  aveugle- 
ment politique.  Le  vraie  politique  consistait,  pour  la  monarchie,  à 
suivre  les  conseils  de  Chateaubriand,  car  ce  roussien,  ce  romantique  et 
ce  «  perclus  »  est  ici  le  vrai  précurseur  de  Cavour  et  de  Bismarck  : 
identifier  la  monarchie  et  la  Charte,  la  dynastie  des  Bourbons  et  l'en- 
semble des  garanties,  des  privilèges  que  l'on  désignait  alors  sous  le 
nom  de  liberté  politique. 

Le  gouvernement  mixte  qui  s'appelle  démocratie  parlementaire  est, 
en  l'absence  d'un  autre,  un  compromis  assez  médiocre,  mais  sortable 
après  tout  et  qui  vivote.  L'opinion  française  y  est  attachée  sans  enthou- 
siasme comme  à  un  moindre  mal. 

M.  Maurras  a  écrit  une  Apologie  du  Syllabus.  et  sa  raison  ressort 
un  peu  au  même  ordre  que  la  raison  catholique   promulguée  par  ce 

1 .  Kiel  et  Tanger,  p.  CVII. 

2.  Enquête,  p.  265. 

3.  Une  Campagne  Royaliste,  p.  70. 

233 


Les    idées    de    Charles    maurras 

document.  Elle  porte  sur  les  thèses  beaucoup  plus  que  sur  les  hypo- 
thèses.  Elle  comporte  Tordre  de  vérité  générale  qui  appartient  à  un 
pouvoir  spirituel.  Elle  recherche,  définit  et  qualifie  ce  qui  est  mauvais 
en  soi.  Or,  de  la  démocratie,  de  la  critique  politique  et  du  régime  parle- 
mentaire, on  peut  dire  à  peu  près  ce  que  Richelieu  dans  son  Testament 
Politique  dit  de  la  vénalité  des  offices,  que  ce  fut  une  grande  faute  de 
l'établir,  mais  qu'on  ne  saurait  pour  le  moment  Tabolir  sans  tomber 
dans  des  maux  plus  grands  que  ceux  que  l'habitude  dissimule  et  que 
l'usage  amortit.  De  ce  que  le  Syllabus  appelle  la  liberté  de  conscience 
un  mal,  il  ne  s'ensuit  pas  que  le  pape  en  demande  aux  gouvernements 
la  suppression,  puisqu'au  contraire  il  la  réclame  en  faveur  des  catho- 
liques là  où  elle  leur  est  déniée. 

Plus  précisément  nous  vivons,  tant  bien  que  mal,  de  ce  que  nous 
avons,  et  nous  souffrons  de  ce  que  nous  n'avons  pas.  Le  système 
politique  de  M.  Maurras  paraît,  comme  les  systèmes  de  philosophie, 
vrai  par  ce  qu'il  affirme  et  faux  par  ce  qu'il  nie.  Evidemment  la  démo- 
cratie sans  mesure  comme  tout  gouvernement  sans  mesure,  c'est  le  mal, 
c'est  la  mort,  la  critique  immodérée  et  sans  fin  ne  peut  que  dissoudre 
et  ruiner,  l'omnipotence  d'un  Parlement  est  la  plus  dangereuse,  la  plus 
irresponsable  des  tyrannies.  Mais  pour  les  ramener  à  une  mesure,  à 
leur  fonction  de  bien,  un  seul  moyen  est  possible,  une  seule  condition 
nécessaire  :  les  contenir  et  les  équilibrer  par  d'autres  forces.  Il  y  a  une 
démocratie  anglaise,  mais  aussi  une  aristocratie  anglaise.  Il  y  avait  une 
démocratie  allemande,  il  y  avait  aussi  une  monarchie  impériale  : 
pouvoirs  qui  semblent  rivaux  et  qui  peuvent  se  combattre,  mais  dont 
chacun  dans  sa  sphère  travaille  au  bien  général.  Une  démocratie 
modérée  et  équilibrée  reste  aussi  bien  une  démocratie  qu'une  monarchie 
constitutionnelle  reste  une  monarchie.  Ce  qui  importe  ici  c'est  moins 
le  vice  de  ce  qui  existe  que,  pour  ce  qui  n'existe  pas,  le  vice  de  ne  pas 
exister.  En  d'autres  termes,  le  problème  de  ia  réalité  de  la  démocratie 
se  pose  au  même  titre  que  celui  de  la  carence  de  l'aristocratie,  de  la 
carence  de  la  monarchie  :  les  trois  problèmes  se  traduisent  l'un  dans 
l'autre.  Et  comme  les  amours  de  M.  Maurras  — ■  et  de  tout  homme  de 
goût  —  ont  un  visage  plus  attrayant  que  ses  haines,  comme  sa  pensée 
est  mieux  dans  son  acte  propre  quand  elle  s'installe  dans  l'organique 
que  lorsqu'elle  se  meut  dans  le  critique,  plutôt  que  devant  les  présences 
qui  motivent  ses  colères  il  s'éclairera,  comme  Dante,  devant  les  absences 
qui  suscitent  ses  désirs. 


234 


L'ARISTOCRATIE 

m 

L'ARISTOCRATIE 


Un  Etat  démocratique  a,  pour  M.  Mdurras,  un  gouvernement  dans 
la  mesure  où  il  cesse  d'être  démocratique»  où  il  est  gouverné  par  une 
minorité  organisée. 

M.  Barrés  lui  objectant,  dans  VEnquêtet  qu'il  manquerait  en  France 
autour  de  la  monarchie,  une  arisîocraVie  digne  de  ce  nom,  M.  Maurras 
répond  que  les  deux  termes  ne  s'impliquent  nullement,  ou  plutôt  que, 
si  la  monarchie  peut  et  doit  constituer  une  aristocratie  dans  l'intérêt 
du  pays,  son  développement  n'est  point  subordonné  à  l'existence  d'une 
aristocratie.  li  ajoute  qu'au  contraire  une  aristocratie  solide  «  pourrait 
fournir  de  grandes  chances  de  vie  et  de  prospérité  au  régime  républi- 
cain »,  vu  que  toutes  les  républiques  prospères  ont  été  aristocratiques  : 
il  cite  Venise,  Rome,  la  période  organique  d'Athènes.  «  Les  républiques 
patriciennes  se  conforment  à  la  loi  des  Etats  prospères.  Cette  loi  c'est 
l'hérédité.  » 

C'est  là  un  problème  politique  extrêmement  délicat  .Deux  points 
sont  à  noter  :  l'aristocratie  a  pu  fournir  un  bon  régime  à  des  cités,  mai? 
il  n'y  a  pas  eu  et  il  n'y  a  pas  de  grand  Etat  moderne  à  constitution 
toute  aristocratique  ;  —  en  fait  les  deux  réalités  politiques  fondées  sur 
l'hérédité,  aristocratie  et  monarchie,  se  sont  toujours  dans  les  grands 
Etats  appuyées  l'une  sur  l'autre,  puisque  le  privilège  héréditaire  de 
l'une  est  exactement  le  privilège  de  l'autre  :  la  monarchie  a  pu  com- 
battre et  abaisser  une  noblesse,  mais  en  s 'appuyant  sur  une  autre 
noblesse  et  en  la  créant  au  besoin.  Richelieu  dans  son  Testament  recom- 
mande d'employer  les  gentilshommes,  à  mérite  égal,  de  préférence  aux 
roturiers,  et  il  en  donne  des  raisons  pleines  de  sens.  Les  monarchies  en 
rendant  l'accès  à  la  noblesse  aussi  facile  que  possible,  en  la  maintenant 
à  l'état  de  classe  ouverte,  travaillaient  dans  l'intérêt  général  et  dans  le 
leur.  Le  rapport  de  solidarité  entre  l'aristocratie  et  la  monarchie  est  è 
peu  près  le  même  dans  toutes  les  monarchies  de  l'Europe  chrétienne  :  le 

?35 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

type  d'Etat  monarchique  sans  aristocratie  ne  se  rencontre  que  dans  les 
civilisations  musulmaiîes,  et  il  n*est  pas  besoin  de  beaucoup  de  réflexion 
pour  voir  à  quel  point  il  est  inférieur  au  type  européen.  M.  Maurras 
et  M.  Barres  s'accordent  d'ailleurs  à  peu  près,  puisque  l'un  dit  qu'une 
aristocratie  manque  à  la  monarchie  possible,  et  l'autre  que  la  monarchie 
réalisée  créerait  cette  aristocratie.  La  tâche  du  roi  serait  la  même  que 
celle  de  Bonaparte  en  1804,  et  le  lys  continuerait  à  butiner  sur  les 
abeilles  :  une  reconstruction  de  la  France  devrait  en  eflfet  emprunter 
ses  éléments  à  l'expérience  de  toutes  les  reconstructions  précédentes. 

Mais  M.  Maurras  pose  en  général  la  question  sous  une  forme  plus 
pittoresque  et  mieux  liée  à  sa  polémique  ordinaire.  Son  raisonnement 
est  celui-ci.  Un  Etat  ne  se  maintient  que  par  des  institutions  hérédi- 
taires, monarchie  ou  aristocratie.  Or  l'Etat  français  actuel  se  maintient. 
Il  doit  donc  posséder,  à  défaut  de  monarchie,  une  aristocratie.  Il  en 
possède  une.  Mais  :  comme  tout  va  mal  c'est  qu'elle  ne  vaut  rien,  — 
ou  :  comme  elle  ne  vaut  rien,  tout  doit  aller  mal.  Il  faut  la  remplacer 
par  une  bonne  aristocratie,  celle  que  la  monarchie  nous  referait. 

L'aristocratie  que  nous  possédons  (ou  qui  nous  possède)  est,  selon 
M.  Maurras,  celle  des  «  quatre  Etats  confédérés  »,  juif,  protestant, 
maçon,  métèque.  «  La  République,  fidèle  à  la  loi  républicaine  qui 
implique  le  gouvernement  d'un  très  petit  nombre,  la  République  en 
France  s'appuiera  sur  les  seuls  groupes  héréditaires  qui  aient  conservé 
de  la  cohésion.  »  Ce  sont  «  les  familles  juives,  les  familles  protestantes, 
l'Etat  métèque  ou  Monod,  le  monde  maçonnique.  Ces  oligarchies 
unies  fortement  au  milieu  de  la  désorganisation  nationale,  voilà  les 
fatales  maîtresses  que  nous  donnent  les  lois  de  la  Physique  poli- 
tique »  ^. 

L'idée  de  M.  Maurras  est  trop  intéressante  pour  qu*au  risque  d'être 
taxé  d'une  certaine  candeur  je  n'essaie  pas  de  la  serrer  de  près.  Il  est 
entendu  —  et  M.  Maurras  insiste  sur  ce  point  —  qu'il  n'y  a  aristocratie 
que  là  où  il  y  a  transmission  héréditaire.  Le  mot  ne  convient  donc  à 
un  groupe  que  si  ce  groupe  est  constitué  non  par  des  sentiments  ou  des 
intérêts  ou  des  idées  solidaires  dans  l'espace,  mais  par  des  générations 
solidaires  dans  la  durée,  par  un  emmagasinement  d'autorité,  d'influence 
et  d'éclat  au  sein  de  familles  perpétuelles.  De  ce  point  de  vue  les 
oligarchies  dont  parle  M.  Maurras  sont-elles  des  aristocraties  ? 

Trois  d'entre  elles  au  moins  ont  un  caractère  très  nettement  viager. 

I.  Enquête,  p.  229. 

236 


L'ARISTOCRATIE 

Je  laisse  de  côté  le  monde  protestant,  qui  maintient  en  effet  dans 
l'Université,  l'administration,  la  banque  et  les  affaires  un  ordre  de 
familles  d'une  certaine  ancienneté,  honorables,  incorporées  comme 
l'étaient  la  personne  et  la  pensée  de  Guizot  à  l'ensemble  de  la  bour- 
geoisie française,  et  ne  s'en  distinguant  pas  beaucoup.  —  Mais  l'in- 
fluence et  la  richesse  des  Juifs  depuis  un  siècle  se  sont-elles  consolidées 
chez  nous  en  une  aristocratie  véritable  de  familles  ?  Fort  peu,  et 
cela  malgré  le  sens  familial  développé  chez  eux  comme  chez  tous  les 
Orientaux,  malgré  leur  loi  de  mariage  qui  maintient  la  pureté  ethnique 
de  leur  sang  :  le  cas  des  Rothschild,  d'ailleurs  très  caractéristique, 
est  à  peu  près  unique.  Les  grands  Juifs  de  qui  la  place  dans  la  vie 
politique  a  été  la  plus  considérable  n'ont  nullement  été  des  fonda- 
teurs de  famille.  Et  surtout  qu'est-ce  qu'une  aristocratie  honteuse 
d'elle-même  et  qui  n'ose  s'avouer  ?  L'antisémitisme  serait  un  bien- 
fait pour  les  Juifs  s'il  les  obligeait  à  ne  plus  se  dénationaliser,  s'il  les 
rejetait  avec  force  dans  leur  conscience  ethnique.  Ils  ont  maintenu 
cette  conscience  grâce  au  mépris  et  à  la  persécution  qui  les  ont  frappés  : 
Tantisémitisme  qui  serait  comme  le  virus  atténué  de  cette  presécution 
salutaire  devrait  les  garantir  contre  la  dissolution  intérieure  et  contre 
ce  reniement  d  eux-mêmes,  les  en  garantir  avec  le  moins  de  dommage, 
puisque  cette  ombre  de  persécution  leur  maintiendrait  les  avantages 
de  l'ancienne  persécution  réelle,  tout  en  leur  évitant  ses  inconvé- 
nients les  plus  sensibles.  La  persécution  réduite  à  la  tracasserie  donne- 
rait le  maximum  de  bien  pour  le  minimum  de  souffrance.  En  tout 
cas  la  place  considérable  des  Juifs  a  la  Bourse,  dans  la  presse  et  sur  le 
boulevard  ne  les  a  nullement  constitués  à  l'état  d'aristocratie  ou,  si  l'on 
veut,  d'oligocratie  héréditaire.  —  Attendez  !  Laissez  à  leurs  familles  le 
temps  de  se  créer.  —  Attendons.  En  vérité  on  reconnaîtra  que  ce  temps 
est  venu  quand  le  Dupont  et  le  Martin  autochtones,  au  lieu  de  se 
déclarer  Dupont  de  la  Tour-Prangarde  ou  Martin  (de  la  Seine-Infé- 
rieure) circonviendront  les  employés  de  l 'état-civil  pour  se  faire  nommer 
sur  leurs  papiers  Martin-Lévy  ou  Blum  Dupont.  Mais  tant  que  ce 
seront  Lévy  et  Blum  qui  se  feront  connaître  en  littérature  sous  les 
noms  de  Martin  et  de  Dupont,  le  premier  des  quatre  Etats  confédérés 
demeurera  dans  le  pur  possible. 

La  maçonnerie  a  beaucoup  moins  encore  le  caractère  d'une  aristo- 
cratie. Il  me  souvient  qu'un  jour,  en  Sorbonne,  à  la  conférence  de 
M.  Aulard,  un  de  nos  camarades  développait  une  leçon  sur  la  Congré- 
gation au  temps  de  Charles  X.  Quand  M.  Aulard  en  fit  la  critique,  il 

237 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

s*étonna  que  l'orateur  n*eût  rien  dit  de  la  comparaison  qui  s'imposait 
entre  la  Congrégation  et  la  Maçonnerie,  dont  le  rôle  lui  semblait  en 
somme  fort  analogue.  M.  Aulard  parlant  à  des  étudiants  dépouillait 
ainsi  complètement  l'ordre  d'idées  et  le  vêtement  politique  dans  lequel 
il  s'enfourne  pour  écrire  à  la  Dépêche  et  au  Pays.  La  Maçonnerie,  en 
eftet,  comme  autrefois  la  Congrégation,  est  une  société  de  nature 
originellement  spirituelle  qui,  prêtant  son  appui  à  l'Etat,  exige  de 
lui  des  faveurs  spirituelles  pour  la  propagation  de  ses  idées  et  des 
faveurs  temporelles  pour  la  fortune  de  ses  membres.  Elle  n'a  aucun 
trait  d'une  aristocratie  héréditaire  où  l'on  serait  introduit  par  la 
naissance.  Est  maçon  qui  veut,  de  même  qu'est  de  l'Action  Française 
qui  veut. 

Protestants,  juifs  et  maçons  ont  au  moins  ce  caractère  d'une  aristo- 
cratie, qu'ils  sont,  par  le  fait  de  certaines  idées  communes,  réunis  entre 
eux.  Mais  ceux  que  M.  Maurras  appelle  les  métèques  ?  Allemands, 
Scandinaves,  Italiens,  Levantins,  quelle  est  leur  solidarité  dans  l'es- 
pace ?  Et,  dans  le  temps,  s'ils  subsistent  et  acquièrent  du  poids  seule- 
ment pendant  deux  ou  trois  générations,  ils  ne  se  distinguent  plus  du 
Français. 

Alors,  les  quatre  Etats  confédérés  signifient,  pour  M.  Maurras, 
d'abord  les  trois  organisations  spirituelles  qui  ont  bénéficié  de  la 
neutralité  ou  des  faveurs  de  la  loi  pendant  que  l'Eglise  et  l'Etat  se  com- 
battaient, puis  la  .présence  dans  l'esprit  et  le  corps  français  de  cet 
étranger  qu'il  dénonçait  comme  l'auteur  responsable  du  romantisme, 
«  Organisation  maçonnique,  colonie  étrangère,  société  protestante, 
nation  juive,  tels  sont  les  quatre  éléments  qui  se  sont  développés  de 
plus  en  plus  dans  la  France  moderne  depuis  1 789  »  ^.  Et  M.  Maurras 
explique  le  peu  de  résistance  qu'ils  ont  trouvée  par  l'état  de  poussière 
et  d'individualisme  où  la  Révolution,  puis  l'Empire  ont,  avec  leurs 
institutions  et  leurs  lois,  réduit  la  société  française. 

On  ne  saurait  nier  que  ces  quatre  organisations  (si  l'étiquette  collec- 
tive de  colonie  étrangère  signifie  quelque  chose,  car  il  n'a  y  pas  plus 
une  colonie  étrangère  qu'il  n'y  a  une  langue  étrangère)  n'aient  en  effet 
en  France  une  place  plus  grande  que  celle  qu'elles  tenaient  avant  la 
Révolution.  Mais  d'abord  c'est  là  un  fait  général  dans  toute  l'Europe  : 
les  minorités  religieuses,  les  étrangers,  les  organisations  internationales 
ont  cessé,  dans  les  Etats  modernes,  d'être  suspectés  sans  cesse  ou 

I.  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas,  p.  217. 

238 


L'ARISTOCRATIE 

interdits.  Ensuite  il  y  aurait  certainement  une  méthode  plus  positive 
et  plus  paisible  pour  traiter  ce  problème  des  aristocraties  que  soulève 
M.  Maurras.  Ce  serait  de  considérer  tous  les  éléments  héréditaires, 
corporatifs  ou  collectifs  qui  subsistent  chez  nous,  de  les  classer  selon 
leur  utilité  générale,  selon  leur  influence  croissante  ou  déclinante,  de 
rechercher  en  un  mot  quelles  sont  dans  la  France  actuelle  les  formes 
survivantes  d  aristocratie  sur  lesquelles  un  pouvoir  est  susceptible  de 
s*appuyer. 

Un  ami  de  M.  Maurras,  qui  figure  dans  son  Enquête,  Hugues 
Rebell,  a  écrit  un  ouvrage  appelé  Union  des  trois  aristocratiesy  celles 
de  la  naissance,  de  l'intelligence  et  de  la  fortune,  dont  il  préconise 
l'accord.  En  réalité  il  n'existe  qu'une  aristocratie  possible,  la  première. 
M.  Maurras  le  dit  fort  bien  :  «  Une  aristocratie  est  bienfaisante  non  de 
ce  qu'elle  se  compose  de  gens  bienfaisants,  ou  bien  pensants,  ou  bien 
pourvus,  mais  de  ce  qu'elle  se  transmet  avec  le  sang,  de  ce  qu'elle  est 
liée  à  l'avenir  de  la  Patrie  par  l'intérêt  héréditaire  ^.  »  Or  la  crise  d'aris- 
tocratie que  nous  traversons  ne  provient  pas  de  ce  que  l'aristocratie 
de  naissance  soit  morte,  puisqu'elle  existe,  et  qu'il  serait  injuste  de  la 
juger  d'après  les  caricatures  envieuses  des  gens  de  lettres,  mais  de  ce 
qu'elle  n'est  plus  considérée  comme  liée  à  l'avenir  de  la  patrie.  Dans 
un  Etat  vigoureux,  l'aristocratie  de  naissance  se  nourrit  et  se  perpétue 
par  un  contact  continuel  avec  l'aristocratie  de  la  fortune  ;  il  n'y  a  pas 
union  de  l'une  et  de  l'autre,  mais  subordination  de  l'une  à  l'autre  ascen- 
sion de  la  seconde  à  la  première.  La  fortune  serait  peut-être  encore  une 
aristocratie  puisqu'elle  se  transmet,  et  qu'elle  a  une  valeur  généalogique. 
Mais  c'est  pour  les  démocraties  une  grave  erreur  et  un  grand  danger 
que  de  penser  se  fonder  sur  une  aristocratie  intellectuelle.  Une  élite 
intellectuelle  est  aussi  peu  une  aristocratie  que  la  propagande  pour 
l'arbitrage  international,  très  utile  en  soi,  préconisée  tout  à  l'heure  par 
mon  député,  ne  constituait  une  politique  extérieure.  L'intelligence  ne 
représente  pas  l'ordre  des  valeurs  qui  durent,  mais,  selon  le  point  de 
vue,  celui  des  valeurs  individuelles  et  viagères,  ou  celui  des  valeurs 
i idéales  et  étemelles.  Je  parle  de  l'intelligence  des  intellectuels,  celle 
jdont  M.  Maurras  étudie  les  destinées  dans  V Avenir  de  llntelligence. 
Elle  n'a  aucune  qualité  pour  fonder  une  aristocratie,  elle  a  qualité  pouï 
entretenir  un  pouvoir  spirituel  qui  désigne,  décore  et  sanctionne  une 
aristocratie  existante  :  M.  Maurras  dans  les  derniers  paragraphes  de 

1.  Enquête,  p.  229. 

239 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

son  essai  trace  cette  voie  à  llntelligence.  Il  ne  l'y  décidera,  malheureuse- 
ment, qu*avec  difficulté. 

En  tout  cas  il  appartiendrait  à  Tintelligence,  comme  pouvoir  spiri- 
tuel, d'analyser  et  de  classer  ces  éléments  d'aristocratie,  anciens  ou 
nouveaux,  traditionnels  ou  spontanés,  de  même  qu'il  appartiendrait 
à  un  pouvoir  temporel,  héréditaire  lui-même,  de  les  réintégrer  efficace- 
ment dans  la  loi  d'hérédité.  Mais  l'Intelligence,  ordre  de  valeur  indi- 
viduelle ou  éternelle,  a  besoin,  pour  rendre  à  la  notion  sociale  d'hérédité 
sa  bonne  conscience,  de  faire  à  la  fois  contre  elle-même  et  contre  son 
milieu  démocratique  un  effort  de  résistance  et  de  réaction  extrêmement 
pénible.  La  loi  d'hérédité  confirmée  d'un  côté  par  la  science  et  de  l'autre 
côté  par  tout  les  faits  de  la  vie  politique  quotidienne  se  heurte  sans  cesse 
à  la  double  méfiance  de  l'intelligence  elle-même  et  de  la  démocratie. 

Si  nous  constatons  par  exemple  que  le  Parlement,  comme  les  Parle- 
ments de  l'ancien  Régime,  refait  de  l'aristocratie  héréditaire,  la  remarque 
sera  ressentie  par  lui  comme  une  injure  et  ramassée  contre  lui 
comme  une  critique.  Il  est  pourtant  naturel  que  le  rôle  de  defensor 
civitatis,  de  courrier  et  de  patron  des  intérêts  locaux  tende  à  devenir 
héréditaire  exactement  comme  il  l'est  devenu  au  moyen  âge,  à  l'origine 
de  notre  noblesse.  Il  est  naturel  et  il  est  bon  que  la  meilleure  récompense 
pour  un  parlementaire  dévoué  à  ces  intérêts  locaux  soit  de  transmettre 
son  mandat  à  son  fils  et  de  constituer  dans  sa  circonscription  une 
famille  politique  jouissant  de  la  confiance  de  ses  concitoyens.  11  est 
naturel  et  il  est  inofîensif  que  cette  fondation  d'un  rôle  social  s'accom- 
pagne d'un  signe  patronymique,  que  le  trait  d'union  entre  le  nom  et 
le  prénom  (que  l'on  a  appelé  la  particule  républicaine)  signale  que  c'est 
sous  Charles  ou  Jean  et  non  sous  Pierre  ou  Simon  que  la  famille  a 
acquis  son  rôle  et  son  prestige  ;  il  est  encore  plus  naturel  et  plus  inof- 
fensif que,  tels  les  Bouchard  de  Montmorency  ou  les  Foucauld  de  la 
Roche,  défenseurs  de  Montmorency  ou  de  la  Roche  devant  le  voisin 
ou  le  Normand,  ces  défenseurs  de  Clagny  ou  du  Jura  devant  l'admi- 
nistration centrale  prennent  le  nom  du  lopin  de  terre  régionale  qu'ils 
ont  protégé.  La  grande  guerre  a  montré  de  façon  très  claire  les  avan- 
tages sociaux  et  moraux  de  cette  aristocratie  rudimentaire.  Le  choix 
laissé  aux  députés  entre  leur  devoir  militaire  et  leur  «  devoir  »  parle- 
mentaire a  fourni  une  excellente  pierre  de  touche.  La  masse  des  jeunes 
députés  qui  préférèrent  le  second  était  composée  en  majorité  de  nou- 
veaux venus,  d'hommes  de  café,  qu'un  flux  électoral  avait  apporté 
et  que  le  flux  prochain  remportera.  Mais  un  parlementaire  de  famille, 

240 


L'ARISTOCRATIE 

incorporé  héréditairement,  ne  fût-ce  que  d*une  génération,  à  un  pays,  1 
pouvait  bien  difficilement  se  dérober  ou  dérober  les  siens.  Les  notions 
d'honneur  et  de  déshonneur  que  Montesquieu  fait  plus  proprement 
monarchiques  apparaissent  ici  dans  leur  naissance,  dans  leur  détail, 
dans  tout  ce  qui  les  offre  nues  et  vivantes  à  l'analyse.  Même  si  un 
Rohan  eût  valu  moralement  X...,  un  Rohan  ne  pouvait  guère,  morale- 
ment, en  1915,  rester  sur  son  siège  de  député,  alors  qu'un  X...,  après 
tout,  le  pouvait,  ou,  comme  il  le  disait,  le  devait.  Mais  ce  qui  était  vrai 
des  Rohan,  aristocratie  qui  remonte  à  mille  ans,  était  vrai  pareillement 
des  Cochin  et  des  Aynard,  aristocratie  bourgeoise  qui  remonte  à  deux 
ou  trois  générations,  ou  des  Coûtant,  aristocratie  qui  ne  remonte  qu'à 
une.  Rohan,  Cochin,  Aynard  et  Coûtant  ont  payé  pareillement  les 
traites  que  leurs  pères  avaient  endossées.  —  Des  millions  d'autres, 
qui  n'étaient  fils  de  personne  ont  aussi  payé.  —  Evidemment.  Mais  la 
i  loi  ne  vous  dit  pas  de  bien  faire,  ce  soin  appartient  à  votre  conscience. 
'  La  loi  vous  empêche  de  mal  faire.  Mettez  que  l'aristocratie  de  nais- 
sance soit  une  rallonge  intérieure  à  la  loi  extérieure,  un  conformisme 
et  une  éducation  supplémentaires,  mettez  même  si  vous  voulez  qu'elle 
diminue  le  mérite  personnel,  et  que  les  Rohan,  les  Cochin,  les  Aynard 
et  les  Coûtant  aient  accompli  pour  choisir  leur  devoir  militaire  un 
effort  moindre  que  celui  auquel  aurait  dû  se  résoudre  le  citoyen  X... 
pour  déserter  son  devoir  parlementaire. 

Le  plus  instructif  de  ces  cas  est  évidemment  celui  de  Coûtant, 
puisqu'il  nous  montre  une  aristocratie  locale  se  formant  sous  nos 
yeux,  aux  portes  mêmes  de  Paris.  La  carrière  de  défenseur  et  de  patron 
local  que  le  député  Coûtant  d'Ivry  tint  pendant  longtemps  à  la  satis- 
faction de  ses  électeurs  fut  couronnée  par  les  plus  belles  obsèques  de 
ces  dernières  années  et  les  regrets  unanimes  de  la  population.  Son  fils 
le  remplaça  comme  par  une  sorte  de  promotion  naturelle.  Or  le  député 
Coûtant  d'Ivry  avait  toutes  les  qualités  d'un  fondateur  de  famille 
aristocratique  :  l'énergie,  la  combativité,  le  sens  des  réalités,  la  bien- 
faisance, une  postérité  nombreuse,  l'attachement  jaloux  aux  préroga- 
tives dii  corps  auquel  il  appartenait.  Lorsque  le  vote  des  quinze  mille 
francs  eût  fait  murmurer  ou  crier.  Coûtant  d'Ivry,  saisissant  le  taureau 
par  les  cornes,  se  jeta  au  devant  des  détracteurs  du  Parlement  avec  le 
zèle  corporatif  des  magistrats  d'autrefois  :  il  déposa  une  proposition 
de  loi  qui  eût  interdit  dans  la  République  tout  traitement  supérieur  aux 
quinze  mille  francs  des  représentants  du  peuple...  C'est  exactement  de 
la  même  manière  et  du  même  fonds  que  Saint-Simon,  duc  et  pair 

241  ,6 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

tout  frais,  s*indignait  qu'aucun  état  de  noblesse  fût  placé  au-dessus  des 
duchés-pairies,  La  formation  d*une  aristocratie  est  un  fait  extrême- 
ment simple  et  qui  porte  toujours  les  mêmes  caractères. 

Une  trentaine  de  coups  de  sonde  analogues  jetés  dans  la  société 
française  contemporaine  permettraient  une  théorie  de  l'aristocratie 
plus  substantielle  que  ne  sont  les  billevesées  sur  Y  «  aristocratie  intel- 
lectuelle »  des  démocraties,  plus  réaliste  et  moins  systématique  que 
ridée,  presque  toute  polémique,  des  quatre  états  confédérés.  Cette 
théorie  trouverait  d'ailleurs  de  précieux  secours  dans  les  vues  si  justes 
de  M.  Maurras  sur  les  caractères  d'une  vraie  aristocratie,  sur  la  fonction 
de  rintelligence  dans  la  création  et  la  reconnaissance  des  valeurs 
sociales.  Elle  serait  amenée  à  proposer  tant  au  pouvoir  spirituel  qu'au 
pouvoir  temporel  un  choix  raisonné  entre  ces  trois  attitudes  possibles  : 
ou  laisser  avec  indifférence  le  phénomène  aristocratique  jouer  spone 
tanément  et  l'ignorer,  —  ou  l'affecter  d'une  mauvaise  conscienci 
par  les  r^illeriç?  d^  milieu  et  par  les  obstacles  du  code  civil  ;  —  ou  1  u 
donner  une  b9nrie  conscience,  l'encourager  par  la  bienveillance  de 
Topinion,  le  secours  de  la  loi,  et  l'exemple  de  l'institution  héréditaire 
placée  au  sommet  du  pouvoir. 


IV 
L'ABSENCE    DU    RO! 


La  critique  de  M.  Maurras  nous  a  donc  donné  de  la  France  démo- 
cratique deux  définitions  également  négatives  :  La  démocratie  c'est 
le  mal  et  la  mort,  c'est  l'inorganique  et  l'incohérent,  —  et  :  La  Répu- 
blique française,  c'est  la  carence  d'une  vraie  aristocratie  que  remplace 
grossièrement  une  fausse.  Les  deux  définitions  en  supposent  une  troi- 
sième, que  M.  Maurras  emprunte  à  Anatole  France  :  La  République 
c'est  l'absence  du  roi. 

Toutes  les  questions,  dit  M.  Maurras,  «  sont  parvenues  à  un  degré 
d'acuité  et  de  profondeur  tel,  vraiment,  qu'aucune  ne  peut  former 
un  cas  particulier  ni  isolé,  et  qu'il  n'est  plus  possible  de  les  distinguer 

242 


L*ABSENCE     DU     ROI 

de  leur  cause  supérieure.  Et  la  cause,  c*est  que  notre  pays  n  a  plus  die 
roi  et  que  cependant  il  aspire  à  en  avoir  un.  Mot  à  mot,  il  en  a  besoin, 
il  en  a  faim.  Cette  faim,  si  elle  n'est  pas  absolument  consciente  et  ne 
se  traduit  pas  dans  la  formule  d'un  désir  exprès,  est  cependant  trahie 
par  des  signes  extérieurs  et  des  troubles  intérieurs,  qui  sont,  en  poli- 
tique, les  équivalents  de  la  fièvre  ou  de  l'amaigrissement  en  physio- 
logie. Dès  lors,  tous  les  examens  de  symptôme,  tous  les  traitements 
de  détail,  ne  nous  dispensent  pas  de  remonter  jusqu'à  la  cause.  Ils 
y  obligent  au  contraire  ^.  »  C'est  très  exact.  Cette  carence  de  la  royauté 
doit  être  étudiée  en  elle-même,  mais  elle-même  n'est  pas  un  fait 
irréductible  et  dernier.  Elle  a  des  causes.  Elle  est  liée  à  un  ensemble  de 
faits  qu'il  importe  de  considérer  avant  de  regarder  l'ensemble  de  ses 
effets.  M.  Maurras  condamne  plus  haut  «  le  grand  attribut  libéral  : 
V Indépendance.  Or  tout  est  dépendant  et  interdépendant  :  voilà  ce 
que  disentensemble  la  critique,  l'expérience,  la  science  ^  ».  L'absence 
du  roi,  la  carence  de  la  famille  royale,  voilà  un  fait  qui  est  lui-même 
dépendant. 

La  cause  de  cette  carence,  ou  tout  au  moins  une  cause,  M.  Maurras 
l'a  désignée.  A  la  fin  du  XVIII^  siècle,  les  rois  «  doutaient  sérieusement 
de  la  justice  de  leur  cause  et  de  la  légitimité  de  cette  œuvre  de  direction 
et  de  gouvernement  qu'ils  avaient  en  charge  publique.  Le  sacrifice 
de  Louis  XVI  représente  à  la  perfection  le  genre  de  chute  que  firent 
alors  toutes  les  têtes  du  troupeau  :  avant  d'être  tranchées,  elles  se 
retranchèrent  ;  on  n'eut  pas  à  les  renverser,  elles  se  laissèrent  tomber. 
Plus  tard,  l'abdication  de  Louis-Philippe  et  le  départ  de  ses  deux  fils, 
Aumale  et  Joinville,  pourtant  maîtres  absolus  des  armées  de  terre  et 
de  mer,  montrent  d'autres  types  très  nets  du  même  doute  de  soi  dans 
les  consciences  gouvernementales...  Depuis  que  le  philosophisme  les 
avait  pétris,  ce  n'étaient  plus  eux  qui  régnaient  ,*  ce  qui  régnait  sur  eux, 
c'était  la  littérature  du  siècle.  Les  vrais  rois,  les  lettrés,  n'avaient  eu 
qu'à  paraître  pour  obtenir  la  pourpre  et  se  la  partager  ^.  »  Le  chapitre 
est  intitulé  :  Abdication  des  anciens  princes.  Mais  si  un  tel  événement 
a  sa  cause  dans  la  force  de  ce  qui  attaque,  il  a  son  origine  aussi  dans 
la  faiblesse  de  la  défense  et  dans  une  ruine  intérieure  du  pouvoir 
attaqué.  C'est  dans  l'ordre  politique  aussi  qu'est  vrai  ce  que  M.  Maurras 

I .  La  Politique  Religieuse,  p.  1 74. 

2. /cf.,  p.  150. 

3.  U Avenir  de  l* Intelligence,  p.  38» 

243 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

dit  de  Tordre  individuel  :  «  Dans  les  profondeurs  de  Têtre  de  chacun, 
la  police  de  la  nature,  qui  s*exerce  par  la  disgrâce,  par  les  échecs,  par 
la  maladie,  par  la  mort,  développe  les  simples  conséquences  de  nos 
délits.  La  suite  des  malheurs  issus  d'une  faute  première  accompagne 
jusqu'au  tombeau  ^.  » 

La  carence  de  la  monarchie  sous  toutes  ses  formes  et  à  toutes  ses 
dates  —  1789,  1830,  1848,  1873  —  n'a  point  son  origine  principale 
dans  le  vice  moral  ou  la  faiblesse  intellectuelle  de  ses  princes.  Le  roi 
contemporain  des  philosophes  et  des  lettrés  ne  mérite  peut-être  pas  le 
nom  de  mauvais  roi  que  l'histoire  lui  a  donné  et  que  M.  Maurras  lui- 
même  lui  laisserait  volontiers.  Ses  mœurs  n'ont  pas  été  régulières,  mais 
on  en  excuse  de  pareilles  chez  Edouard  VII  qui  fut  un  vrai  roi  et  Léo- 
pold  II  qui  fut  un  grand  roi.  Il  ne  manque  ni  d'intelligence,  ni  d'huma- 
nité. Ayant  eu  tout  le  temps  de  son  règne  inscrites  sur  le  marbre  devant 
son  lit  les  paroles  de  Louis  XIV  à  son  lit  de  mort  :  «  J'ai  trop  aimé  la 
guerre  »,  —  il  fit  la  guerre  avec  répugnance  et  donna  à  la  France  les 
grandes  périodes  de  paix  durant  lesquelles  elle  se  refit.  Timide  et 
nonchalant  il  gouverna  peu,  mais  il  fit  presque  toujours  de  bons  choix 
et  la  plupart  de  ses  ministres  gouvernèrent  bien.  Louis  XVI  n'avait  pas 
de  qualités  brillantes,  mais  il  eût  fait  le  bon  roi  d'un  grand  ministre  ou 
de  bons  ministres,  et  son  règne  pouvait,  aurait  dû  être  un  grand  règne. 
Charles  X  ne  comprit  rien  à  son  temps,  mais  Louis-Philippe  et  même  le 
comte  de  Chambord  avaient  toutes  les  qualités  érninentes  des  princes. 
Le  mystère  des  malheurs  qui  s'enchaînèrent  persévéramment  dans  la 
destinée  de  la  maison  de  France  et  par  conséquent  de  la  France  paraît 
inexplicable.  Il  y  faudrait  une  science  de  la  mauvaise  fortune  analogue 
à  cette  science  de  la  bonne  fortune  que  M.  Maurras  propose  à  l'em- 
pirisme organisateur.  Elle  nous  permettrait  de  répondre  à  la  question 
que  pose  M.  Maurras  lorsqu'il  écrit  :  «  Le  cadavre  d'une  monarchie 
est  une  idée  qui  ne  représente  rien.  G)mment  une  institution  peut- 
elle  être  un  cadavre  ?...  On  cite  cent  exemples  de  restauration  monar- 
chique dans  des  pays  républicains  ^.  »  Evidemment  nous  ne  pouvons 
jamais  savoir  ce  que  l'avenir  nous  réserve.  Mais  la  cadavre  d'une 
monarchie  dans  le  passé,  c'est  une  idée  qui  représente  quelque  chose. 
Cela  signifie,  dans  l'espèce,  non  seulement  qu'un  monarque  est  tombé 
une  fois  d'un  trône,  mais  que  des  successeurs,  après  plusieurs  essais 


1.  Les  Amants  de  Venise,  p.  259. 

2.  Kiel  et  Tanger,  p.  363. 


244 


L'ABSENCE     DU     ROI 

tentés  pour  rjemonter  sur  ce  trône,  en  sont  tombés,  ou  bien  nV 
sont  pas  remontés.  Un  autre  essai  sera  peut-être  le  bon.  Mais,  en 
ce  qui  concerne  le  passé,  une  carence  ainsi  répétée  et  confirmée  doit 
provenir  d'autre  chose  que  d'accidents,  —  et  comporterdes  causes 
profondes. 

On  ne  l'expliquera  pas  en  disant  qu'elle  est  due  à  ce  divorce  du  roi 
et  de  la  nation,  que  l'on  fera  remonter  soit  aux  journées  des  5  et  6  octo- 
bre, soit  à  la  fuite  de  Varennes.  On  peut  obtenir  une  idée  claire  et  juste, 
quoique  complexe,  de  ce  qu'a  été  l'union  progressive,  le  mariage  total 
et  fidèle  de  la  France  et  de  la  monarchie  sous  ceux  que  M.  Maurras 
appelle  les  quarante  Pères  de  la  Patrie.  Mais  le  divorce  qui  suit  cette 
longue  union  et  qui  a  lieu  sous  des  princes  nullement  inférieurs,  en 
général,  aux  princes  sous  lesquels  s'était  opérée  l'union,  reste  encore, 
unique  en  Europe,  un  sujet  d'étonnement.  Trois  causes,  que  l'on 
discerne  lointainement  plus  qu'on  ne  les  cerne  précisément,  pourraient 
être  invoquées,  mais  en  laissant  encore  pour  résidu  l'essentiel  du 
problème. 

On  reconnaît  d'abord  une  longue  lézarde  qui  court  depuis  Henri  IV 
sur  toute  la  maison  de  Bourbon,  celle  de  la  mésentente  intérieure, 
celle  de  l'orléanisme.  La  rivalité  des  deux  fils  de  Henri  IV  failli'» 
compromettre  l'avenir  de  la  monarchie  française.  Quand  on  voit  tout 
ce  que  cette  monarchie  doit  au  génie  de  Richelieu,  quand  on  assiste  à 
ses  luttes  tragiques  pour  conserver  les  quelques  pieds  carrés  du  cabinet 
du  roi,  quand  on  songe  que  jusqu'à  la  naissance  de  Louis  XIV  la 
France  avec  un  roi  toujours  malade  peut  tomber  du  *oar  au  lendemain 
dans  l'anarchie  féodale  avec  Gaston  I®',  on  découvre  et  on  mesure 
l'abîme  qu'à  ce  moment  la  branche  des  Bourbons-Orléans  faisait 
courir  à  la  France  de  la  branche  aînée.  Mes  camarades  de  Henri  IV 
se  souviennent  de  la  véhémence  avec  laquelle  notre  professeur  d'his- 
toire, M.  Dhombres,  nous  dénonçait  comme  les  fléaux  de  la  France 
depuis  la  guerre  de  Cent  ans  «  ces  cadets  de  France,  ces  cadets  de 
France...  »  Heureusement  Gaston  n'eut  qu'une  fille,  et  le  mariage  de 
Louis  XIII  cessa  d'être  stérile.  Mais  le  remède  pouvait  ramener  le  mal, 
car  Louis  XIII  n'eut  pas  un  garçon,  il  eut  deux  garçons,  —  et  le  second 
a'irit  faire  un  nouveau  duc  d'Orléans.  La  fortune  voulut  que  Monsieur, 
flottant  sur  les  limites  incertaines  de  deux  sexes,  ne  fût  jamais  dange- 
reux. Mais  la  nouvelle  maison  d'Orléans  fondée  durablement  par  lui 
allait  recommencer,  les  temps  redevenus  troubles,  à  constituer  un  péril. 
De  Gaston  à  Louis-Philippe,  l'orléanisme  n'apparaît  qu'aux  moments 

245 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

difficiles,  France  de  Louis  XIII,  Régence,  France  de  Louis  XVI  et  de 
Charles  X.  Il  y  apparaît  comme  le  mal  intérieur  propre  à  la  maison  de 
Bourbon,  et  c'est  de  lui  rigoureusement  que  mourra  la  monarchie. 
Le  fait  général,  le  mal  que  constitue  l'orléanisme,  est  la  formation 
d'une  droite  et  d'une  gauche  dans  la  famille  royale.  La  division  de  la 
France  est  en  partie  préfigurée  dès  l'ancien  régime  dans  la  cellule  de 
sa  maison-mère.  ^ 

1830  marque  la  date  tragique,  le  tournant  décisif  de  cette  ligne. 
Tout  semblait  désigner  alors  l'orléanisme  comme  un  principe  de  vie 
pour  Ja  monarchie  :  il  se  révéla,  avec  une  logique  découverte  trop  tard, 
comme  un  principe  de  mort.  Le  précédent  créé  par  l'histoire  d'Angle- 
terre paraissait  saisissant.  Le  parallélisme  Charles  I^^-Louis  XVI, 
Cromwell-Napoléon,  Louis  XVÏIÏ-Charles  II,  Charles  X- Jacques  II, 
semblait  impliquer  inévitablement  un  1688-1830,  Guillaume  III- 
Louis-Philippe.  La  maison  d'Orléans,  la  gauche  de  la  maison  de 
Bourbon,  n'était-elle  pas  comme  réservée  providentiellement  pour 
une  telle  éventualité  ?  La  consolidation  intérieure,  l'expansion  et  la 
prospérité  extérieures,  allaient  suivre  1830  comme  elles  avaient  suivi 
1 688.  La  quasi-légitimité  de  la  reine  Marie  allait  se  retrouver  dans  la 
quasi-légitimité  de  Louis-Philippe,  que  comblait  cela  qui  manquait  à 
Marie  et  à  Guillaume,  une  jeune  famille  et  une  postérité  magnifiques. 
Jamais,  depuis  Henri  IV,  un  homme  ne  parut  mieux  désigné  par  un 
décret  nominatif  de  la  fortune  française  pour  faire  la  soudure  entre 
deux  Frances  ennemies  que  ce  soldat  de  Jemmapes,  qui  avait  le 
courage  d'un  Henri  IV,  les  qualités  procédurières  et  paysannes  d'un 
Grévy  et  dont  Renan  compare  le  règne  à  celui  des  Antonins.  Tout 
cela  aboutit  à  Février.  A  la  réflexion  on  put  apercevoir  que  le 
triomphe  de  la  Révolution  de  1688  était  lié  à  la  vie  religieuse,  à  l'unité 
anti-papiste  de  l'Angleterre,  et  que  le  génie  heureux  de  cette  Révolution 
tenait  à  la  longue  patience  avec  laquelle  on  avait  enduré  Jacques  IL 
Les  Anglais  liguèrent  non  même  contre  le  roi  papiste,  mais  contre  une 
lignée  certaine  de  rois  papistes,  comme  les  Français  avaient  ligué  contre 
le  roi  calviniste.  Il  n'y  avait  pas  de  ressemblance  entre  cette  question 
religieuse  et  nationale  et  la  question  de  parti  qui  faisait  de  Louis-Phi- 
lippe le  roi  d'un  parti,  d'une  classe,  si  considérable  que  fût  cette  classe. 
Le  roi  des  bourgeois  fut  plus  envié,  plus  haï,  plus  traqué  d  assassins 
que  ne  l'avait  été  le  roi  des  prêtres  et  des  nobles.  Le  roi  des  barricades 
dut  périr  par  les  barricades,  Jamais  le  :  Pourquoi  lui  et  pas  moi  ?  ne 
\  suscita  plus  de  basses  haines  dans  l'animal  populaire. 

246 


L'ABSENCE     DU     ROI 

■^  Cette  maladie  de  Forléanisme  rentre  elle-même  dans  un  ordre  plus 
p  général  :  la  monarchie,  qui  a  fait  Tunité  française,  qui  s'est  identifiée 
à  cette  unité,  s'est  trouvée  maladroite,  désemparée,  inhabituée  devant 
une  France  divisée.  Elle  a  cru  —  non  le  roi,  mais  le  génie  immanent  de 
la  monarchie  —  s'adapter  à  cette  division  par  sa  propre  division.  Elle 
n'a  fait  qu'y  ajouter  et  qu'en  mourir.  Prisonnière  de  ses  habitudes 
héréditaires  d'humanité,  de  bienveillance  et  d'accueil,  ne  se  concevant 
pas  elle-même  sans  l'assentiment  des  cœurs  et  la  bienvenue  des  yeux, 
gâtée  par  cette  fidélité  du  long  hymen  qui  l'avait  associée  à  la  nation, 
elle  avait  perdu  ces  réactions  spontanées  de  défense  grâce  auxquelles 
le  danger  intérieur  et  les  luttes  des  partis  l'eussent  rencontrée  aussi 
prête  que  la  trouvait  le  péril  extérieur.  De  là  ce  manque  de  foi,  ce 
découragement  qui,  au  moment  où  la  moindre  goutte  du  sang  de 
Henri  IV  eût  dû  les  faire  sauter  à  cheval,  font  monter  Louis  XVI  dans 
la  berline  de  Varennes,  Louis  XVïII  dans  le  carrosse  de  Gand,  Charles  X 
dans  la  voiture  de  Cherbourg,  Louis-Philippe  dans  le  fiacre  du  Car- 
rousel, Henri  V  dans  le  train  de  retour  de  Versailles  à  Frohsdorfî  et 
courir  le  Bourbon  des  Rois  en  Exil  derrière  l'omnibus  d'où  on  lui  crie  : 
Complet  ! 

Evidemment  toutes  ces  révolutions  ont  été  des  malheurs,  et  aucun 
des  monarques  qu'elles  ont  frappés  n'avait  laissé  péricliter  entre  ses 
mains  l'essentiel  des  destinées  nationales  :  «  Louis  XVl,  dit  M.  Maurras, 
laissait  à  la  France  une  armée  et  une  marine  ;  la  Restauration  une 
magnifique  situation  en  Europe  ;  Louis-Philippe  l'organisation  mili- 
taire créée  par  la  loi  de  1832,  j'entends  lés  tî'oupes  de  Crimée  ^.  » 
C'est  exact.  Mais  aussi  Louis  XVI  laissait  la  Révolution,  Charles  X 
laissait  «  la  meilleure  des  Républiques  »  et  Louis-Philippe  laissait  la 
pire.  La  monarchie,  capable  de  conserver  ne  se  montrait  pas  capable 
de  réformer.  «  Réformer  pour  conserver,  dit  le  duc  d'Orléans  dans 
V Enquête,  c'est  tout  mon  programme.  »  Parfaitement,  mais  c'est  là  pour 
la  monarchie  la  sagesse  de  l'escalier.  Quand  elle  a  réformé  pour  con- 
server, ainsi  que  l'ont  fait  Louis  XVI  avec  Turgot  et  Louis  XVIII 
tout  le  temps  qu'a  duré  son  règne  bienfaisant,  ses  eiïorts  ont  rencontré 
un  plein  succès.  Le  malheur  a  voulu  qu'elle  n'ait  pas  su  persévérer, 
et  c'est  là  que  nous  saisissons  la  deuxième  cause  de  l'absence  du  roi. 
La  monarchie  s'est  trouvée  désemparée  devant  les  transformations 
comme  elle  était  désemparée  devant  la  division.  Elle  a  succombé  en  1789 

I.  Une  Campagne  Royaliste^  p.  32. 

247 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

devant  un  problème  financier  moins  lourd  à  résoudre  que  ceux  dont 
Colbert  après  1 661 ,  Bonaparte  en  1 800  et  le  baron  Louis  en  1 8 1 5,  vinrent 
à  bout  en  quelques  années.  Elle  apparut  comme  un  organe  adminis- 
tratif d'entretien  de  la  machine  beaucoup  plus  que  comme  un  organe 
politique  d'initiative,  d'action,  de  transformation.  Nous  n'avons  pas 
d'Etat,  dit  un  personnage  d'Anatole  France,  cité  par  M.  Maurras, 
nous  n'avons  que  des  administrations.  Mais  depuis  le  XVIII®  siècle, 
et  même  depuis  la  création  de  la  bureaucratie  versaillaise,  l'Etat 
monarchique  lui-même  prit  la  figure  solide,  routinière  et  probe  d'une 
bonne  administration.  Louis  XIV  était  pour  Saint-Simon  le  roi  des 
commis.  Le  temps  de  Louis  XV  fut,  mieux  encore,  le  règne  des  commis. 
Evidemment  l'Etat  moderne  tend  de  partout  à  prendre  la  forme  con- 
crète et  organique  d'une  administration,  c'est  par  là  qu'il  fait  de  l'ordre, 
qu'il  emmagasine  de  l'habitude  et  du  poids.  Mais  les  grandes  opérations 
de  réforme  sont  venues  au  XVIII®  et  au  XIX^  siècle  de  deux  formes  de 
pouvoir  qui  différaient  fort,  l'une  et  l'autre,  d'une  monarchie  tradition- 
nelle :  des  assemblées  parlementaires  comme  en  Angleterre,  ou  bien 
des  dictateurs,  au  sens  positiviste,  soit  rois,  soit  ministres,  comme  en 
Russie,  en  Prusse,  ou  en  France  avec  les  Bonaparte.  La  monarchie 
traditionnelle  n'avait  plus  en  elle  la  sève  ni  hors  d'elle  la  matière  docile 
et  passive  pour  fournir  des  dictateurs,  un  nouveau  Louis  XI,  un  nouvel 
Henri  IV,  un  nouveau  Richelieu.  Elle  était  gênée  d'autre  part  pour 
épouser  la  voie  que  Chateaubriand  traçait  avec  éloquence  et  que 
Louis  XVIII  suivait  avec  finesse,  pour  se  solidariser  de  façon  étroite 
avec  des  institutions  représentatives.  De  là  toujours  cette  inaptitude 
générale,  ces  réactions  gauches,  cette  timidité  devant  l'action,  qui 
contrastent  si  fortement  avec  la  décision  hardie  d'un  vrai  dictateur, 
d'un  Frédéric  II,  d'un  Bonaparte. 

Bonaparte,  recevant  un  chouan  et  s'efforçant  de  le  gagner  à  sa 
cause,  lui  rappelait  la  conduite  du  comte  d'Artois  lors  de  l'insurrec- 
tion vendéenne,  les  tergiversations  et  la  peur  qui  le  firent  renoncer 
à  son  débarquement.  Le  chouan,  tout  en  sachant  bien  à  quoi  s'en 
tenir,  tâchait  d'excuser  son  prince,  alléguait  que  les  vaisseaux  qui 
devaient  le  transporter  n'étaient  pas  là  :  «  Il  fallait  se  jeter  dans  une 
barque  de  pêche  !  »  s'écria  Bonaparte.  La  grandeur  bourbonienne 
attachait  Louis  XIV  au  rivage  du  Rhin  et  Charles  X  aux  côtes  d'An- 
gleterre, mais  un  Bonaparte  pouvait  se  jeter  dans  une  barque  avec  la 
même  foi  que  Thémistocle  et  que  César.  Le  mot  est  toujours  d'ac- 
tualité. La  monarchie  ne  reviendra  que  dans  une  barque  de  pêche. 

248 


L'ABSENCE     DU     ROI 

En  troisième  lieu  1  absence  du  roi,  une  fois  provoquée  même  par  une 
cause  accidentelle  tend  à  se  continuer  par  les  mêmes  forces  qui  tendent 
à  perpétuer,  dans  la  monarchie  vivante,  la  présence  du  roi.  Ce  qui  fait 
la  vigueur  de  la  monarchie  présente  fait  la  difficulté  à  renaître  de  la 
monarchie  déchue  :  une  fois  à  terre  les  puissances  mêmes  qui  Tout 
servie  se  retournent  contre  elle.  C'est  la  prescription,  qui  s'applique 
à  sa  carence  comme  elle  s'est  appliquée  à  son  existence.  C'est  l'héré- 
dité, qui  la  fait  solidaire  des  fautes,  des  abdications,  des  malheurs  qui 
1  ont  retranchée.  C'est  la  personnalité,  qui  oblige  le  peuple  à  regarder 
en  elle,  comme  en  1830  et  en  1871,  la  personne  du  prétendant  plutôt 
que  le  caractère  de  la  royauté  :  il  faut  alors  que  la  personne  porte  le 
principe,  au  lieu  que,  dans  une  monarchie  normale,  le  principe  porte  la 
personne  et  supplée  à  sa  faiblesse.  C'est  ainsi  qu'une  fois  tombée,  ses 
chances  de  retour  décroissent  régulièrement  de  même  qu'une  fois 
établie  ses  chances  de  maintien  croissent  automatiquement. 

En  mênie  temps  de  longues  périodes  d'e^iil  rendent  à  moitié  étrangère 
la  plus  nationale  des  familles  françaises.  Cela  diminue  les  chances  de 
retour,  mais  peut  fort  bien,  en  cas.  de  retour,  constituer  un  avantage 
précieux.  Ce  fut  en  1814  et  en  1815  celui  de  Louis  XVIII.  Revenant 
d'un  exil  de  vingt-quatre  ans,  il  sut,  comme  le  Corse  qui  l'avait  précédé, 
8e  comporter  naturellement,  dans  un  pays  déchiré  par  les  factions,  à 
la  manière  d'un  podestat  étranger,  jouer  comme  Henri  IV  ce  rôle 
d'arbitre  intelligent  et  sans  haine  dont  la  Friance  un  jour  pourra  avoir 
besoin. 

En  somme,  si  la  République  est  l'absence  du  prince,  et  si  cette 
absence  est  fâcheus,e,  les  premiers  torts  incombent  à  ceux  qui  se  sont 
absentés  ;  et  il  faut  bien  convenir  que  les  Bourbons  ont  eu  l'absentéisme 
chronique.  La  République  tire  dès  lors  une  force  de  n'avoir  pas  eu  à 
s'imposer  par  la  force,  puisqu'elle  figure  le  résultat  automatique  de 
l'abdication  et  de  la  carence  des  anciens  {Souvoirs.  Carence  de  l'Empire 
au  4  septembre,  mais  aussi  carence  de  la  monarchie  traditionnelle 
en  1873.  La  République  est  l'absence  du  roi,  mais  le  comte  de  Cham- 
bord  fut  vraiment  le  roi  de  l'absence.  On  peut  épiloguer  tant  qu'on 
voudra  sur  l'affaire  du  drapeau  :  toute  l'histoire  d'une  dynastie,  tout 
un  passage  de  l'être  au  néant,  —  comme  l'histoire  de  la  tragédie  entre 
le  Cid  et  Lucrèce  —  tient  entre  le  panache  blanc  de  Henri  IV  et  le 
drapeau  blanc  de  Henri  V.  Et  le  duc  de  Bordeaux  avait  eu  toute  la 
valeur  individuelle  et  française  qui  manqua  au  comte  de  Chambord. 
Si  son  cousin  ne  lui  avait  pas  pris  sa  couronne  en  1830,  s'il  était  monté 

249 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

à  sept  ans,  avec  Louis-Philippe  pour  tuteur  et  régent,  sur  le  trône  que 
lui  laissait  l'abdication  de  Charles  X,  ce  règne  d'un  demi -siècle  aurait 
probablement  épargné  à  la  France  bien  des  catastrophes,  et  on  le  voit 
fort  bien  nous  donnant  l'équivalent  de  ce  que  fut  pour  l'Angleterre 
le  long  règne  de  Victoria.  Au  lieu  de  prolonger  en  bienfait  sur  la 
France  le  sourire  de  la  fortune  qui  avait  rayonné  sur  son  berceau, 
il  parut  en  1870  comme  la  réserve  et  l'achèvement  de  notre  mauvais 
destin.  Sa  vie  fut  prolongée  le  temps  nécessaire  pour  empêcher  la 
monarchie,  pour  en  éloigner  le  sang  vivant  et  vigoureux  des  Orléans. 
Comme  Charles  II  d'Espagne,  il  figure  un  de  ces  poids  morts,  qui  ne 
peuvent  rien  faire  qu'empêcher  et  que  susciter  sur  le  chemin  de  la 
France  comme  des  blocs  tristes  de  fatalité. 

M.  Maurras  songe-t-il  à  l'histoire  politique,  lorsqu'au  début  d'An^ 
thinea,  passant,  en  route  vers  la  Grèce,  près  des  îles  Eoliennes,  il  évoque 
la  venue  d'Ulysse  chez  le  maître  des  vents  ?  Eole,  ayant  fêté  Ulysse 
un  mois  dans  son  île  lui  remit,  au  départ,  les  vents  enfermés  dans 
une  outre  en  peau  de  bœuf.  Mais  quand  «  par  l'imprudence  et  le  pauvre 
esprit  de  ses  compagnons,  Ulysse  revint,  fouetté  de  nouvelles  tempêtes, 
éprouvé  de  nouveaux  revers,  Eole  n'eut  que  de  l'horreur  :  «  Va-t'-en, 
s*écria-t-il  du  plus  loin  qu'il  l'eût  aperçu,  fuis  au  plus  vite  de  cette  île, 
ô  le  plus  méchant  de  tous  les  mortels.  Il  ne  m'est  pas  permis  ni  de 
recevoir  ni  d'abriter  un  homme  que  les  dieux  immortels  ont  déclaré 
leur  ennemi.  Va,  fuis,  puisque  tu  viens  dans  mon  palais  chargé  de  leur 
haine  et  de  leur  colère.  »  Ulysse  qui  trouvait  Eole  inhumain  ne  l'accusa 
pas  d'injustice.  Le  plus  sage  et  le  plus  patient  des  hommes  savait  qu'il 
convient  de  ne  pas  être  trop  malheureux.  C'est  une  espèce  de  devoir. 
Qui  se  sent  trahi  par  les  dieux  et  rejeté  de  la  fortune  n'a  qu*à  disparaître 
du  monde  auquel  il  ne  s'adapte  plus.  Ulysse,  il  est  vrai,  persista,  et 
le  héros  supérieur  aux  circonstances  par  la  sagesse  éleva  son  triomphe 
sur  l'inimitié  du  destin  ^.  »  Ainsi  la  race  royale,  trahie  par  l'imprudence 
et  le  pauvre  esprit  de  mauvais  compagnons,  a  représenté  depuis 
Louis  XIV  une  série  lamentable  de  destinées  en  butte  à  la  colère  des 
dieux.  Sortis  de  l'outre  dont  elle  était  la  gardienne,  les  vents  ont  brisé 
le  vaisseau  qu'elle  menait  et  blessé  les  passagers  téméraires.  L'histoire 
devant  ce  grand  naufrage  ne  peut  que  s'émouvoir  de  tristesse  et  de 
pitié.  N'était-il  pas  naturel  que  des  sentiments  pareils  à  ceux  d'Ulysse 
pénétrassent  dans  ces  cœurs,  et  que  l'enfant  du  miracle,  baptisé  par 

1.  Anthinea,  p.  7. 

250 


LE     TROU      PAR     EN     HAUT 

Chateaubriand  de  l*eau  mystique  et  romantique,  quand  il  eût  senti  sa 
sa  maison  divisée  contre  elle,  quand  il  eût  parcouru  les  routes  de 
Texil  quatre  fois  les  dix  ans  d'Ulysse,  quand  il  eût  vu  sa  race  trahie 
par  les  dieux  et  son  drapeau  rejeté  de  la  fortune,  se  soit,  refusant  sa 
dernière  chance,  résolu  à  disparaître  d'un  monde  auquel  il  ne  s'adaptait 
plus  et  à  s'éteindre  solitairement  dans  la  Venise  des  rois  exilés  ? 
Mais  l'homme,  même  découragé  et  vaincu,  n'est  qu'un  moment  de 
l'Ulysse  éternel.  Devant  la  parole  de  M.  Maurras,  je  pense  à  la  déesse 
qui,  venant  parfois  sous  des  traits  mortels  ranimer  le  courage  du  héros, 
préparait  son  retour  dans  Ithaque,  sa  victoire  sur  les  prétendants  su- 
perbes, la  lumière  de  sa  sagesse  sur  la  confusion  des  circonstances, 
et  la  beauté  solide,  l'indestructible  grain  serré  que  procurent  à  un 
triomphe,  comme  aux  calcaires  souterrains  et  comprimés  du  marbre, 
le  poids  même,  la  dureté,  la  longue  inimitié  du  destin. 


LE    TROU    PAR    EN    HAUT 


Aux  formules  négatives  de  la  République,  dont  M.  Maurras  emprunte 
la  dernière  à  Anatole  France,  s'en  est  ajoutée  une  troisième  qui  eut 
du  succès,  et  qui  est  due  à  M.  Marcel  Sembat  :  celle  du  «  trou  par  en 
haut  ».  Renan  concluait  la  page  fameuse  où  il  identifie  la  construction 
de  la  France  et  l'œuvre  de  la  famille  Capétienne  par  ces  mots  :  «  Yoilà 
ce  que  rie  comprirent  pas  los  hommes  ignorants  et  bornés  qui  prirent 
en  main  les  destinées  de  la  France  à  la  fin  du  dernier  siècle.  Ils  se 
figurèrent  qu'on  pouvait  se  passer  du  roi  ;  ils  ne  coniprirent  pas  que, 
le  roi  une  fois  supprimé,  l'édifice  dont  le  roi  était  la  clef  de  voûte 
croulait.  »  La  chute  de  cette  clef  de  voûte  a  déterminé  le  trou  par  en 
haut  dont  parle  Sembat.  L'édifice  n'a  pas  plus  croulé  que  n'a  croulé 
sous  les  obus  allemands  la  voûte  de  Reims,  parce  que  les  maîtres 
d'œuvre  qui  ont  bâti  l'un  et  l'autre  édifices  ont  incorporé  à  des  appa- 
rences de  fragilité  et  de  faiblesse  une  résistance,  une  solidité  élastiques 
auxquelles   n'atteignent   pas   des  constructions   maçonnées   de  plus 

251 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

compacte  manière.  Mais  il  est  devenu  plus  branlant,  il  a  déchu. 
Le  trou  par  en  haut  est  créé  par  ce  fait  qu*il  n'y  a  personne,  que 
nous  sommes  gouvernés  non  par  Ulysse,  mais  par  ce  nom  qu'il  laisse 
au  Cyclope  comme  son  fantôme  :  Personne.  La  République  n*est 
pas  seulement  l'absence  du  roi,  elle  est  l'absence  de  la  République 
elle-même  :  «  Ce  sophisme  du  gouvernement  existant  peut  échapper 
parfois  à  l'étourderie  de  quelques  bons  Français,  inattentifs  à  cette 
vérité  évidente  que  la  bonne  République,  restant  à  établir,  n'est  pas 
plus  en  vie  que  la  Monarchie  ^.  »  Le  raisonnement  vaut  ce  qu'il  vaut  : 
si  M.  Maurras  veut  démontrer  à  la  République  ce  que  le  Docteur 
démontre  au  Pierrot  posthume,  pendu  et  dépendu,  de  Théophile 
Gautier,  à  savoir  qu'elle  est  morte,  ce  diable  d'homme  est  bien  capable 
d'y  réussir. 

fat  de  semblables  cas  fait  une  longue  étude^ 
Et  les  pendus  jamais  nont  bien  longtemps  vécu. 
Mais,  pour  que  vous  soyez  pleinement  convaincu, 
h  vais  vous  disséquer 

En  1906,  avant  que  M.  Sembat  lançât  sa  formule,  M.  Maurras 
analysant  un  article  idyllique  et  attendri  où  M.  Henri  Chantavoine 
chantait  les  louanges  d'un  nouvel  hôte  de  l'Elysée,  M.  Armand  Fal- 
lières,  le  citait  et  le  commentait  avec  le  sourire  :  «  M.  Fallières  n'aura 
ni  «  saisissement  »  ni  mouvement  de  «  vanité  »  en  s 'éveillant  à  l'Elysée 
chaque  matin.  M.  Fallières  n'aura  point  d'infatuation  ni  de  solennité. 
M.  Fallières  ne  sera  pas  «  salué  par  des  hérauts  d'armes  au  manteau 
bleu  de  roy  fleurdelysé  ».  Il  ne  fera  pas,  il  ne  dira  pas,  il  ne  sera  pas... 
Tant  de  négations,  sous  la  plume  d'un  habile  écrivain,  sont  excellem- 
ment significatives,  elles  nous  témoignent  assez  que,  pour  M.  Chanta- 
voine qui  s'en  réjouit,  comme  pour  l'abbé  Lantaigne  qui  s'en  désole, 
la  République  en  France  n'est  qn  absence  de  prince  :  c'est  quelque  chose 
qui  n'est  pas  ce  que  l'imagination  et  la  sensibilité  de  la  France  peuvent 
s'attendre  à  voir  au  sommet  de  l'Etat  ^.  »  M.  Fallières  était  ainsi 
commis  par  la  Constitution  pour  figurer  le  rôle  insubstantiel  et  aérien 
du  trou  par  en  haut.  C'est  là  la  forme  la  plus  pittoresque  de  présenter 
la  question.  Ce  n'est  pas  la  plus  précise. 

L. 


1 .  La  Politique  Religieuse^  p. 

2.  /(/.,  p.  278. 

252 


LE     TROU     PAR     EN     HAUT 

La  vérité  est  qu'il  s*est  passé,  depuis  la  Révolution,  durant  V  «  époque 
critique  »  une  sorte  de  transmutation  des  valeurs  politiques,  en  laquelle 
M.  Maurras  reconnaît  l'influence  et  le  règne  de  l'Ecrit.  D'une  manière 
plus  générale  la  place  des  abstractions  est  devenue  de  plus  en  plus 
considérable  dans  l'Etat.  Les  valeurs  abstraites,  idées  et  lois,  ont  tendu 
tout  au  moins  dans  les  paroles,  les  discours,  les  textes,  l'atmosphère 
verbale  du  pouvoir,  à  remplacer  les  valeurs  concrètes,  les  traditions, 
les  intérêts,  les  personnes,  les  rois.  «  Un  Etat  moderne,  disait  M.  Charles 
Benoist  dans  son  rapport  parlementaire  sur  la  représentation  propor- 
tionnelle, c'est  un  Etat  où,  rien  ne  se  faisant  que  par  la  loi,  la  loi  s'oc- 
cupe et  décide  de  tout.  On  y  restreint  aux  dernières  limites,  on  y  pousse 
dans  les  derniers  retranchements,  on  y  coupe  jusqu'aux  racines  la 
tradition,  la  coutume,  tout  ce  qui  n'est  pas  la  loi  écrite.  Et  la  loi  n'y  est 
pas  seulement,  comme  dans  l'Etat  plus  ancien,  un  agent  d'ordre  et  de 
conservation,  mais  un  facteur  de  force,  de  mouvement  et  de  trans- 
formation sociale.  »  Quelles  que  soient  la  vérité  ou  l'exagération  de  ces 
paroles,  certains  esprits  réalistes  verront  en  effet  dans  la  substitution 
systématique  de  la  loi  écrite  à  l'élément  traditionnel  et  coutumier  des 
sociétés  l'effacement  du  grain  des  choses  devant  la  paille  des  termes, 
la  création  d'un  monde  d'abstraits  a  la  place  du  monde  solide  et  concret. 
Taine,  qui  avait  étudié  en  philosophe  dans  Vlntellisence  le  mécanisme 
psychologique  qui  crée  les  abstractions  a  montré,  dans  les  Origines,  de 
quelle  manière  elles  peuvent  envahir,  après  la  littérature,  le  monde  social 
et  politique.  M.  Maurras  aborde  cet  ordre  d'idées  avec  le  même  cer- 
veau réaliste  ;  et,  comme  l'histoire  dans  sa  complexité  permet  de  suivre 
le  filon  que  l'on  veut,  il  fait  dire  à  celle  du  XIX^  siècle  le  contraire  de 
ce  qu'elle  suggère  à  M.  Benoist.  «  S'il  est  un  échec  complet,  profond, 
enregistré  par  l'histoire  de  la  France  et  de  toute  l'Europe  au  XlX®  siècle, 
c  est  l'échec  du  gouvernement  abstrait  fondé  sur  la  loi,  sur  le  droit 
écrit,  et  sur  la  souveraineté  des  citoyens  libres  et  égaux  ^.  »  Le  contraire? 
peut-être  pas  :  peut-être  reconnait-il  comme  un  fait  l'évolution  sigtialée 
par  l'éminènt  parlementaire,  et  constate-t-il  qu'elle  a  partout  abouti 
à  des  échecs.  Je  ne  veux  pas  agiter  ici  une  question  délicate.  Mais  c'est 
précisément  cet  ordre  d'abstractions,  de  droit  et  de  morale  qui  pour 
un  réaliste  comme  M.  Maurras  se  traduit  comme  une  absence,  un  vide 
un  trou. 

La  légende  veut  que  lorsque  Mac-Mahon  apprit  que  l'amendement 

L  Le  Parlement  se  réunit,  p.  89. 

253 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Wallon,  qui  faisait  de  la  République  le  gouvernement  de  la  France, 
avait  été  voté  par  une  voix  de  majorité,  il  se  soit  écrié  :  «  Et  quel  est 
donc  l'imbécile  qui  l'a  donnée,  cette  voix?  »  Admettons  que  le  maréchal, 
monarchiste  dans  l'âme,  ait  pensé  au  premier  moment  qu'une  voix 
supposait  des  cordes  vocales,  une  tête,  quelqu'un.  Il  put  se  rendre 
compte  ensuite  qu'en  régime  républicain  une  voix  représente  un  abs- 
trait, un  chiffre.  Cette  voix  n'était  celle  de  personne,  ou  était  celle  de 
tout  le  monde,  —  en  réalité  personne  n'en  était  responsable,  pas  même 
M.  de  Witt,  le  dernier  votant  de  la  majorité  par  ordre  alphabétique, 
à  qui  Mac  Mahon,  selon  une  variante  de  la  même  légende,  prétendait 
la  faire  endosser.  Une  curieuse  ironie  des  choses  l'a  mise,  cette  voix 
solitaire  et  anonyme,  à  l'origine  de  la  République  comme  un  souverain 
aussi  mystérieux  que  le  Putois  de  la  famille  Bergeret.  Impondérable 
elle  symbolise  excellemment  le  vide,  l'espace  béant  et  circonscrit  du 
trou  par  en  haut. 

Elle  le  symbolise  mieux  que  ne  le  fit  le  pondéraux  Fallières. 
Néanmoins  le  souvenir  de  ce  gros  homme  ne  sera  pas  inutile  à 
notre  examen.  Un  jour  de  sa  présidence,  M.  Fallières  s 'ébattant  sur 
l'estrade  de  quelque  inauguration  ou  au  mousseux  de  quelque  repas 
dans  l'éloquence  démonstrative  qui  était  le  propre  de  son  métier, 
rappela  avec  une  pitié  scandalisée  le  mot  de  ce  bourgeois  de  Guizot  : 
«  Enrichissez-vous  !  »  Ce  n'était  pas  la  République  qui  donnait  au 
peuple  ces  vils  enseignements  !  Elevez-vous  sans  cesse  vers  plus  de 
vérité,  de  lumière  et  de  justice,  conseillait  éperdûment  le  chef  de 
l'Etat,..  M.  Cornélis  de  Witt,  gendre  de  Guizot,  prit  la  plume,  et, 
dans  une  lettre  à  M.  Fallières,  rectifia  avec  courtoisie  la  citation.  Le 
discours  de*  Guizot  disait  simplement  ;  «  Enrichissez-vous  par  le 
travail,  la  probité  et  l'économie  »,  devenez  des  électeurs  en  payant  le 
cens,  élevez-vous  de  la  même  manière  que  s'élevait  la  bourgeoisie  de 
l'ancien  Régime,  appartenez  à  des  familles  qui  feront  l'étape  dont 
parlera  ingénieusement  M.  Paul  Bourget...  Guizot,  qui  avait  une  vie 
spirituelle  véritable  et  qui  écrivit  de  fort  belles  Méditations  chrétiennes, 
ne  mêlait  point  ce  spirituel  au  politique.  Il  donnait,  dans  les  discours 
qu'il  était  amené  à  prononcer,  des  conseils  aussi  matériels  que  la  poule 
au  pot  de  Henri  IV  ;  mais  Lamartine,  la  Révolution  du  mépris  et  le 
«  la  France  s'ennuie  !  »  étant  passés  par  là,  l'éloquence  de  M.  Fallières 
se  présentait  avec  un  grain  diaphane  de  sel  entre  ses  doigts  délicats, 
le  grain  que  chaque  auditeur  était  convié  à  aller  placer  sous  la  queue 
du  petit  oiseau  bleu.  Je  ne  sais  ce  que  M.  Fallières  pensa  de  la  rectifi- 

254 


LE     TROU     PAR     EN     HAUT 

cation  de  M.  de  Witt.  Peut-être,  quand  il  eût  ruminé  tout  le  cas  en 
sa  tête,  jugea-t-il  que  ce  que  disaient,  coupées  du  reste,  les  deux  premiers 
mots  de  Guizot  pouvait  être  bon  à  faire,  mais  restait  mauvais  à  dire.  Et 
voilà  exactement,  toujours,  notre  trou  en  haut.  L'Etat,  obligé  d  assumer 
un  pouvoir  spirituel,  d'édifier  dans  le  bleu  une  cité  de  Dieu,  se  croit 
obligé  d'avoir  à  son  sommet  cet  esprit,  ce  bleu,  ce  vide,  pareils  à  ceux 
qui  donnent  sa  lumière  au  Panthéon  de  Rome.  M.  Maurras,  repre- 
nant à  destination  des  poilus,  en  un  Enrichissez-les,  cet  Enrichissez^ 
vous  !  dans  la  Part  du  Combattant,  remarque  :  «  Nous  sommes  gou- 
vernés par  le  plus  vain  et  le  plus  sot  esprit  de  stoïcisme  et  par  son 
inévitable  frère  jumeau  l'esprit  d'hypocrisie.  Mais  si  nous  osons  une 
fois  retourner  à  la  saine  et  franche  nature,  si  nous  parlons  avec  net- 
teté, rondeur,  cordialité,  on  sera  stupéfait  du  changement  qui  se  pro- 
duira dans  les  choses...  *  » 

En  matière  politique,  l'auteur  d'Anthinea  relève  de  la  poule  au  pot 
et  non  de  l'oiseau  bleu.  Son  réalisme  qui  sympathise  si  bien  avec  des 
abstractions  comme  la  preuve  de  saint  Anselme  s'appuie  d'autre 
part  sur  une  large  base  toute  naturaliste.  Il  prend  l'homme  tout  simple- 
ment comme  un  individu  qui  veut  son  bonheur  et  aussi  son  plaisir, 
ainsi  que  ceux  de  ses  enfants  parce  qu'il  les  aime,  et  ceux  de  ses  con- 
citoyens dans  la  mesure  où  il  les  voit  associés  et  nécessaires  aux  siens. 
Il  fait  son  deuil,  ici,  de  l'idéal  et  du  transcendant  :  «  Savez-vous  la 
réputation  qui  commence  pour  nous  ?  C'est  celle  d'un  Sarcey  poli- 
tique, ce  sera  bientôt  celle  d'un  Sancho  Pança,  puis  d'un  M.  de  la 
Palice...  Nos  constructions  sont  d'un  bon  sens  fort  doux,  même  un 
peu  gros  ^.  »  Je  penserais  plutôt  au  réalisme  rustique  des  Attiques  et 
des  Latins,  au  nationalisme  précis,  étroit,  d'Aristophane  et  de  Caton. 

D'une  façon  générale  la  conception  réaliste,  sarcey enne  si  l'on  veut, 
de  M.  Maurras,  tend  à  maintenir  la  nécessité  matérielle  de  la  force 
contre  le  concept  oratoire  du  droit,  la  vérité  positive  de  l'intérêt  contre 
l'exigence  verbale  de  désintéressement,  la  chair  et  les  os  de  la  personne 
contre  la  nuée  abstraite  de  l'impersonnel. 

«  Le  droit  pour  s'imposer  et  même  pour  subsister  a  besoin  qu'on 
le  fasse  valoir,  qu'on  le  soutienne  et  qu'on  le  publie.  Il  suppose  l'acti- 
vité, ou  s'évanouit  peu  à  peu  dans  le  sang  et  les  cendre  des  hommes 
massacrés  et  des  édifices  incendiés,  puis  dans  le  froid  sublime  de  ces 

1.  La  Part  du  Combattant,  p.  36. 

2.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  p.  38. 

255 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

espaces  vides  où  s'éteint  Téclat  de  voix  du  plus  véhément  des  rhé- 
teurs ^.  »  La  croyance  mystique  en  une  force  spontanée  du  droit,  en 
un  messianisme  de  la  Justice  immanente,  s'adresse  à  une  idole  en 
laquelle  crut  la  génération  de  M.  Maurras  et  qu'il  a  été  persévérant  à 
dénoncer.  Il  a  montré  que  le  droit  ne  se  sépare  pas  d'une  force  cons- 
ciente qui  lutte,  d'un  groupe  humain  qui  travaille  pour  un  but,  d'une 
idée  qui  croit  à  sa  réalisation  possible  et  probable,  qui  connait,  com- 
prend et  veut  les  moyens  matériels  nécessaires  à  cette  réalisation.  Il  a 
poursuivi  le  droit  abstrait  sous  la  forme  oratoire  qu'il  revêt  chez  un 
Gambetta  ou  un  Jaurès.  Il  l'a  poursuivi  sous  une  forme  plus  subtile 
dans  le  catholicisme  et  le  royalisme  de  Chateaubriand  :  «  Cet  artiste 
mit  aux  concerts  de  ses  flûtes  funèbres  une  condition  secrète,  mais 
invariable  :  il  exigeait  que  sa  plainte  fût  soutenue,  sa  tristesse  nourrie 
de  solides  calamités,  de  malheurs  consommés  et  définitifs,  et  de 
chutes  sans  espoir  de  relèvement.  Sa  sympathie,  son  , éloquence  se 
détournaient  des  infortunes  incomplètes  ^.  »  Ainsi  Jaurès  conjurait 
avec  éloquence  la  France  de  «  répudier  toute  politique  d'agression  » 
et  d'affirmer  «  sa  foi  idéaliste  en  la  justice  immanente  qui  s'accomplira 
pour  les  peuples  violentés  ».  M.  Maurras  commentant  ces  mots  s'écrie  : 
«  M.  Jaurès  pâlit  à  la  seule  pensée  de  voir  s'envoler  l'auréole  et  tomber 
en  lambeaux  la  robe  du  martyre  que  la  France  avait  méritée.  Le  voilà 
!e  «  désastre  !  »  Puissent  les  lecteurs  de  V Humanité  n'être  jamais  enve- 
loppés de  cette  infortune  !  «  L'activité  morale  »  de  la  France  y  succom- 
berait. Elle  y  perdrait  la  foi  «  sa  foi  idéaliste  »  dans  les  plans  éternels 
de  la  Justice  immanente  ^  ».  On  reconnaît  la  voie  idéaliste  exactement 
divergente  du  réalisme  de  M.  Maurras.  Nous  avons  vu  ailleurs  son 
argumentation  tendre  de  tout  son  poids  psychologique  et  logique  à  faire 
de  l'être  avec  Tidée.  Il  est  naturel  que  son  «  impossibilité  »,  comme  dit 
Nietzsche,  soit  précisément  l'ordre  de  pensée  contraire  qui  pèse  sur 
l'idée  pour  la  maintenir  dans  son  éther  et  pour  l'empêcher  de  déchoir 
en  se  réalisant.  La  tentation  pour  celui  qui  épouse  une  grande  et 
radieuse  Idée  consiste  à  l'aimer  en  elle  seule  et  à  la  vouloir  en  elle  seule, 
dans  l'abstraction  ou  dans  le  rêve  qui  la  maintient  pure  en  l'em- 
pêchant d'être,  comme  ces  plus  beaux  vers  des  poètes,  qui  n'ont 
jamais  été  écrits.  Toute  une  génération  a  bu  ce  poison  dans  Axel,,, 

1 .  Le  Pape,  p.  26. 

2.  Trois  Idées  Pclitiques,  p.  \2m 

3.  Kid  et  Tanger,  p.  268 

256 


LE     TROU     PAR     EN     HAUT 

Montesquieu  estimait  que  la  vertu  était  le  ressort  des  républiques. 
M.  Maurras  (nous  ne  sommes  pas  des  gens  moraux...)  voit  un  danger 
des  républiques,  je  ne  dis  pas  dans  la  vertu,  mais  dans  une  certaine 
forme  du  désintéressement.  Il  y  a  un  égoïsme  intéressé  qui  manque 
dans  une  démocratie  :  «  Tout  le  monde  a  su,  tout  le  monde  a  vu,  tout 
le  monde  a  frémi  par  trois  fois  en  lisant  les  trois  informations  alar- 
mantes du  journal  le  Temps  ;.puis  comme  ce  n'était  l'affaire  personnelle 
de  personne,  et  que  nul  égoïsme  n'était  intéressé  à  veiller  au  salut  de 
tous,  tout  le  monde  s'est  calmé,  personne  ne  s'est  souvenu,  personne 
n'a  agi,  personne  n'ayant  de  responsabilité  permanente  ^,  »  La  monar- 
chie a  le  mérite  de  donner  à  l'intérêt  général  un  organe,  précisément  en 
liant  l'intérêt  général  à  un  intérêt  particulier,  le  sort  de  l'Etat  à  l 'égoïsme 
d'une  famille.  «  La  dynastie  régnante  ou,  si  elles  sont  en  nombre  con- 
venable, les  familles  prépondérantes,  étant  unies  étroitement,  par  leur 
intérêt  propre,  aux  plus  profonds  intérêts  de  l'Etat,  cherchent,  sans 
doute,  comme  tout  ce  qui  est  humain,  leur  intérêt  particulier,  mais, 
en  le  trouvant,  elles  trouvent  en  outre  et  en  même  temps  l'intérêt 
général.  C'est  une  des  plus  grosses  subtilités  de  la  Politique  naturelle. 
Il  faut  d'abord  la  bien  saisir  ^.  » 

L'existence  réelle  de  l'Etat  dépend  de  cette  existence  personnelle. 
Un  Etat  normal  est  celui  où  quelqu'un  peut  dire  :  l'Etat  c'est  moi. 
«  Un  Etat  oii  chaque  intérêt  particulier  possède  ses  représentants 
attitrés,  vivants,  militants,  mais  oii  l'intérêt  général  et  central,  quoique 
attaqué  et  assiégé  par  tous  les  autres  intérêts,  n'est  pas  représenté... 
n'a,  en  fait,  aucune  existence  distincte,  n'existant  qu'à  l'état  de  fiction 
verbale  ou  de  pure  abstraction  ^.  »  Il  rejoint  dans  le  domaine  du  verba- 
lisme et  de  l'abstraction  oratoires  la  justice  immanente,  dans  le  domaine 
du  verbalisme  et  de  l'abstraction  décoratives  les  images  flottantes  de 
Chateaubriand.  Le  royalisme  est  un  réalisme. 

Le  trou  par  en  haut,  idéalement,  fallacieusement  comblé  par  l'abs- 
traction et  par  la  tendance  idéaliste,  témoigne  simplement,  pour 
M.  Maurras,  de  l'absence  et  de  l'interruption  d'une  réalité  solide. 
Citant,  dans  une  page  de  V Etang  de  Berre,  les  têtes  pensantes  qui 
attestent  la  solidité  et  la  profondeur  de  l'intelligence  méridionale, 
injustement  dépréciée,  il  écrit  le  nom  de  Gassendi.  Nous  pouvons,  un 

î .  La  France  se  sauve  elle-même,  p.  402. 

2.  Enquête,  p.  142. 

3.  Kiel  et  Tanger,  p.  XLIX. 

257 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     MAURRAS 

moment,  et  malgré  de  grandes  différences,  évoquer  le  chanoine  de 
Digne,  de  qui  Descartes  disait  :  0  caro  !  et  qui  tient  à  côté  de  lui,  par 
son  rappel  aux  sens,  à  la  matière,  le  rôle  combatif  d'Antisthène  auprès 
de  Platon.  Impression  rapide  et  qui  n'a  d'autre  raison  que  de  réunir 
un  m.oment,  dans  une  même  lumière,  deux  intelligences  du  Midi  : 
l'ordre  politique  et  pratique  où  demeure  M.  Maurras  comporte  infini- 
ment mieux  le  réalisme  (auquel  se  rallie  Descartes  dans  le  Discours  de 
la  Méthode)  que  l'ordre  philosophique  auquel  l'appliquait  un  peu 
faiblement  Gassendi.  L'auteur  de  V Enquête  prend  par  ailleurs  une 
place  dans  un  cercle  de  penseurs,  non  méridionaux,  mais  français  de 
partout,  dont  lui-même  se  réclame  et  à  l'expérience  desquels  il  rattache 
le  fil  de  sa  pensée.  C'est  par  des  pères  spirituels  qu'il  est  conduit  et 
qu'il  conduit  à  reconnaître  dans  les  «  quarante  rois  qui  ont  fait  la  France  » 
les  Pères  de  la  Patrie. 

Taine,  Comte,  Fustel,  Renan,  Balzac,  Bonald  et  Le  Play  —  «  énumé- 
ration  homérique  »  qu'il  déclare  emprunter  à  M.  Paul  Bourget  —  sont 
appelés  par  lui  «  les  Docteurs  et  les  Pères  du  réalisme  naturel,  qui 
rejoignent  les  Docteurs  et  les  Pères  d'une  doctrine  théologique  dont 
il  nous  est  impossible  de  contester  le  réalisme  surnaturel  ^.  »  Dans  la 
chaîne  politique  ce  réalisme  naturel  consiste  à  se  soumettre  aux  réalités. 
Il  s'oppose  à  un  idéalisme  social  comme  celui  de  Rousseau  et  de  la 
Déclaration  des  Droits.  Pareillement,  le  réalisme  surnaturel  implique 
des  réalités  surnaturelles  auxquelles  la  vie  mystique  se  soumet  comme 
la  vie  politique  se  soumettait  aux  premières  :  réalités  surnaturelles  de 
Dieu,  de  Jésus-Christ,  de  la  grâce,  du  péché,  de  l'Eglise.  Il  s'oppose  k 
un  idéalisme  surnaturel,  qui  dissout  toute  réalité  en  symboles  d'une 
vie  intérieure  autonome,  comme  celui  de  la  théologie  protestante  de 
gauche.  Un  idéaliste  social,  M.  Bougie,  définit  la  démocratie  comme 
une  conformité  croissante  de  la  société  aux  vœux  de  l'esprit.  Le 
réalisme  social  de  M.  Maurras  et  des  sept  Pères  de  ce  réalisme  consiste- 
rait au  contraire  à  conformer  de  plus  en  plus  l'esprit  à  l'observation, 
aux  conditions  d'existence,  aux  exigences  d'ordre  de  la  réalité  sociale, 
à  prendre,  selon  la  formule  comtiste,  la  soumission  pour  base  du  per- 
fectionnement. Il  est  dès  lors  parfaitement  logique  que  ce  réalisme 
comporte,  au  lieu  du  trou  par  en  haut,  dans  sa  partie  supérieure  une 
clef  de  voûte  faite  de  réalité  suprême  et  condensée,  et  du  même  ordre 
que  Vens  realissimum  de  saint  Anselme  ou  le  Grand  Etre  de  Comte, 

1.  La  Politique  Religieuse^  p   134. 

258 


LA   SCIENCE    DE    LA    BONNE    FORTUNE 

la  «  maison  historique  »  des  Origines  de  la  France  contemporaine,  THu- 
manité  du  Catéchisme  positiviste,  la  gens  de  la  Cité  Antique,  la  maison 
capétienne  de  la  Réforme  intellectuelle  et  morale,  le  moteur  social  de 
la  Comédie  Humaine,  la  famille  agrarienne  de  Bonald,  la  famille-souche 
de  la  Réforme  Sociale,  l'idée  du  roi  chez  M.  Maurras. 

Ces  deux  figures  concordantes,  surnaturelle  et  naturelle  du  réalisme, 
impliquent  une  essence  commune,  qui  est  à  la  racine  de  la  pensée  de 
M.  Maurras,  et  qui,  plus  originelle  que  les  mots,  mériterait  d'être 
exprimée  en  architecture  et  en  musique.  M.  Maurras,  retrouvant  avec 
une  pénétration  subtile  cette  essence  dans  le  Syllabus,  appelle  ce  docu- 
ment «  le  type  et  le  modèle  de  l'architecture  logique.  Assurément  il  a 
des  murailles  et  il  a  des  voûtes,  des  piliers  et  des  fondements.  Il  n'est 
pas  tout  en  portes,  en  fenêtres,  en  ouvertures,  il  n'est  pas  composé  de 
vide  aérien,  ni  d'espace  nu.  Il  existe,  il  pose,  fonde,  décrit  une  figure 
déterminée  :  circonscrit,  il  exclut  ce  qui  n'est  pas  à  lui  ^.  »  Il  corres- 
pond à  un  souci  architectural  de  ne  laisser  dans  l'Eglise  aucun  trou  par 
en  haut.  M.  Maurras,  comme  les  bons  compagnons  du  Tour  de  France 
a  demandé  au  monument  catholique  des  leçons  pour  sa  construction 
politique,  pour  «  la  bonne  construction  d'un  ordre  résistant  ». 

Cet  ordre  résistant,  œuvre  positive  de  M.  Maurras,  comporte  pour 
méthode  de  construction  l'empirisme  organisateur,  et  pour  construc- 
tion, comme  les  trois  étages  superposés  d'une  église,  une  théorie  de  la 
société,  une  théorie  de  la  France,  une  théorie  du  roi. 


VI 

LA   SCIENCE    DE    LA    BONNE    FORTUNE 


La  question  capitale  qui  se  pose  pour  M.  Maurras  est  celle  que 
Comte  appelle  «  l'immense  question  de  l'ordre  ».  Pour  la  résoudre 
Comte  établit  un  système  politique  compact,  d'une  architecture  romane 
un  peu  massive  et  sombre,  couronné  par  une  religion  entière,  le  tout 


I.  Id.,  p.  148. 

259 


L  S  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

en  rapport  avec  ses  facultés  puissantes  et  ses  larges  ambitions  d  or- 
ganisateur scientifique.  M.  Maurras  n  a  pas  de  visées  aussi  auda- 
cieuses. «  La  politique,  dit-il,  est  formée  d'une  vue  limpide  des  choses 
et  de  la  connaissance  d*un  petit  nombre  de  principes  qui  ne  sont  pas 
faits  de  main  d'homme,  mais  que  l'expérience  humaine,  devenue  peu 
à  peu  la  sagesse,  a  mises  au  jour  lentement  ^.  »  Une  expérience  qui 
devient  peu  à  peu  de  la  sagesse  :  c'est  ainsi  que  se  sont  formés  dans 
Tordre  de  l'art  la  chaîne  et  le  goût  classiques,  c'est  ainsi  que  s'est  créée 
en  France  la  tradition  et  qu'ont  été  conçus  et  accomplis  les  desseins 
et  les  destins  de  la  monarchie.  L'individu,  avec  sa  durée  limitée,  ses 
courts  moyens  d'information  et  le  cercle  étroit  de  son  investigation, 
ne  saurait  rien  fonder  contre  le  monument  progressif  de  cette  tradi- 
tion vivante.  Ces  principes  ont  beau  être  en  petit  nombre,  leur  vérité 
hors  du  temps  ne  se  révèle  qu'à  l'esprit  qui  s'est  rendu  compte  de  leur 
fécondité  dans  le  temps.  Observer  des  moments  privilégiés,  de  belles 
réussites,  se  demander  les  causes  de  ce  privilège  et  de  cette  réussite, 
les  reconnaître,  les  aider,  les  susciter  là  où  elles  peuvent  être  sollicitées 
ou  reproduites,  c'est  la  méthode  d'  «  empirisme  organisateur  »  que 
M.  Maurras  met  sous  l'invocation  de  Sainte-Beuve.  Le  rôle  d'  «  inter- 
cesseur spirituel  »  que  le  Barrés  de  Y  Homme  Libre  attribuait  dans  la 
chapelle  où  se  cultivait  le  Moi  au  jeune  Sainte-Beuve  de  1 830,  M.  Maur- 
ras le  reconnaît  au  «  Thomas  d'Aquin  »  des  Lundis  comme  à  un  patron 
littéraire  de  la  grande  Eglise  de  l'institution  et  des  intérêts  français  : 
maître  de  l'analyse  extérieure  plus  encore  que  de  l'analyse  intérieure. 
Cette  analyse  «  ne  démembre  point  indistinctement  tous  les  produits 
de  la  nature.  Chez  Sainte-Beuve  comme  ailleurs,  l'analyse  choisit 
plutôt,  entre  les  ouvrages  dont  on  peut  observer  l'arrangement  et  le 
travail,  les  plus  heureux  et  les  mieux  faits,  ceux  qui  témoignent  d'une 
perfection  de  leur  genre  et  pour  ainsi  dire  appartiennent  à  la  Nature 
triomphante,  à  la  Nature  qui  achève  et  réussit.  En  ce  cas  l'analyse  fait 
donc  voir  quelles  sont  les  conditions  communes  et  les  lois  empiriques 
de  ces  coups  de  bonheur  :  elle  montre  comment  la  nature  s'y  prend  pour 
ne  point  manquer  sa  besogne  et  atteindre  de  bonnes  fins.  De  l'étude 
de  ces  succès  particuliers,  l'analyste  peut  se  former  une  espèce  de 
Science  de  la  bonne  fortune.  Il  en  dresse  le  coutumier,  sinon  le  code. 
De  ce  qui  est  le  mieux,  il  infère  des  types  qui  y  soient  conformes  dans 
l'avenir.  Cette  élite  des  faits  lui  propose  ainsi  la  substance  des  intérêts 

!•  La  Politique  Religieuse,  p.  291. 

260 


LA   SCIENCE    DE    LA    BONNE    FORTUNE 

supérieurs  que  l'on  nomme,  suivant  les  cas,  le  droit  ou  le  devoir  ^.  » 
Les  choses  ne  se  fondent  pas  par  raison,  mais  la  raison  se  reconnaît 
dans  la  naissance  et  la  perpétuité  de  leurs  conjonctures  heureuses. 
«  Lesquels  de  nos  ouvrages  ne  sont  point  nés  des  semences  de  nos 
passions  ?  ^  »  Mais  s'ils  en  naissent  ils  ne  s'en  construisent  pas,  et  leurs 
parents  ne  sont  pas  leurs  éducateurs.  «  Si  le  goût  de  la  vérité  n'est,  à  son 
origine,  qu'une  passion  comme  les  autres,  cette  passion  acquiert,  en 
s'exerçant,  tous  les  éléments  de  sa  règle  ^.  »  Elle  acquiert  une  règle 
parce  que,  de  même  que  l'amour  divin,  elle  transporte  l'homme  hors 
de  lui-même,  parce  qu'elle  fait  vivre  l'individu  mobile  parmi  des 
images  réalisées,  parce  que  le  goût  de  la  vérité  est  une  école  constante 
de  réalisme.  Ce  réalisme,  en  nous  soumettant  à  la  nature,  nous  montre 
que  le  meilleur  de  la  réalité  humaine  consiste  dans  ce  qu'au  long  de  sa 
durée  elle  a  déposé  comme  une  nature,  dans  ces  formes  plastiques, 
pareilles  aux  Parques  du  Parthénon,  assises  aux  carrefours  et  aux  repo- 
soirs  de  nos  routes,  équivalent  subtil,  peut-être  païen,  de  ce  qu'est 
dans  le  théisme  de  Bossuet.  la  présence  de  la  Providence  :  «  Morale, 
religion  ou  politique,  ce  qui  ne  fonde  que  sur  la  volonté  des  mortels 
n'est  guère  plus  certain  que  ce  que  l'on  construit  sur  leurs  bons  senti- 
ments. La  piété  des  Attiques...  conçoit  que  la  part  de  notre  mérite, 
dans  nos  victoires  les  plus  belles,  est  presque  nulle,  que  tout,  en  der- 
nière analyse,  dépend  d'une  faveur  anonyme  des  circonstances,  ou, 
si  l'on  aime  mieux,  d'une  grâce  mystérieuse.  Ainsi  les  Athéniens,  quand 
ils  priaient  Pallas,  invoquaient  le  meilleur  d'eux-mêmes,  et  en  même 
temps  ils  invoquaient  autre  chose  qu'eux.  La  déesse  à  laquelle  ils 
faisaient  abandon,  hommage  et  honneur  d'Athènes  était  bien  leur 
propre  sagesse,  mais  la  sagesse  athénienne  secondée,  fécondée  et 
couronnée  des  approbations  du  destin  *.  »  On  songe  aux  personnifica- 
tions bienveillantes  de  la  Terre  et  de  l'Espace  chez  Comte.  Mais  plus 
exactement  ces  figures  de  la  bonne  fortune,  cette  approbation  du 
destin  se  retrouvent,  autour  de  la  famille  capétienne,  dans  la  ligne  et 
la  série  de  la  durée  française,  comme,  en  matière  esthétique,  dans  celles 
de  la  durée  classique.  Ainsi  se  forme,  pour  la  politique  comme  pour 
l'art,  la  théorie  du  point. 

1 .  Trois  Idées  Politiques,  p.  36. 

2.  Anthinea,  p.  57. 

3.  Trois  Idées  Politiques,  p.  39. 

4.  Anthinea,  p.  84» 

261 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Le  point,  qui  implique  pour  la  raison  le  choix.  La  bonne  fortune 
devient  comme  une  synthèse  idéale  du  fait  et  du  droit.  L'art  de  l'Acro- 
pole, la  monarchie  française,  représentent  deux  faits  heureux,  —  de 
ces  faits  dont  l'idée,  portée  à  sa  plus  haute  puissance,  fournit  la  notion 
de  miracle  —  des  faits  que  des  chances  heureuses  ont  consolidés  hors 
du  précaire  et  de  l'imparfait,  —  mais  des  faits  qui  une  fois  constitués 
impliquent  un  droit,  forment  un  type,  imposent  un  modèle.  Ce  droit, 
ce  type,  ce  modèle,  permettent  de  classer,  de  hiérarchiser  et  aussi  d'ex- 
clure. Ils  se  placent  à  l'antipode  de  cette  acceptation  universelle,  de 
cette  largeur  illimitée  d'esprit  qui  tolèrent  tout,  concilient  tout,  em- 
brassent tout  dans  un  panthéisme  passif  ou  un  évolutionnisme  général  : 
«  Un  Dieu  immanent  sacre  la  force  des  choses  et  divinise  l'évolution 
des  sociétés.  Il  sacre  et  divinise  de  la  même  manière  tels  arrêts  fantai- 
sistes des  consciences  isolées.  Et  il  enseigne  aussi  à  ne  rien  distinguer 
afin  de  tout  confondre  ^.  » 

Ce  panthéisme,  cet  évolutionnisme  énervent  l'action,  éveillent  le  : 
Tout  est  bien,  —  le  :  A  quoi  bon  ?  —  La  science  de  la  bonne  fortune 
au  contraire  est  orientée  rigoureusement  vers  la  pratique,  le  réalisme 
de  la  connaissance  ne  va  pas  sans  un  réalisme  de  l'action.  La  tu/vi 
dans  notre  intelligence  des  choses  implique  le  xaipoç  dans  notre 
action  sur  les  choses.  «  Le  réalisme  ne  consiste  pas  à  former  ses  idées 
du  salut  public  sur  la  pâle  supputation  de  chances  constamment 
déjouées,  décomposées  et  démenties,  mais  à  préparer  énergiquement, 
par  tous  les  moyens  successifs  qui  se  présentent,  ce  que  l'on  considère 
comme  bon,  comme  utile,  comme  nécessaire  au  pays.  Nous  ignorons 
profondément  quels  moyens  se  présenteront.  Mais  il  dépend  de  nous 
d'être  fixés  sur  notre  but,  de  manière  à  saisir  sans  hésiter  tout  ce  qui 
nous  rapproche  de  lui  ^.  » 

U Avenir  de  V Intelligence,  qui  est  dans  l'œuvre  de  M.  Maurras 
comme  son  Acropole  choisie,  se  termine  par  Mademoiselle  Monk  ou 
la  Génération  des  Evénements,  —  sa  Tribune  des  Cariatides.  Les 
Mémoires  d'Aimée  de  Coigny  «  nous  racontent  comment  la  Restaura- 
tion de  la  monarchie  très  chrétienne  fut  conspirée  entre  une  dame  très 
païenne  et  un  ancien  évêque  assermenté  et  marié.  L'un  de  ces  sages 
Grecs,  réalistes  subtils,  qui  prenaient  leur  plaisir  à  exprimer  le  sens 
I  secret  des  réalités  de  la  vie,  y  aurait  trouvé  la  matière  de  réflexions  bien 

î.  La  Politique  Religieuse,  p.  150. 
2.  L* Avenir  da  Hnidligence,  p.  278. 

262 


LA   SCIENCE    DE    LA    BONNE    FORTUNE 

instructives  ».  M.  Maurras,  qui  incame  sans  doute  Tun  de  ces  anciens 
Grecs,  se  complaît  à  ces  réflexions.  Il  a  rencontré  sous  une  forme 
mortelle  la  déesse  de  la  bonne  fortune.  Il  a  saisi  la  destinée  dans  sa 
courbe  vivante,  comme  Apollon  Daphné  au  moment  où  la  nymphe 
s'enracine  et  se  mue  en  arbre.  Et  il  conclut  : 

«  Il  est  permis  de  préférer  à  l'amusant  détail  de  cette  intrigue  de 
château  et  de  salon  la  poétique  aventure  de  Jeanne  d'Arc.  Ainsi  notre 
XV^  siècle  apparaît-il  comme  supérieur  au  XIX®.  Mais,  à  peu  près  comme 
chevauchées  de  la  Pucelle,  les  allées  et  venues  de  M°^®  de  Coigny 
laissent  voir  le  jeu  naturel  de  l'histoire  du  monde.  Il  ne  s*agit  pas  d'être 
en  nombre,  mais  de  choisir  un  poste  d'où  attendre  les  occasions  de 
créer  le  nombre  et  le  fait...  Un  moment  vient  toujours  où  le  problème 
du  succès  est  une  question  de  lumières  et  se  réduit  à  rechercher  ce  que 
nos  Anciens  appelaient  jtmctura  rentnXy  le  point  où  fléchit  l'ossature, 
qui  partout  ailleurs  est  rigide,  la  place  où  le  ressort  de  l'action  va 
jouer  \  » 

Ce  sont  les  dernières  lignes  de  V Avenir  de  r Intelligence^  et  les  derniers 
mots  marquent  le  tournant  qui  au  cours  d'une  vie  humaine,  au  milieu 
de  son  chemin,  engage  l'homme  dans  l'action  délimitée  et  stricte  dont 
l'épure,  comme  le  cylindre  d'Archimède,  s'inscrira  seule  sur  son  tom- 
beau. Point,  et  place,  et  ligne  étroite  comme  le  sillon  dans  un  champ  ou 
le  sillage  sous  la  proue,  mais  toute  l'histoire  humaine  est  faite  de  ces 
courbes,  les  unes  géométriques,  les  autres  inorganiques  et  d'autres 
vivantes,  parmi  lesquelles  quelques  privilégiées  dessinent  ou  circons- 
crivent la  figure  d'une  destinée  immortelle.  C'est  en  suivant  ces  pistes 
et  en  approfondissant  ces  traces  que  la  science  de  la  bonne  fortune, 
l*£UTi>y^la  dont  Socrate  a  déjà  formulé  le  concept,  s'est  ramassée, 
est  devenue  vivante  et  plastique  en  trois  théories  sociale,  française  et 
royale. 


I. /J.,p.285. 

263 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

VII 
LA    SOCIÉTÉ 


La  haine  tenace  par  laquelle  M.  Maurras  poursuit  le  nom  et  la 
réalité  de  l'individualisme  ne  s'expliquerait  guère  sans  une  sorte  de 
rancune  personnelle,  —  et  très  personnelle,  très  individualiste.  L'indi- 
vidualisme semble  bien  sa  mauvaise  conscience,  celle  centre  laquelle  il 
se  défend  et  dont  il  se  débarrasse  par  une  tension  et  par  une  crise.  Son 
antipathie  naturelle  contre  le  romantisme,  ses  luttes  politiques  pendant 
l'affaire  Dreyfus  lui  ont  montré  la  nécessité  d'un  Contrwiy  lui  ont  fait 
mieux  sentir  ce  que  M.  Barrés  a  reconnu  de  plus  en  plus  après  les 
Déracinés^  le  primat  du  social,  ou,  au  sens  complet,  du  politique.  Tout 
son  combat  est  mené  contre  cette  insurrection  de  l'individu  que  dénon- 
çait Auguste  Comte.  «  L'Etat  français  d'avant  1 789  était  monarchique, 
hiérarchique,  syndicaliste  et  communautaire  ;  tout  individu  y  vivait 
soutenu  et  discipliné.  Chateaubriand  fut  des  premiers  après  Jean- 
Jacques  qui  firent  admettre  et  aimer  un  personnage  isolé  et  comme 
perclus  dans  l'orgueil  et  l'enftui  de  sa  liberté  ^.  »  Un  homme  de  lettres, 
une  sensibilité  ardente  et  brillante  impliquent  toujours,  à  l'heure 
actuelle,  un  Chateaubriand  en  puissance  que  M.  Maurras  se  soucie 
de  ne  pas  laisser  en  lui-même  passer  à  l'acte.  Il  suscitera  donc  pour  le 
refouler  toutes  les  représentations  et  toutes  les  idées  antagonistes. 
Tout  ce  que  perdra  Findividu  la  chose  sociale  le  gagnera,  le  réalisme 
social  l'incorporera  en  des  êtres.  M.  Maurras,  qui  s'en  tient  au  point 
de  vue  de  l'empirisme  organisateur,  n'a  point  formulé  de  thèses  socio- 
logiques, ne  s'est  pas  mêlé  au  débat  sur  la  nature  du  fait  social  et  de 
l'être  social.  Mais,  de  son  point  de  vue  limité,  il  a  apporté  sur  le  pro- 
blème de  l'association  politique,  sur  la  vie  du  ?à)ov  TioXt.Tt.xov  des 
lumières  précises  et  précieuses. 

M.  Maurras  professe  une  grande  admiration  pour  l'œuvre  de  Fustel 

1.  Trois  Idées  Politiques^  p.  9. 

264 


LA     SOCIÉTÉ 

de  Coulanges,  pour  sa  contribution  à  Thistoire  de  France.  Je  suis 
surpris  qu'il  ne  se  soit  jamais  référé  à  la  Cité  Antique,  qui  développe 
une  sorte  de  synthèse  abstraite  et  mythique  de  l'antiquité  très  analogue 
à  celle  que  M.  Maurras  présente  de  l'ancienne  société  française  et 
propose  comme  idéal  à  celle  de  demain.  Le  schème  de  Fustel,  —  insti- 
tution des  familles  sur  le  culte  des  morts  et  du  foyer,  constitution,  autour 
d'un  culte  commun,  des  tribus  ou  associations  de  famille,  des  cités  ou 
associations  de  tribus,  identité  de  la  fonction  du  roi,  chef  religieux 
de  la  cité,  avec  celle  du  pater  fœniiias,  chef  religieux  de  la  gens,  —  se 
retrouve  dans  le  traditionalisme  de  Bonakl  et  de  Le  Play,  dans  leurs 
constructions  de  la  fan^île  agrarienne  et  de  la  famille-souche,  et 
apparaît  à  l'état  de  mythe  directeur  dans  la  pensée  de  M.  Maurras. 

Auguste  Comte  définit  l'individu  une  abstr£>ctk)n  sociale,  définition 
qui  est  exactement  à  l'antipode  de  Contrat  social  et  de  la  Déclaration  des 
Droits.  L'individu,  de  même  qu'il  n'est  pensable  que  par  le  jeu  de  con- 
cepts sociaux,  est  produit  en  tant  qu'homme  civilisé  par  l'action  de  réa- 
lités sociales.  Or  «  si  la  société  humaine  produit  l'individu  humain,  dit 
M.  Maurras,  elle  ne  peut  être  composée  de  ce  qu'elle  produit,  d'indi- 
vidus. La  société  est  composée  de  sociétés,  c'est-à-dire  de  groupements 
d'êtres  humains  qui  pourront  être  hommes  un  jour  à  la  faveur  de  la 
Société,  mais  auxquels  il  est  naturel,  en  attendant,  de  vivre  groupés, 
soit  pour  continuer  la  vie,  comme  c'est  le  cas  des  familles,  soit  pour  la 
fortifier,  l'accrcîtri  et  l'embellir,  c'est  le  cas  des  communes  et  des 
syndicats,  des  nations  et  des  religions,  des  corps,  des  compagnies 
littéraires,  scientifiques  ou  artistiques  de  toute  sorte,  M.  Ferdinand 
Buisson  et  ses  pareils  se  figurent  que  ces  Associations  sont  des  groupes 
fictifs  auxquels  l'Etat  veut  bien  concéder  l'existence  et  la  vie  ;  mais  il 
est  dupe  des  formalités  administratives.  Dans  la  réalité,  l'Etat  est  de 
beaucoup  postérieur  à  ces  groupements.  Il  les  recMinaît,  il  en  tient 
registre.  H  ne  les  crée  pas.  Comme  elle  est  supérieure  à  Tindividu,  la 
société  est  supérieure  à  l'Etat.  Il  est  aussi  naturel  à  l'homme  d'être 
d'un  corps  de  métier  que  d'une  famille  et  de  tirer  à  l'arc  ou  de  jouer 
aux  boules  que  de  se  niarier.  Quand  l'Etat  se  forme,  non  seulement 
les  familles,  mais  des  associations  de  toute  sorte  sont  ou  formées  ou 
ébauchées  depuis  longtemps.  Il  est  bien  une  pièce  centrale  de  la 
société,  mais  ajustée  pour  la  défendre  et  l'organiser,  non  pour  la 
1  détruire  ^.  »  -^ 

I .  La  Politique  Religieuse,  p.  223. 

265 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

La  page  est  très  iorte,  très  belle,  et  je  veux  bien  le  dire  très  vraie, 
à  condition  qu'on  s'entende  sur  son  espèce  de  vérité.  Ce  n'est  pas 
manquer  de  déférence  à  M.  Maurras  que  de  mettre  sa  construction 
sur  le  même  plan  que  la  Ci7e'  Antique^  et  de  demander  de  Fustel  de 
Coulanges  et  de  lui  où  ils  ont  vu  jouer  toute  cette  pièce.  Est-ce  sur  le 
terrain  du  droit  ?  Est-ce  sur  le  terrain  du  fait  ?  Si  c'est  sur  le  terrain 
du  droit,  nous  considérerons  cette  doctrine  comme  un  ensemble  de 
directives  pour  un  Code  civil  et  un  Code  administratif  de  demain, 
qui  porteront  non  plus  sur  des  individus,  mais  le  premier  sur  des 
familles  et  le  second  sur  des  associations,  nous  y  verrons  le  plan  de  la 
réforme  politique  et  sociale  que  propose  M.  Maurras.  Si  c'est  sur  le 
terrain  du  fait,  nous  comprendrons  que  pour  M.  Maurras  les  choses 
se  passaient  à  peu  près  ainsi  sous  l'ancien  Régime,  avant  le  cyclone 
de  l'individualisme  révolutionnaire.  Si  c'est  enfin  sur  l'un  et  sur 
l'autre,  nous  entendrons  que  M.  Maurras  nous  décrit  un  état  ancien, 
qui  était  le  bon,  et  auquel  il  nous  faut  revenir  le  plus  vite  possible  : 
réaction  d'abord  1  Exactement,  cette  vérité  demeure  flottante  au-dessus 
des  deux  sens  :  elle  a  la  figure  de  la  Cité  de  Fustel  ou  de  ce  pays  des 
familles-souches  pastorales  que  Le  Play  avait  placé  moitié  mythique- 
ment,  moitié  réellement,  dans  les  grandes  mers  d'herbes  de  l'Asie 
centrale.  Nous  avons  le  sentiment  que  cela  n'a  jamais  correspondu  à 
une  existence  solide,  consciente,  entière,  n'a  jamais  été  réalisé  totale- 
ment dans  un  état  social  donné.  L'historien  réunit  arbitrairement 
du  temporel  et  de  spirituel,  de  la  réalité  qui  vécut,  dura,  et  de  la  vérité 
idéale  qui  même  à  l'époque  dont  il  traite  flottait  déjà  comme  la  vapeur 
et  les  lignes  d'un  âge  d'or  idéalisé.  Quand  Louis  XIV,  dans  les  Mémoires 
qu'il  écrit  pour  le  Dauphin,  parle  de  la  nécessité  malheureuse  où  se 
trouve  aujourd'hui  l'Etat  d'exiger  les  impôts,  alors  que  dans  l'innocence 
du  bon  vieux  temps  c'était  un  tribut  spontané  que  les  sujets  accor- 
daient avec  bonheur,  nous  discernons  là  un  élément  de  vérité  histo- 
rique, à  savoir  qu'il  n'y  avait  pas  d'impôt  direct  permanent  avant 
Charles  VII,  mais  nous  apercevons  également  par  quelle  pente  d'idéali- 
sation naturelle  on  applique  au  passé  d'une  manière  instinctive  en 
matière  de  politique  le  mythe  de  l'âge  d'or.  L'époque  même  de 
Louis  XIV  paraît  à  M.  Maurras  non  un  âge  d'or  —  ne  chargeons 
pas  —  mais  un  âge  normal  durant  lequel  l'Etat  tenait  registre  de  ces 
groupements,  les  respectait,  parlementait  avec  eux.  En  réalité  je 
crois  bien  que  si,  au  sujet  de  ces  corps,  de  ces  associations,  on  leur 
eût  proposé  le  texte  de  M.  Maurras  et  celui-ci,  de  M.  Hanotaux,  les 

266 


LA     SOCIÉTÉ 

ministres  de  Louis  XIV  eussent  préféré  le  sens,  l'esprit,  les  directions 
politiques  de  ce  dernier.  Des  difficultés  compliquées  naissent,  écrit 
l'historien  de  Richelieu  dans  son  Histoire  de  France  contemporaine  : 
«  quand,  dans  la  masse  du  corps  social,  se  sont  introduits,  soit  par  le 
temps,  soit  par  l'usage,  des  groupements  particuliers,  qui  tendent  à 
se  développer,  à  se  fortifier  sans  cesse  :  les  aristocraties,  les  associations, 
les  Eglises  ;  l'existence  de  ces  corps  peut  devenir  générale  et  même 
douloureuse  quand  ils  exagèrent  leur  prétention  à  une  vie  indépen- 
dante, au  maintien  ou  à  l'accroissement  de  certains  privilèges.  C'est 
alors  que  se  pose  un  autre  problème,  qui  a  occupé  toute  l'histoire  de 
France,  le  problème  des  Etats  dans  l'Etat.  Classe,  caste,  commune, 
province,  noblesse,  magistrature,  tous  construisent  à  l'abri  de  la 
société  leur  forteresse  contre  la  société,  et,  au  point  précis  où  com- 
mencent leurs  revendications  propres,  ils  plantent  hardiment  un 
écriteau  avec  ce  mot,  toujours  le  même,  liberté  ^.  » 

La  plupart  de  nos  difficultés,  observait  Montaigne,  sont  grammai- 
riennes. M.  Maurras,  défenseur  des  associations,  et  M.  Hanotaux, 
procureur  de  l'Etat,  disent  au  fond  la  même  chose,  s'expriment  en 
nfM)ts  idéaux  qui  ont  les  mêmes  racines,  les  mêmes  groupes  de  con- 
sonnes, mais  qui  se  manifestent  avec  des  voyelles,  des  attitudes,  un 
vent  oratoire  opposés.  En  réalité  il  n'y  a  pas  d'Etat  sans  associations 
avec  lesquelles  il  entretient  des  rapports  amicaux,  indifférents  ou 
hostiles.  Les  associations  se  considèrent  comme  antérieures  à  lui, 
de  droit  au  nK)ins  égal  à  lui,  et  l'Etat  estime  au  contraire  qu'elles 
n'existent  que  par  sa  permission  et  sa  tolérance.  Mais  cet  échange  de 
points  de  vue  entre  les  deux  côtés  fait  partie  de  l'existence,  de  la  nature, 
des  rapports  nécessaires  entre  l'un  et  l'autre.  —  Oui,  mais  enfin  laquelle 
des  deux  théories  est  vraie  }  —  L'œuf  est-il  né  de  la  poule  ou  la  poule 
de  l'œuf?  L'individu  est-il  un  produit  des  sociétés  ou  les  sociétés  sont- 
elles  composées  d'individus  ?  L'Etat  se  forme-t-il  de  sociétés  ou  les 
sociétés  existent-t-elles  par  délégation  de  l'Etat  ?  Est-ce  ou  non  l'exis- 
tence et  le  primat  de  l^Etat  qui  distinguent  les  sociétés  supérieures, 
anciennes  ou  modernes,  des  tribus  inorganiques  ?  Ces  questions  de 
droit,  qu'on  les  résolve  dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  apparaissent 
comme  des  at>stractions  de  légistes,  nous  font  mieux  sentir  la  courbe 
et  le  mouvement  de  la  vie  qui  les  traverse  et  les  dépasse. 

Si  de  ces  généralités  on  passe  à  des  questions  d'espèce,  les  seules 

1.  Histoire  de  la  France  confenyyoraine,  t.  III,  p.  124. 

267 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

qui  soient  susceptibles  de  sortir  de  la  dispute  grammairienne,  on 
jugera,  je  crois,  qu  appliquée  à  TEtat  français  la  page  de  M.  Maurras 
est  historiquement  forte,  et  politiquement  faible,  et  celle  de  M.  Ha- 
notaux  historiquement  faible  et  politiquement  forte.  La  France, 
comme  tous  les  Etats  modernes,  est  formée  d*une  construction  cou- 
tumière  et  féodale  et  d  une  construction  romaine  et  politique,  la 
première  antérieure  chronologiquement  (dans  la  France  d'oïl  au  moins) 
à  la  seconde.  Le  droit  a  d  abord  été  une  coutume,  la  royauté  a  d  abord 
été  une  constitution  féodale,  qui  a  acquis  peu  à  peu  la  suprématie  sur 
les  autres  institutions  féodales,  les  a  ployées  et  pétries  selon  les  direc- 
tives qui  ont,  consciemment  ou  inconsciemment,  présidé  à  la  formation 
de  tous  les  Etats  modernes.  Les  «  sociétés  »  ont  d'abord  été  ce  que  dit 
M.  Maurras,  puis  l'Etat  les  a  qualifiées  à  peu  près  dans  les  termes 
qu'emploie  M.  Hanotaux.  Ces  groupements,  aristocraties,  associations, 
Eglises,  sont  accusés  de  s'être  introduits  abusivement  et  malicieuse- 
ment dans  le  corps  de  l'Etat,  qui  se  promet  bien  de  prendre  méde- 
cine. —  Mais,  répondent-elles  timidement  ou  font-elles  répondre 
par  leur  syndic  M.  Maurras,  il  y  avait  une  noblesse,  des  associa- 
tions communales,  une  Eglise  avant  qu'il  y  eût  un  Etat  :  que  pou- 
vicns-nous  lui  faire  quand  il  n'était  pas  né  ?  C'est  l'Etat  qui  s'est 
formé,  agrandi,  avec  notre  secours  et  aussi  à  nos  dépens.  Vous 
gémissez  sur  le  problème  des  Etats  dans  l'Etat.  Cette  expression 
prend  depuis  Richelieu  le  sens  de  maladie  grave  qui  appelle  des 
remèdes  énergiques.  Mais  l'Etat  a  d'abord  été  un  Etat  d'Etats.  Il  s'en 
trouvait  bien.  Pourquoi  ne  le  serait-il  pas  encore  ?  —  C'est  de  l'his- 
toire et  du  passé,  ce  n'est  pas  de  la  politique  et  du  présent.  Les  Etats 
ont  existé  avant  l'Etat  comme  les  coches  ont  existé  avant  les  chemins 
de  fer.  Reviendrons-nous  pour  cela  aux  coches  ?  On  vous  l'a  dit,  à 
propos  d'un  texte  de  M.  Charles  Benoist,  qui  descend,  aussi  bien  que 
M.  Hanotaux,  des  légistes  de  Philippe  le  Bel,  l'Etat  moderne  est  un 
Etat  où  tout  se  fait  par  la  loi,  où  tous  les  rouages  sociaux  sont  mus  par 
cette  électricité  invisible.  Ce  n'est  pas  le  moment  de  venir  nous  proposer 
vos  lourdes  machines.  —  Mais  êtes-vous  légistes  et  centralisateurs 
avec  une  conscience  aussi  bonne  que  vous  le  dites  ?  Si  cette  pente  de 
l'Etat  moderne  était  si  nécessaire  qu'il  vous  semble,  comment  se  fait-il 
que  tous  les  partis  chez  nous  soupirent  après  la  décentralisation  ? 
—  C'est  une  question  de  mesure.  Nous  songeons  en  etfet  de  à  bonnes 
lois  de  décentralisation.  Elles  sont  à  l'étude.  Une  commission...  — 
C'est  ici  que  je  vous  tiens.  Ce  que  vous  appelez  l'Etat  moderne  est 

268 


LA     SOCIÉTÉ 

une  machine  pléthorique  et  mal  agencée.  Votre  peur  des  Etats  dans 
TEtat  dénote  la  faiblesse  d'un  vieil  Etat  catarrheux  et  rhumatisant. 
Un  Etat  fort,  c'est-à-dire  l'Etat  monarchique,  n  aura  pas  peur  des 
Etats,  des  corps,  des  associations,  de  l'Eglise.  Pour  qu'il  décentralise 
il  faut  qu'il  n'en  ait  pas  peur,  pour  qu'il  n'en  ait  pas  peur  il  faut  qu'il 
soit  fort,  pour  qu'il  soit  fort  il  faut  qu'il  ait  un  roi.  Vous  m'avez  donné 
raison  pour  le  passé,  sur  le  terrain  historique.  Quand  les  corps,  les 
sociétés,  seront  soustraits  à  la  centralisation  qui  les  empêche  de  se 
développer  ou  d'être,  notre  idée  se  vérifiera  sur  le  champ  du  présent, 
dans  l'ordre  pratique  et  politique. 

Un  décentralisateur  doit  être  monarchiste,  parce  qu'un  pouvoir 
héréditaire  seul  peut  décentraliser  et  qu'un  pouvoir  électif  ne  le  peut 
pas  :  en  diminuant  ses  prises  sur  l'électeur,  celui-ci  scierait  la  branche 
sur  laquelle  il  est  assis.  —  En  théorie  c'est  vrai.  En  fait  que  voyons- 
nous  ?  La  monarchie  française  jusqu'à  Louis  XVI  a  toujours  accompli 
œuvre  d'Etat,  œuvre  centralisatrice.  Louis  XVI  le  premier  fait  machine 
en  arrière,  avec  le  rétablissement  des  Parlements  et  les  Assemblées 
provinciales  ;  mais  d'abord  les  résultats  sont  des  plus  médiocres, 
ensuite  Louis  XVI  décentralise  non  en  tant  que  pouvoir  fort,  mais 
en  tant  que  pouvoir  faible  et  sous  la  pression  de  l'opinion,  des  idées 
révolutionnaires.  Car  les  idées  révolutionnaires  sont  des  idées  décen- 
tralisatrices, follement  décentralisatrices  comme  en  témoi^^nent  les 
constitutions  de  1791  et  de  1793.  C'est  contre  ces  idées  que  le  gou- 
vernement révolutionnaire  dut  être,  sous  la  pression  de  l'état  de  siège, 
impitoyablement  centralisateur.  Depuis  la  Révolution,  aucun  gou- 
vernement héréditaire  n'a  décentralisé,  et  les  mesures  décentralisa- 
trices, parfois  exagérés  ou  maladroites,  sont  dues  à  des  gouvernements 
électifs  (loi  Falloux,  lois  sur  les  conseils  généraux,  sur  l'élection  des 
maires,  sur  les  Universités,  sur  les  associations). 

J'avance  l'objection  pour  la  prévenir  dans  l'esprit  du  lecteur.  Elle 
ne  porte  pas  beaucoup  contre  M.  Maurras.  Toutes  ces  mesures  en 
apparence  décentralisatrices  ou  bien  étendent  à  tout,  à  tort  et  à  travers, 
le  principe  électif  et  le  suffrage  universel,  ou  bien  retiennent  la  réalité 
pour  donner  l'ombre,  ou  bien  sont  des  instruments  de  lutte  contre 
un  parti.  La  Révolution  et  les  régimes  issus  d'elle  ont  détruit  les  corps  : 
voilà  le  mal.  Un  Etat  décentralisé,  c'est  l'Etat  qui  garantit  l'existence 
et  le  développement  des  corps.  «  La  monarchie  n'apporte  aucunement 
aux  bons  citoyens,  aux  associations  nationales,  aux  groupements  reli- 
gieux, une  besogne  toute  faite,  mais  simplement  la  faculté  d'existel 

269 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

librement,  de  se  développer  sans  contrainte,  de  vivre  en  paix  sous  des 
lois  justes  ^.  »  En  droit  ces  corps,  ces  républiques,  existent  avant 
l'Etat,  sont  souverains  dans  leur  domaine  comme  l'Etat  est  souverain 
ou  doit  être  souverain  dans  le  sien.  «  L'Etat,  quand  il  est  bien  institué, 
n'a  presque  pas  affaire  aux  individus,  mais  à  de  petites  organisations 
spontanées,  collectivités  autonomes,  qui  étaient  avant  lui,  et  qui  ont 
chance  de  lui  survivre,  véritable  substance  immortelle  de  la  nation  ^.  » 
En  tant  seulement  qu'il  est  encadré  et  défendu  par  ces  organisations, 
le  citoyen  possède  des  libertés  véritables.  Favoriser  le  développement 
de  celles  qui  sont,  la  naissance  de  celles  qui  tendent  à  être,  le  juste 
équilibre  des  unes  et  des  autres,  voilà  la  véritable  décentralisation. 
Avec  elle  «  la  puissance  de  chaque  citoyen  serait  augmentée  de  l'im- 
portance des  corps  et  compagnies  dont  il  serait  participant...  Le 
citoyen  recouvrerait  enfin  sa  liberté  politique.  Du  vague  administré 
sortirait  enfin  le  citoyen  véritable.  L'Etat  central  serait  tout  aussi 
éloigné  de  lui  qu'il  peut  l'être  d'un  citoyen  américain.  » 

C'est  le  contre-pied  exact  du  droit  révolutionnaire  républicain  et 
français,  tel  que  M.  Poincaré  l'exposait  lumineusement  dans  sa  plai- 
doirie pour  l'Académie  Concourt  :  «  Dans  notre  droit  moderne,  deux 
grands  principes  ont  été  posés.  Premier  principe  :  aucun  être  moral, 
aucune  personnalité  juridique  ne  peut  exister  sans  une  délégation 
générale  ou  sans  une  délégation  particulière  des  pouvoirs  publics... 
Second  principe  :  tout  établissement  public,  tout  établissement  d'utilité 
publique,  ne  pourra  recevoir  aucune  libéralité,  soit  donation,  soit 
legs,  autrement  qu'avec  une  autorisation  spéciale  des  pouvoirs  publics... 
Tout  au  contraire,  en  Allemagne  et  en  Angleterre,  les  fondations 
directes  non  seulement  sont  autorisées  mais  sont  encouragées,  et  d'un 
usage  chaque  jour  plus  fréquent.  Ce  sont  en  Allemagne  les  Stilflugen 
et  en  Angleterre  les  trustées.  »  Les  fondations  directes  sont  encou- 
ragées pour  le  présent  et  l'avenir  dans  les  pays  où  les  fondations  du 
passé  ne  sont  pas  tenues  en  suspicion  et  en  méfiance. 

Le^  principe  de  ce  droit  révolutionnaire,  républicain  et  français 
consiste  en  ce  que  l'individu  et  non  la  famille,  le  viager  et  non  le 
perpétuel,  figure  le  type  de  réalité  sociale. 

La  monarchie  héréditaire  représentait  une  continuité  naturelle 
par  ce  fait  qu'elle  était  une  famille,  comme  la  monarchie  traditionnelle 


1.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier. 

2.  Enquête,  p*  323. 


270 


LA     SOCIÉTÉ 

représentait  une  continuité  nationale  par  ce  fait  qu'elle  recevait  et  trans- 
mettait une  tradition.  Dans  une  France  sans  dynastie,  c'est-à-dire 
sans  famille  centrale,  toute  réalité  familiale  se  trouve  automatiquement 
déclassée.  La  France  a  perdu  sa  famille  régnante  non  autrement 
qu'elle  a  dissous  ou  senti  dissoudre  les  liens  naturels  qui  formaient  ses 
familles  particulières.  M.  Maurras  pense  que  cela  est  la  cause  et  ceci 
l'effet  :  politique  d'abord.  Comme  là  est  l'hypothèse  qui  permet  son 
action,  il  n'y  a  pas  à  le  chicaner.  Toujours  est-il  que  le  progrès  des 
idées  démocratiques  dans  l'Etat  et  le  progrès  de  l'individualisme  dans 
la  famille  vont  de  pair.  Cet  individualisme  se  manifeste  de  deux  façons, 
en  apparence  contraires,  en  réalité  concordantes  :  liberté  en  droit 
personnel  (divorce),  servitude  en  droit  réel  (incapacité  de  tester  libre- 
ment). La  liberté  en  droit  personnel  fait  disparaître  peu  à  peu  l'héré- 
dité professionnelle,  dont  M.  Maurras  montre  la  clef  de  voûte  dans 
l'hérédité  du  métier  royal.  En  de  fortes  pages  de  V Enquête^,  il  nous  fait 
voir  l'Etat  républicain  encourageant  «  ces  migrations  à  l'intérieur, 
qui,  de  classe  en  classe,  détruisent  les  familles  professionnelles,  et, 
par  là  même,  affaiblissent  notre  diplomatie  comme  notre  armée  et 
notre  marine,  notre  agriculture  comme  nos  arts,  notre  commerce  comme 
notre  industrie.  » 

Ainsi  la  France  devient  le  pays  du  viager  :  «  Le  républicain,  écrivait 
Babeuf,  n'est  pas  l'homme  de  l'éternité,  il  est  l'homme  du  temps  ;  son 
paradis  est  sur  cette  terre  ;  il  veut  y  jouir  de  la  liberté,  du  bonheur,  et  en 
jouir,  durant  qu'il  y  est,  sans  attendre  ou  toutefois,  le  moins  possible  ; 
tout  le  temps  qu'il  passe  hors  de  cet  état  est  perdu  pour  lui  ;  il  ne  le 
retouvera  jamais  ^.  »  Et  Renan  a  écrit  une  page  célèbre  sur  le  code  issu 
de  la  Révolution,  «  un  code  qui  rend  tout  viager,  où  les  enfants  sont  un 
inconvénient  pour  le  père,  où  toute  œuvre  collective  et  perpétuelle  est 
interdite,  où  les  unités  morales,  qui  sont  les  vraies,  sont  dissoutes  à 
chaque  décès,  où  l'homme  avisé  est  l'égoïste  qui  s'arrange  pour  avoir 
le  moins  de  devoirs  possible,  où  la  propriété  est  conçue  non  comme 
une  chose  morale,  mais  comme  l'équivalent  d'une  jouissance  toujours 
appréciable  en  argent.  »  Le  Play,  avec  son  Morale  (Tabord,  en  fait 
remonter  la  cause  à  la  perte  des  croyances  en  l'immortalité  de  l'âme, 
et  Bonald  remarquait  que  «  nous  voyons  les  mêmes  systèmes  philo- 
sophiques nier  à  la  fois  la  vérité  et  l'immortalité  ae  l'âme  et  la  nécessité 

1.  Enquête,  p.  369-371. 

2.  Journal  de  la  Liberté  de  la  Presse^  n^  5, 

271 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

de  rhérédité  du  pouvoir.  ^  »  Quoiqu'il  en  soit,  cet  ébranlement  de 
l'hérédité  est  l'œuvre  propre  du  Code  Napoléon,  et  il  me  souvient 
d'avoir  éprouvé  à  Notre-Dame  une  singulière  impression  de  justice 
immanente  :  le  clergé  de  cette  église  y  affichait  naguère  la  liste  des 
fondations  de  messe  confisquées  par  l'Etat  après  la  Séparation.  Or 
plusieurs  sont  indiquées  comme  établies  par  le  testament  de  Napoléon 
pour  le  repos  de  son  âme.  La  logique  du  Code  révolutionnaire  et 
consulaire,  développée  par  MM.  Briand  et  Grunebaum-Ballin,  est 
venu  couper  à  ces  fondations  leur  insolente  perpétuité. 

Le  principe  de  l'Etat  peut  devenir,  comme  nous  le  voyons  ici, 
l'antagoniste  du  principe  de  la  famille.  Mais  le  type  d'existence  qui 
appartient  aux  corps  est  le  même  que  celui  de  la  famille,  et  un  Etat 
affaiblira  les  corps  du  même  fonds  dont  il  diminue  les  familles.  Dans 
l'ancienne  monarchie  française,  l'existence  des  corps  donnait  au 
pouvoir  du  roi  la  solidité  de  là  pointe  d'une  pyramide.  Les  corps  étaient 
pour  le  roi  une  garantie  de  son  être.  Pour  que  l'autorité  soit  en  haut, 
dit  M.  Maurras,  il  faut  que  la  liberté  soit  en  bas.  Or  dans  l'autorité  du 
roi  la  liberté  des  corps  respectait  une  liberté,  et  dans  la  liberté  des 
corps  l'autorité  du  roi  respectant  une  autorité.  Certes  cette  liberté 
des  corps  avait  tendance  a  diminuer,  cette  autorité  du  roi  à  s'imposer  de 
plus  en  plus  par  le  jeu  de  la  centralisation  administrative.  Mais  la  cen- 
tralisation respectait  deux  limites.  D'abord  elle  s'exerçait  sans  suppri- 
mer les  corps.  Elle  se  superposait  simplement  à  eux,  lès  rendait  inutiles, 
créait  seulement  une  atmosphère  et  des  habitudes  qui  empêchaient 
à  peu  près  d'en  former  d'autres  :  à  la  fin  de  l'ancien  régime,  les  corps 
anciens  étaient  gauches  et  rouilles,  et  la  monarchie  ne  voulut  ou  ne 
sut  pas  amener  le  pays  à  en  constituer  d'autres  où  à  rajeunir  les  premiers; 
elle  se  fût  probablement  sauvée  en  ëe  solidarisant  aîvéc  des  assemblées 
représentatives  d  intérêts.  Etats  Généraux  ou  autres,  comme  Chateau- 
briand le  cofeprit  en  1815,  et  comme  M.  Maurras  le  promet  en  un 
autre  sens  de  sa  Monarchie  anti-parlementaire.  —  Ensuite  la  plupart 
des  pouvoirs  étaient  sous  l'ancien  régime  constitués  à  1  état  de  pro- 
priété, d'offices,  souvent  héréditaires  :  ce  qui  explique  qu'une  institu- 
tion aussi  scandaleusement  immorale  que  la  vénalité  des  charges  fût 
acceptée  volontiers  par  l'opinion,  sanctionnée  par  la  bonne  conscience 
de  la  bourgeoisie,  féconde  en  résultats  heureux. 

Evidemment  toute  société  prospère   compte,   selon   sa   nature   et 

I.  Recherches  philosophiques,  ch.  V. 

272 


LA     SOCIÉTÉ 

selon  son  époque,  des  modes  de  centralisation  et  de  décentralisation 
différents,  et  si  M.  Maurras  poussait  en  matière  esthétique  et  senti- 
m^entale  l'archaïsme  jusqu'à  rêver  sérieusement  d'un  sacre  à  Reims 
(quand  Reims  vivait)  pour  Philippe  VIII,  il  ne  songe  nullement  à 
emprunter  à  l'ancien  régime  ses  formes  corporatives  et  locales.  Son 
système  politique  consiste,  ainsi  qu'il  est  naturel  dans  un  vieux  pays 
comme  la  France,  à  redistribuer  la  centralisation,  à  desserrer  par  en 
bas  la  centralisation  réelle  dans  la  mesure  où  par  en  haut  la  centralisa- 
tion personnelle  s'établira.  Tocqueville  avait  déjà  expliqué  lumineuse- 
ment la  différence  entre  la  centralisation  politique,  nécessaire  et  la 
centralisation  administrative,  néfaste.  M.  Maurras  définit  ainsi  les 
mesures  utiles  de  décentralisation  réelle  :  «  Reconstitution  des  pro- 
vinces, autonomie  des  Universités,  suppression  du  partage  égal  des 
héritages,  reformation  de  puissants  patrimoines  industriels  et  fonciers, 
autonomie  syndicale,  autonomie  confessionnelle,  voilà  exactement  ce 
que  notre  passé  conseille,  ce  qui  manque  à  notre  présent,  ce  que  notre 
avenir  réclame  ^.  »  On  reconnaît  le  programme,  adapté  aux  temps 
actuels,  de  l'ancien  parti  agrarien  qui,  à  l'époque  la  plus  favorable, 
de  1815  à  1330,  lutta  avec  insuccès  pour  l'imposer.  La  décentralisation 
réelle  que  réclame  M.  Maurras  est  celle  qui  enracine  des  familles- 
souches,  crée  ou  favorise  des  corps,  ayant  pour  matière  physique, 
comme  les  familles,  la  propriété.  La  démocratie,  qui  a  une  tendance 
à  détruire  ou  à  limiter  ces  fondations,  n*a  d'ailleurs  pas  les  mêmes 
antipathies  contre  les  associations  personnelles,  dont  elle  limite  plutôt 
le  droit  de  posséder  que  le  droit  d'agir.  Les  associations  que  M.  Maur- 
ras a  contribué  à  fonder.  Institut  d'Action  Française  ou  Camelots  du 
Roi,  jouissent  d'une  liberté  assez  complète  pour  tout  ce  qui  est  action 
politique  ou  spirituelle.  Je  ne  sais  si  la  monarchie  restaurée  selon  ses 
vœux  laisserait  les  mêmes  libertés  aux  associations  républicaines. 
Mais,  d'après  son  programme,  elle  réserverait  ses  faveurs,  comme  les 
ultras  de  la  Restauration,  aux  sociétés  et  aux  corps  dont  l'organisa- 
tion cadrerait  avec  ses  principes.  Je  ne  veux  pas  amorcer  un  débat  sur 
la  décentralisation,  question  en  laquelle  je  suis  incompétent,  et  qui 
nécessiterait  une  connaissance  approfondie  de  l'administration  fran- 
çaise et  du  Bottin  des  départements.  Il  y  a,  me  semble-t-il,  d'excel- 
lentes choses  dans  les  mesures  que  M.  Maurras  nous  annonce  comme 
devant  être  mises  immédiatement  à  l'étude  par  le  pouvoir  monarchique 

1.  Enquête,  p.  XXXIII. 

273  ^9 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

fort  dont  il  prépare  1  avènement.  Il  est  plus  difficile  de  Tavoir  fort 
que  de  lavoir  simplement,  et  s'il  attend  d*être  fort  et  incontesté  pour 
décentraliser  il  attendra  peut-être  un  peu  longtemps. 

L'idée  de  décentralisation  est  séduisante,  et,  de  même  que  Tocque- 
ville,  dans  la  plus  pénétrante  des  analyses  politiques,  nous  a  montré 
comment  la  démocratie  immatérialise  le  despotisme,  M.  Maurras 
nous  fait  voir  comment  les  corps  matérialisent  en  quelque  sorte  la 
liberté.  «  Les  Républiques  françaises  sous  le  roi  de  France  »,  c'est  une 
formule  magnifique.  La  beauté  de  l'idée  nous  y  ferait  rallier  avec 
enthousiasme  si  nous  ne  songions  à  cette  installation  automatique, 
presque  nécessaire,  de  tous  les  pouvoirs  depuis  1815  dans  le  mobilier 
Empire  et  dans  le  lit  de  l'an  VIII.  Avec  le  système  de  M.  Maurras, 
«  l'Etat  actuel  serait  tout  aussi  éloigné  »  du  citoyen  français  «  qu'il 
peut  l'être  d'un  citoyen  américain  ».  Mais  les  Etats-Unis  sont  des  états 
véritables,  qui  existaient  avant  de  s'unir  et  qui  existent  encore  après 
s*être  unis  :  si  bien  que,  sans  les  chemins  de  fer,  il  se  seraient  proba- 
blement, comme  Tocquevîlle  le  prévoyait  vers  1846,  désunis.  Quel 
fiât  royal  fera  naître  les  républiques  françaises  ? 

«  La  vraie  France,  dit  M.  Maurras,  la  France  réelle,  celle  dont  les 
rhéteurs  et  les  astrologues  n'auront  jamais  le  sentiment,  forme  un  plexus 
riche  et  subtil  d'organisations  locales  et  d'organisations  profession- 
nel!^. Le  groupe  local  (province  et  commune)  demeurera  bien  faible, 
s'il  n'est  composé  de  groupes  professionnels  (corporatimis,  syndicats, 
etc..)  :  là  est  sa  vigueur,  là  sa  résistance,  sa  fermeté.  Mais,  s'il  ne 
s'appuie  pas  sur  quelque  vigoureuse  et  précise  réalité  géographique, 
s'il  manque  de  profondes  racines  urbaines  et  rurales,  le  groupe  pro- 
fessionnel détermine  un  terrible  péril  pour  la  patrie  ;  il  constitue  une 
menace  permanente  de  révolution  internationale  et  d'anarchie  cosmo- 
polite. Les  deux  formes  se  complètent  donc  l'une  l'autre.  Elles  offrent 
le  même  degré  de  nécessité.  Les  deux  décentralisations,  l'économique 
et  la  géographique,  s'impliquent,  s'appellent.  Philippe  Vfll,  organisant 
des  RépuUiques  professionnelles  et  des  Républiques  locales,  sera  le 
Protecteur  des  Associations  Syndiquées  aussi  bien  que  le  Roi  des 
Provinces-Unies.  Le  roi  des  Provinces-Unies  !  Cette  trouvaille  de 
poèt<e  ^  »  est  d'Arnavielle,  le  bon  royaliste  îar^guedocien,  qui  fut  capoulié 
du  félibrige.  Vraie  trouvaille  de  poète  en  effet,  mais  tout  ce  qui  précède 
ne  vous  parait-il  pas  aussi  belle  imagination  et  belle  fresque  idéale  de 

I.  Enquête,  p.  380 

274 


THÉORIE     DE     LA     FRANCE 

poète  ?  Je  pense  à  de  nobles  pages  ondoyantes  et  prophétiques  dans  les 
discours  de  Lamartine.  Et  ses  lignes  m  évoquent  aussi  la  butte  de  Troie 
où  l'archéologue  retrouve  jusqu'à  six  villes  superposées  et  où  il  est 
très  difficile  que  les  tranchées  et  les  fouilles  ne  mêlent  pas  les  vestiges 
des  unes  et  des  autres.  Dans  cette  «  vraie  France,  cette  France  réelle  » 
qu'évoque  M.  Maurras,  dans  ce  «  plexus  riche  et  subtil  »,  voici  du  passé, 
de  toute  date,  du  présent  de  -toute  venue,  de  l'avenir  de  toute  figure,  et 
voici  de  cet  idéal  et  de  cet  intemporel  qui  flotte  sur  les  limites  et  sur 
l'horizon  de  tous  trois.  Evidemment  l'analyste,  l'historien  strict  sont 
déroutés  et  devant  ce  mariage  de  la  vieille  province  historique  et  du 
syndicat  ouvrier  ils  songent  à  l'hymen  de  la  République  de  Venise  et 
du  Grand  Turc.  Mais  le  capoulié  Arnavielle,  en  les  vers  charmants 
que  traduit  ici  M.  Maurras,  écrit  à  la  suite  de  la  Comtesse  mistralienne. 
Si  nous  sommes  en  poésie,  nous  sommes  encore  à  même  une  vérité. 
L'art  plastique  et  définiteur  de  M.  Maurras,  ici  visible,  anime  et  vivifie 
toute  une  dialectique,  toute  une  doctrine  politique.  C'est  son  honneur 
d'avoir  mêlé  sur  son  Acropole  provençale,  comme  son  dorique  et  son 
ionique  encore,  la  raison  positiviste  et  l'imagination  félibréenne. 


VIII 
THÉORIE    DE    LA    FRANCE 


C'est  un  honneur,  c'est  aussi  un  peu  une  peine  et  une  déchéance. 
M.  Maurras  est  venu  à  son  œuvre  politique  pour  des  raisons  qu'il 
déplore.  Fontenelle,  recevant  à  l'Académie  Fleury,  alors  précepteur 
de  Louis  XV,  lui  adressait  cette  louange  :  «  En  initiant  notre  jeune 
prince  à  tout  le  détail  de  son  métier,  vous  vous  rendez  inutile  autant 
que  vous  pouvez.  »  Ce  que  des  éditeurs,  plutôt  béotiens,  croyant  à 
une  faute,  rectifient  en  la  platitude  d'un  :  «  utile  autant  que  vous 
pouvez  ».  M.  Maurras  se  résigne  à  se  rendre  utile,  avec  l'espoir  de 
devenir  un  jour  inutile,  avec  le  regret  d'un  bel  âge  d'or,  qu'il  effleura, 
et  où  son  esprit  amoureux  des  idées  et  des  formes  se  fût  livré  aux  jeux 
de  la  haute  culture  et  de  l'inutilité  supérieure.  Sa  pensée  et  son  action, 

275 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

mêlées  à  un  état  de  crise,  sont  adaptées  aux  nécessités  d'un  siècle  de 
fer.  S'il  se  plaisait  encore  aux  mythes,  comme  au  temps  du  Chemin  de 
-  aradis,  il  en  écrirait  un  transparent  et  beau. 

Le  sentiment  vivant  de  la  patrie  et  de  l'intérêt  français,  il  le  porte 
avec  une  grande  ferveur,  et  une  ardeur  militante,  mais  aussi  avec  une 
mauvaise  conscience.  Il  envie  une  société  où  ce  sentiment  demeurait 
plus  latent  que  patent.  Au  temps  de  nos  rois  «  la  solidité  des  frontières 
permettait  à  leur  méditation  (celle  de  nos  pères)  de  se  porter  sur  de 
tout  autres  problèmes,  plus  haut  dans  l'espace  idéal,  plus  profond  dans 
le  cœur  humain...  Mais  réserve  n'est  pas  absence,  et  dès  qu'on  y  regarde 
de  près  chez  nos  maîtres  l'essentiel  des  plus  sûrs  principes  est  aperçu 
comme  à  fleur  de  sol,  prêt  à  fructifier  en  conseils  et  règles  de  vie 
civique.  Une  politique  française  est  sous-entendue  parmi  eux  ^  ». 
C'est  quelques-unes  de  ces  idées  élémentaires  et  de  ces  racines  qu'il 
aperçoit  dans  quelques  phrases  de  Bossuet  qui  servent  d'épigraphes 
à  chaque  chapitre  de  son  livre.  Aujourd'hui  «  les  principes  de  la  poli- 
tique classique  débrouillent  les  motifs  pour  lesquels  ce  robuste  et 
sage  pays  a  mérité  de  vivre,  de  s'étendre  et  de  prospérer...  L'ordre 
logique  de  cette  théorie  de  la  France  pourra  être  considéré  plus  tard.  » 

M.  Maurras  eût  aimé  sans  doute  considérer  longuement  cet  ordre 
logique  et  cette  théorie,  n'apporter  sur  l'autel  de  la  patrie  que  des 
libations,  les  fleurs  et  le  miel  de  la  pure  pensée.  Malheureusement 
le  patriotisme  à  dû  s'extérioriser,  devenir  lui  aussi  force  et  tumulte, 
à  mesure  que  l'idée  de  la  patrie  descendait  de  l'Acropole  sur  l'Agora, 
et  que  le  souci  de  l'intérêt  national  dépourvu  de  son  organe  propre 
se  répandait,  coulait  comme  une  eau  sur  tous  les  membres  du  corps 
social.  «  Un  mauvais  gouvernement,  un  gouvernement  extra-national, 
un  gouvernement  qui  a  d'autres  guides  que  l'intérêt  de  la  nation,  et 
qui  se  montre  ainsi  trop  bon  pour  l'étranger,  laisse  par  la  force  des 
choses  à  ses  particuliers  le  soin  de  défendre  les  intérêts  communs  : 
alors  le  patriotisme  s'éparpille  ;  il  s'exhibe  à  tout  propos,  à  nul  propoî 
dans  les  manifestations  des  citoyens  ;  il  est  distribué  au  hasard,  et 
avant  l'heure,  en  sorte  que  ce  précieux  sentiment,  d'abord  devient 
fort  indiscret  et  déplaisant,  puis  se  trouve  dilapidé,  presque  sans 
emploi  utile  ^.  »  C'est  une  position  de  saîut  public  que  M.  Maurras  a 
dû  prendre  :  il  lui  eût  mieux  convenu  de  faire  son  propre  salut,  au 

1 .  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  XIX. 
2  iJ..p.388. 

276 


THÉORIE     DE     LA     FRANCE 

sens  d*Un  Homme  Libre,  Cela,  M.  Maurras  Técrit  dans  un  chapitre 
sur  la  Joyeuse  Angleterre^  sur  les  beaux  yeux  calmes  et  reposés  des 
Anglais  et  des  Anglaises  et  cette  lumière  intérieure  que  conserve  aux 
visages  un  gouvernement  fort,  vigilant,  même  hargneux  qui  les  défend. 
Il  pense  à  toute  la  lumière  solide  et  paisible,  à  toutes  les  sœurs  d*i4n- 
thinea  qu'aurait  laissées  librement  grandir  un  Etat  sur  lequel  l'homme 
eût  pu  se  reposer,  insoucieux  et  tranquille,  de  ses  destinées.  Païen,  il  a 
bien  été  amené  à  écrire  la  Politique  Religieuse,  et  ceci  dans  la  préface  : 
«  Le  catholique  royaliste  qui  se  demandera  ce  que  je  viens  faire  chez 
lui  comprendra  que  la  faute  en  est  à  notre  siècle  qui  s'est  mis  à  l'envers. 
Si  le  siècle  était  à  l'endroit,  ce  n'est  pas  de  la  politique  religieuse  que 
j'écrirais.  Il  n'y  aurait  pas  lieu  d'en  écrire.  Mes  idées,  mes  efforts 
constants,  ces  pages  même  sont  le  signe  de  mon  regret  ^.  »  Ainsi  la 
théorie  de  la  France  intégrale  sera  faite,  si  M.  Maurras  la  formule, 
du  point  de  vue  de  la  France  blessée  et  diminuée.  Mais  la  sincérité 
et  la  vie  de  cette  théorie  seront  prouvées  et  nourries  par  l'effort  qui 
aura  été  tenté  pour  panser  cette  blessure  et  compenser  cette  diminu- 
tion. 

D'autre  part  la  clairvoyance  qu'impliquera  une  telle  théorie  sera 
faite  aussi  du  regret  avec  lequel  elle  aura  été  formulée,  du  lointain  dans 
lequel  elle  sera  apparue  et  de  l'absence  sur  laquelle  sa  présence  idéale 
se  sera  détachée.  Il  se  passe  dans  le  temps  un  phénomène  analogue 
à  celui  que  M.  Maurras  constate  justement  dans  l'espace.  Parlant  de 
la  Flandre,  de  la  Bretagne,  de  l'Alsace,  il  écrit  :  «  Tout  peuple  pr^^spère 
occupe,  outre  sa  zone  propre,  une  zone  prochaine  où  son  génie  pénètre 
et  rayonne,  oii  son  esprit  s'épand  par  un  effort,  parfois  inconscient, 
de  prosélytisme  moral...  Par  un  étrange  phénomène,  c'est  souvent  dans 
ces  Marches,  peuplées  de  races  hétérogènes,  que  le  sentiment  de  l'union 
morale  à  la  patrie  se  trouve  être  le  plus  puissant.  Ainsi  les  races  alliées, 
à  qui  Rome  conférait  son  droit  de  cité,  devenaient  romaines  de  cœur.  ^  » 
Cela  tient  à  ce  que  précisément  cette  position  permet  de  voir,  jusqu'à 
un  certain  point,  la  France  d'un  point  de  vue  étranger  tout  en  restant 
Français.  «  Nous  sommes  déjà  quelques-uns,  n'est-il  pas  vrai  ?  mon 
cher  Barrés,  à  élever,  vous  sur  les  Vosges,  moi  au  bord  des  étangs,  ce 
que  vous  nommeriez  les  premiers  bastions  du  nationalisme  intellec- 
tuel. »  écrivait  M.  Maurras  en  1895.  Je  parlais  plus  haut  d'une  littéra- 

1 .  La  Politique  Religieuse,  p.  IX. 

2.  Quand  les  Français  ne  s  aimaient  pas,  p.  19, 

277 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

ture  de  génies.|Il  existe  aussi  une  littérature  de  bastions,  que  M.  Barres 
a  heureusement  pourvue  d'un  vocabulaire  et  d'une  conscience.  J  en- 
tends par  bastion  la  défense  spontanée  du  génie  français  contre  un 
danger  extérieur  d'envahissement  intellectuel,  la  conscience  qu'il 
prend  de  lui-même  et  la  réaction  qu'il  produit  à  l'une  de  ses  extrémités 
particulièrement  délicates  et  menacées.  Les  Bastions  de  l'Est  dont 
M.  Barres  a  élevé  le  monument  sont  les  plus  actuels,  les  plus  typiques, 
et  l'histoire  fait  d'eux,  au  moment  où  j'écris  ces  lignes,  les  foyers  de 
la  planète  embrasée.  Les  bastions  du  Midi,  que  M.  Maurras  avant 
l'aflFaire  Dreyfus  se  proposait  d'élever  au  bord  de  ses  étangs  plus 
paisiblement  qu'il  ne  le  fit  depuis,  sont  dressés  au  nom  de  la  lumière, 
au  nom  des  idées  plastiques  et  solides,  au  nom  du  patrimoine  classique 
contre  tout  ce  qui  les  menace,  par  l'Orient  et  par  le  Nord,  d'immense, 
de  puissant  et  de  confusément  mystique  :  défense  de  ce  patrimoine 
méditerranéen  dont  la  musique  de  Carmen  apportait  au  rêve  de  Nietzs- 
che la  présence  sensible  et  sensuelle,  et  dont  l'Hymne  à  la  Race  latine, 
de  Mistral,  sera  un  jour  la  Marseillaise,  «  la  Marseillaise  commune  de 
l'Occident  et  du  Midi  européens,  si  jamais  notre  civilisation  menacée 
peut  réunir  tous  ses  pupilles  autour  de  la  force  et  de  l'intelligence 
française  contre  la  barbare  anarchie  germaine  »  ^,  Il  y  eut  au  xvi^  siècle 
de  véritables  marches  du  Sud-Est,  et  le  couple  de  Henri  IV  et  de 
Montaigne  fut  une  sorte  de  bastion,  bastion  du  bon  sens  complet  et 
harmonieux  contre  le  «  quichottisme  »  espagnol.  Du  côté  du  Nord, 
jusqu'à  ce  que  Richelieu,  Louis  XIV  et  Vauban  aient  augmenté  la 
carapace  nationale,  le  vrai  bastion  c'est  Paris  :  la  Satyre  Menippée 
forme  un  beau  morceau  de  la  littérature  de  bastions.  La  Bretagne  litté- 
rairement un  peu  endormie  au  temps  de  l'ancienne  France  s'éveille 
avec  Chateaubriand  pour  constituer  encore  une  littérature  de  bas- 
tions :  bastion  de  la  vieille  terre  celtique  et  fidèle  contre  des  nouveautés 
auxquelles  elle  s'adapte  mal.  Chateaubriand,  Lamennais,  Renan, 
Villiers  de  l'Isle  Adam,  forment  comme  les  quatre  talus  tourmentés 
d'une  âme  et  d'une  terre  où  se  pose  tr::giquement  le  problème  du  passé 
qui  s'en  va.  Michelet  dans  son  Tableau  a  vu  ce  caractère  de  bastions 
symétriques  à  nos  deux  pôles  littoraux,  le  breton  et  le  provençal. 
Contre-épreuve  :  ni  la  vallée  de  la  Loire,  ni  la  Bourgogne,  les  pays 
du  liant  et  des  routes  ouvertes,  ne  vous  présenteront  dans  leur  littéra- 
tu  e  et  leur  pensée  cette  figure  de  bastions.  A  trois  siècles  successifs, 

I»  U Etang  de  Berne,  p.  156. 

278 


THÉORIE     DE     LA     FRANCE 

la  Bourgogne  offre  avec  Bossuet,  Bufïon,  Lamartine,  l'image  harmo- 
nieuse, 1  union  amicale  et  forte  de  toutes  nos  puissances  vivantes,  la 
figure  même  de  la  grande  route  royale  et  française.  C'est  à  elle  peut- 
être  que  s'appliqueraient  des  lignes  comme  celles-ci  :  «  Les  Français 
modernes,  dont  les  pères  ont  été  trop  heureux  et  qui  ont  besoin  d'être 
avertis  de  la  gravité  d'une  épreuve  que  tout  prépare,  ne  trouveraient 
nulle  part  ailleurs  (que  dans-  la  Divine  Comédie)  d'avertissement  plus 
complet  ni  aussi  pressant.  Cette  leçon  de  Dante  pourra  suffire  à  leur 
inspirer  de  la  vigilance.  Par  ce  grand  personnage  de  la  plus  haute  élite 
humaine  de  tous  les  temps,  ils  pourront  éprouver  par  le  cœur  et  les 
yeux  ce  qu'est  une  terre  conquise  et  ce  que  vaut  un  noble  peuple  s'il 
a  eu  le  malheur  de  se  laisser  recouvrir  par  la  barbarie  *.  »  Il  convient 
que  Yaltissimo  poeta  figure  la  pointe  extrême,  la  ûhche  de  lumière  d'un 
bastion  élevé  sur  les  bords  de  la  mer  latine. 

Les  alpinistes  estiment  que  le  panorama  du  Cervin  serait  le  plus 
beau  des  Alpes  s'il  n'y  manquait  précisément  le  Cervin.  La  littérature 
de  bastions,  en  considérant  la  France  d'une  lisière,  d'une  frontière, 
intègre,  par  un  détour,  autant  que  possible  le  point  de  vue  français  dans 
le  tableau  même  de  la  France.  Ce  tableau  depuis  Michelet  nous  appa- 
raît comme  un  morceau  de  géographie  humaine,  comme  un  ordre  dans 
l'espace.  M.  Maurras,  plus  sensible  à  l'œuvre  de  formation  historique 
de  la  France,  le  conçoit  comme  un  ordre  dans  le  temps,  comme  une 
tradition  organique  et  choisie  :  «  Par  delà  la  Révolution,  par  delà  Jean- 
Jacques  et  Genève,  qui  nous  embrouillèrent  de  germanisme  et  de 
bibliomanie,  par  delà  l'anarchisme  hystérique  soufflé  de  l'Orient,  il 
existe  une  noble  et  pure  tradition  de  la  France,  bien  reconnaissable  à 
ce  qu'elle  est  heureuse  pour  les  Français,  que  les  œuvres  inspirées 
d'elle  réussissent  complètement  et  que  hors  d'elle  nous  ne  réalisons 
rien  de  pur,  »  Tradition,  analogue  à  une  conscience,  et  qui  se  développe 
harmonieusement  d'un  intérieur  ;  bonheur  et  pureté  c'est-à-dire 
santé  ;  qualité  d'un  beau  corps  et  d'une  belle  vie,  —  tout  ce  qui  fait 
que  nous  pouvons  adresser  à  un  être,  à  une  chose,  les  paroles  d'Ulysse 
à  Nausicaa,  à  cette  figure  de  palmier  delien  vers  laquelle  l'âme  nau- 
fragée marche  nue  et  boueuse.  Cette  tradition  on  ne  l'incarnera  pas 
dans  une  idée  préconçue,  messianique  et  raide,  on  ne  l'étalera  pas  sur  le 
lit  de  Procuste  d'un  concept  auquel  elle  devra  s'ajuster.  On  la  verra 
fleurir  spontanément  comme  une  bonne  fortune,  comme  une  conquête 

1.  Intr.  à  Y  Enfer,  p.  XLV. 

279 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

heureuse  sur  un  destin  indifférent  ou  hostile,  comme  un  mélange  de 
chance  et  d'expérience  qui  se  sont  fondus  et  consolidés  peu  à  peu. 
La  science  de  la  bonne  fortune  analyse  précisément  pour  les  favoriser 
et  pour  les  reproduire  ces  coups  d'une  destinée  privilégiée. 

D'abord  elle  constate  sans  grande  difficulté  la  vérité  de  cet  apoph- 
tegme que  Jaurès  écrivait  avec  enthousiasme  sur  une  belle  pancarte  : 
«  Les  choses  ne  se  font  pas  toutes  seules.  »  Il  faut  convenir  que  Michelet, 
dans  son  Tableau,  —  qu'il  est  pressé  de  conduire  à  la  Fête  des  Fédéra- 
tions —  laisse  aller  pour  expliquer  la  France  le  jeu  des  actions  géogra- 
phiques et  anonymes.  De  là  d'ailleurs  les  colères  de  M.  Maurras, 
qui  voit  en  lui  le  théoricien  d'une  France  décapitée  et  lui  garde  à  peu 
près  les  sentiments  et  le  geste  du  garde  du  corps  Paris  pour  Lepelle- 
tier  de  Saint-Fargeau.  Vapeurs  confuses  et  mortelles  des  marais  de 
Marthe  !  «  Les  Orientaux  ne  voient  pas  ce  que  nous  voyons,  nous 
autres  vieux  Français,  soutenus  de  substance  grecque  et  romaine,  ils 
ignorent  que  l'homme  est  un  facteur,  une  énergie  artiste,  un  pouvoir 
modificateur.  Le  cerveau  humain  décompose  l'univers  pour  le  recom- 
poser selon  ses  desseins.  Dans  l'histoire  de  la  formation  de  la  France, 
nos  forces  ethniques  tiraient  à  hue,  nos  forces  géographiques  tiraient 
à  dia,  et  nos  forces  économiques  en  un  troisième  sens  peut-être.  Comme 
le  Dieu  d'Anaxagore,  la  pensée  capétienne  fit  converger  ces  trois  forces 
en  un  même  plan,  et  chacune  trouva  son  expansion  heureuse  *.  » 
La  pensée  capétienne  n'a  d'ailleurs  rien  d'une  grande  pensée  indivi- 
duelle et  d'un  coup  de  génie  :  M.  Maurras  reconnaît  que  presque  tous 
ses  rois  ont  été  des  gens  assez  honnêtes  et  appliqués,  dont  aucun 
n'eut  de  qualités  extraordinaires,  ne  tint  la  place  d'un  César,  d'un 
rCharlemagne,  d'un  Pierre  le  Grand,  d'un  Frédéric  II,  d'un  Napoléon. 
Leur  valeur  est  une  valeur  de  famille,  de  suite  et  de  série.  J'ajouterais 
que  les  vrais  fondateurs  de  la  famille,  la  grande  série  directe  qui  va  de 
Louis  VI  à  Philippe  le  Bel  présentent  même  un  aspect  fort  caractéris- 
tique :  un  grand  roi  (Louis  VI,  Philippe-Auguste,  Saint  Louis,  Phi- 
lippe le  Bel)  alterne  avec  un  roi  effacé,  fautif  ou  médiocre  (Louis  VII, 
Louis  VIII,  Philippe  III,  les  fils  de  Philippe  IV)  et  la  série  ressemble 
à  ces  cordées  d'alpinistes  où  celui  qui  tombe  est  retenu  par  les  deux 
hommes  solides  auxquels  il  est  attaché.  Avec  moins  de  régularité,  les 
mêmes  traits  se  retrouvent  dans  les  branches  suivantes  de  la  race. 

Ces  rois  présentent  le  type  pur  de  l'homme  appuyé  sur  une  famille. 

1.  Une  Campagne  Royaliste,  p.  31. 

280 


THÉORIE     DE     LA     FRANCE 

Mais  la  famille  elle-même  ne  se  conçoit  qu*appuyée  sur  le  pays  et  par 
le  pays.  Cette  multiplicité  de  l'action  anonyme  dans  l'espace  et  dans 
le  temps,  ce  nombre  indéfini,  ces  lignes  entrecroisées  réintègrent  un 
peu  dans  l'idée  de  la  construction  capétienne  les  puissances  de  vie 
obscure  et  de  complexité  fuyante  contre  lesquelles  la  définissait 
M.  Maurras.  Certes  l'histoire  ne  va  pas  toute  seule,  mais  il  est  inévitable 
que  l'homme  voie  sous  l'aspect  d'une  nature,  considère  comme 
équivalent  d'une  nature  spontanée  le  nombre  illimité  et  pratiquement 
inc  nnaissable  des  actions  individuelles  qui  s'y  enchevêtrent.  Une 
action  individuelle  privilégiée,  que  l'esprit  isole  et  abstrait  comme  le 
voGç  d'Anaxagore,  sert  ici  pour  la  pensée,  comme  elle  en  a  servi  pour 
la  nation,  de  mythe  constructeur  et  bienfaisant.  Mais  M.  Maurras 
rappelle  que  dans  une  conférence  contradictoire  où  il  prit  la  parole, 
un  opinant  «  ayant  répondu  à  un  exposé  des  grandes  actions  de  nos 
rois  que  les  rois  n'avaient  pas  été  seuls  à  les  faire  et  qu'ils  avaient  eu 
avec  eux  toute  la  nation  »,  il  eut  «  le  plaisir  extrême  de  donner  le  signal 
des  applaudissements  »  ^.  L'idée  qui  réunit  ici  nation  et  roi,  qui  ne 
permet  de  les  dissocier  qu'abstraitement  et  artificiellement,  c'est 
l'idée  de  l'intérêt  français.  Parlant  du  dernier  livre  du  duc  de  Broglie, 
M.  Maurras  écrit  :  «  C'est  le  grand  charme  de  ce  livre.  On  y  est  avec 
un  esprit  qui  se  meut  du  centre  des  choses,  qui  y  revient  toujours. 
Le  centre  des  choses,  en  politique  française  n'est  autre  que  l'intérêt 
français  ^,  »  De  cette  Acropole  intellectuelle  M.  Maurras,  pour  cons- 
truire sa  théorie  de  la  France,  retrouve  en  quelque  sorte  le  mouvement 
par  lequel  la  Frances  'est  formée  ;  c'est  exactement  le  système  de 
critique  qui  nous  installe  par  le  centre  dans  une  œuvre  d^rt,  qu'il 
s'agisse  d'une  statue,  d'un  édifice  ou  d'un  poème,  nous  amène  à  la 
suivre  du  dedans,  à  en  épouser  l'ondulation  et  le  rythme.  «  Celui  qui 
a  le  sens  historique,  dit  Amouretti  dans  VEnquêtey  et  qui  contemple 
dans  son  ensemble  l'admirable  développement  harmonique  de  la 
France  et  des  Capétiens,  sent  des  frémissements  de  plaisir  au  plus 
profond  de  son  cerveau  ^.  »  M.  Maurras  apporte  à  son  belvédère 
françrnis,  au  bastion  qu'il  a  construit  sur  le  bord  des  étangs,  une  sen- 
sibilité et  une  raison  pareilles  à  celles  qui  l 'agenouillaient  sur  l'Acropole 
devant  une  colonne  des  Propylées. 

1.  L* Action  Française  et  la  Religion  Catholique,  p.  262, 

2.  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  286, 

3.  Enquête,  p.  398. 

281 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

On  conçoit  dès  lors  la  manière  dont  il  a  reconnu  dans  la  discipline 
d*Auguste  Comte  et  dans  l'institution  positiviste  les  sœurs  exactes  et 
fidèles  de  la  discipline  française  et  de  Finstitution  monarchique.  De  la 
«  déesse  France  »  il  pourrait  écrire  intégralement  ce  qu'il  écrit  dans 
son  essai  sur  Comte  du  Grand  Etre  positiviste  :  «  Du  jour  où  s'établit 
cette  Religion  Positive,  l'ordre,  devenu  la  condition  du  progrès, 
impose  le  respect  spontané  de  la  tradition,  bien  mieux,  l'amour  de 
ce  noble  joug  du  passé,  et,  d'une  façon  plus  générale,  le  sentiment  de 
la  supériorité  de  l'obéissance  et  de  la  soumission  sur  la  révolte.  Tout  le 
monde  subit  la  loi,  le  sage  la  connaît,  mais  l'homme  pieux  l'affectionne. 
Si  donc  le  culte  du  Grand  Etre  humain  se  propageait  et  s'imposait, 
les  relations  de  dépendance  universelle  et  d'universelle  hiérarchie 
seraient  précisément  l'objet  de  ces  exaltations,  de  ces  enthousiasmes 
et  de  toutes  les  agitations  sensitives,  qui  s  exercent  aujourd'hui  en 
sens  opposé  :  ce  grand  facteur  révolutionnaire,  l'humeur  individuelle, 
le  sentiment,  TAmour  serait  l'auxiliaire  de  la  paix  générale  ^.  » 

De  ce  point  central,  de  cet  autel  domestique  et  national,  M.  Maurras 
lui  aussi,  prenant  pour  colline  de  Sion  ses  hauteurs  d'Aristarchè, 
nous  ckmnera  sans  doute  un  jour  ces  Bastions  du  Midi,  cette  théorie 
de  la  France,  cette  Anthinea  française.  Nous  savons  quels  éléments 
esthéhques  et  quels  éléments  religieux  elle  comporterait,  quelle  idée 
de  la  beauté  classique,  quelle  idée  de  tout  catholique  y  seraient  incor- 
porées. Du  point  de  vue  politique,  du  point  de  vue  national  et  natio- 
naliste, l'être  de  la  France,  comme  celui  de  toute  nation  européenne, 
impliquerait  trois  idées  originelles  :  celle  d'un  ennemi,  celle  d'un  chef, 
celle  d'une  continuité.  Un  ennemi  contre  lequel  nous  avons  dû  nous 
ramasser  et  nou*  constituer,  un  chef  autour  duquel  nous  avons  dû 
nous  grouper  et  nous  organiser,  une  continuité  par  laquelle  nous  avons 
dû  nous  perpétuer  et  nous  accroître. 


It  L* Avenir  de  flnidligencet  p.  135. 

282 


fANTî-FRANCE 

IX 
L'ANTI-FRANCE 


L'ennemi  c*est  l'Allemagne,  et  M.  Maurras  est  de  ceux  qui  n'ont 
pas  attendu  1914  pour  lui  ménager  leur  persévérante  antipathie  : 
tout  le  monde  a  présente  à  Tesprit  la  campagne  clairvoyante  d*avant- 
guerre  menée  près  de  lui,  dans  V Action  Française,  par  M.  Léon  Daudet. 
M.  Maurras  s*est  réservé  le  spirituel  de  la  défense  anti-allemande,  et 
les  articles  sur  le  Service  de  rAllemasne,  écrits  en  1895  et  recueillis 
dans  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas,  le  montrent  dès  cette  époque 
en  communauté  de  pensée  avec  M.  Maurice  Barrés,  pourvu  de  ce  que 
M.  Louis  Bertrand  appelle  le  sens  de  Tennemi,  armé  de  toutes  ses 
méfiances  et  de  toutes  ses  haines  contre  le  germanisme.  En  opposition 
à  sa  théorie  de  la  France,  il  a  donné  en  des  pages  éparses  une  théorie 
de  TAnti-France,  écrit  son  chapitre  des  Inimitiés  Françaises. 

M.  Maurras  a  dit  un  jour,  je  ne  sais  plus  où,  que  lorsqu'il  était 
enfant  le  plus  bel  exploit  militaire  lui  paraissait  être  de  s'emparer  des 
canons  de  Tennemi  et  de  les  retourner  contre  lui.  C'est  un  peu  la 
manière  qu'il  emploie  dans  son  offensive  intellectuelle  contre  l'ennemi 
héréditaire.  Vers  1895  on  traduisit  en  français  les  Discours  à  la  nation 
allemande,  de  Fichte,  et  ce  fut  une  des  lectures  qui  frappèrent  le  plut 
M.  Maurras.  Il  se  proposait  déjà  et  il  se  proposa  davantage  encore  par 
la  suite,  l'affaire  Dreyfus  aidant,  de  consacrer  sa  vie  à  adresser  des 
Discours  analogues  à  la  nation  française.  Evidemment  la  France  de 
1 895  n'était  pas  dans  la  position  de  l'Allemagne  de  1 806,  mais  M.  Maur- 
ras la  voyait  sur  la  pente  qui  devait  l'y  conduire.  Il  la  voyait  conquise  et 
minée  par  des  infiltrations,  avant  d'être  recouverte  et  ruinée  par  le 
torrent.  Il  pensait  discerner  les  causes  du  mal  et  ses  remèdes.  Il  se  pro- 
posait de  déterminer,  comme  le  philosophe  de  l'Université  de  Berlin, 
une  réforme  intellectuelle,  condition  de  la  réforme  nationale. 
I"^»  Ce  n'est  point  notre  genre  humain,  mais  son  Allemagne  que 
Fichte  a  renouvelée.  Regardons  coirme  il  s'y  est  pris.  Il  a  suivi  l'ins- 

283 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

tînct,  cet  instinct  des  peuples  vivaces,  vaincus  sans  qu'on  les  ait 
domptés.  Il  s'est  décerné  à  lui-même  et  aux  siens  d'énormes  éloges. 
Il  a  violemment  injurié  le  vainqueur.  Une  apologie  enflammée  de  sa 
race,  une  critique  amère  du  Français,  c'est  tout  l'intéressant  de  ces 
oraisons  ampoulées.  Mais  la  critique  est  belle  de  furie  et  de  cécité 
volontaire.  Quel  mépris  des  langues  latines  !  Quelle  horreur  de  l'esprit 
latin  !  Quelle  force  à  marquer  l'esprit  des  deux  races  !  L'une  est  la 
mort,  l'autre  la  vie  ^.  » 

Ainsi  M.  Maurras  s'est  proposé  de  renouveler  non  le  genre  humain, 
mais  la  France,  en  la  ramenant  à  ses  racines  traditionnelles.  Il  a  fait 
appel  à  l'instinct  en  l'éclairant  par  la  raison.  Il  a  construit  une  apologé- 
tique de  l'esprit  classique,  de  la  France  monarchique.  II  a  violemment 
injurié  l'ennemi  extérieur  et  l'ennemi  intérieur,  dont  il  a  placé  les 
deux  têtes  sous  le  même  bonnet  rouge.  Sa  critique  compte  entre  ses 
beautés  un  masque  furieux,  et  sa  lumière  ne  se  concentre  qu'au  prix  de 
certaines  cécités  volontaires.  Quel  mépris  du  germanisme  !  Quelle 
horreur  de  l'esprit  allemand  !  Quelle  force  à  marquer  l'esprit  des  deux 
races  !  L'une  est  le  mal,  l'autre  le  bien  ! 

La  théorie  du  germanisme  esquissée  par  M.  Maurras  est  simple,  et 
l'on  trouvait  certainement  plus  de  subtilité  dans  les  écrits  des  légistes 
que  Richelieu  faisait  travailler  centre  l'Empire  et  l'Empereur.  «  Depuis 
le  début  de  la  guerre,  nous  ne  cessons  de  dire  que  nous  avons  affaire 
au  Germain  éternel,  tel  que  l'a  vu  César,  tel  qu'il  apparaît  tout  le  long 
du  moyen  âge,  sous  Charles-Quint  et  pendant  la  guerre  de  Trente 
ans  ^.  »  Ainsi  M.  Victor  Bérard  écrivait  au  lendemain  de  la  déclaration 
de  guerre  son  Allemagne  étemelle.  Il  paraissait  appartenir  aux  publicistes 
et  aux  historiens  de  brosser  des  tableaux  sommaires  dans  le  genre  du 
Rêve  de  Détaille,  et  de  mobiliser,  sous  les  drapeaux  de  quelques  idées 
générales,  derrière  l'ennemi  en  armes  tout  son  passé,  sa  tradition,  sa 
légende. 

L'Allemand,  selon  M.  Maurras,  appartient  à  une  espèce  inférieure. 
C'est  «  un  simple  candidat  à  k  qualité  de  Français  ».  et  M.  Maurras 
n'hésite  pas  à  le  faire  asseoir  devant  son  bureau.  Ce  mauvais  candidat 
voudrait  en  remontrer  à  l'examinateur,  et  la  vérité,  selon  M.  Maurras, 
est  qu'il  a  mal  profité  de  certaines  leçons  et  bien  de  certaines  autres, 
qu'il  mérite  une  mauvaise  note  de  moralité,  mais  une  bonne  note  de 

1.  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas^  p.  31. 

2.  Le  Parlement  se  réunit,  p.  39. 

284 


L'ANTI. FRANCE 

gouvernement.  De  là  les  boules  noires  et  la  boule  rouge  que  M.  Maur- 
ras,  faute  de  balles  et  de  grenades,  laisse  tomber  dans  l'urne. 

Côté  des  boules  noires,  un  vrai  buisson  de  mûres  !  L'Allemagne  ou 
les  Allemagnes  représentent,  vues  de  haut,  un  déchaînement  d'indivi- 
dualisme ;  elles  portent  à  sa  plus  haute  puissance  cette  souveraineté 
du  moi,  dont  M.  Maurras,  après  l'auteur  de  VEvolution  de  la  poésie 
lyrique  au  XIX^  siècle^  fait  la  marque  essentielle  du  romantisme,  — 
ce  cri  de  la  bête  :  Moi,  moi,  —  qui  croasse  sur  toutes  les  branches  de 
Tarbre  électoral.  Ce  n'est  pas  un  hasard  si  ce  Fichte,  qui  apparut  à 
M.  Maurras  comme  un  révélateur  de  l'âme  allemande,  fut,  dans  sa 
doctrine  théorique,  le  philosophe  du  Moi,  et  si  le  moi  ethnique  de 
l'Allemagne  déborda  sur  la  terre  en  même  temps  que  se  construisait 
son  moi  éthique  en  l'empyrée  des  idées  pures.  «  Tant  qu'une  doctrine 
supérieure  telle  que  le  catholicisme,  telle  encore  que  la  civilisation 
française  au  XVII®  siècle,  lui  était  juxtaposée  et  proposée  en  exemple, 
il  y  avait  espoir  de  progrès  et  de  correction  pour  l'Allemagne.  Mais 
quand  la  seule  doctrine  constante  qui  lui  fût  offerte  de  haut  fut  le 
conseil  d'être  de  plus  en  plus  conforme  au  caractère  et  au  génie  alle- 
mand, quand  fut  vécue  et  pratiquée  cette  formule  du  jacobinisme  histo- 
rique et  philosophique,  régulièrement  dérivée  de  la  Réforme  et  du 
Libéralisme  encyclopédique  :  «  Soyons  nous-mêmes,  ne  soyons  que 
nous-mêmes,  élevons  tous  les  traits  de  notre  nature  au-dessus  de  tout,  » 
la  régression  la  plus  barbare  était  inévitable  pour  la  Germanie  ^.  » 

Le  maître  de  musique  de  M.  Jourdain  explique  par  des  fautes  de 
musique  tous  les  malheurs  des  peuples.  Tous  les  vices  de  l'Allemagne 
sont  expliqués  par  M.  Maurras  comme  sortis  de  l'erreur  fondamen- 
tale commise  sur  la  nature  humaine  par  quatre  ou  cinq  philosophes. 
«  Nous  avons  beaucoup  insisté  pour  faire  recevoir  de  l'esprit  public 
français  l'explication  de  la  barbarie  scientifique  allemande  par  cette 
apothéose  systématique  de  son  moi  national  émanée  directement  et 
logiquement  inspirée  de  l'individualisme  religieux  institué  par  Luther, 
de  l'individualisme  moral  établi  par  Rousseau  et  Kant,  de  l'individua- 
lisme ethnique  et  politique  construit  par  Fichte.  Cette  série  Luther- 
Rousseau-Kant-Fichte  avec  un  débouché  vers  Nietzsche  rend  raison 
du  pangermanisme  qui  n'est  expliqué  que  par  là.  On  peut  tourner 
subtilement  autour  de  la  question,  comme  M.  Boutroux,  disserter  à 
côté  comme  M.  Bergson  :  si  l'on  veut  une  clef,  il  y  a  celle-ci,  il  n'y  en 

1 .  La  France  se  sauve  elle-même ,  p.  331 . 

285 


LES     IDÉES     DE     CHARLES     MAURRÂS 

a  pas  d'autre  ^  ».  Cet  ennemi  de  l'individualisme  reprend  avec  une 
superbe  bien  tranchante  les  plus  considérables  de  nos  philosophes. 
M.  Bergson,  au  temps  de  l'union  sacrée,  avait  pensé  bien  faire  en  jetant 
sur  la  culture  allemande  quelques  grenades  intellectuelles  :  il  voyait 
en  elle,  si  mes  souvenirs  sont  fidèles,  le  front  même  du  matérialisme, 
et  il  n'avait  aucune  peine  dès  lors  à  l'identifier  tout  comme  M.  Maurras 
avec  la  forme  de  philosophie  qui  n'a  point  son  agrément.  Tant  de 
bonne  volonté  chez  ce  philosophe  n'a  point  fléchi  M.  Maurras  qui  lui 
reproche  avec  amertume  de  combattre  l'ennemi  avec  des  armes  incor- 
rectes, et  constate  chez  lui  «  une  négation  aussi  effrontée  que  sournoise 
de  la  série  Luther-Rousseau-Kant-Fichte  ^.  »  —  Un  poilu  de  Dijon, 
à  son  créneau,  tua  un  Allemand  qui  rampait  dans  les  fils  de  fer.  L'ad- 
judant était  derrière  lui  et  le  poilu  en  espérait  un  compliment.  Mais  le 
sous-officier  supérieur,  natif  de  Beaune,  avait  encore  sur  le  cœur  les 
sarcasmes  de  Piron  au  sujet  des  Beaunois  :  «  Vous  aurez  quatre  jours 
pour  avoir  tué  un  Boche  avec  un  fusil  dont  la  plaque  de  couche  n'est 
pas  nettoyée.  » 

C'est  par  ces  quatre  Evangélistes  du  mal,  —  ces  Kakangélistes  •— 
que  la  barbarie  germanique,  qui  auparavant  était  une  nature,  devient 
un  système,  une  morale,  une  religion.  Ils  lui  ont  fournis  une  conscience, 
un  langage.  Le  Suisse  Rousseau  est  le  Gothard  duquel  s'écoulent 
dans  toutes  les  directions,  France,  Allemagne,  Midi,  les  fleuves  em- 
pestés d'erreur. 

La  théorie  du  pangermanisme  telle  que  l'expose  M.  Maurras  est 
une  théorie  de  guerre,  et  il  ne  sied  pas  de  le  chicaner  à  ce  sujet.  Lui 
ferons-nous  observer  que  l'individualisme  religieux  né  de  Luther  est 
moins  ardent  encore  que  l'individualisme  religieux  anglo-saxon  ? 
que  ce  qui  rend  raison  du  pangermanisme  ce  sont  surtout  des  circons- 
tances historiques  et  ethniques,  l'état  de  l'Europe  centrale  avec  ses 
luttes  de  peuples  et  de  races,  sa  mosaïque  de  nationalités  et  de  langues  ? 
Quand  M.  Maurras  écrit  qu*  «  au  lieu  de  trouver  ses  modèles  dans  les 
enseignements  du  catholicisme  romain,  dans  les  mœurs  et  le  goût 
de  la  France,  dans  les  types  de  la  civilisation  helléno-latine,  la  nature 
allemande  se  prit  elle-même  pour  règle  et  pour  canon  »,  rappellerons- 
nous  que  l'évolution  de  l'Allemagne  comporte  une  succession  d'époques 
de  grande  docilité  à  l'égard  de  n[K>dèles  extérieurs  et  d'époques  de 


1.  Le  Parlement  se  réunit,  p.  41  < 

2.  /J.,  p.  44. 


286 


L'ANTI-FRANCE 

réaction  violente,  causée  en  partie  par  les  abus  auxquels  a  donné  lieu 
cette  docilité  ?  Luther  ne  s'explique  point  sans  la  main-mise  du  clergé 
romain,  italien  sur  l'Allemagne.  La  réaction  allemande  de  la  fin  du 
XVII i^  siècle  ne  s'explique  pas  sans  le  siècle  de  souveraineté  intellec- 
tuelle française  qui  s'était  établi  sur  le  monde  germanique.  Le  christia- 
nisme, le  goût  classique  et  l'hellénisme  ont  eu  sur  l'Allemagne  une 
autre  influence  que  sur  la  France,  mais  ils  en  ont  eu  une.  Il  y  a  une 
série  Leibnitz-Gœthe-Schopenhauer-Nietzsche,  caractérisée  par  l'ou- 
verture aux  inspirations  du  dehors  que  repense  et  que  réforme  une 
mentalité  germanique.  Il  y  a  là  en  somme  les  traits  généraux  de  toute 
civilisation  développée,  qu'elle  soit  grecque,  française,  allemande  ou 
chinoise  :  l'existence  de  courants  endogamiques  et  de  courants  exoga- 
miques  qui  alternent,  se  combattent,  se  fécondent.  Tout  génie  ethnique 
un  peu  compliqué  a  son  mode  individualiste  et  son  mode  conformiste  : 
le  Français  d'aujourd'hui  est  individualiste  pour  tout  ce  qui  concerne 
la  vie  publique,  conformiste  pour  ce  qui  regarde  la  mode  et  les  mœurs. 
l'Anglais  est  individualiste  dans  sa  vie  religieuse  et  familiale,  confor- 
miste dans  sa  vie  extérieure  ;  l'Allemand  est  individualiste  dans  ses 
pensées  et  conformiste  au  regard  de  l'Etat.  Ces  nuances  et  ces  combi- 
naisons, ce  fil  et  cette  trame  de  toute  vie  nationale  donnent  bien  des 
étoffes  différentes. 

D'autre  part,  le  politique  d'autorité  et  de  continuité  qu'est  M.  Mauf* 
ras  ne  peut  pas  ne  pas  admirer  ni  envier  la  solidité  de  la  construction 
politique  prussienne  et  allemande.  La  boule  rouge  (à  défaut  de  la 
blanche  réservée  aux  rois  des  fleurs  de  lys)  tombe  spontanément  de 
sa  main.  M.  Maurras  estime  que  l'Allemagne  est  aussi  indigne  de  sa 
bopne  constitution  politique  que  la  mauvaise  politique  républicaine 
est  indigne  de  la  France.  Mais  d'où  peut  venir  ce  qu'il  y  a  de  bon  en 
Allemagne,  sinon  de  France  ?  Les  HohenzoUem,  selon  M.  Maurras» 
ont  été  tout  bonnement  les  plagiaires  des  Capétiens,  ils  les  ont  copiés 
comme  un  élève  faible  copie  sa  composition,  et  c'est  pourquoi  ils  ont 
fait  de  bonne  besogne.  La  persévérance  avec  laquelle  ils  ont  accompli 
cette  besogne  cadre  en  tout  cas  assez  mal  avec  l'individualisme  dont 
M.  Maurras  fait  le  trait  principal  du  caractère  allemand.  «  Le  sujet 
allemand,  dit  M.  Maurras,  peut  supporter  une  règle,  mais  l'Allemand 
souverain  n'en  a  d'autre  que  sa  fantaisie  ou  son  intérêt.  Par  rapport 
à  l'Europe  et  au  monde,  c'est  un  anarchiste  \  »  Evidemment  rAUc* 

1.  La  France  se  $aaoe  elle-même,  p.  445. 

287 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

mand  souverain  n*est  pas  le  souverain  allemand  :  n 'empêche  que  les 
HohenzoUern  se  sont  élevés  parce  que  chaque  prince  sV  considérait 
comme  «  le  premier  ministre  du  roi  de  Prusse  »«  Et  ils  ont  comme  nos 
rois  à  nous  travaillé  non  pour  l'Europe  et  le  monde,  mais  pour  leur 
patrimoine  et  leur  Etat. 

M.  Maurras  estime  dans  l'Allemagne  des  qualités  extérieures  qui 
sont  des  moyens  et  qui  eussent  mérité  par  leur  mécanisme  parfait 
d'être  employées  à  des  fins  françaises.  Les  sorties  contre  le  «  militarisme 
allemand  »  ne  lui  plaisent  pas.  «  Il  s'agit  de  nous  faire  mépriser  dans 
l'Allemagne  ce  qui  en  fait  la  force,  il  s'agit  de  faire  croire  aux  Français 
que  ces  merveille  de  préparation  et  d'organisation  militaire  représentent 
quelque  chose  d'inférieur  et  même  de  corrupteur  ^o  »  Ce  qui  est 
inférieur  et  corrupteur  ce  sont  les  fins  au  service  desquelles  elles  ont 
été  mises,  c'est  l'esprit  des  quatre  anabaptistes,  de  Luther  à  Fichte 
M.  Maurras  sépare  de  l'âme  allemande  le  matériel  de  l'Allemagne. 
Autant  il  déteste  l'une,  autant  il  envie  l'autre.  Il  dénonce  particulière- 
ment le  danger  de  l'attitude  contraire,  celle  qui  consiste  à  comprendre 
le  genre  allemand,  à  sympathiser  avec  lui,  à  goûter  ses  formes  d'in- 
telligence et  de  beauté,  mais  à  dénigrer  et  à  mépriser  la  carapace 
extérieure,  la  force  défensive  et  agressive,  le  militaire  de  l'Allemagne. 
C'est  le  moyen  qui  nous  mène  fatalement  à  déclasser  et  à  désapprendre 
la  nécessité  et  l'usage  de  la  force,  à  nous  éteindre  misérablement 
devant  des  idéaux  artificiels. 

Ainsi  l'existence  d'une  Anti-France  rend  au  nationalisme  français 
de  M.  Maurras  certains  services.  L'Allemagne  lui  a  montré  com- 
ment un  peuple  conquis  par  l'étranger  peut  se  relever  si  la  tête  est 
sauve,  s'il  a  gardé  un  pouvoir  spirituel  capable  de  lui  désigner  ses 
valeurs  nationales.  Elle  lui  a  montré  le  besoin  de  force  matérielle, 
première  condition  pour  qu'un  idéal  soit  réalisé,  pour  qu'un  droit 
sorte  du  néant.  Tous  ces  traits  accompagnés,  comme  dirait  Spinoza, 
de  tristesse,  il  les  a  transportés  dans  le  monde  lumineux  où  ils  sont 
accompagnés  de  joie.  Il  a  conçu  la  pensée  d'une  œuvre  de  réforme 
intellectuelle  et  de  Discours  à  la  nation  française  sur  ses  intérêts  et  ses 
destinées.  Il  a  compris,  de  1895  à  1918,  la  leçon  que  donnait  à  ses 
rivaux  l'Allemagne  impériale  et  militaire  :  Soyez  forts,  ou  subissez- 
moi.  «  Au  temps  de  l'Union  d'autrefois  où  nous  allions  et  nous 
avancions  dans  le  monde,  nos  fronts  étaient  laurés  et  nos  bras  chargés 

l.  Le  Parlement  se  réunit,  p.  45. 

288 


L'IDÉE     DU     ROI 

de  butin  ^.  »  Il  s'est  tenu  des  deux  mains  à  ces  deux  bouts  de  la 
chaîne,  le  spirituel  et  le  matériel  :  qu'importe  si  les  chaînons  intermé- 
diaires traînent  parfois  dans  des  ténèbres  un  peu  confuses  ? 


L'IDÉE    DU    ROI 


Une  préoccupation  doit  primer  aujourd'hui,  pour  une  pensée  poli- 
tique, toutes  les  autres  :  le  maintien  de  la  société,  le  salut  public,  ks 
conditions  nécessaires  pour  que  le  laurier  décore  à  nouveau  la  pensc'e 
f  ur  les  fronts,  pour  qu'un  riche  butin  comble  encore  des  bras  intrépides. 
Mais  cet  ordre  d'intérêts,  dans  sa  suite  et  sa  solidité,  n'est  possible  que 
s'il  est  soutenu  par  un  ordre  plus  vivant  et  plus  profond,  un  ordre  de 
sentiment  qui  est  la  patrie,  faite  de  notre  terre  et  de  nos  morts.  C'esl  à 
cet  ordre  que  s'en  tient  M.  Barres.  M.  Maurras,  lui,  remarque  qu'au 
temps  de  notre  prospérité  monarchique  ce  sentiment  demeurait 
implicite,  à  fleur  de  terre,  s'exprimait  peu.  Je  ne  sais  même  si  au  fond 
le  sentiment  pur  et  nu  de  la  patrie  ne  paraîtrait  pas  à  M.  Maurras  un 
sentiment  dangereux,  si  par  exemple  le  déroulédisme  et  le  barré- 
sisme  ne  lui  ont  pas  inspiré  une  méfiance  rentrée,  qu'il  lui  était  impos- 
sible de  professer  ouvertement.  Je  m'explique. 

Si  par  exemple  le  Tableau  de  la  France  de  Michelet  ne  trouve  pas 
grâce  devant  ce  traditionaliste,  c'est,  disions-nous,  qu'il  correspond 
dans  V Histoire  de  France,  à  ce  qu'est  dans  V Histoire  de  la  Révolution  la 
Fête  des  Fédérations.  Les  Fédérations,  comme  la  France  du  Tableau, 
c'est  pour  M.  Maurras  une  France  factice,  précaire,  décapitée,  une 
France  qui  se  reconnaît  ou  se  constitue  sans  le  roi.  L'Angleterre,  a  dit 
Michelet,  est  un  empire,  l'Allemagne  une  race,  la  France  une  per- 
sonne. Cela,  pour  M.  Maurras,  ne  signifierait  rien.  Ce  qui  est  une 
personne,  c'est  le  roi  ;  ce  qui  est  une  personne  continuée,  perpétuée, 

1,  Quand  les  Français  ne  s* aimaient  pas,  p.  222. 

289  ., 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

c'est  une  famille,  la  famille  des  rois  capétiens.  Et  si  Michelet  a  pu 
appeler  la  France  une  personne,  c*est  qu*il  apercevait  dans  le  miroir 
français  le  reflet  de  la  personne  royale,  c*est  que  la  Fête  des  Fédéra- 
tions ressemble  sur  la  terre  de  France  à  cette  illumination  crépuscu- 
laire des  Alpes  qui  se  développe  sur  leur  couronne  lorsque  le  soleil 
est  tombé  derrière  l'horizon.  La  Révolution  met  le  Français  en  face 
de  la  France  comme  le  protestantisme  met  le  fidèle  en  face  de  la 
Bible  :  sans  médiateur,  sans  régulateur,  sans  Tradition  qui  interprète 
cette  Ecriture.  Entre  l'individu  qui  passe  et  le  pays  qui  demeure,  il 
faut  un  délégué  à  la  durée,  qui  participe  de  l'un  et  de  l'autre,  qui 
adapte  l'un  à  l'autre  :  ici  le  corps  perpétuel  de  l'Eglise  romaine,  là  le 
corps  perpétuel  d'une  famille. 

M.  Barrés  qui  incarne  les  formes  les  plus  hautes,  les  plus  complètes 
et  les  plus  délicates  du  nationalisme  sans  le  roi  signifierait  assez  bien, 
ici,  la  filiation  de  Michelet  et  de  Rousseau.  Il  a  donné  en  sa  pleine 
richesse  k  formule  du  patriotisme  direct  et  sentimental  tel  qu'il  éclate 
dans  la  Fête  des  Fédérations  :  l'homme  en  face  de  la  terre  écoute  la 
source  et  l'horizon,  la  colHne  et  la  prairie  exhaler  leur  musique  et  lui 
composer  une  âme.  La  Couine  Inspifée  dénonce  le  péril  de  cette  attitude 
en  matière  religieuse  ;  un  maurrasien  en  écrirait  le  pendant  politique. 
Les  Amitiés  Françaises  rappellent  par  bien  des  traits  VEmile  de 
Rousseau,  mais  c'est  un  Emile  où  l'enfant  comme  un  jeune  héritier 
comblé  est  mis  en  présence  de  tous  les  sourires  et  de  toute  la  ten- 
dresse de  la  nature  et  de  l'histoire.  Elément  de  plaisir  qui  entre  d'ail- 
leurs dans  tout  nationalisme,  et  que  M.  Maurr^ s  serait  évidemment  le 
dernier  à  exclure.  Dépouillé  de  son  caractère  sensible  et  sensuel, 
présenté  simplement  à  la  raison  et  au  bon  sens,  il  deviendra  la  con- 
naissance de  l'intérêt  général,  telle  que  le  nationalisme  de  M.  Maurras 
aussi  bien  que  celui  de  M.  Barrés  s'efforce  de  la  répandre.  Que  la  notion 
de  l'intérêt  général  puisse  ainsi  descendre  dans  l'opinion  et  régner  sur 
elle,  on  le  jugera  possible  ou  non  selon  que  l'on  présumera  beaucoup 
ou  que  l'on  se  méfiera  beaucoup  de  la  nature  humaine,  que  l'on  aura 
sur  elle  une  vue  optimiste  ou  pessimiste.  La  morale  de  Spencer  qui 
se  propose  de  faire  coïncider  chez  tous  l'intérêt  général  avec  l'intérêt 
particulier  fut  présentée  en  1 882  par  Gambetta  et  son  entourage  comme 
devant  fournir  la  vraie  morale  d'une  démocratie.  Mais  écoutez  un 
philosophe  qui  juge  la  nature  humaine  à  sa  vraie  valeur. 

«  Pour  fonder  un  Etat  parfait,  dit  Schopenhauer,  il  faudrait  com- 
mencer par  faire  des  êtres  à  qui  leur  nature  permettrait  de  sacrifier 

.       -  290 


fIDÉE     DU     ROI 

absolument  leur  bien  particulier  au  bien  public.  En  attendant,  on 
approche  déjà  du  but  là  où  il  existe  une  famille  dont  la  fortune  est 
inséparablement  unie  à  celle  du  pays  ;  de  la  sorte  elle  ne  peut,  au  moins 
dans  les  affaires  d'importance,  chercher  son  bien  en  dehors  du  bien 
public.  C'est  de  là  que  viennent  la  force  et  la  supériorité  de  la  monar- 
chie héréditaire  ^,  »  Et  bien  des  années  après,  écrivant  les  suppléments 
à  son  grand  ouvrage-  il  ajoutait  :  «  La  grande  valeur,  l'idée  maîtresse 
même  de  la  royauté,  me  paraît  consister  en  ceci,  que,  l'homme  demeu- 
rant toujours  l'homme,  il  faut  en  placer  un  assez  haut,  lui  donner  assez 
de  pouvoir,  de  richesse,  de  sécurité  et  d'inviolabilité  absolue,  pour 
qu'il  ne  lui  reste  plus  rien  à  souhaiter,  à  espérer  et  à  craindre  pour 
lui-même  ;  par  ce  moyen  l'égoïsme  existant  en  lui  comme  en  chacun 
de  nous  est  en  quelque  sorte  annulé  par  neutralisatioriy  et  il  devient 
alors  capable,  comme  s'il  n'était  pas  homme,  de  pratiquer  la  justice 
et  d'avoir  en  vue  non  plus  son  propre  bien,  mais  uniquement  le  bien 
public.  C'est  là  l'origine  de  cette  considération  pour  ainsi  dire  sur- 
humaine qui  entoure  partout  la  dignité  royale  et  creuse  un  si  profond 
abîme  entre  eHe  eu  la  simple  présidence.  Aussi  doit-elle  être  hérédi- 
taire et  non  élective  :  en  partie  pour  qu'aucun  individu  ne  voie  dans 
le  roi  un  égal,  en  partie  pour  que  le  roi  ne  puisse  veiller  aux  intérêts 
de  sa  postérité  qu'en  veillant  aussi  à  ceux  de  l'Etat,  dont  le  bonheur 
est  alors  confondu  avec  celui  de  sa  famille  ^.  »  C'est  exactement  à  cette 
«  institution  d'un  ré^me  de  chair  et  d'os  animé  d'un  cœur  d'homme  *  » 
que  M.  Maurras  oppose  un  Etat  «  ou  l'intérêt  général  et  central,  quoi- 
qu'attaqué  et  assiégé  par  tous  les  autres  intérêts,  n'est  pas  représenté, 
n'est  donc  pas  défendu  par  personne,  sinon  par  hasard  ou  par  héroïsme 
ou  par  charité,  et  n'a,  en  fait,  aucune  existence  distincte,  n'existant 
qu'à  l'état  de  fiction  verbale  ou  de  pure  abstraction  *.  »  Quand  Mon- 
tesquieu disait  que  la  vertu  est  le  principe  des  Républiques,  il  indiquait 
jusqu'à  un  certain  point  la  nécessité  de  cet  héroïsme  ou  de  cette  charité 
nécessaires  à  la  sauvegarde  de  l'intérêt  général. 

L'idée  du  roi,  ou  plutôt  l'idée  dynastique,  n'est  donc,  comme  l'in- 
diquait déjà  le  Nicoclès  d'Isocrate,  que  l'idée  de  l'intérêt  général, 

1.  Le  Monde  comme  Volonté  et  comme  Représentation»  tr.  Burdeau,  t.  I, 
p.  359. 

2.  Id.,  in,  p.  408. 

3.  Kiel  et  Tanger,  p.  XLIX. 

4.  Id.,  p.  XLIX. 

291 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 
réalisée  sous  une  forme  plus  personnelle,  Idée  de  Imtérêt  général  dans 
1  espace  en  tant  qu'il  constitue  une  nation,  et  dans  la  durée  en  tant  qu'il 
institue  une  tradition  «  soit  que,  à  petites  journées,  le  bâton  de  touriste 
à  la  main,  on  hume  délicieusement  le  parfum  de  chaque  fleur  de 
France,  soit  que,  dans  une  course  brusque,  on  respire  en  un  seul  coup 
le  composé  français  essentiel,  il  faudrait  être  dénué  de  tout  cœur  et 
de  tout  esprit  pour  ne  pas  élever  sa  reconnaissance  sensible  et  intellec- 
tuelle vers  ceux  qui  nous  ont  procuré  ces  joies  *.  »  Ces  lignes  d*Amou- 
retti  dessinent  la  pente  qui  conduirait  des  Amitiés  Françaises  a  un 
sentiment  et  à  une  raison  monarchiques.  L*idée  du  roi  s'impose  à  l'in- 
telligence de  M.  Maurras  avec  le  caractère  plastique,  réel  et  vivant 
des  formes  sculpturales  qu'il  analyse  dans  la  Naissance  de  la  Raison. 
La  reconnaissance  du  cœur  se  fond  ici  avec  une  connaissance  de 
l'esprit.  La  Théorie  de  la  France  impliquera,  comme  son  noyau  une 
théorie  de  la  dynastie  capétienne,  et  cette  théorie  de  la  dynastie  im- 
pliquera une  action  pour  la  restauration  capétienne.  Cette  théorie  et 
cette  action,  cette  image  nette  du  délégué  à  la  durée  ne  sont  autre  chose 
que  le  sentiment  et  l'exigence  de  la  vraie  durée  française.  M.  Maur- 
ras ferait  siens  le  suc  et  la  sève  du  discours  de  d'Aubray  dans  la  Satyre 
Menippée  :  «  Nous  demandons  un  roi  et  chef  naturel,  non  artificiel  ; 
un  roi  déjà  fait  et  non  à  faire...  Le  roi  que  nous  demandons  est  déjà 
fait  par  la  nature,  né  au  vrai  parterre  des  fleurs  de  lis  de  France,  jetton 
droit  et  verdoyant  du  tige  de  saint  Louis.  Ceux  qui  parlent  d'en  faire 
un  autre  se  trompent  et  ne  sauraient  en  venir  à  bout...  On  peut  faire  une 
maison,  mais  non  pas  un  arbre  ou  un  rameau  vert  ;  il  faut  que  la  nature 
le  produise,  par  espace  de  temps,  du  suc  et  de  la  moelle  de  la  terre,  qui 
entretient  la  tige  en  sa  sève  et  vigueur.  » 

Il  ne  s'agit  donc  pas,  pour  M.  Maurras,  de  l'idée  monarchique 
abstraite,  comme  il  y  a  une  République  abstraite,  il  ne  s'agit  pas  d'un 
prince  quelconque,  il  ne  s'agit  pas,  surtout,  de  la  dynastie  commen- 
çante et  usurpatrice  des  Bonaparte.  La  science  de  la  bonne  fortune 
intervient  pour  nous  en  faire  rejeter  la  pensée.  La  monarchie  capétienne, 
en  huit  cents  ans  a  fait  progressivement  la  France  ;  la  monarchie  corse 
l'a  laissée  défaite  à  Waterloo  et  à  Sedan.  «  On  a  beau  dire  que  ce  ne 
serait  pas  le  même  empereur,  ni  la  même  constitution  impériale  !  Ce 
serait  toujours  la  maison  de  Corse,  la  maison  d'un  parti,  d'un  clan,  d'un 
plébiscite,  non  la  maison  de  France  visitée  par  l'ombre  de  tous  nos 

!.  Enquête,  p.  398. 

292 


L'IDÉE     DU     ROI 

morts,  habitée  de  leurs  cendres,  pleine  de  leurs  autels,  possédée  de  la 
mâle  et  vigilante  inquiétude  le  notre  avenir  ^.  » 

La  mâle  vigilante  inquiétude  de  notre  avenir..  Les  mots  ont  ici 
leur  poids  juste  et  beau.  L'ordre  politique  monarchique  représente 
dans  notre  histoire  un  ordre  mâle,  dorique,  —  qui  s'abâtardit  au 
XVII l^  siècle  dans  la  sensibilité,  dans  ce  règne  féminin,  parure  et  danger 
de  notre  culture  française.  Règne  féminin  qu'il  ne  faut  pas  enfermer 
dans  la  seule  catégorie  du  sexe.  «  Les  pires  maîtresses  du  pire  des 
princes,  dit  l'auteur  du  Romantisme  Féminin,  ont  toujours  été  moins 
funestes  que  les  caprices  parlementaires  ou  dictatoriaux  de  la  sou- 
veraineté nationale  ^  ».  Ces  courants  d'opinion  qui  traversent  une  foule 
parlementaire  ou  une  foule  plébiscitaire,  cette  nervosité  qui  afflue  sans 
cesse  dans  tous  leurs  mouvements  et  dans  toutes  leurs  décisions,  cette 
instabilité  de  leur  humeur  les  relient  assez  exactement  à  cet  ordre 
féminin  que  le  politique,  en  M.  Maurras,  a  poursuivi  obstinément  chez 
les  romantiques.  Il  semble  que  la  loi  salique  garde  à  la  royauté  française 
son  sel,  son  style,  analogue  à  celui  que  notre  littérature  classique  reçoit 
de  Malherbe,  analogue  au  style  que  le  XVII®  siècle  maintient  contre 
l'imagination.  La  politique  révolutionnaire  fut  un  débordement  de 
cette  imagination  romantique,  que  la  raison  française  savait  auparavant 
endiguer,  canaliser,  utiliser.  «  Politique  d'agrandissements  inconsi- 
dérés et  brutaux  ou  politique  des  nationalistes  en  Europe,  les  deux 
régimes  se  valent.  Romantisme  pur.  C'est  la  force  classique,  c'est  une 
sorte  de  politique  romaine,  imitée  du. sénat  de  la  ville  éternelle,  que 
les  souverains  de  la  famille  Capétienne  ont  employée  à  la  formation 
de  la  France  :  ce  n'est  pas  autrement  qu'ils  sauront  travailler  à  sa  réno- 
vation ^.  »  On  trouvera  peut-être  que  je  force  ici  les  rapprochements 
entre  des  ordres  différents  et  que  je  sollicite  artificiellement  quelques 
phrases  éparses  de  M.  Maurras.  Mais  M.  Lavisse,  dans  une  préface 
qu'il  écrivait  il  y  a  une  trentaine  d'années  pour  le  Saint  Empire  Romain 
de  Bryce  définissait  l'œuvre  de  la  monarchie  française  par  les  normes 
mêmes  du  classicisme  français  :  «  La  royauté  capétienne  a  une  poli- 
tique transmise  de  père  en  fils.  Si  grande  que  soit  son  ambition,  si 
haute  l'idée  qu'elle  a  de  sa  dignité,  elle  applique  ses  efforts  à  des  objets 
peu  nombreux  et  déterminés.  Son  horizon  est  étroit  :  elle  se  placé 


1 .  Quand  les  Français  ne  s'aimaient  pas,  p.  286, 

2.  Enquête,  p.  127. 


2 

3. /J.;  p.  264. 


293 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

bien  au  centre  et  Tembrasse  tout  entier.  Le  roi  allemancl  ne  voit  pas 
rhorizon  :  toujours  par  voies  et  par  chemins,  il  chevauche  dans  le  vague 
à  la  recherche  de  l'indéterminé  ^.  » 

La  réussite  sinon  continuée  du  moins  générale  de  la  politique  capé- 
tienne implique  comme  la  condition  de  sa  bonne  fortune  une  vigilance 
sans  cesse  en  haleine  sur  tout  un  détail  d'intérêts  délicats.  Aux  questions 
qui  intéressent  une  continuité  nationale,  la  vie  même  d'un  peuple, 
il  faut  cette  attention  perpétuelle  qui  a  pour  organe,  avec  une  famille 
qui  les  incarne  et  les  représente,  un  personnel  stable,  parfois  hérédi- 
taire, comme  l'étaient  autrefois  les  incomparables  commis  des  affaires 
étrangères,  comme  le  fut,  sous  des  rois  médiocres,  le  Foreign-Ofïice 
anglais.  La  politique  étrangère,  objet  capital  de  l'activité  politique, 
vit  de  continuité  et  meurt  de  discontinuité  et  d'incohérence.  Sur  cette 
idée  capitale  de  la  continuité  monarchique  opposée  à  la  discontinuité 
d'une  démocratie,  M.  Maurras  a  écrit  son  livre  de  Kkl  et  Tanger,  et, 
plutôt  que  d'examiner  ses  idées  dans  leurs  principes  généraux  qui 
énoncent  fortement  quelques  vérités  de  sens  commun,  je  préfère  les 
suivre  dans  leur  application  aux  événements  de  la  politique  extérieure 
républicaine,  là  où  ces  principes  devraient  s'assouplir,  se  colorer,  per- 
mettre à  toutes  les  nuances  du  jugement  d'épouser  la  complexité  des 
faits  et  la  mobilité  de  la  durée. 


XI 
DE     LA    CONTINUITÉ    POLITIQUE 


Kiel  et  Tanger  porte  pour  sous-titre  :  la  République  Française  devant 
lEurope.  C'est  un  essai  de  démonstration  que  la  politique  extérieure 
est  interdite  à  un  état  républicain  «t  que  le  plus  sage  pour  lui  sera  de 
n'en  pas  faire  du  tout.  Une  république  radicale,  pour  qui  la  «  politique 
extérieure  »  consiste  à  passer,  en  Asie-Mineure,  les  subventions  des 
instituteurs  congréganistes  aux  instituteurs  laïques  et  à  aligner  à  la  Haye 


1 .  Bryce,  Le  Saint  Empire,  p.  xxxiv. 

294 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

les  clauses  de  traités  d'arbitrage,  sera  moins  dangereuse  qu'une  Répu- 
blique opportuniste  et  modérée  qui  aura  Tillusion  de  pouvoir  faire 
quelque  chose,  s'essaiera  aux  longs  espoirs  et  aux  vastes  pensées,  et 
s'allongera  nécessairement  par  terre  comme  un  Sancho  Pança  monté 
sur  un  pur-sang.  «  J'apporte,  quant  à  moi,  une  démonstration  précise 
de  cette  vérité  que  :  sept  ans  de  politique  d'extrême-gauche,  les  sept  ans 
de  révolution  qui  coururent  de  1898  à  1905,  firent  à  la  patrie  française 
un  tort  beaucoup  moins  décisif  que  les  trois  années  de  République 
conservatrice  qui  allèrent  de  1895  à  1898.  En  se  donnant  à  elle-même 
l'illusion  d'un  certain  ordre  public  au  dedans,  d'une  certaine  liberté 
d'action  au  dehors,  la  République  conservatrice  nous  a  perdus  :  cest  elle 
qui  nous  a  placés  entre  V Angleterre  et  l* Allemagne,  comprenez  entre  les 
menaces  de  ruine  coloniale  et  maritime  ou  le  risque  du  démembrement 
de  la  métropole  ^.  »  Je  m'empresse  de  signaler  la  légère  inexactitude 
avec  laquelle  je  cite  ce  texte.  M.  Maurras  a  souligné  comme  capitale 
la  seconde  partie  de  la  première  phrase,  depuis  «  sept  ans  »,  jusqu'à 
«  1898  ».  J'ai  fait  passer  les  italiques  à  d'autres  lignes,  on  verra  tout  à 
l'heure  pourquoi. 

Kiel  et  Tanger  développe  et  illustre  en  cinq  cents  pages  ce  syllogisme  : 
Il  n'y  a  pas  de  politique  extérieure  sans  continuité.  Or  un  gouvernement 
électif  et  parlementaire  manque,  par  définition,  de  continuité.  Donc  il 
ne  peut  faire  de  politique  extérieure.  Kiel  et  Tanger  est  l'histoire  de 
deux  politiques  extérieures  successives,  celle  de  deux  ministres  qui 
disposèrent  d'tin  grande  mortalis  <BVi  spatium  —  quelques  années  — 
unique  dans  les  annales  parlementaires.  La  politique  de  M.  Hanotaux, 
celle  de  Kiel,  fut  une  politique  coloniale  qui  devait  nous  heurter  à 
l'Angleterre,  et  qui  sombra  à  Fachoda.  La  politique  de  M.  Delcassé 
fut  une  politique  continentale  qui,  dirigée  contre  l'Allemagne,  nous 
mena  à  Tanger,  à  «  l'humiliation  sans  précédent  »  (et  plus  loin...  Le 
livre  est  arrêté  à  1913).  Les  deux  systèmes  échouèrent  faute  de  la  double 
continuité  nécessaire  :  continuité  dans  le  temps  (manque  d'une  tradition, 
d'une  suite,  politique  personnelle  des  deux  ministres  responsables 
devant  des  ignorants  simples  comme  les  parlementaires  ou  des  ignorants 
doubles  comme  les  présidents  Faure,  Loubet  et  Fallières),  —  continuité 
dans  l'espace  (manque  de  liaison  et  de  coordination  de  la  diplomatie, 
organe  de  ruse,  avec  les  services  de  l'armée  et  de  la  marine,  organes 
de  force,  la  politique  anti-anglaise  de  M.  Hanotaux  coïncidant  avec 

I.  Kiel  et  Tanger,  p.  CXUI. 

295 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

rincurie  maritime  de  Tamiral  Besnard  et  la  politique  anti-allemande 
de  M.  Delcassé  avec  les  ruines  militaires  de  l'affaire  Dreyfus).  La 
première  édition  du  livre  est  de  1 905  —  après  Tanger.  —  La  deuxième 
édition  est  augmentée  d'une  longue  préface  qui  montre  que  les  essais 
de  réforme  de  1905  à  1913,  l'expérience  Poincaré,  ont  abouti  aux  mêmes 
résultats,  —  et  Tannée  qui  suivit  cette  deuxième  édition  s'appelle 
1914... 

Cette  apologie  de  la  continuité  politique  et  monarchique  est  certaine- 
ment ce  qu'il  y  a  dans  l'œuvre  de  M.  Maurras  de  plus  continu,  de  plus 
suivi,  de  mieux  composé  (comparez-le  au  décousu  fatiguant  des 
Amants  de  Venise),  C* est  un  beau  «  discours  »  (au  sens  ancien  du  mot), 
avec  des  pages  admirables,  dans  une  manière  qui  rappelle  parfois 
Tocqueville  et  Prévost-Paradol.  Cette  opposition  de  deux  versants 
aide  au  dramatique.  On  songe  à  Y  Entretien  avec  M,  de  Saci,  la  monarchie 
y  jouant  le  rôle  du  Christus  ex  machina  entre  Epictète  et  Montaigne 
et  faisant  souplement  le  tour  de  la  matière  politique  comme  le  christia- 
nisme suit  le  contour  complet  de  la  matière  humaine.  Le  livre  mérite 
d'être  présenté  à  des  jeunes  gens  comme  une  des  meilleures  lectures 
qui  puissent  ordonner  l'intelligence  et  former  le  jugement,  et  de  voisiner 
sur  un  rayon  de  bibliothèque  avec  la  Démocratie  en  Amérique  et  la 
Réforme  Sociale. 

C'est  également  l'un  de  ceux  qui  nous  permettent  de  mieux  discerner 
ce  qu'il  y  a  de  solide  dans  les  thèses  de  M.  Maurras  et  ce  qu'il  y  a  de 
fragile  et  d'artificiel  dans  le  ciment  qui  les  attache  à  la  réalité.  Le 
syllogisme  de  M.  Maurras  est  irréprochable,  mais  ces  concepts  exclusifs 
de  monarchie,  de  continuité,  de  démocratie,  sont  susceptibles  de  tels 
tempéraments  et  de  telles  demi-mesures  qu'il  faut  compléter  la  pensée 
vivante  avec  toutes  sortes  de  dégradations,  de  nuances,  de  tons  atténués, 
toute  une  atmosphère  humide  qui  diffracte  et  décompose  la  lumière 
blanche  des  concepts. 

J'ai  souligné  ces  mots,  qui  ont  sans  doute  déjà  frappé  le  lecteur  : 
«  la  République  conservatrice  nous  a  placés  entre  l'Angleterre  et 
l'Allemagne  ».  Cette  situation  est  fort  antérieure  au  ministère  de 
M.  Méline,  puisqu'elle  a  commandé  toute  notre  histoire.  Oui  dira 
M.  Maurras,  mais  entre  l'Allemagne  et  l'Angleterre  la  monarchie  a 
su  tailler  une  France,  tandis  que  la  République.,.  En  réalité  la  Répu- 
blique s'est  trouvée  dans  une  situation  difficile  d'où  elle  ne  s'est  pas 
tirée  beaucoup  plus  mal  que  n'ont  fait  en  de  telles  circonstances  les 
monarchies  européennes  entre  lesquelles  elle  vivait.  Si  nous  cherchons 

296 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

nos  termes  de  comparaison  dans  l'espace  au  lieu  de  les  chercher  dans 
le  temps,  nous  verrons  République  et  monarchies  suivre  les  mêmes 
traverses,  commettre  les  mêmes  erreurs,  aboutir,  Tannée  qui  suivit 
Kiel  et  Tanger,  aux  mêmes  tragédies. 

Je  crois,  contre  M.  Maurras,  que  ce  n*est  pas  la  continuité  et 
l'intelligence  du  but,  mais  la  continuité  des  efforts  et  l'intelligence  des 
moyens  qui  ont  fait  défaut  à  la  politique  républicaine.  Selon  lui  la 
troisième  République  n'a  connu  que  deux  systèmes  politiques  con- 
traires, le  système  Hanotaux-Fachoda,  le  système  Delcassé-Tanger. 
En  réalité  il  n'y  eut  qu'un  système,  mené  avec  une  continuité  relative- 
ment louable,  le  même  sous  M.  Hanotaux  et  sous  M.  Delcassé,  mais 
avec  les  moyens  du  moment,  —  et  bien  antérieur  à  M.  Hanotaux, 
puisqu'il  a  sa  double  origine  dans  deux  événements  à  peu  près  con- 
temporains :  le  congrès  de  Berlin  et  la  fondation  de  la  République 
opportuniste. 

Le  congrès  de  Berlin  constituait,  dans  la  pensée  de  Bismarck,  une 
première  tentative  pour  appliquer  d'une  façon  large  et  décisive,  en 
vue  d'une  longue  paix  dont  l'Allemagne  industrielle  avait  besoin,  le 
principe  politique  né  au  XVIII®  siècle,  celui  des  compensations,  principe 
qui  depuis  le  premier  partage  dé  la  Pologne  fait  partie  du  droit  public 
européen,  et  que  les  traités  de  Versailles  et  de  Saint-Germain  ont 
maintenu  en  l'enrobant  de  phraséologie  calviniste  et  révolutionnaire, 
assure  aux  dépens  des  faibles  la  paix  entre  les  forts.  Convoqué  par  le 
chancelier  pour  prévenir  une  guerre  de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche 
contre  la  Russie,  le  congrès  devait  servir,  en  outre,  à  diriger  vers  le 
Sud,  par  des  compensations  ottomanes,  la  politique  des  vaincus 
de  1866  et  des  vaincus  de  1871  :  d'où  l'occupation  de  la  Bosnie-Her- 
zégovine par  l'Autriche-Hongrie,  la  permission  donnée  à  la  France  par 
l'Angleterre  et  l'Allemagne  d'entrer  en  Tunisie  quand  elle  le  voudrait. 

C'est  l'époque  précisément  où  les  partis  monarchistes  sont  écrasés, 
où  la  République  opportuniste  et  anticléricale  s'établit.  Elle  trouve 
une  situation  intérieure  délicate.  L'idée  de  la  revanche  française  est 
considérée  par  l'Europe,  en  même  temps  que  la  forme  républicaine 
elle-même,  comme  un  élément  de  menace.  1 870,  1 873,  1 875  ont 
montré  que  dans  un  conflit  entre  la  France  et  l'Allemagne  l'Europe, 
opinion  et  gouvernements,  serait  contre  l'agresseur  présumé.  Si  la 
France  concentrait  toute  sa  politique  dans  la  préparation  visible  de  la 
revanche,  elle  resserrait  d'autant  les  ententes  nouées  par  Bismarck 
tant  avec  la  Russie  qu'avec  l'Autriche.  Gambetta  avait  compris  que 

297 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

le  moyen  de  compromettre  toute  possibilité  de  revanche  était  d  en 
étaler  le  dessein. 

Ce  qui  détourne  alors  la  politique  française  de  la  ligne  bleue  des 
Vosges  vers  la  muraille  d'or  de  l'Afrique,  ce  ne  sont  pas  seulement 
les  suggestions  de  Bismarck  (analogues  à  celles  de  Leibnitz  en  1672) 
ce  sont  les  exemples  mêmes  et  la  tradition  de  la  monarchie. 

Au  XVIII ^  siècle,  la  monarchie  se  trouva  placée,  à  peu  près  comme 
la  République  du  XIX^,  à  un  carrefour  délicat  de  nos  deux  destinées, 
continentale  et  coloniale.  La  question  continentale  qui  se  posait  pour 
la  France  était  celle  des  Pays-Bas.  Le  renversement  des  alliances, 
de  1 756,  œuvre  personnelle  de  Louis  XV  qui  dut  le  négocier  d'abord 
comme  un  «  secret  »  et  auquel  les  bureaux  ne  se  rallièrent  qu'assez 
longtemps  après,  visait  à  constituer  les  Pays-Bas  autrichiens  en  une 
autre  Lorraine.  D'après  le  traité  de  Versailles,  dès  que  la  Silésie  aurait 
été,  avec  l'aide  de  la  France,  reprise  sur  Frédérit  II,  la  France  devait 
recevoir  d'abord,  avec  Ostende,  Tournai  et  d'autres  places,  une 
frontière  rectifiée,  puis  le  reste  des  Pays-Bas  autrichiens  devait-être  cons- 
titué en  principauté  indépendante  pour  le  gendre  de  Louis  XV,  l'infant 
de  Parme.  La  diplomatie  française  aurait  dès  loX%  eu  tout  son  temps 
pour  que  la  nouvelle  Lorraine  suivît  le  destin  naturel  de  l'ancienne,  le 
domaine  du  gendre  de  Louis  XV  la  fortune  que  l'on  venait  de  ménager 
au  beau-père  de  Louis  XV,  et  pour  que  l'arbre  bien  planté  donnât 
son  fruit  au  rnoment  juste.  Ce  savant  instrument  diplomatique  échoua 
devant  le  génie  de  Frédéric  :  la  tragique  fatalité  voulut  non  seiulement 
que  la  grande  partie  continentale  et  la  grande  partie  coloniale  se 
jouassent  en  même  temps,  mais  aussi  qu'un  Louis  XV,  type  du  roi- 
héritier,  se  heurtât  au  génie  d'un  Frédéric,  type  du  roi-fondateur, 
doublé  en  le  fils  du  roi-sergent  par  les  bénéfices  du  roi -héritier. 

Quand  la  guerre  de  Sept  ans,  mauvaise  opération  conduite  en  vertu 
de  bons  principes,  eût  été  liquidée,  le  gouvernement  de  Louis  XV  se 
préoccupa  de  réparer  ce  qu'elle  avait  comporté  de  désastreux  et  de 
consolider  ce  qu'elle  avait  produit  de  favorable.  L'alliance  autrichienne 
avait  mal  réussi  à  conduire  la  guerre,  elle  allait  devenir  le  «  système  » 
qui  permit  à  la  France  de  connaître,  pour  la  première  fois  depuis 
Charles  VII  et  Louis  XI  trente  belles  années  de  paix  continentale 
pendant  lesquelles  elle  accumula  le  riche  capital  humain  que  gaspil- 
lèrent les  guerres  de  la  Révolution  et  de  l'Empire.  La  période  des 
agrandissements  continentaux  fut  considérée  comme  close  pour  un 
long  temps  :  les  traités  de  Westphalie  empêchaient  tout  emoiètement 

298 


DE      LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

sur  le  corps  germanique,  où  un  quteta  non  movere  franco-autrichien 
paraissait  à  de  sages  politiques,  comme  la  guerre  de  la  ligue  d'Augs- 
bourg  l'avait  montré,  la  ligne  de  conduite  la  plus  sûre  ,*  les  Pays-Bas 
ne  pouvaient  être  occupés  et  gardés  qu'au  prix  d'une  longue  guerre 
européenne  et  Vergennes  montra  une  grande  clairvoyance  en  refusant 
toutes  les  offres  astucieuses  de  troc  faites  par  Joseph  II. 

La  France  de  l'ancien  Régime  comme  celle  de  la  troisième  Répu- 
blique, tourna  alors  son  expansion  du  côté  de  la  mer,  engagea  contre 
sa  rivale  coloniale  la  guerre  d'Amérique,  se  refit  avec  le  Sénégal,  les 
Antilles  et  Saint-Domingue,  un  domaine  d'exploitation  fort  honorable, 
et  s'appliqua  du  côté  de  la  Méditerranée  à  des  desseins  à  longue 
échéance.  Choiseul  acheta  la  Corse,  les  bureaux  mirent  à  l'étude  la 
question  d'Egypte,  et  Charles  X,  en  1 830,  ne  fit  que  continuer  la  poli- 
tique bourbonienne  :  ce  n'est  point  un  hasard  si  Alger  fut  la  dernière 
conquête  sur  laquelle  aient  flotté  les  fleurs  de  lis. 

M.  Maurras  admire  sans  doute  comme  moi  cette  solidité  politique, 
mais  contre  quelqu'un.  Quand  des  circonstances  semblables,  et  trente 
nouvelles  années  de  paix  continentale,  conduisent  les  hommes  d'Etat 
de  la  troisième  République  à  une  politique  analogue,  il  écrit  :  «  Nos 
expéditions  coloniales  doivent  être  comprises  comme  des  dérivatifs 
allemands,  acceptés  par  notre  gouvernement  en  vue  d'entreprises 
financières  favorables  à  ses  amis.  Nul  plan  d'ensemble  ^,  »  —  Il  est 
exact  que  jusqu'en  1904  notre  expansion  na  pas  été  gênée  par  l'Alle- 
magne, pour  des  raisons  évidentes  ;  il  est  non  moins  exact  qu'en  un 
temps  et  en  un  pays  quelconque  il  n'y  a  pas  de  mise  en  valeur  sans 
entreprises  financières,  et  qu'il  n'a  jamais  été,  qu'il  ne  sera  jamais 
mauvais  pour  un  financier  d'être  l'ami  du  gouvernement.  Quant  à  la 
question  d'un  plan  d'ensemble,  elle  est  complexe.  La  conquête  colo- 
niale, telle  surtout  que  l'a  déterminée  depuis  1880  la  carrière  ouverte 
en  Afrique,  n'a  comporté  pour  aucun  pays  un  plan  d'ensemble  pré- 
conçu. La  logique  coloniale  est  une  logique  a  parte  post.  Chaque  puis- 
sance commence  par  se  garnir  les  mains  le  plus  possible  et  de  tous 
côtés  ;  puis,  lorsqu'il  faut  unifier  cette  diversité,  consolider  et  mettre 
en  valeur  ces  acquisitions,  naissent  les  plans  d'ensemble.  Ainsi  un  plan 
d'ensemble  impérieux  commande  à  l'Angleterre  l'acquisition  de 
Malte  en  1814,  de  Chypre  en  1877,  de  l'Egypte  en  1882-1904,  mais  ce 
plan  d'ensemble  est  déterminé  par  la  possession  des  Indes  et  par  le 

I.  Kielet  Tanger,  p.  11. 

299 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

problème  de  leur  route.  Dans  le  continent  africain  lui-même,  les  plans 
d'ensemble,  pour  la  France,  l'Angleterre  et  l'Allemagne,  sont  venus 
après  des  conquêtes  sporadiques,  au  jour  le  jour,  faites  sans  dessein 
général  préconçu,  à  la  suite  de  voyages  d'exploration,  de  raids  mili- 
taires ou  d'entreprises  commerciales  privées.  Ainsi  la  dorsale  du  Cap 
à  Alexandrie,  la  jonction  du  bloc  africain  par  le  lac  Tchad,  la  réunion 
des  possessions  allemandes  en  un  grand  empire  équatorial  obtenu 
si  possible  sur  le  Congo  français  et  belge  et  l'Afrique  portugaise. 
Là  où  existe  déjà  un  empire  consolidé,  où  les  éléments  du  problème 
sont  posés,  un  plan  d'ensemble  peut  et  doit  être  conçu  :  c'était  le  cas 
pour  notre  Afrique  du  Nord  qu'il  s'agissait  de  mettre  en  valeur,  de 
compléter  et  de  défendre,  ce  dont  la  République  s'est  acquittée  fort 
convenablement  en  complétant  l'Algérie  par  ses  deux  ailes. 

Cette  analogie  entre  la  politique  royale  et  la  politique  républicaine, 
on  ne  saurait  évidemment  la  conduire  jusqu'au  bout.  Il  faut  tenir 
compte  de  deux  grandes  différences  qui  légitiment  en  partie  Kiel  et 
Tanger, 

D'abord  la  République  n'a  point  coordonné  sa  politique  d'après 
l'état  des  forces  qu'elle  pouvait  mettre  en  jeu  pour  l'appuyer.  Après  la 
guerre  de  Sept  ans,  Choiseul  qui  veut  rendre  à  la  France  sa  puissance 
coloniale,  relève  la  marine,  noue  le  Pacte  de  famille,  achète  la  Corse. 
Mais  le  jour  où  la  hâte  de  ses  préparatifs  et  la  hardiesse  de  sa  pc^itique 
vont  nous  conduire  à  une  guerre  contre  l'Angleterre,  guerre  prématurée 
et  qui  risquera  de  tourner  mal,  Louis  XV  le  congédie  sans  attendre  de 
mise  en  demeure  étrangère  et  sans  se  laisser  surprendre  par  un 
pavé  comme  celui  de  Tanger.  Vergennes  cueillera  le  fruit  qui  sous 
Choiseul  n'était  pas  mûr.  Si  lassé,  découragé  et  insoucieux  que 
Louis  XV  fût  devenu  à  cette  époque,  si  dommageables  que  fussent  les 
rivalités  et  les  concurrences  des  départements  ministériels  où,  faute 
de  chef  présent  à  tout,  les  services  —  guerre,  marine,  affaires  étran- 
gères, —  tiraient  déjà  dans  les  jambes  les  uns  des  autres,  on  n'appro- 
chait pas,  alors,  de  ce  que  signale  M.  Maurras  :  M.  Hanotaux  condui- 
sant la  reprise  de  la  question  égyptienne  dans  le  même  ministère  où 
l'amiral  Besnard  inaugurait  les  quinze  années  de  notre  décadence 
maritime,  et  M.  Delcassé  se  hissant,  pour  regarder  l'Allemagne  en 
face,  sur  les  épaules  du  général  André  et  de  M.  Pelletan.  Mais  la  guerre 
de  1914  allait  montrer  de  grandes  monarchies,  Allemagne,  Angleterre, 
Russie,  Italie,  Roumanie,  aussi  mal  en  point  que  la  République  pour 
proportionner  leurs  desseins  politiques  à  leurs  forces  militaires.  La 

300 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

politique  anglaise  d'encerclement  de  TAllemagne  était  appuyée  sur  une 
armée  inexistante,  et  TAngleterre  ne  sut  pas  mieux  que  la  France  voir 
la  guerre  mondiale  possible  au  bout  de  la  route  où  Tavait  engagée  la 
politique  d'Edouard  VIL 

Ensuite,  ce  qui  a  donné  à  la  politique  française  ce  caractère  de 
malaise  et  de  porte-à-faux  dont  Kiel  et  Tanger  fait  la  pénétrante 
psychologie,  c'est  un  divorce  du  spirituel  et  du  temporel,  assez  ana- 
logue, en  notre  politique  extérieure  à  celui  que  laisse  voir  notre  état 
intérieur.  Intérieurement,  le  mot  République  est  pris  tantôt  dans  le 
sens  idéal  et  spirituel,  celui  de  justice,  de  solidarité,  de  fraternité  sociale, 
et  tantôt  dans  le  sens  très  matériel  de  régime  parlementaire,  de  sur- 
veillance préfectorale,  de  comités  électoraux,  de  tout  un  état  temporel 
à  maintenir  et  à  défendre,  souvent  contre  les  impatiences  même  et  les 
critiques  de  l'état  spirituel.  Dans  notre  politique  extérieure,  le  spirituel 
et  le  temporel  furent  pareillement  contraires  :  le  spirituel  figuré  par 
l'idée  de  la  revanche,  le  temporel  consistant  dans  la  paix  garantie  par 
des  alliances,  dans  l'expansion  dérivée  loin  du  Rhin  par  la  politique 
coloniale. 

Quand  je  parle  ici  de  spirituel,  de  pouvoir  spirituel,  je  ne  fais  que 
paraphraser  une  belle  et  profonde  page  de  Kiel  et  Tanger  :  «  La  passion 
de  la  Revanche  tenait  chez  npus  un  rôle  particulier...  C'est  une  belle 
chose,  mais  rare,  courte  et  d'autant  plus  précieuse  que  le  gouverne- 
ment d'un  peuple  par  une  idée.  Cette  idée  fut  vraiment  une  reine  de 
France...  Un  office  public  aurait  dû  être  préposé  à  la  garde  de  cette 
idée-force.  Ecole,  presse.  Etat,  famille,  tout  le  monde  aurait  dû  rivaliser 
d'attention  et  de  vigilance  pour  conspirer  à  ce  maintien.  En  l'absence 
du  Prince,  la  Revanche  faisait  briller  un  reflet,  une  image  de  son  auto- 
rité. Politique  du  Rhin,  retour  vers  le  Rhin,  sur  les  pas  de  César  et  de 
Louis  XIV  !  Un  peu  dés  volontés  et  des  traditions  capétiennes  subsistait 
au  fond  de  nos  désirs  et  de  nos  regrets  ^,  »  Mais  déjà,  au  temps  de 
Gambetta,  l'idée  de  revanche  par  les  armes  avait  fait  place,  même 
dans  le  langage  patriotique,  à  celle  de  justice  immanente  :  terme 
hybride  vrai  peut-être  dans  l'ordre  moral,  dépourvu  de  toute  signi- 
fication dans  l'ordre  politique,  et  qui  voulait  dire  simplement  que 
l'on  ne  devait  pas  renoncer  à  recevoir  les  provinces  perdues  d'on  ne 
sait  quel  cours  naturel  des  choses.  Comment  M.  Maurras  peut-il 
accuser  M.  Hanotaux  d'avoir  «  détruit  sans  pitié  l'idée  de  la  revanche  ?  » 

1.  Kiel  et  Tanger,  p.  35. 

301 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MÀURRÂS 

M.  Hanotaux  a  hérité  d'une  politique  et  d*une  situation  où  l'idée  de 
revanche  n'avait  plus  qu'une  situation  décorative,  spirituelle  et  morale, 
dans  un  pays  de  suffrage  universel  et  de  petits  propriétaires  qui  vou- 
laient la  paix,  avec  une  France  qui,  selon  le  mot  de  M.  André  Tardieu, 
«  avait  signifié  sa  volonté  de  ne  pas  demander  à  une  guerre  de  revanche 
la  réparation  du  traité  de  Francfort.  »  M.  Maurras  estime  que  c'est 
en  1895,  lors  de  l'envoi  de  la  flotte  à  Kiel,  «  que  toute  la  fraction 
avancée,  réfléchie  et  bruyante  du  gros  public  français  avait  compris 
que  son  gouvernement  lui  conseillait  l'oubli  de  la  grande  idée  ^.  »  On 
ferait  plus  justement  remonter  cet  état  au  dénouement  pacifique  de 
l'affaire  Schnœbelé,  dix  ans  plus  tôt.  Mais  le  pouvoir  spirituel  de  l'idée 
ne  décrut  que  lentement.  C'est  ce  pouvoir  spirituel  qui  s'exerçait  à 
la  Chambre,  tant  sur  les  radicaux  que  sur  les  conservateurs,  pour  les 
lancer  contre  la  politique  coloniale  de  Ferry,  —  qui  en  1 882  détournait 
de  l'intervention  en  Egypte  la  presque  unanimité  de  la  Chambre,  — 
qui  en  1885  déterminait  des  élections  moins  conservatrices  qu'anti- 
tonkinoises,  —  qui  au  sortir  de  l'affaire  Schnaebelé  désignait  Boulanger, 
comme  le  pouvoir  spirituel  du  VIII^  siècle  avait  désigné  Pépin.  Et, 
puisque  M.  Maurras  attribue  une  telle  importance  à  1 895  et  à  Kiel 
il  aurait  pu  rappeler  un  fait  très  significatif.  L'envoi  de  la  flotte  à  Kiel 
par  le  cabinet  Ribot  avait  suscité  une  grande  émotion  nationale  et 
parlementaire.  Le  jour  même  où  M,  Ribot  défendit,  en  une  grande 
séance,  sa  décision  devant  la  Chambre,  il  déposa  un  projet  de  loi  pour 
élever  à  Paris  un  immense  monument  national  aux  morts  de  1870. 
La  loi  fut  votée,  elle  n'a  jamais  été  suivie  d'exécution.  Mais  le  spirituel 
et  le  temporel  recevaient  en  même  temps,  dans  la  mesure  du  possible 
et  dans  le  plus  bel  esprit  opportuniste,  satisfaction.  C'était  comme  la 
reconnaissance  officielle  des  deux  pouvoirs,  des  deux  politiques  natio- 
nales coexistantes. 

Cette  politique  de  défensive  et  de  résignation  sur  la  frontière, 
d'offensive  et  d'expansion  hors  d'Europe,  sera  très  diversement  appré- 
ciée selon  les  points  de  vue  auxquels  on  se  placera.  On  ne  peut  nier 
qu'elle  ait  été  suivie  avec  persévérance,  avec  un  esprit  réel  de  conti- 
nuité, et  d'abord  par  Jules  Ferry  qui  en  fut  l'initiateur  décisif,  dans  des 
conditions  difficiles,  contre  une  opinion  publique  méfiante  et  une  oppo- 
sition parlementaire  acharnée.  Il  plaît  à  M.  Maurras  de  la  briser  en 
■deux  systèmes  opposés,  le  système  anti^anglais  de  M.  Hanotaux,  le 

1 .  Kid  et  Tanger t  p.  38, 

302 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

système  anti-allemand  de  M.  Delcassé.  Mais  de  l'un  à  l'autre,  comme 
avant  l'un  et  l'autre,  la  même  logique  et  les  mêmes  principes  apparais- 
sent dans  leur  continuité.  Tanger  (et  pourquoi  pas  Fez  et  Casablanca  ?) 
n'est  point  le  contraire  de  Kiel,  mais  la  suite  de  Kiel. 

Le  canal  Empereur-Guillaume,  inauguré  devant  toutes  les  flottes 
du  monde,  signifiait  que  l'Allemagne  devenait  puissance  maritime  en 
même  temps  que  coloniale,  qu'une  partie  de  son  avenir  était  sur  l'eau, 
—  et  bientôt  elle  figurait,  au  lieu  de  la  France,  la  deuxième  puissance 
maritime  du  monde.  Rigoureusement,  c'est  de  Kiel  et  non  de  Metz 
qu'elle  est  partie  en  1914  pour  l'aventure  où  elle  s'est  brisé  les  reins. 
Elle  prenait  donc  automatiquement,  en  face  de  l'Angleterre,  la  place 
de  rivale  que  nous  occupions  depuis  Colbert.  L'échiquier  européen 
se  compliquait,  et  les  rapports  franco-allemands,  entraînés  dans  les 
rapports  anglo-allemands,  cessant  d'avoir  pour  axe  l'Alsace  Lorraine, 
tournaient  autour  de  la  question  qui  nous  mettait  jusqu'alors  aux  prises 
avec  la  seule  Angleterre,  celle  du  partage  de  l'Afrique.  L'Angleterre, 
devant  cette  nouvelle  rivalité,  devait  liquider  naturellement  avec  son 
ancienne  adversaire,  comme  la  France  le  fit  avec  l'Autriche  en  1756, 
les  questions  jusqu'alors  litigieuses  ;  de  là  les  accords  de  1 904.  La 
politique  de  M.  Delcassé  restait,  comme  celle  de  M.  Hanotaux, 
africaine  et  coloniale.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  disait  Alsace-Lorraine.  L'un 
disait  Egypte,  et  l'autre  Maroc,  mais  jusqu'à  la  guerre,  comme  Rabelais 
disait  jusqu'au  feu,  —  exclusive.  Les  deux  questions  étaient  du  même 
ordre,  mais  d'importance  différente  :  la  «  réouverture  »  de  la  question 
d'Egypte  ne  pouvait  nous  intéresser  au  même  degré  que  la  possibilité 
de  compléter  par  le  Maroc  la  France  africaine  du  Nord.  En  tout  cas 
ni  l'un  ni  l'autre,  pour  personne,  ne  valait  une  guerre  :  la  France  ne 
fit  pas  plus  la  guerre  pour  le  Soudan  en  1898  ou  pour  le  portefeuille 
de  M.  Delcassé  en  1905  que  l'Allemagne  elle-même  n'était  alors 
disposée  à  faire  la  guerre  pour  le  Maroc.  Les  accords  Caillaux  liqui- 
dèrent la  question  marocaine  avec  l'Allemagne,  comme  les  atcords 
Delcassé  avaient  liquidé  la  question  égyptienne  avec  l'Angleterre. 
Ce  qui  sortait  de  tout  cela  c'était  un  bloc  français  de  Casablanca  à 
Tunis  :  comment  peut-on  dire  que  le  gouvernement  qui  l'a  constitué 
n'a  pas  fait  fructifier  la  graine  tombée  à  Alger,  en  1830,  des  dernières 
fleurs  de  lys  ? 

Il  est  vrai  que,  d'une  façon  générale,  cet  empire  colonial,  sans  doute 
parce  qu'il  nous  vient  en  grande  partie  de  la  République  —  timeo 
Danaos  —  est  considéré  avec  beaucoup  de  froideur  par  M,  Maurras. 


•70 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

Il  cite  avec  complaisance  une  ligne  de  Lockroy,  selon  qui  notre  empire 
colonial  «  ne  recèle  pas  les  richesses  qu*on  lui  attribue  ».  La  belle 
autorité  !  Mais  son  principal  grief  est  celui  que  nous  avons  déjà  men- 
tionné, que  cet  empire  colonial  est  la  chose  la  plus  fragile  et  la  plus 
vulnérable  du  monde,  faute  de  marine  capable  de  le  défendre.  On 
trouve  ici  à  Tétat  typique  tout  l'avantage  oratoire,  tout  l'élément  de 
vérité  et  tous  les  signes  locaux  de  fragilité  qui  accompagnent  souvent, 
dans  Kiel  et  Tanger,  les  démonstrations  de  M.  Maurras. 

Remarquons  d'abord  qu'il  n'y  a  pas  de  politique  coloniale  et  même 
de  politique  quelconque  sans  risque.  L'Allemagne  s'était  créé  un 
empire  colonial  relativement  important.  Elle  savait  parfaitement  que 
sa  marine  n'était  pas  de  taille  à  le  défendre  contre  l'empire  britannique, 
et  de  fait  elle  l'a  perdu  entièrement  pendant  la  guerre.  Etait-ce  une 
raison  pour  ne  rien  faire  ? 

«  Nos  actions  d'Asie  et  d'Afrique,  dit  M.  Maurras,  toutes  déter- 
minées par  des  affaires  financières,  demeurent  exposées  à  finir  comme 
de  mauvaises  affaires.  Pour  expliquer  un  tel  procédé,  l'inconscience  de 
la  République,  son  absence  de  mémoire  et  de  prévision  doit  rentrer 
en  ligne  de  compte  :  aucun  régime,  si  médiocre  et  si  nonchalent  qu'on 
veuille  le  supposer,  n'eût  conçu  ni  même  supporté,  en  les  connaissant, 
ces  incohérences.  Il  faudrait  reculer  les  frontières  de  l'ineptie  pour 
imaginer  le  gouvernement  qui  se  dirait  :  «  Partons  coloniser  sans  nous 
assurer  d'une  flotte  !  »  Un  petit  Etat  sûr  de  sa  neutralité,  la  Belgique, 
ne  l'a  pas  osé,  et  c'est  le  roi  Léopold  II  appuyé  sur  l'adhésion  de 
l'Europe  entière  qui  a  tenté  le  Congo  à  titre  personnel  ;  la  création  d'une 
marine  belge  aura  été  l'idée  fixe  de  ses  derniers  jours,  ©lie  est  reprise 
et  continuée  par  le  jeune  roi  qui  l'avait  soutenue  comme  prince  héri- 
tier ^.  »  M.  Maurras  trouve  Fichte,  dans  ses  Discours,  beau  de  «  cécité 
volontaire  ».  Ne  participe-t-il  pas  ici  à  ce  genre  de  beauté?  Il  va  de  soi 
qu'un  empire  colonial  implique  l'existence  d'une  flotte  marchande,  et 
l'état  de  la  nôtre  ne  passait  point,  à  la  veille  de  la  guerre,  pour  brillant, 
mais  l'appât  des  échanges  coloniaux  était  la  meilleure  façon  de  l'amé- 
liorer. Cependant  M.  Maurras  ne  veut  parler  ici  que  de  marine  mili- 
taire. Or  voit-on  la  Belgique  défendant  sa  colonie  avec  des  vaisseaux 
de  guerre  ?  Contre  qui  ?  Contre  l'Allemagne,  l'Angleterre,  la  France  ? 
La  vérité  est  que  tous  les  empires  coloniaux  du  monde,  belge,  hollan- 
dais, français,  allemand,  italien,  américain,  —  avaient  ou  ont  la  certi- 

!.  Kiel  et  Tanger,  p.  128. 

304 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

tude,  en  cas  de  guerre  centre  l'Angleterre,  de  voir  leurs  communications 
avec  la  métropole  coupées.  L'Angleterre,  en  cas  de  guerre  contre  ses 
voisins,  court,  on  Ta  vu  depuis,  d'autres  dangers.  Un  Etat  comme  un 
particulier  compte  pour  bâtir  sur  une  certaine  faveur  des  circonstances, 
sur  une  certaine  stabilité,  sur  la  possibilité  pour  ses  intérêts  de  se  conci- 
lier avec  ceux  de  ses  voisins.  Puisqu'en  cas  de  guerre  contre  l'Angleterre 
nous  aurions  perdu  notre  empire  colonial,  le  mieux  était  de  lier  dans 
la  mesure  du  possible  les  intérêts  de  cet  empire  avec  les  intérêts  bri- 
tanniques, ou  tout  au  moins  de  ne  pas  heurter  violemment  ces  intérêts. 
C'est  à  quoi  la  République  se  décida  après  avoir  risqué  deux  fois,  au 
moment  du  conflit  avec  le  Siam  et  au  temps  de  Fachoda,  la  guerre 
contre  l'Angleterre.  Il  y  a  là,  comme  en  toute  ligne  politique,  des 
hésitations  et  des  flottements  qui  aboutissent  à  de  l'expérience  et  à 
un  dessein  stable. 

Mais  voilà  où  nous  attend  M.  Maurras.  Si  notre  empire  colonial 
a  besoin,  pour  vivre,  de  la  tolérance  de  l'Angleterre  (et  il  oublie  que 
tous  les  autres  empires  coloniaux  sont  dans  ce  cas)  c'est  une  preuve 
de  plus  que  nous  sommes  gouvernés  et  manœuvres  par  l'étranger. 
0  Le  pouvoir  du  roi  d'Angleterre  sur  les  affaires  de  la  France  s'est 
prodigieusement  étendu  au  XIX®  siècle  et  dans  les  premières  années 
du  XX®  ;  il  grandira  encore,  à  moins  d'un  changement  de  régime  chez 
«îous.  Même  indépendamment  de  son  personnel  et  de  sa  politique, 
notre  régime  est  déjà,  quant  à  son  essence,  du  choix  de  l'Angleterre. 
Elle  nous  a  donné  la  démocratie  et  la  République.  C'est  à  la  suite  de 
la  guerre  d'Amérique,  des  victoires  et  des  armements  de  Louis  XVI, 
<3ui  avaient  fait  perdre  le  commandement  de  la  mer  à  l'Angleterre,  que 
celle-ci  fomenta  la  Révolution.  C'est  à  la  suite  de  l'expédition  d'Alger 
qu'elle  provoqua  les  journées  de  1830.  C'est  après  sa  rupture  avec 
Louis-Philippe  qu'elle  détermina  les  journées  de  février  et  l'établisse- 
ment de  la  seconde  république.  Enfin  la  troisième  République  naquit 
de  la  série  des  intrigues  et  des  conflits  européens  que  l'Angleterre 
avait  subventionnés  partout,  notamment  en  Italie,  depuis  cinquante 
ans.  »  Quant  à  nos  expéditions  coloniales,  elles  «  donnaient  à  l'Angle- 
terre une  large  prise  sur  nous,  prise  qui  devenait  de  plus  en  plus 
importante  et  sérieuse  que  se  multipliaient  nos  succès  au-delà  des 
mers  ^  ».  Le  génie  monarchique  de  M.  Maurras  est  ami  des  explica- 
tions simples.  De  même  que  tout  ce  qui  se  fait  de  bien  dans  l'Etat 

l./J.,p.  124. 

305 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 
émane  d'un  principe  bienfaisant,  le  roi,  tout  ce  qui  nous  est  advenu 
de  mal  doit  émaner  d'un  mauvais  principe,  qui  est  ici  Faction  de 
I  Angleterre.  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  évoqueront  jamais,  au  sujet 
du  salutaire  gouvernement  de  Louis  XVIII,  les  «  fourgons  de  l'étran- 
ger »,  mais  l'auteur  de  VEtang  de  Marthe  n'abuse-t-il  pas  ici  du  vais- 
seau de  l'étranger  ?  En  pareil  cas  un  homme  admiré  de  M.  Maurras, 
Fustel  de  Coulanges,  avait  coutume  de  demander,  et  la  chanson  elle- 
même  le  dit  :  «  Avez-vous  des  textes  précis?  »  Où  sont  les  textes  de 
M.  Maurras  ?  Ou  quel  Sherlock  Holmes  a  retrouvé  pour  lui  dans 
l'histoire  du  XIX®  siècle  les  traces  innombrables  de  l'or  anglais  ? 

M.  Maurras  ne  nourrissait  d'ailleurs  nulle  haine  de  principe  contre 
l'Angleterre,  mais  bien  contre  le  principe  républicain.  L'essentiel 
pour  lui  était  de  montrer  que  la  République  se  définit  comme  le 
gouvernement  de  l'étranger,  —  et  de  tout  l'étranger.  Le  quai  d'Orsay 
n'abandonne  dans  Kiel  et  Tanger  la  paire  de  bottines  anglaises  qu'il 
nettoie  qlie  pour  se  jeter  sur  des  brodequins  allemands  a  faire  reluire 
et  sur  des  bottes  russes  à  graisser.  «  La  République  affranchie  de  nos 
Capétiens  est  en  fait  la  sujette  docile  du  HohenzoUern.  Sous  la  main 
de  l 'empereur-roi,  notre  République  ressemble  à  ces  ludions  qui  mon- 
tent ou  descendent  dans  le  bocal  selon  les  coups  de  pouce  imprimés 
par  le  caprice  du  physicien  sur  la  membrane  supérieure  ^.  »  Les  voya- 
geurs pour  Berlin  mis  en  voitu^,  M.  Maurras  aiguille  un  train  vers 
Pétersbourg  :  «  Telle  quelle,  la  Kussie  peut  avoir  une  politique.  Telle 
quelle,  en  proie  au  gouvernement  des  partis,  déséquilibrée,  anarchique, 
\si  démocratie  française  ne  le  peut  pas.  Elle  en  était  donc  condamnée 
à  remplir  l'office  indigne  de  satellite  du  tzar  !  La  pure  ineptie  de  son 
Statut  politique  plaçait  la  fille  aînée  de  la  civilisation  sous  la  protection 
d'un  empire  à  demi  inculte  K  »  La  devise  de  la  fille  aînée  de  la  civilisa- 
,lion  est  devenue  celle  de  Kundry  :  Servir,^  Evidemment  il  ne  tenait 
4u'à  nous  de  laisser  se  renouer  l'alliance  bismarckienne  des  trois 
empereurs,  l'Angleterre  et  l'Allemagne  s'entendre  au  sujet  du  Maroc 
comme  elles  s'étaient  entendues,  en  un  temps  d'amitié,  au  sujet  de 
Zanzibar  et  d'Héligoland.  La  République  nous  a  procuré  des  alliances 
qui  nous  ont  conduit  à  la  guerre  de  1914  avec  pas  mal  de  monarchies, 
—  et  toute  alliance  implique  un  marché,  des  concessions  mutuelles, 
où  l'opposition  professionnelle  de  chaque  pays  à  pour  fonction  de 


1.  /(/.,  p.  XLM. 

2.  /(/.,  p.  17. 


306 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

montrer  que  ce  pays  a  été  sacrifié,  et  la  diplomatie  le  devoir  de  jouer 
de  cette  opposition  pour  améliorer  ses  marchés,  comme  le  paysan  qui 
ne  demanderait  pas  mieux  de  vous  vendre  son  veau  un  prix  de...  mais 
sa  femme  qui  a  mauvaise  tête  serait  malade  s'il  le  cédait  à  moins  de... 

L'histoire  des  origines  de  la  guerre  de  1914,  lorsqu'elle  pourra  être 
tentée,  éclaircira  ces  questions.  M.  Maurras,  après  avoir  montré  que 
la  France  républicaine  était  toujours  manœuvrée  par  une  main  anglaise, 
allemande  ou  russe,  écrit  un  chapitre  positif  dans  lequel  il  montre 
comment  une  politique  prévoyante,  normale,  française  et  par  consé- 
quent royale,  eût  trouvé  dans  l'état  de  l'Europe  de  sérieux  éléments 
de  réussite.  Le  dernier  chapitre  du  livre.  Que  la  France  pourrait  manœU" 
vrer  et  réussir,  propose  à  une  France  monarchique  future  le  programme 
dicté  par  les  conditions  de  l'ancienne  Europe  à  la  France  de  l'ancien 
Régime.  —  Mais  la  France,  dira-t-on,  avec  sa  population  stationnaire, 
a  infiniment  baissé  en  puissance  relative.  —  Par  la  faute,  répond 
M.  Maurras,  de  la  démocratie  et  de  la  Révolution,  dont  les  lois  au 
dedans  ont  dissous  et  stérilisé  la  famille,  dont  l'action  au  dehors  a 
provoqué  au  lieu  de  l'empêcher  la  formation  des  grands  Etats  rivaux. 
Ici  encore  on  peut  et  on  doit,  selon  le  mot  de  M.  Bourget,  dçfaire 
systématiquement  l'œuvre  de  la  Révolution  «  Un  certain  (?)  ensemble 
de  réformes  profondes  doublées  d'exemples  venus  de  haut(??)  » 
peut  relever  notre  natalité.  Le  programme  rural  du  vieux  parti  agrarien 
se  substituerait  au  programme  colonial  qui  est  devenu  celui  du  vieux 
parti  républicain.  «  Une  politique  favorable  à  nos  dix-huit  millions  de 
ruraux,  dont  beaucoup  sont  propriétaires,  nous  concentrerait  fortement 
dans  le  domaine  de  nos  rois...  Tout  fâcheux  abus  de  politique  impé- 
riale et  coloniale  nous  serait  interdit  par  cette  heureuse  constitution  » 
(celle  d'un  Etat  agricole  et  décentralisé). 

La  vraie,  traditionnelle  et  utile  politique  française  consisterait  dès 
lors,  disait  M.  Maurras  en  1905,  à  manœuvrer  souplement  entre  les 
quatre  colosses  de  l'impérialisme,  Allemagne,  Russie,  Angleterre, 
Amérique,  comme  la  France  d'autrefois  entre  les  moitiés  réunies  ou 
séparées  de  l'empire  de  Charlçs-Quint,  à  grouper  dans  sa  clientèle 
et  dans  son  alliance,  comme  François  I®^,  Richelieu,  Mazarin,  Ver- 
gennes,  tous  les  petits  Etats.  De  là  une  ligue  de  «  menus  peuples  »  qui 
«  pourrait  nous  déférer  son  commandement  militaire,  et  la  politique 
éternelle  des  rois  de  France,  volonté  d'empêcher  la  monarchie  univer- 
selle ou  l'accroissement  excessif  de  telle  ou  telle  coalition,  recommen- 
cerait à  rayonner  efficacement  de  Paris.  »  Pourvus  ainsi  du  maximum 

307 


LES     IDÉES      DE     CHARLES     MAURRAS 

de  notre  force  intérieure  et  extérieure,  il  deviendra  possible  d'en  venir 
à  l'action  »,  l'action  «  pour  la  reprise  de  notre  bien,  et  l'action  en  vue 
d'une  paix  européenne  et  planétaire  qui»  mettant  fin  à  l'anarchie 
barbare  de  nos  races  supérieures,  mérite  enfin  d'être  appelée  la  Datx 
française^  seule  digne  du  genre  humain  ». 

On  trouve  dans  cette  solution  une  combinaison  élégante  et  juste 
de  plusieurs  éléments  qui  cadrent  fort  bien.  D  abord  l'idée  de  la  poli- 
tique traditionnelle  d'autrefois,  telle  qu'elle  se  définit  clairement, 
lucidement  au  temps  de  Vergennes  ;  puis  les  plans  d'Auguste  Comte 
pour  la  régénération  de  l'Occident  tels  que  les  exposent  la  Politique 
Positive  et  le  Catéchisme  positiviste  ;  enfin  un  ordre  de  distribution 
politique  qui  semble  bien  être  impliqué  dans  la  destinée  actuelle  du 
monde,  puisqu'il  tend  à  se  réaliser  par  la  Société  des  nations,  l'idéal 
encore  brumeux  qui  apparaît  au-delà  des  champs  de  carnage  d'hier 
et  du  tapis  vert  d'aujourd'hui.  M.  Maurras  estimait  qu'avec  le  roi, 
on  pourrait  «  réorganiser  une  armée  »  et  «  nouer  une  intime  et  sérieuse 
entente  autrichienne  ».  Quand  M.  Maurras  écrivait  cela,  ses  songes 
étaient  faits  de  sympathies  catholiques  et  de  souvenirs  tant  de  1756 
que  de  Sadowa  :  c'était  retarder  un  peu  à  une  époque  où  le  bloc  central 
Ejnspiuidx  sapes  était  inévitable,  soudé  par  tant  d'intérêts  communs 
N'empêche  que  la  monarchie  des  Habsbourg,  par  sa  souplesse  et  sa 
durée  historique,  par  son  caractère  fédératif ,  aurait  pu  figurer  légitime- 
ment dans  l'Europe  centrale  une  idée  de  paix  analogue  à  l'idée  de  paix 
française  et,  comme  le  disait  le  comte  Czernin,  à  l'idée  de  paix  améri- 
caine. Le  «  système  »  qui  dura  de  1 756  à  1 792,  assoupli  et  élargi  selon 
un  rythme  germanique  et  politique,  général  et  planétaire,  eût  été  au 
XX®  siècle  le  salut  de  l'Europe  :  mais  n'était-il  pas  inévitable  qu'on  le 
vît  trop  tard  ? 

L'utopie  qui  termine  Kiel  et  Tanger  vise  à  rétablir  Tesprit  des  traités 
de  Westphalie,  —  et  pendant  la  guerre  c'est  un  morcellement  de 
l'Allemagne  analogue  à  celui  des  mêmes  traités  que  M.  Maurras  pré- 
conisait ardemment,  «  Cette  ligue  de  menus  peuples  pourrait  nous 
déférer  son  commandement  militaire,  et  la  politique  éternelle  des  rois 
de  France,  volonté  d'empêcher  la  Monarchie  universelle  ou  l'accroisse- 
ment excessif  de  telle  ou  telle  coalition,  recommencerait  à  rayonner 
efficacement  de  Paris...  La  chrétienté  unie  n'existant  plus  depuis  la 
Réforme,  il  n'en  subsiste  pas  moins  une  civilisation  commune  à  sauve- 
garder. La  France  peut  en  être  le  soldat  et  le  gendarme,  comme  le 
Siège  catholique  romain  peut  en  redevenir  le  docteur  et  le  promoteur.  » 

308 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

Tout  cela  suppose  le  problème  résolu,  méthode  plus  commode  en 
géométrie  qu'en  politique.  M.  Maurras  reproche  à  la  politique  répu- 
blicaine de  n'avoir  pas  eu  de  plan  d'enseriible.  Il  se  transporte  à  l'ex- 
trémité opposée,  et  nous  apporte,  pour  plan  d'ensemble,  une  épure 
idéale.  Retenons  que  la  politique  des  traités  de  Westphalie  donnera 
des  fruits  superbes  à  l'époque  où  le  Siège  catholique  romain  sera 
redevenu  le  docteur  et  le  promoteur  de  la  civilisation.  N'y  aurait-il 
pas  dès  lors  quelque  ombre  d'archaïsme  dans  la  politique  extérieure 
de  M.  Maurras,  et  des  ombres  analogues  ne  flotteraient-elles  pas  en 
les  coins  de  ce  beau  paysage  à  la  Poussin  où  les  divers  massifs,  les  divers 
ordres  de  son  œuvre  s'engendrent  et  s'équilibrent. 

Peut-être  ai-je  tort,  ici,  de  parler  d'ombres.  C'est  précisément  le 
vaporeux  et  le  fluide  qui  manquent  à  sa  construction  et  qu'elle  exclut. 
M.  Maurras  bâtit  toujours  fortement.  Et  je  n'aurai  pas  l'injustice 
d'écrire  que  son  aqueduc  romain  s'est  écroulé  sur  lui.  Il  demeure  solide 
comrtie  le  pont  du  Gard  lui-même,  doré  comme  lui,  mais,  comme  lui 
toujours,  il  ne  porte  pas  d'eau.  Il  se  veut  si  romain  qu'il  exclut  la 
nature  de  l'eau,  comme  le  philosophe  italique  d'Elée  excluait  toute 
mobilité  ionienne. 

Il  nous  apparaît,  en  cette  année  1919,  que  notre  République  valétu- 
dinaire a  vécu,  a  duré  comme  aurait  fait  la  monarchie  brillante  de  santé 
qu'imagine  M.  Maurras.  La  grande  guerre  a  montré  tous  les  gouver- 
nements, tous  les  Etats,  débordés  comme  l'apprenti  sorcier  de  Goethe 
par  les  forces  qu'ils  avaient  mises  en  mouvement.  Je  m'étonne  que 
M.  Maurras  n'ait  pas  largement  noté  ce  trait  favorable  à  sa  thèse  :  la 
politique  de  M.  Delcassé,  sous  les  ministères  Waldeck-Rousseau  et 
Combes,  ne  trouva  une  telle  faveur  dans  le  monde  parlementaire, 
républicain  et  socialiste  que  parce  que  ses  traités,  ses  accords,  parais- 
saient autant  de  jalons  plantés  sur  la  route  de  la  paix.  Le  député  qui 
voyait  dans  l'arbitrage  international  le  fin  du  fin  de  la  politique  exté- 
rieure radicale-socialiste  pouvait  se  présumer  à  bon  droit  delcassisant. 
Les  accords  franco-anglais  de  M.  Delcassé  et  de  lord  Grey  étaient 
pourtant,  sous  leur  apparence  pacifiste  et  leur  style  Cour  de  La  Haye,  le 
cheval  de  Troie  qui  portait  la  guerre.  Pareillement  le  prince  de  Bulow 
disait  sincèrement  à  l'époque  de  Tanger  :  «  Nous  ne  ferons  pas  la  guerre 
pour  le  Maroc.  »  Et  pourtant  l'Allemagne  aussi,  et  le  monde  entier, 
ont  été  gagnés  par  l'incendie  venu  des  Colonnes  d'Hercule.  L'impor- 
tance de  l'empire  colonial  français,  qui  devait  dans  la  pensée  de  Ferry 
et  de  Bismarck  écarter  la  possibilité  d'une  nouvelle  guerre  franco-alle- 

309 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

mande,  détermina  précisément  cette  guerre.  Les  affaires  de  Tanger  et 
d'Agadir  ranimèrent  entre  la  France  et  l'Allemagne  des  haines  qui 
s'étaient  peu  à  peu  assoupies.  L'occupation  du  Moghreb  mit  le  feu  à 
une  trainée  de  poudre  que  l'on  ne  voyait  pas,  que  l'on  reconnut  seule- 
ment au  moment  de  la  conflagration  et  qui  allait  de  Casablanca  à 
Belgrade  par  Constantinople.  La  France  prenant  le  Maroc,  l'Italie 
prit  la  Tripolitaine,  l'Autriche  la  Bosnie,  les  puissances  chrétiennes 
balkaniques  le  reste  de  la  Turquie  d'Europe,  et  la  guerre  balkanique 
engendra  la  guerre  mondiale. 

Voilà  ce  qui  me  faisait  voir  dans  le  livre  et  dans  la  thèse  de  M.  Maur- 
ras  ce  solide  aqueduc  romain  profilé  superbement  sur  un  paysage  sans 
eau.  L'eau,  —  la  part  de  l'insaisissable,  de  l'imprévisible  et  du  mystère, 
la  subtilité  immanente  qui  déroute  la  sagesse,  à  moins  que  cette  sagesse 
ne  se  fasse  fluide  et  serpentine  comme  elle.  Kiel  et  Tanger  —  symbole 
de  toute  l'œuvre  de  M.  Maurras,  —  est  un  livre  vrai  d'une  vérité 
idéale.  «  Un  principe  général,  écrit-il  dans  sa  préface,  représente  le 
iplus  grand  nombre  de  vérités  particulières  à  leur  pkis  haut  degré  de 
simplification  :  l'expérience  historique  et  géographique  s'y  trouve 
concentrée  dans  une  formule  suprême,  comme  un  or  qui  figure  toutes 
les  parcelles  de  sa  monnaie.  On  peut  avoir  raison  sans  principe  en  un 
cas  sur  cent  ;  avec  les  principes,  on  a  raison  dans  cent  cas  contre  un. 
Plus  quelque  principe  établi  est  général,  moins  il  est  éloigné  de  nous  : 
■plus  c'est  un  être  familier  avec  qui  nous  aurons  des  chances  d'avoir 
affaire  ^.  »  C'est  trancher  là  avec  rapidité  un  des  problèmes  les  plus 
délicats  de  la  raison.  L'expérience  historique  comporte,  comme  toute 
expérience,  des  principes  généraux,  mais  d'une  généralité  précaire, 
sans  cesse  remise  en  discussion,  et  qui  s'évanouit  au  moment  où  l'on 
croit  la  saisir.  Plus  exactement,  il  y  a  des  principes,  —  des  idées.  Les 
concevoir  constitue  le  plus  haut  privilège  de  1  mtelligence  et  les  rendre 
fvivantesle  jeu  le  plus  délicat  de  la  sensibilité.  Mais  tout  esjMrit  qui  s'est 
efforcé  de  vivre  dans  leur  familiarité  éprouve  plus  ou  moins  ce  qu'avait 
vu  profondément  le  héros  œkiste  de  leur  cité  humaine,  Platon,  ce  qui 
a  subsisté  sous  toutes  les  rectifications,  qu'elles  fussent  d'Aristote  ou 
des  autres...  que  l'Un  existe,  que  le  multiple  existe,  mais  que  malgré 
tous  les  artifices  de  notre  pensée  ils  ne  se  rejoignent  pas.  Le  multiple 
ne  rentre  dans  l'un  que  lorsque  sont  en  jeu  des  faits  et  des  lois  physi- 
ques :  dès  que  l'on  approche  du  règne  humain,  social  et  moral,  les 

î    Kiel  et  Tanger,  p.  CXVIII. 

310 


DE     LA     CONTINUITÉ     POLITIQUE 

puissances  de  souplesse,  de  liquidité  et  de  fuite  répandent  partout 
leurs  voiles  d'incertitude  et  leur  mobilité.  Dans  cet  ordre  les  explica- 
tions ne  peuvent  être  simples.  La  pensée  qui  veut  arriver  à  la  plus 
juste  approximation  des  faits  doit  passer  par  deux  moments  successifs  : 
d'abord  chercher  les  principes  par  lesquels's'expliquent  vraisemblable- 
ment les  choses,  ensuite  faire  sa  propre  critique,  apercevoir  l'abstrac- 
tion nue  et  l'arbitraire  verbal  de  ces  principes,  la  complexité  et  la 
fluidité  du  réel  qu'ils  commandent.  Dans  une  monarchie  tout  s'explique 
théoriquement  par  la  présence,  l'action  et  la  certaine  science  du  roi, 
tout  est  censé  émaner  de  lui,  de  sa  volonté  expresse  et  de  son  ordre 
formel.  C'est  là  une  fiction  politique  commode  et  utile  dont  personne 
n'est  dupe.  Pareillement  l'absence  du  roi  est  pour  M.  Maurras  un 
principe  d'explication  avantageux,  d'une  grande  généralité,  d'une 
unité  nue,  qui  peut  s'adapter  à  l'explication  de  tout  ce  qui  va  mal, 
poser  comme  raison  de  toutes  les  absences  l'absence  royale,  de  même 
que  la  fiction  politique  donne  comme  raison  de  toute  présence  réelle, 
de  toute  activitéfdans  l'ordre  du  législatif  et  de  l'exécutif  la  décision  du 
chef.  «  Personnalité,  responsabilité,  volonté,  conscience,  le  Roi  c'est 
l'Un.  La  nation  ce  n'est  pas  l'Un,  puisque  c'est  le  nombre.  On  ne  peut 
pas  raisonner  sur  le  singulier  comme  sur  le  pluriel  ^.  »  C'est  juste. 
On  peut  mobiliser  comme  deux  ordres  parallèles  le  raisonnement  par 
le  roi  et  le  raisonnement  par  la  nation,  le  raisonnement  par  le  singulier 
et  le  raisonnement  par  le  pluriel.  Le  raisonnement  par  le  singulier  est 
le  plus  facile,  le  plus  conforme  à  la  tendance  oratoire,  au  besoin  de 
simplification  et  de  décision.  Kiel  et  Tanger  en  donne  un  bon  modèle. 
Le  raisonnement  par  le  multiple,  celui  d'un  Sainte-Beuve,  d'un  Albert 
Sorel  s'en  va  par  des  chemins  un  peu  délicats,  tente  moins  que  la  route 
royale  un  génie  impatient  ;  peut-être  fait-il  mieux  connaître  le  détail 
géographique,  la  structure  et  le  visage  familier  du  pays  qu'il  traverse. 
Evaluez  le  temps  qu'il  faudra  à  l'histoire,  à  la  pensée  pour  esquisser  au 
sujet  de  la  grande  guerre  ce  raisonnement  par  le  multiple,  cette  convo- 
cation de  causes  jamais  épuisées,  entre  lesquelles  chacun  sera  tenté 
dVn  isoler  une,  de  l'exposer  en  pleine  lumière,  de  ménager  une  de  ces 
hypothèses  provisoires  et  simples  qui  marquent  un  pas,  un  belvédère 
ou  une  route. 


1.  La  Blessure.  Intêrieive,  p   140. 

31] 


CONCLUSION 


Cette  pensée  de  M.  Maurras,  qui  sent  le  pîn  et  lollvier,' la  cigale  et 
e  soleil,  sanatorium  parfait  pour  la  cure  cl*un  esprit  ou  d'une  généra- 
tion surmenés,  il  faut  la  louer  de  son  influence,  et  il  faut  nous  en  louer 
nous-mêmes.  Elle  fait  honneur  à  lui,  honneur  à  une  jeunesse  qui  a 
reconnu  en  elle  quelques-unes  de  ses  propres,  de  ses  fraîches  puis- 
sances ;  mais  aussi  on  peut  en  dire  ce  que  lui-même,  qui  n*est  pas 
catholique,  dit  de  la  place,  du  rayonnement  et  de  Taction  de  TEglise 
catholique  :  qu*  «  organe  autonome  de  l'esprit  pur  »  elle  doit  intéresser 
fortement  ceux  qui  vivent  de  l'esprit,  leur  fournir,  quelles  que  soient 
les  directions  et  le  résultat  de  leur  vie  spirituelle,  un  motif  de  fierté  et 
de  foi.  Une  pensée  pure,  éprise  de  belles  formes,  soucieuse  de  solidité, 
animée  par  une  idée  claire  de  la  patrie,  a  pu  agir  par  ses  parties  hautes, 
créer  un  public,  former  une  opinion,  devenir  un  corps  lumineux  et 
vivant,  tirer  de  sa  valeur  spéculative  l'être  et  le  mouvement.  On  songe- 
rait à  V Avenir  de  1831  si  V Avenir  ne  s'était  au  bout  de  quelques  mois 
arrêté  dans  une  impasse.  U Avenir  s'arrêta  dans  une  impasse  ;  mais  il 
inspira  en  somme  la  politique  et  les  victoires  du  parti  catholique  pendant 
la  monarchie  de  Juillet  et  la  deuxième  République.  Pareillement  il  est 
probable  que,  selon  le  rythme  ordinaire  des  affaires  humaines,  le 
mouvement  d'idées  créé  par  M.  Maurras  se  retrouvera  en  des  valeurs 
et  en  des  résultats  futurs,  sous  des  formes  peut-être  fort  différentes 
de  celles  qu'il  arrête  en  termes  exclusifs,  définis  et  durs. 

Exclusifs,  définis  et  durs  parce  qu'exclure,  définir,  solidifier  consti- 
tuent pour  M.  Maurras  les  actes  supérieurs  de  l'esprit.  Il  vit  dans  un 
monde  réel  de  «  vérités  »,  de  principes,  de  maximes,  de  tout  ce  qui  est 
nécessaire  pour  fonder  et  maçonner  une  cité  politique  et  religieuse. 
Montaigne  pensait  peut-être  un  peu  étroitement,  le  jour  où  il  écrivait  : 

312 


CONCLUSION 

<  On  me  fait  haïr  les  choses  vraisemblables  quand  on  me  les  plante 
pour  infaillibles.  »  Certes  la  beauté  de  la  forêt  pensante  où  une  intelli- 
gence se  promène  est  faite  de  mystère  et  de  lointain,  de  vapeurs  et  de 
fragilité,  de  feuilles  qui  naissent  et  de  feuilles  qui  tombent,  d*une 
lumière  rompue  sous  une  chevelure  agitée.  Mais  il  a  fallu,  pour  qu'exis^ 
tât  la  forêt,  que  ses  arbres  fussent  plantés  comme  infaillibles,  pussent 
croître  et  s'établir  comme  des  réalités  dogmatiques  et  solides.  De  la 
forêt  à  l'arbre,  on  pourra  toujours  supposer  un  dialogue  indéfini 
comme  celui  de  la  Chapelle  et  de  la  Prairie  dans  la  Colline  Insùirée, 
La  pensée  en  mouvement  et  la  pensée  en  repos  s'opposent  sans  cesse. 
Il  faudra  toujours,  quelle  que  soit  la  souplesse  de  Fintelligence,  choisir 
entre  elles,  et  le  refus  de  choix  ne  sera,  comme  dans  le  pari  de  Pascal^ 
qu'une  manière  de  choix 

M.  Maurras  ayant  choisi  et  fait  choisir  nettement,  son  privilège 
aura  été  de  poser  à  son  époque,  de  poser  pour  son  époque  «  l'immense 
Question  de  l'ordre  ».  Il  l'a  posée  comme  Auguste  Comte,  d'un  point 
de  vue  méridional  et  roman,  sur  un  triple  terrain  :  l'ordre  dans  l'homme, 
l'ordre  dans  la  pensée,  l'ordre  dans  l'Etat,  et  il  l'a  cernée  d'autant  plus 
rigoureusement  qu'il  s'est  plus  avancé  de  ce  premier  vers  ce  troisième 
sens  de  l'ordre.  Les  deux  premiers  ont  été  modelés  et  définis  par 
l'attirance  du  troisième.  L'ordre  de  l'Etat  rayonne  sur  l'ordre  de 
l'intelligence  et  sur  l'ordre  de  l'homme,  remonte  jusqu'aux  principes 
esthétiques,  religieux,  philosophiques,  comme  dans  la  hiérarchie  posi- 
tiviste des  sciences  l'ordre  de  la  sociologie  reflue,  pour  les  accorder 
au  Grand  Etre,  jusque  sur  les  mathématiques.  Le  Politique  d'abord, 
appliqué  par  M.  Maurras  à  la  série  de  problèmes  que  rencontre 
aujourd'hui  devant  elle  une  intelligence  française,  les  pense,  les  range, 
les  circonscrit  du  point  de  vue  d'un  cerveau  d'Etat. 

Cerveau  d'Etat  qui.  dans  la  carence  actuelle  des  pouvoirs  authen- 
tiaues,  s'est  trouvé  amené  à  jouer  sur  un  plan  réduit  le  rôle  de  ce  corps 
d'Etat,  de  cette  raison  organique  d'Etat,  que  l'ancienne  France  incar- 
nait dans  le  souverain.  Pour  quiconque  a  le  sens  de  la  nature,  de  l'his- 
toire, de  la  chose  françaises  et  se  trouve  porté  à  considérer  la  réussite 
de  la  France  comme  celle  de  l'œuvre  d*art,  la  place  de  M,  Maurras  était 
dessinée  d'avance  et  il  fallait  qu'elle  fût  occupée.  Il  n  est  pas  étonnant 
qu  un  observateur  de  la  société  française  aussi  fin  que  l'était  Alphonse 
Daudet  en  ait  esquissé  d^avance  le  portrait  dans  l'Elysée  Méraut  des 
Rois  en  Exil.  Mais  au  lieu  de  devenir  le  précepteur  d'un  roi  qui  pût 
gouverner  un  peuple,  Elysée  Méraut,  journaliste,  est  devenu  le  pré- 

313 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

cepteur  d*un  peuple  qui  apprît  à  retrouver  son  roi  ;  et  la  destinée 
intelligente  a  voulu  qu'il  prît  son  bras  droit,  ou,  pouvoir  spirituel,  son 
bras  séculier  dans  la  maison  d'Alphonse  Daudet.  Si  la  France  s'est,  à  la 
suite  d'événements  complexes  et  difficiles  à  apprécier,  séparée  de  sa 
maison  royale,  cette  maison  royale  n'en  est  pas  moins  liée  de  façon 
indissoluble  à  l'être  de  la  France,  comme  tels  parent,  maître,  femme, 
ami  que  nous  avons  perdus  ou  dont  nous  sommes  séparés  restent 
partie  intégrante  de  notre  être  spirituel.  Ce  que  Comte  appelait  leur 
existence  subjective  n'est  pas  fonction  stricte  de  leur  existence  objec- 
tive. La  littérature  des  Génies,  le  style  décoratif  de  Chateaubriand 
ont  pour  mission  d'élever  à  l'existence  subjective,  ordre  distinct,  avec 
son  atmosphère  et  ses  lois  propres,  ces  réalités  mortes.  Mais  pour  se 
conserver  dans  cet  alcool  ces  réalités  doivent  au  moins  être  imaginées 
oomme  mortes.  Et  c'est  cette  présence  de  la  mort  que  veulent  ardem- 
ment éluder  l'imagination  et  la  raison  de  M.  Maurras.  La  vieille 
monarchie  lui  a  jeté,  comme  la  Vera  des  Contes  cruels^  la  clef  de 
son  tombeau,  il  sait  qu'une  église  animée  de  vie  religieuse  matérielle 
nous  parle  mieux  qu'une  église  désaffectée  où  ne  subsistent  que  la 
beauté  de  l'architecture  et  les  jeux  de  l'imagination.  L'état  de  la  France 
entre  1 889  et  1 900  nous  montre  qu'elle  avait  besoin  d'un  homme  et 
d'un  parti  qui  assumassent  le  rôle  de  délégués  à  sa  durée,  de  conserva- 
teurs de  son  espèce  permanente,  et  qui  le  fussent  non  dans  le  royaume 
des  ombres  et  des  Génies,  Araucanie  où  le  vicomte  de  Vogué  exerçait 
une  domination  décorative,  mais  dans  un  monde  de  chair  et  d'os  et 
dans  une  pleine  réalité  :  délégation  à  la  durée  française,  quand  elle 
menace  de  se  détendre  et  de  se  diluer,  analogue  à  cette  délégation  à  la 
durée  juive  qu'assume  le  sionisme  pour  une  race  qui,  dispersée  de 
corps,  tend  encore  à  se  disperser  d'âme.  Les  esprits  attentifs  qui  se 
rassemblèrent  en  1898  autour  de  Trois  Idées  Politiques  pouvaient  se 
sentir  comme  les  Grecs  d'Alexandre  devant  Pharos  ou  les  Phocéens 
au  Lacydon  sur  un  emplacement  désigné  par  la  nature  des  choses 
pour  servir  de  lieu  à  une  cité  nécessaire. 

Cette  cité  aujourd'hui  existe,  pas  plus  grande,  mais  aussi  complète 
qu'une  de  ces  cités  antiques  dont  les  rites  et  l'esprit  ont  présidé  à  sa 
fondation.  Elle  a  son  Acropole  sereine,  où  nous  nous  sommes  tout  le 
long  de  ce  volume  largement  promenés,  où  nous  avons  médité  dans  le 
temple  de  Minerve  Erganè,  dans  le  sanctuaire  d'Aristarchè.  Elle  a  sa 
Piiyx  et  son  Agora  où  nous  sommes  descendus  parfois  quand  on  ne 
risquait  point  d'y  être  assourdi  ou  bousculé.  Elle  a  son  port,  si  animé 

314 


CONCLUSION 

d'échanges  avec  les  cités  amies  ou  adversaires,  de  vaisseaux  de  com- 
merce intellectuel,  et  de  ces  vaisseaux  de  guerre  que  commandent  des 
chefs  illustres.  Mais  toute  cité  est  faite  de  deux  éléments  réunis,  qu'ils 
s'appellent  partis,  régions  ou  tendances,  et  leurs  accords  ou  leurs 
désaccords  sont  la  vie  même  de  cette  cité.  Et  on  peut  même  le  penser 
de  la  cité  réduite  à  la  simple  expression  qu'est  un  cerveau  humain  : 
Renan  aimait  à  instituer  des-dialogues  entre  les  lobes  du  sien,  et  dans  le 
cerveau  de  Tartarin  il  y  avait  un  parti  de  droite,  l'hémisphère  Sancho, 
et  un  parti  de  gauche,  l'hémisphère  Quichotte.  Le  cerveau  d'Etat  qu'est 
dans  la  France  d'aujourd'hui  M.  Maurras^  n'échappe  pas  à  cette 
loi. 

Le  dualisme,  chez  M.  Maurras,  est  celui  de  deux  idées,  poussées 
l'une  à  l'autre  à  leur  plénitude,  celle  de  l'ordre  spirituel  et  celle  de 
l'intérêt  français.  Toutes  deux,  jouant  sur  leurs  plans  séparés,  tantôt 
se  vivifient  et  tantôt  se  contrarient  l'une  l'autre,  mais  ces  contradictions 
elles-mêmes  sont  fécondes,  et  M.  Maurras  institue  par  !à  sinon  une 
solution,  du  moins  une  position  juste  du  problème  de  demain. 

D'une  part,  pour  M.  Maurras,  l'ordre  spirituel  existe,  la  cité  des 
idées  est  construite.  Il  croit  à  un  ensemble  de  vérités,  fruit  non  d'une 
révélation  subite,  mais  d'une  expérience  continue  qui  est  aujourd'hui 
à  peu  près  terminée.  En  esthétique,  en  politique,  nous  avons  des 
modèles  dont  nous  devons  toujours  nous  inspirer  pour  bien  faire. 
Le  monde  est  petit.  Un  moment  il  a  tenu  dans  l'Attique.  Aujour- 
d'hui il  tient,  comme  au  temps  du  déluge,  dans  l'arche  d'une  Contre- 
Révolution.  Entendons,  évidemment,  le  monde  spirituel,  celui  des 
idées  justes,  hors  duquel  le  monde  matériel  se  résoud  en  un  indigne 
chaos.  «  Il  croit  comme  une  brute  à  la  réalité  des  choses  »,  dit  de  saint 
Antoine  Apollonius.  M.  Maurras  croit  avec  une  obstination  matérielle 
à  la  réalité  de  ses  idées,  à  la  circonscription  dure  de  son  monde  spirituel. 
La  conséquence  est  tirée  en  ces  termes  par  M.  Daniel  Halévy  :  «  Maurras 
est  un  méditerranéen,  un  tragique  :  son  esprit  conçoit  des  formes 
nettes,  terminées  par  la  mort  ;  Maurras  c'est  Cassandre,  Démosthène 
ou  Machiavel,  le  cœur  ardent  et  l'esprit  dur  qui  ose  voir  et  prédire  1  a 
mort  de  son  peuple  ^.  » 

La  conséquence  est  tirée  par  M.  Halévy,  mais  non  pas  par  M.  Maur  - 
ras.  On  doit  discerner  là  avec  M.  Halévy  une  des  limites  logiques  de  sa 
pensée,  mais  aussi  un  refus  d'aller  à  cette  limite  ;  car  cette  idée  de  l'ordre 

L  Charles  Péguy,  p.  146. 

315 


LES  IDEES  DE  CHARLES  MAURRAS 

spirituel,  nourri  de  formes  grecques,  romaines,  catholiques,  coexiste 
chez  lui  avec  Tidée  non  moins  vive  de  Tintérêt  français. 

Ce  serait  abuser  étrangement  de  deux  ou  trois  phrases  —  relevées 
plus  haut  dans  certains  monologues  lyriques  de  M.  Maurras  et  qui 
marquent  Vultima  Thule  de  ses  méditations  solitaires  —  que  de  le 
croire  hanté  par  Tidée  de  la  mort  possible  de  la  France.  J'entends  bien 
que  pour  M.  Halévy  cette  idée  de  la  mort,  chez  Démosthène  ou 
M.  Maurras,  n*est  que  le  côté  pile  de  la  face  royale,  celle  de  la  vie,  et 
qu'ils  prédisent  la  mort,  ou  plutôt  la  laissent  entrevoir,  par  prétérition, 
en  posant  les  conditions  de  la  vie.  Mais  précisément  ces  idées  de  vie 
cl  de  mort,  prises  en  elles-mêmes,  restent  abstraites  et  inopérantes.  La 
forme  de  nationalisme  fondée  par  M.  Maurras  consistait  à  tout  envi- 
sager,  dans  l'ordre  politique,  du  point  de  vue  de  l'intérêt  français. 
Et  la  guerre  a  renforcé  chez  M.  Maurras  le  caractère  exclusif  de  ce 
point  de  vue.  Personne  n'a  eu  moins  de  chemin  à  faire  que  cette 
Cassandre  pour  se  trouver,  dans  Troie  assiégée,  presque  sans  bouger 
de  place,  en  pleine  union  sacrée. 

Aujourd'hui  encore,  avec  son  centre  de  perspective  sur  le  passé  et 
sur  le  présent  de  la  France,  avec  le  patriotisme  qui  l'inspire,  avec 
l'instinct  de  divination  intérieure  qui  lui  fait  épouser  souvent  l'être 
même  de  la  France  politique,  la  pensée  de  M^  Maurras  peut  être 
considérée  comme  une  place  où  l'on  vient  utilement  se  renseigner  sur 
l'intérêt  français,  ainsi  qu'on  va  demander  à  M.  Angot  des  indications 
sur  l'état  de  l'atmosphère.  Le  zèle  et  la  compétence  de  l'un  et  de  l'autre 
«ont  indiscutables.  La  différence  est  que  M.  Angot  insiste  surtout 
auprès  d'un  public  candide  sur  ce  que  sa  science  ne  sait  et  ne  prédit 
pas,  et  M.  Maurras,  comme  il  est  naturel  en  politique,  sur  ce  qu'elle 
sait  et  prédit. 

Or  l'idée  de  l'intérêt  français  n'est  pas  nécessairement  une  idée 
claire  ;  elle  peut  devenir  aussi  dangereuse  et  aussi  trompeuse  que  celle 
de  l'intérêt  individuel.  L'idée  fixe  de  l'intérêt  national  constitue  pour 
un  individu  cultivé  une  école  admirable,  elle  satisfait  chez  lui  en  les 
équilibrant  le  besoin  de  développement,  le  besoin  de  domination,  le 
besoin  de  discipline,  le  besoin  de  sacrifice.  Un  égotisme  intelligent  la 
trouvera  fort  bien  sur  sa  route,  s'y  apaisera  et  s'y  ordonnera.  C'est 
surtout  en  suivant  ce  fil  qu'on  s'expliquera  l'influence  de  M.  Maurras 
aussi  bien  que  de  M.  Barrés  sur  une  génération  intellectuelle. 

Mais  de  ce  qu'on  a  trouvé  de  telles  satisfactions  personnelles  dans 
i*idée  de  l'intérêt  national,  s'ensuit-il  nécessairement  qu'il  soit  absolu^ 

316 


CONCLUSION 

ment  bon  que  l'idée  de  l'intérêt  national  descende  pour  Tanimer  dans 
toute  la  substance  d'un  peuple  ?  Il  ne  le  semble  pas.  L'idée  de  l'intérêt  i 
national  montée  à  l'excès  et  trop  ardente  chez  une  nation  entière  la' 
conduit  à  un  nationalisme  impérialiste,  entretient  en  elle  une  virtualité 
de  guerre.  L'idée  de  l'intérêt  national,  poussée,  exaspérée  ici  ou  là, 
a  produit  les  guerres  de  la  Révolution  et  de  l'Empire  et  celle  de  1914. 
Le  mal  qu'elle  a  fait  n'est  sans  doute  pas  épuisé  :  laissée  à  elle-même 
elle  empoisonnera  l'Europe  balkanisée,  puis  le  monde  de  demain. 
Elle  n'est  donc  pas  plus  un  but  dernier  que  la  recherche  de  l'intérêt 
individuel.  Il  n'y  aurait  pas  de  civilisation  sans  la  tension  constante 
de  l'intérêt  individuel.  Il  n'y  en  aurait  pas  davantage  sans  l'ardeur  de 
l'intérêt  national.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  saurait  être  élevé  à  l'état  de 
VjE^ur  suprême  :  un  benthamisme  nationaliste  trouve  aussi  vite  qu'un 
benthamîsme  égoïste  sa  pierre  d'achoppement.  Il  n'y  a  de  valeur 
suprême  que  dans  la  sagesse,  la  modération,  l'intelligence  mûries  par 
la  vie.  C'est  aux  heures  les  plus  troubles  que  nous  devons  tenir  les  yeux 
obstinément  fixés  sur  ces  puissances  directrices. 

L'intérêt  individuel  est  un  corps  soumis  à  bien  des  nécessités  humî- 
iiantes  ou  ridicules,  et  qui  fait  figure  présentable  et  charmante  lorsqu'il 
est  nettoyé,  habillé,  aéré  par  une  atmosphère  civile.  Il  apparaît  néces- 
saire et  sain  quand  il  se  montre  dans  l'acte  même  de  fournir  à  la  vie 
sociale,  et  surtout  à  une  famille,  du  brillant,  de  la  santé  et  de  la  joie. 
C'est  à  sa  façon  de  comprendre  l'intérêt  individuel,  à  égale  distance 
de  ravi<toé  sordide  et  de  la  philosophie  cynique,  qu'on  reconnaît  le 
gentlemen  et  l'honnête  homme.  L'intérêt  général  doit  comporter  une 
modération  et  une  culture  analogues.  Il  est  naturel  que  le  nationalisme 
étranger  nous  repousse  et  nous  aigrisse  comme  l'égoïsme  d'autrui  î 
celui  de  l'Allemagne  nous  a  fait  horreur,  celui  de  l'Angleterre  et  celui 
de  l'halie  n'ont  pas  cette  année  dans  nos  propos  publics  une  bonne 
presse  et  certains  de  leurs  traits  un  peu  grimaçants  nous  égayent  comme 
au  théâtre.  Mais  si  c'est  un  théâtre,  que  du  moins  il  nous  conduise  à 
un  retour  sur  nous-mêmes  et  nous  corrige.  Les  nationalistes  de  tous  les 
pays  s'indignent,  de  bonne  foi,  que  leur  programme  d'intérêt  national, 
leur  souci  d'intérêt  national  ne  rallient  pas  toutes  les  adhésions,  ils 
murmurent  les  mots  de  trahison,  d'ennemi  intérieur,  et  ils  augmentent 
encore  par  là  le  nombre  des  gens  de  goût  qui  aimeront  davantage  la 
mesure  en  l'aimant,  comme  c'est  bien  humain,  contre  quelqu'un,  ou, 
comme  c'est  bien  français,  contre  d'autres  FrançMS.  M.  Maurras 
lorsqu'il  se  proclame  a  Français  forcené»,  Victor  Hugo  lorsqu'il  déclare 

3)7 


LES  IDÉES  DE  CHARLES  MAURRAS 

admirer  Shakespeare  comme  une  brute  ne  satisfont  peut-être  ni  tous 
les  vrais  Français  ni  tous  les  bons  shakespeariens. 

Mais  on  ne  revient  pas  d'Athènes  sans  profit.  Ne  croyons  pas  que 
la  divine  mesure  soit  étrangère  à  M.  Maurras.  Ne  croyons  pas  que  ce 
nationaliste  intégral  porte  l'idée  exclusive  de  l'intérêt  français  avec 
une  bonne  conscience.  Il  ne  demande  qu'à  la  réintégrer,  à  la  subor- 
donner dans  un  ordre  spirituel  et  matériel,  à  recomposer  l'harmonie 
entre  les  deux  hémisphères  de  son  cerveau.  Il  reconnaîtrait  sans  doute 
facilement  que  cette  idée,  lorsqu'elle  est  déchaînée  dans  un  peuple,  risque 
d'y  tout  bousculer  et  d'y  tout  compromettre,  comme  celle  de  l'intérêt 
individuel  lorsqu'elle  s'installe  libre  et  vorace  dans  une  conscience.  L'ex- 
périence quotidienne  nous  montre  que  le  sentiment  de  l'intérêt  est, 
chez  l'individu,  décanté,  rendu  sain  et  bienfaisant  par  la  fondation 
d'une  famille.  C'est  pareillement  l'intermédiaire  d'une  famille  qui  pour 
M.  Maurras  donne  à  l'intérêt  national  ses  puissances  de  mesure,  de  sa- 
gesse, d'humanité.  L'idée  de  l'intérêt  français  a  sa  place  normale  dans  la 
vie,  la  personne  et  surtout  la  famille  d'un  individu  de  chair  et  d'os,  que 
neutralise  une  fiction  bienfaisante  née  de  la  même  source  que  ces 
fictions  de  l'intelligence  abstraite  par  lesquelles  l'homme  établit  de 
l'ordre  dans  les  phénomènes  et  se  rend  capable  d'agir  sur  la  nature. 
Le  nationalisme  intégral,  le  parti  exclusif  des  intérêts  français  sont  des 
formes  aussi  hors  nature  et  aussi  désordonnées  que  les  formes  ennemies 
qui  les  ont  forcées  de  se  lever  et  de  prendre  pour  les  combattre  leur 
figure  et  leurs  armes.  M.  Maurras  a  mené  pendant  la  guerre  une  cam- 
pagne dans  son  journal  pour  montrer  que  l'ancienne  monarchie  ne 
pratiquait  pas  un  nationalisme  immodéré, —  que  Louis  XV,  Louis  XVI, 
Louis  XVIII,  Louis-Philippe,  princes  pacifiques,  ont  été  affaiblis 
ou  renversés  par  une  opposition  mangeuse  d'Autrichiens  ou  d'An- 
glais, enragée  de  guerres  qui  auraient  tourné  ou  qui  tournèrent  réelle- 
ment très  mal,  —  que  Louis  XIV  qui  avait  accepté  les  guerres  d'un 
cœur  trop  léger  en  fit  au  moins  à  son  lit  de  mort  son  acte  de  contrition, 
et  qu'on  attend  encore  cet  acte  des  régimes  qui  nous  conduisirent  à 
Moscou  pour  en  ramener  l'invasion.  Peut-être  retrouve-t-on  dans  les 
canons  de  V Action  Française  pas  mal  de  boulets  tels  que  les  Belle-Isle, 
les  Girondins,  les  anti-pritchardistes  en  employaient  autrefois  contre 
cette  politique  royale.  Mais  reste  ceci,  l'essentiel,  qu'il  n'y  a  pour 
M.  Maurras  qu'une  idée  souveraine,  celle  du  souverain,  et  qu'une  idée 
qui  occupe  la  place  royale,  l'idée  du  roi. 

L'œuvre  essentielle  et  solide  de  M.  Maurras  dans  ces  trente  années 

318 


CONCLUSION 

de  notre  temps  aura  été,  en  fin  de  compte,  la  restauration,  en  France, 
de  ridée  du  roi.  S'il  a  posé  1'  «  immense  question  de  Tordre  »  il  ne  la 
pas  posée  stérilement,  en  théoricien  pur,  mais  en  constructeur  artiste, 
comme  Auguste  Comte  d'ailleurs  qui  ne  la  séparait  pas  du  Grand  Etre, 
Dans  le  corps  français,  construit  en  dix  siècles  sur  une  ossature  de 
quarante  rois,,  il  était  juste  que  cette  idée  fût  retrouvée.  Je  veux,  sur 
ces  terrasses  de  pure  spéculation,  laisser  de  côté  la  question  de  politique 
pratique  et  actuelle.  Si  la  rupture  de  la  France  et  de  sa  famille  royale 
fut  incontestablement  un  grand  malheur,  ce  n'est  pas  une  raison 
suffisante  pour  que  leur  réunion  soit  recherchée  par  tous  les  moyens 
comme  un  bien  actuel  évident.  Beaucoup  d'autres  facteurs  intervien- 
nent, que  c'est  l'affaire  des  praticiens  de  discuter,  et  j'en  ai  touché 
légèrement  quelques  mots  au  cours  de  ce  livre.  Mais  la  restauration 
de  l'idée  royale  doit  être  envisagée  en  elle-même  comme  un  bien,  pour 
la  lumière  et  la  force  qu'elle  projette  dans  notre  passé,  pour  le  sens 
intérieur  avec  lequel  elle  nous  permet  de  vivre  notre  histoire,  pour  l'air 
humanisé  et  intelligent  dont  elle  enveloppe  à  la  façon  de  Poussin  le 
paysage  français.  Devant  la  statue  qu'est  la  France,  la  critique  de 
M.  Maurras,  fleur  suprême  de  la  critique  littéraire  par  laquelle  il 
débuta,  fut  vraiment  une  critique  créatrice  de  valeurs  :  elle  nous  a  fait 
sentir  bien  des  dessous,  bien  des  muscles,  bien  des  raisons  d'équilibre 
et  d'expression  dans  ce  marbre  autour  duquel  nous  tournons  et  où 
nous  reconnaissons  les  puissances  épurées  de  notre  propre  vie.  L'œuvre 
n'est  pas  finie,  —  soit  que  M.  Maurras  en  complète  un  jour  les  parties 
hautes  par  cette  Théorie  de  la  France  qu'il  nous  annonçait  il  y  a  vingt  ans 
comme  une  des  tâches  de  son  âge  mûr,  —  soit  que  le  cours  du  temps  et 
la  vie  naturelle  de  l'esprit  la  reprennent,  comme  il  semble  inévitable, 
pour  la  mêler  aux  éléments  qu'elle  paraissait  d'abord  impliquer  le  moins 
—  soit  que  l'idée  française  du  roi,  l'idée  politique,  se  retire  et  se  cris- 
tallise dans  ridée  royale  de  l'intelligence,  devienne  pareille  au  diamant 
le  plus  pur  de  tous  qui  reste  seul  au  Louvre  des  trésors  de  la  couronne, 
et  pareille  à  cet  homme  royal  qui  est,  et  non  pas  l'Etat,  la  fin  de  la 
République  de  Platon. 


319 


TABLE   DES    MATIÈRES 


UVRE    I.  LUMIÈRE  DE  GRÈCE PAGE  9 

UVRE  IL  AIR  DE  PROVENCE PAGE  41 

LIVRE  III.  PIERRE  DE  ROME PAGE  93 

LIVRE  IV.  TERRE  DE  FRANCE PAGE  199 


ACHEVÉ  D*IMPRIMER 
LE  21  JANVIER  1931 
PAR  F.  PAILLART  A 
ABBEVILLE     (sOMMê) 


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365 
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Thibaudet,  Albert  ^ 

Trente  ans  de  vie  française 


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